20/04/2017

Joseph de Maistre et la satire des Lumières

Joseph-de-Maistre_6729.jpegUne pédagogue savoyarde protestante du nom de Noémi Regard (1873-1952) préconisait, dans son principal traité (Dans une Petite École, Neuchâtel, 1922), d'user de l'ironie contre les adeptes du cynisme, du matérialisme et de l'athéisme. Elle faisait remarquer que l'ironie avait été pratiquée essentiellement par les philosophes opposés à la religion chrétienne, et que le tort notamment des catholiques avait été de répondre par la colère, la haine, le rejet; il fallait, disait-elle, répondre selon la même méthode qu'eux.

Or, tous les catholiques n'ont pas été enragés, et certains ont bien emprunté cette voie. Le plus connu d'entre eux est un autre Savoyard, Joseph de Maistre (1753-1821). On a pu dire que, tout en étant l'ennemi de Voltaire quant aux idées, il avait appris de lui l'art de l'ironie, créant une lignée de philosophes mystiques alliant foi fervente et intellectualité subtile.

Or, cela rappelle un trait de Vaugelas sur le Traité de l'amour de Dieu de François de Sales: pour goûter ce livre, disait-il, il faut être à la fois très docte et très pieux, et cela ne se rencontre que rarement. Le fait est que François de Sales, tout en développant des images grandioses ressortissant au merveilleux chrétien, évitait le plus possible l'exaltation, et pratiquait l'humour.

Paradoxalement, il semble que plus on ait pratiqué le merveilleux, moins on ait été porté à l'exaltation et au fanatisme: contrairement à ce qu'on croit, cela fait éviter l'hallucination. Or, c'est un trait assez globalement savoyard. lady.jpgAu dix-neuvième siècle, celui qui l'a plus montré est Jacques Replat (1807-1866), l'auteur du Voyage au long cours sur le lac d'Annecy (1858). Il affectionnait le fabuleux, maintenant à distance le réel par son humour, mais regardant lucidement l'imagination comme une représentation des forces supérieures, et non comme une réalité en soi. Justement parce que l'imagination, à la façon du songe, emprunte symboliquement ses formes au réel sensible, elle apparaît comme n'ayant pas plus de substance, en soi, que ce songe, et comme ayant avant tout valeur de signe, ainsi qu'un mot. J.R.R. Tolkien disait de la même manière que le mythe était une création à partir de la vérité (le monde des idées), comme le mot était une création à partir de la réalité (le monde des choses).

Ce trait de Jacques Replat et de François de Sales est ce qu'on a pu appeler la bonhomie savoyarde. Chez Joseph de Maistre, il se voit surtout à la fin de sa vie, dans les Soirées de Saint-Pétersbourg, le plus personnel de ses ouvrages: Considérations sur la France et Du Pape sont plus enflammés - même si on peut saisir, au-delà du registre épique ou polémique, l'amour du trait mordant, du paradoxe inattendu, de la formule marquante.

D'où vient le rire? Il est un air qui sort brusquement des poumons, comme si l'âme soudain se dilatait. C'est pourquoi il met en bonne santé. Le sentiment d'indignation face au faux (ou à ce qu'on croit tel) comprime cette âme, la fait souffrir en la plaçant dans un petit point du corps; l'humour l'en libère, sans forcément faire changer d'avis.

Mais il est possible que Joseph de Maistre soit haï justement à cause de cela: son ironie le rend d'autant plus dangereux, parce que d'autant plus séduisant. Il montre qu'il n'est pas vrai qu'il soit nécessaire, pour que l'âme soit libre, d'épouser les thèses révolutionnaires, ou alors le matérialisme et l'athéisme. On peut aussi se moquer de ceux-ci.

Le rire du reste y est souvent figé - imité extérieurement de Voltaire -, et sans faculté à faire sortir l'air du corps et à dilater l'âme.

Joseph de Maistre le manifeste, et c'est un coin enfoncé dans les certitudes de l'agnosticisme.

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18/04/2017

Une mystérieuse flamme (Perspectives pour la République, XXVII)

valk (2).jpgCe texte fait suite à celui appelé Le mystère de l'éclair rouge, dans lequel je rapporte, une fois de plus, ce que me déclara, pendant que je voyageais avec elle dans sa voiture volante, l'étincelante Ithälun. Nous entrions dans les montagnes, et survolions des brebis qui s'enfuyaient à notre approche; et cela faisait sourciller la déesse.

