27/05/2017

New York ou le classicisme gigantiste (7)

Woolworth-Building-7.jpgNew York est une ville surprenante, mais pas seulement pour la raison qu'en a donnée Sartre, la hauteur de ses immeubles et la géométrie de ses rues. Car cela, je m'y attendais. Autre chose m'a surpris, que ne voyait pas Sartre - peut-être parce qu'il était d'une autre époque: le caractère presque ancien des tours new-yorkaises, leur aspect gothique, médiéval, européen.

En Europe, nous avons d'un côté les anciens bâtiments, qui ont beaucoup de style mais sont de taille modeste, et les bâtiments modernes, qui sont gros mais d'un style fade - uniforme et ennuyeux. À vrai dire, cela peut arriver aussi en Amérique. Mais la tendance est à chercher de la fantaisie dans le modernisme. Et elle n'est nulle part plus sensible qu'à New York.

Les tours de Manhattan sont déjà anciennes: elles sentent leur patine. C'est cela qui est le plus étonnant: les bâtiments européens massifs sont d'allure neuve, et s'ils sont d'allure vieille, ils sont laids. Or, à New York, le gigantisme a aussi son passé, son style, son esthétique, sa beauté.

On ne s'étonne plus que l'Amérique soit le pays de la science-fiction et des super-héros: contrairement à ce qu'a dit un jour Serge Lehman (l'auteur de La Brigade chimérique), il ne suffit pas d'être une métropole moderne pour donner naissance à de la mythologie. Les super-héros ne se contentent pas de s'appuyer sur la technologie: ils sont également fondés sur les religions anciennes - les dieux, les immortels, les anges: ils font feu de tout bois. Or, c'est le cas de New York, où la modernité ne s'oppose en rien à l'antiquité, mais où elle la sublime, la massifie, l'amplifie.

On ne s'y dresse absolument pas contre la tradition médiévale, ou chrétienne, on n'y a aucunement ce but, on n'y est pas consciemment révolutionnaire. À cet égard, la révolution américaine a peu à voir avec la révolution française.

On veut seulement se libérer à partir des traditions préexistantes, ne plus avoir de limites physiques: on veut des temples modernes, d'une taille adaptée aux moyens accrus de l'ingénierie. Il n'y a pas d'autre idéologie distincte, derrière cet élan, que le désir de s'augmenter physiquement, de triompher des lois terrestres.

Transhumanisme? En un sens, oui, mais qui ne cherche pas à éradiquer le passé, qui aspire seulement à le sublimer.Mark_Foster_Gage_Architects_-_41_West_57th_Street_-_Night_Elevation.jpg L'homme transformé ne renoncera pas, dans cette optique, à ses habitudes religieuses, à sa culture traditionnelle, à ses sentiments esthétiques: la révolution culturelle ne préoccupe pas un seul instant l'Amérique.

Pourquoi le cacher? C'est justement ce qui fait le succès et la qualité de la science-fiction américaine, face par exemple à la française: elle n'hésite pas à reprendre, dans son monde de machines glorieuses, les mythologies anciennes, même quand elles sont porteuses d'évidentes valeurs religieuses. Cela a scandalisé, voire déçu, à Paris: La Guerre des étoiles, par dessus la technologie - la science des matériaux dont témoignent les tours de Manhattan -, continuait à plonger dans le mystique, le religieux, le mythique! On n'y cherchait pas à rénover la philosophie, le dogme! On ne cherchait pas à adopter la philosophie des Lumières.

Cela a fait dire, à tort, que ce n'était pas intelligent. Mais Manhattan donne immédiatement cette impression: non, la technologie n'est pas destinée à supprimer la religion, les vieilles croyances. Oui, le vieux style, d'atmosphère religieuse, est toujours valable, toujours permis. Il ne s'agit pas d'amoindrir l'humanité spirituellement, mais de l'augmenter physiquement, sans rien lui faire perdre par ailleurs. Le matérialisme en Amérique n'est pas dogmatique, il n'est pas d'État. La modernité peut y être gothique!

10:07 Publié dans Voyages en Amérique | Lien permanent | Commentaires (6) | |  Facebook

Commentaires

Toutes les grandes oeuvres littéraires et cinématographiques américaines du passé, même récent, ont en effet abondamment puisé dans le fond mythique et religieux de la culture européenne. C'est notamment le cas d'un des seuls romans que le grand public européen connaissait dans la deuxième partie du siècle passé, "Le Vieil homme et la mer" de Hemingway et le tout aussi célèbre film "Blade Runner" de Ridley Scott, qui abondent de références bibliques.
Les intellectuels européens critiquent généralement ce qu'ils voient comme un hommage simpliste et naïf envahissante religiosité qui a imprimé sa marque sur le peuple américain dès l'arrivée des Pères pèlerins. Vous montrez dans votre éloge d'un aspect de la culture américaine, celle de son architecture démesurée (pour l'époque), que cela illustre un profond désir d'enraciner sa créativité modernité dans un des ressorts les plus profonds de l'émotivité, celle du souvenir.
P.S. Certaines des images de "SOS fantômes", film qui mêle dans un genre comique surnaturel, les références échevelées aux créatures diaboliques de la civilisation babylonienne (si me souvenirs sont exacts), et une pseudo-technologie d'avant-garde, montrent les incroyables constructions, presque dignes des cathédrales de notre Moyen-Age avec leurs figures grotesques.

Écrit par : Mère-Grand | 27/05/2017

Merci de votre commentaire.

Les intellectuels européens à cet égard se laissent aller à une critique stérile, car les éléments mythiques et bibliques sont faits en principe pour donner de la profondeur et de la solidité à l'imaginaire, une base implicite. Sans cela, sans ce repère, l'imagination va dans tous les sens et apparaît comme volatile. On peut bien critiquer cette forme de classicisme religieux, rejeter par principe la référence au religieux traduit également une forme de classicisme, et de limitation de l'imagination, car au fond dès qu'une imagination se lie spontanément au religieux, on la combat comme étant une résurgence maléfique, qu'il faut rééduquer. Or même Gilbert Durand a montré que l'imaginaire suivait toujours un peu les mêmes lois, et qu'il était par conséquent logique que la science-fiction par exemple se retrouve spontanément avec la Bible. L'idée française de table rase est à cet égard asséchante et délirante et méconnaît la structure fondamentale de l'âme humaine.

La prochaine fois j'évoquerai des films mythiques montrant New York transformé, tiré dans le sens signalé, mais pas "S.O.S. Fantômes", je l'ai un peu oublié, je voulais évoquer le "Batman" de Tim Burton. La démarche est néanmoins la même.

Écrit par : Rémi Mogenet | 28/05/2017

Je pense que nombre de ceux que nous qualifions ici d'intellectuels ne peuvent pas se débarrasser de l'idée que toute mention des thèmes bibliques constituent une forme de prosélytisme et que tout respect des certains traditions liées à une religion constituent une soumission à ses dogmes et ses valeurs.
Croyants ou athées, ils sont prêts à montrer de l'intérêt ou même de l'admiration pour les mythes et religions des sociétés tribales (autrefois "primitives