Soudain, je vis une flamme jaillir dans le ciel, passer au-dessus de nous comme un météore, et disparaître derrière un sommet assez proche, en laissant derrière elle une fumée noire. Ithälun jura.

Je n'osai la questionner. Ses yeux s'étaient allumés et, dans le soir, lançaient des feux devant eux. Sur son visage se peignait une colère mêlée d'angoisse.

Ses sourcils étaient froncés et, derrière sa bouche finement dessinée, je voyais ses dents se serrer, et sa joue se tendre. Autour de son crâne une flamme douce se fit voir. Des étoiles apparurent dans sa blonde chevelure et, à mes yeux, elle fut plus belle que jamais, et j'allai jusqu'à me demander si elle n'était pas quelque astre ayant pris forme humaine. De son corps même jaillissait comme une clarté, et j'eus un instant l'image d'une lampe brillant sous la peau diaphane d'une statue: l'immortelle me sembla telle. Peut-être néanmoins était-ce dû à sa seule armure, dont les joyaux s'éclairaient, rayonnant autour d'eux dès que le soir survenait, ou en tout cas quand un danger surgissait, comme à ce moment-là.

Au nord-est du ciel la Lune levée jetait ses rayons d'argent sur les écailles de sa cuirasse, portée au corps. Des reflets de diamant s'y montrèrent, et voici! Ithälun était bien la déesse que j'avais pensée, à présent se révélait-elle à moi!

Sans prévenir ni dire un mot, elle sortit son épée, et un éclair en jaillit. Mon cœur battit plus vite et mon estomac se noua. Quelle épreuve se préparait? J'allais le savoir assez tôt!

Je suivis le regard fixe de la belle, qui regardait devant elle ce qui ne se dévoilait point à moi, qui ne voyais que l'obscurité s'épaississant sous les montagnes. Mais un rayon d'or du soleil couchant toucha au loin un lac, et son éclat m'apparut: c'était bien ce que regardait la guerrière enchantée.

Je n'y vis cependant aucun danger. Ce miroir pâli me semblait beau comme tout le reste de ce que je voyais dans ce pays de songe, et je ne comprenais pas la réaction d'Ithälun. Toutefois, la peur me saisit, et mes membres se mirent à trembler. Dieu sait pourquoi j'avais été choisi pour une telle mission. Le courage n'avait jamais été mon fort. J'eus beau me raisonner, le tremblement ne cessa pas. Il était plus fort que moi.

La lâcheté me fit avoir de viles pensées: je commençai à me dire que, peut-être, Ithälun n'était pas la glorieuse guerrière que j'imaginais, et qu'elle avait un cœur de femme qui prenait peur sans raison. Dans ma folie, j'osai me croire plus sage que cette immortelle. Mon orgueil, ainsi qu'on va le voir, allait être bien puni!

Nous nous étions arrêtés, suspendus dans les airs au-dessus d'une rivière qui dans le silence murmurait son chant argentin. Les étoiles dans le ciel commençaient à briller, au-dessus de nos têtes.

Soudain, du lac que je distinguais au loin, comme de l'éclat que le soleil créait sur lui, jaillirent trois spirales de feu que je vis être des serpents: car elles étaient vivantes, et mues par une volonté propre. Par le chemin des airs, ils s'élançaient en tourbillonnant vers nous.

Je compris pourquoi l'immortelle n'avait pas cherché à rebrousser chemin: leur rapidité était inouïe. Ils furent à notre hauteur en un instant.

(À suivre.)

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16/04/2017

La Terre le corps de Jésus-Christ (Gonzague de Reynold)

gonz.jpgDans le livre d'Augustin Matter sur Gonzague de Reynold dont j'ai déjà parlé, il est rapporté une citation de l'écrivain suisse qui m'a frappé. Elle est tirée d'un texte de 1916, publié dans Le Journal de Genève et prenant la forme d'une prière à la Vierge - Notre-Dame: on se souvient que Reynold était fervent catholique. Or, d'abord nationaliste, et favorable à la France, il encouragea, avant 1914, à la guerre; mais après deux ans de combat, il eut honte, et prit conscience de la catastrophe. Influencé par Romain Rolland, il proclame son désir de paix universelle, et n'entend plus séparer les hommes et les peuples en bons et en méchants.

Il s'exclame: Je veux vous supplier pour tous les hommes, pour ceux qui luttent et qui souffrent; […] vous supplier pour tous les peuples, quel que soit leur langage, quelle que soit leur cause […]; car les hommes et les peuples, ils sont les membres rachetés de Jésus-Christ, ton fils, car la terre est le corps de Jésus-Christ (cf. Augustin Matter, Dire la Suisse, Bruxelles, Peter Lang, 2017, p. 97).

C'est assez bouleversant, car ce moment, où Reynold écrit ce texte, le fait passer du nationalisme au christianisme universel, du culte d'un peuple au culte de l'esprit de l'humanité entière - auquel est assimilée physiquement la Terre, spirituellement Jésus-Christ.

Pour les novices, je rappelle que, dans le christianisme ancien, le sang de Jésus-Christ a pénétré la terre et le corps des hommes - fait aussi de terre -, pour les imprégner de sa divinité et les racheter, les arracher au mal. Il ne s'agissait pas seulement d'une idée théorique: on l'entendait au sens littéral, le sang de ce dieu fait homme ayant ce pouvoir, contenant cette invisible vertu.

En adhérant pleinement, ouvertement, définitivement à ce mythe, Gonzague de Reynold réapprenait à dépasser le culte de la nation, ou, comme il disait, de la race - laquelle il n'entendait pas au sens physique: et il rejeta avec énergie le rabaissement racialiste d'Adolf Hitler, la réduction de l'homme à un fait matériel, à l'hérédité physique. Mais dans le passage ci-dessus, on peut distinguer de toute façon ce qui l'opposait au néopaganisme du nationalisme ordinaire.

Les peuples demeuraient, certes, des réalités spirituelles dignes de ce nom, puisqu'ils étaient les membres du corps de Jésus-Christ; mais le tout seul était digne d'adoration.

À vrai dire, Reynold ne relativisa pas autant la valeur des nations que beaucoup de prêtres catholiques - tel le Savoyard Louis Rendu, qui voulait qu'on respectât les peuples, mais en tant qu'expressions de la diversité naturelle de l'humanité, et qui les mettait en relation avec la diversité des lieux où ils prenaient naissance: pierre-teilhard-de-chardin-4.jpgpas davantage. Mieux encore, Pierre Teilhard de Chardin ne voulait voir que le Christ, l'humanité dans son ensemble, et assimilait le nationalisme à des apories dépassées. Mais, justement, la guerre de 1914-1918 fit prendre conscience à Reynold que globalement Teilhard ou ceux qui pensaient comme lui étaient dans le vrai. Lui qui, auparavant, avait déclaré que la guerre était purificatrice, et maintenant l'assimilait simplement au mal, était lui-même purifié dans ses pensées par elle. Les êtres qui mouraient - et qui, peut-être, acquéraient, dans la lumière, une vision d'ensemble de l'humanité et de la Terre - l'inspiraient.

Ce qui est beau aussi est que cela ne soit pas une vague déclaration humaniste et universaliste, mais que l'idée s'illustre par le mythe chrétien médiéval, un merveilleux chrétien oublié mais à l'échelle du monde, un merveilleux chrétien dont le mondialisme actuel a au fond plus besoin que d'adoration rétrograde des peuples, ou que de chiffrages des affaires.

(Ajoutons que l'articulation des membres divers d'un seul corps, Reynold la voyait d'abord en Suisse, qui entretenait la paix entre les Allemands et les Gaulois, en son sein!)

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12/04/2017

Les symboles de la nation

LA Republique 1848.pngLa République française a sept symboles sacrés, et au fond tous soit sont issus d'une mythologie, soit étaient faits pour en créer une. Tout symbole est dans ce cas: son essence est artistique.

Ils sont restés figés parce que les politiques les ont arborés non dans un but esthétique, mais pour justifier leur propre existence. Quoi qu'on dise sur l'aspect purement intellectuel des allégories républicaines, leur origine religieuse est avérée et, instinctivement, même les politiques qui se disent laïques ont besoin d'être portés par une sacralité, pour trouver une légitimité. Ils ont besoin de paraître émaner, dans leur action et leurs choix, d'une force plus haute qu'eux-mêmes.

On l'appelle en général la Nation, ou bien la République, et on en parle comme d'une personne. Michelet aussi faisait du Peuple une personne, et il le reliait, pour la France, aux forces créatrices de l'univers, c'est à dire à l'Être suprême: il reprenait la mythologie de Robespierre.

Cela réside dans le non-dit, car il s'agit de donner à ces idées une force supérieure à celle du merveilleux chrétien. D'ailleurs, chez les anciens Romains, la divinité suprême était aussi de l'ordre de la suggestion. Comme dit Valère Novarina, on l'appelait le dieu inconnu. Les philosophes la nommaient, mais se refusaient à la définir: Sénèque évoquait Deus, mais c'était l'idée de la divinité, non une personne particulière, parce que Jupiter même lui était inférieur.

Au sein du peuple, ce dieu inconnu n'était donc pas nommé; l'Être suprême restait impersonnel.

Georges Gusdorf a montré que le dieu de la philosophie des Lumières était bien celui-là: abstrait, rationalité pure, il était au-delà de tout nom - et surtout de tout affect -, UnknownGod.jpgdonc il n'était pas le bon Dieu, ou le Dieu le Père des chrétiens - une simple image déformée.

En outre, comme l'avait indiqué Rousseau, il devait demeurer loisible de faire assimiler ce dieu mystérieux à l'État, d'entretenir à cet égard le flou, afin que la République ne demeurât pas sans socle sacré - afin que l'image du sacré ne soit pas subtilisée, monopolisée par une religion autonome. Victor Hugo faisait de la Convention, ainsi, la matérialisation du souffle divin.

De Gaulle, apercevant tout ce qu'avait d'abstrait et d'irréel, pour le peuple, de telles idées, pensait qu'un homme devait à nouveau incarner la force occulte de la France, pour lui aussi divine. Joseph de Maistre avait dénoncé l'excès de théories des révolutionnaires issus de la philosophie des Lumières; De Gaulle, admirateur du royaliste Chateaubriand, l'a, à sa manière, entendu.

Certains philosophes contemporains affirment que la République n'a plus la dimension sacrée qu'elle a eue. On ne peut pas nier que Jean-Luc Mélenchon, en intégrant subtilement le culte de la personnalité issu de De Gaulle à la tradition républicaine révolutionnaire, ait essayé de la ramener sur la scène publique.

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10/04/2017

L'âme de la Suisse par Gonzague de Reynold

dire.jpgProfesseur et doctorant, Augustin Matter m'a récemment envoyé le livre qu'il a tiré d'un mémoire universitaire consacré à Cités et pays suisses, le grand œuvre du sulfureux Gonzague de Reynold. Il s'intitule Dire la Suisse: quête d'identité et vocation littéraire dans « Cités et pays suisses » de Gonzague de Reynold (Bruxelles, Peter Lang, 2017). J'avais lu un recueil de poésie de Reynold, et l'avais bien aimé: les éléments y étaient personnifiés d'une façon très vivante.

Ce texte savant cite de beaux passages du livre célèbre, et sans rien édulcorer essaie de restituer le projet paradoxal et grandiose de son auteur: illustrer l'âme de la Suisse. Comme le dit Augustin Matter, il ne le fait pas à partir de son imagination, mais, dans une démarche aristotélicienne et thomiste, à partir des perceptions physiques.

Toutefois, il fait à un certain moment le portrait de la Suisse comme une femme armée, et cette Valkyrie m'a plu. Il fait aussi s'affronter dans le paysage suisse les dieux grecs et les dieux scandinaves, et cela m'a rappelé La Tentation de saint Antoine de Flaubert.

L'essence de la pensée de Gonzague de Reynold est justement dans cet affrontement. La Suisse unit sans les confondre des peuples du nord et du sud. Il s'est agi de rassembler les gens qui en Europe ne voulaient pas se laisser assujettir aux monarques absolus, selon un esprit de liberté dont l'enjeu est qu'il n'a pas de langue propre, et ne semble pas s'incarner directement. Reynold essaie donc d'en saisir la substance par-delà l'apparence de diversité.

L'articulation des particularismes avec l'unité globale, l'harmonisation des différences par le fédéralisme apparaît comme le secret de la Suisse, mais aussi de l'Europe, si elle veut s'unir - et elle doit le faire. Mais cela suppose de ne pas renoncer à assumer l'héritage spirituel européen, à la fois humaniste et chrétien.

On n'est pas loin de Joseph de Maistre et de son Europe essentiellement catholique, à la différence que Reynold, quoique également catholique, veut atténuer l'opposition entre le catholicisme et le protestantisme. À ce titre, il paraît bénéficier du romantisme allemand, tel qu'il s'est exprimé à la fois dans ses tendances du Reynold.jpgnord et du sud - catholiques et luthériennes -, et y a trouvé une unité. Mais préférant la collectivité à l'individu, il avait aussi des liens avec Maurras, et aspirait à un nouveau classicisme.

Ramuz lui reprochait cette recherche obstinée de l'esprit suisse, lui qui se voulait surtout vaudois, ou au moins romand. Il constatait, pour ainsi dire, ce qui existait vraiment, au lieu de rêver un horizon incertain.

J'aime assez cette littérature suisse du vingtième siècle, qui, comme la Savoie du siècle précédent, a tâché de créer de la mythologie et de l'épopée sans rompre avec les traditions, sans sombrer dans le chaos du surréalisme. Elle est méconnue. D'un autre côté, elle manque parfois d'ardeur imaginative; c'était l'intérêt du surréalisme. Mais je pense que Reynold mérite mieux que l'oubli dans lequel on a voulu le plonger, et j'espère que l'excellent livre d'Augustin Matter, clair, judicieux, bien construit, captivant, pourra atténuer le rejet dont il fait paraît-il l'objet.

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08/04/2017

Degolio CII: oniriques amours de Jean Levau

sun.jpgDans le dernier épisode de cette si singulière geste, nous avons laissé Jean Levau alors qu'il se perdait en conjectures sur les différentes apparitions historiques de son alter ego, immortel gardien de Paris.

Puis, comme si ces pensées abstraites avaient été le coup de grâce de son souvenir vivant du Génie d'or, il ne pensa plus du tout à celui-ci. Et, après quelques semaines, ce qu'il avait vécu naguère lui sembla relever du mauvais rêve, de visions nocturnes biscornues et improbables, et il se laissa happer par les sensations, et sa vie au jour le jour dans les bureaux du journal. Dans la rue, oubliant sa mésaventure avec Séverine Dalaton*, il se remit à regarder les femmes, et à leur adresser des sourires.

Un jour, cependant, il vit passer une curieuse information dans le journal qu'il corrigeait: elle le troubla, et ramena en lui de vieux souvenirs, mais qu'il prit pour des rêves. Des figures curieuses traversaient son esprit, et il se demanda où il les avait vues, dans quels songes. Un être lumineux, muni d'une cape sombre, flottait dans la clarté du soleil couchant au-dessus des toits de Paris, et de l'azur se voyait à l'endroit où devaient se trouver ses yeux, comme si un trou ouvrait son visage vers le ciel; et l'oubli du Génie d'or était tel, dans l'esprit de Jean Levau, qu'il ne sut donner aucun nom à cette figure, quoique le lecteur l'eût reconnu. Jean confondit même son regard bleu azur avec un saphir accroché au front de l'être, et il fut persuadé qu'au-delà du rêve qu'il devait avoir fait de lui, il l'avait, auparavant, vue en lisant un livre, voire sur un tableau de peinture. Mais il ne parvenait pas à se souvenir de quel livre, ou de quel tableau il s'agissait. Il l'assimila à une allégorie, et pensa à la peinture républicaine du dix-neuvième siècle, ou à la poésie d'Éliphas Lévi. Mais il ne situait réellement pas cette vision.

Cette information datait du 26 décembre 1951. Noël venait de passer, et Jean était parvenu à inviter au restaurant, pour le réveillon, une collègue de travail appelée Anne Tavagny. Il avait été aimable, romantisme.jpgavait offert du champagne, mais il rougissait souvent, était emprunté, gêné encore par le souvenir, lui aussi resurgi, de Séverine Dalaton! Car Anne lui avait demandé pourquoi il vivait seul, et s'il avait eu des aventures conséquentes par le passé; alors le visage de Séverine était réapparu dans son esprit. Mais il ne pouvait rien en dire, car elle ne se rappelait plus de lui, pas plus que si elle ne l'avait jamais rencontré ou s'il n'avait jamais existé; et si Anne lui avait parlé, en rien elle n'eût pu confirmer son récit.

Il ne se souvenait même plus précisément de la raison pour laquelle elle ne se souvenait plus de lui. Cela lui vint à l'esprit. Avait-elle eu un accident de voiture qui l'avait rendue amnésique? Ou, pire, lui-même avait-il rêvé cette histoire avec elle? Il était dans un abîme. Un vertige le saisit.

Mais il est temps, ô lecteur, de laisser là cet épisode, et d'annoncer la suite pour le prochain: nous saurons tout sur le fait qui troubla Jean Levau, et sur la manière dont s'est terminée sa soirée galante!

*Le lecteur étonné d'en entendre parler doit savoir qu'elle a été racontée dans une série d'épisodes inédits, qui ne pourront être publiés que sur papier, et qu'on peut seulement en donner une vague idée, en disant que cette amoureuse de notre héros l'avait quitté en apprenant que Solcum l'habitait, et qu'elle avait même choisi de l'oublier tout à fait, ce que lui permit, par sa magie, le Génie d'or.

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04/04/2017

L'œil plein de squelettes de Jacques Spitz

spi.jpgPoursuivant mon exploration de la science-fiction française par amour pour l'imagination en général, j'ai lu un classique reconnu appelé L'Œil du purgatoire (1945), d'un certain Jacques Spitz (1896-1963), connu des seuls amateurs, le public n'ayant jamais adhéré à ses écrits, et l'Université ne s'intéressant pas plus que cela à la science-fiction. Mais dans le milieu spécialisé, il est considéré comme un chef-d'œuvre.

Il raconte l'histoire d'un peintre parisien qui n'aime pas beaucoup les gens et qui est infecté par un microbe quantique, si on peut dire: un vieux fou lui met sur les yeux un bacille qui se projette dans le futur. Une idée que pour ma part je trouve absurde, mais qui a l'avantage de justifier, aux yeux du scientisme à la mode, des imaginations curieuses, qui doivent plus qu'on pourrait croire au romantisme.

Car ensuite ce peintre voit les choses et surtout les gens tels qu'ils seront plus tard, d'abord vieux - puis morts, car son mal s'accroît. Il voit donc partout des squelettes, et cela rappelle le romantique savoisien Antoine Martinet (1802-1871), qui disait que pour enseigner la philosophie aux gens du monde - et leur apprendre ce que leur vanité a de dérisoire -, il faudrait qu'un mort revienne de la tombe, un squelette animé, et leur montre la vérité sur l'évolution humaine. Il pointerait du doigt ses chairs putréfiées, ses os vides, ses orbites béants, et alors on saurait quel crédit accorder aux richesses terrestres!

C'est ce qui arrive à ce peintre acariâtre, mais au lieu d'en tirer une sagesse particulière, il éprouve de la joie à contempler ce spectacle et en tire du mépris pour l'espèce humaine. La morale ne lui en paraît pas plus substantielle.

Au moment où le lecteur commençait à se lasser des évocations de squelettes marchant dans les rues de Paris, d'étranges formes blanches aperçues par le visionnaire l'intriguent. On apprendra qu'elles sont ce qui reste de chacun après sa mort, quand seul le souvenir laissé dans les âmes demeure.

Le grand coup de génie du livre surgit alors: on reconnaît les actions des êtres humains à ce qu'elles ont peint sur ces formes, à certaines dispositions extérieures. Telle pommette, par exemple, trahit une infidélité. Le corps formel garde la trace des actions.

Cependant, le récit n'en tire rien de clair. squelette.jpgCar, tout à son pessimisme, Jacques Spitz laisse le narrateur peintre à sa forme propre, qu'il voit à l'extérieur de lui et dont il prétend qu'elle demeure bloquée dans un abord vicieux et pervers, reflet de l'opinion qu'on a de sa personne.

Comme si les morts faisaient autre chose que pitié! Il y a un certain orgueil à croire que nous laisserons le souvenir d'un homme très méchant: en fait, comme disait François de Sales, un peu de terre et puis c'est tout, nous serons oubliés.

Ici le jugement social remplace le jugement des anges - la balance des âmes -, dans un élan typiquement parisien: comme le plaisir ne s'obtient, dans un milieu très socialisé, que par la bonne réputation, la société devient une sorte d'idole. On le verra avec Sartre, vingt ans plus tard, à travers son Huis Clos (1964) - enfer constitué d'âmes qui de leur vivant ne s'aimaient pas et doivent maintenant vivre ensemble.

Bref, des visions intéressantes et amusantes, une écriture serrée et soignée, mais des conceptions qui m'ont laissé plutôt sceptique, comme généralement avec la science-fiction.

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02/04/2017

J.R.R. Tolkien et le divin par l'émerveillement

acte-inconnu2.jpgValère Novarina, dans Lumières du corps, recueil d'aphorismes sur le théâtre, disait que, par la chute, l'homme accédait à la vérité de lui-même: au-delà de l'illusion que constitue l'Homme, il entre dans le vide où brille une lumière, celle du Christ.

Ainsi défendait-il du théâtre une conception fondée sur la dissolution des illusions, par le biais du comique qui anéantit les leurres, ou par le biais du tragique qui détruit les faux espoirs. Il unifiait, par la métaphysique, les deux grands genres dramatiques pratiqués depuis l'antiquité.

Deux choses curieuses apparaissent alors à l'esprit de contradiction qui caractérise l'amateur de controverses. D'abord, l'allusion au Christ, si elle semble à première vue claire, puisqu'il a été crucifié, l'est moins, si on y pense à deux fois, parce qu'il a ressuscité, et cela, non en théorie, mais, dans l'Évangile, en fait: le texte le raconte. Or, la pensée de Valère Novarina ne présuppose pas que la scène théâtrale montre cette résurrection, puisque le divin pour elle ne s'appréhende qu'en creux, n'est présent que dans le vide qui est entre les lignes - ou par-delà le terme tragique.

L'autre chose qui apparaît est un fait semblant le contredire: la pièce du Cid de Corneille se finit bien grâce à l'action salvatrice du roi de Castille, qui résout l'inextricable problème qui se posait à Rodrigue et Chimène, et francisco-pradilla-pinturas-L-60xdvn.jpegmenaçait de faire finir l'action en tragédie. Ce roi - Ferdinand - est l'incarnation du principe miraculeux, et Corneille a ainsi inventé le genre de la tragicomédie, qui est sérieuse mais se finit bien, parce que le christianisme impliquait que la divinité intervînt pour rompre le cours fatal du destin, et accomplir des miracles. C'est une union entre la comédie et la tragédie qui va dans un sens opposé à celui de Novarina.

La position de celui-ci rappelle l'idée, déjà présente chez Corneille, et plus encore appliquée par Racine, que le monde divin ne peut pas être représenté sur scène: on ne peut l'évoquer qu'indirectement. La critique a ainsi reproché à Corneille l'invraisemblable fin du Cid. Mais Corneille s'est défendu en disant que le merveilleux restait possible, qu'il ne nuisait pas à l'invraisemblance s'il était situé à l'intérieur d'une doctrine qui l'admettait.

J.R.R. Tolkien, qui, tout comme Pierre Corneille, était un catholique fervent, allait dans le même sens. Il énonça que la vraie grande émotion était provoquée par ce qu'il appela l'eucatastrophe: l'événement inattendu qui fait se finir bien une histoire mal engagée. C'est ce qu'on trouve chez Corneille, mais aussi dans les comédies de Molière. Tolkien disait que c'est ce qu'on observe dans les contes de fées, mais aussi dans l'Évangile – avec, donc, le récit de la résurrection.

Pour lui l'Évangile ne renvoyait pas à une théorie religieuse: il en connaissait bien le récit, le pratiquait, laissait agir sur son âme les sentiments dont il était baigné.

L'art pouvait, par l'imagination mythologique, représenter le miracle, l'ange intervenant pour sauver une situation apparemment perdue, le Christ rompant l'ordre des astres pour imposer le salut, la grâce divine survenant sans qu'on pût la prévoir. Il affirmait que rien ne l'émouvait davantage. Alors le divin se manifestait dans le drame, par le biais du cœur humain.

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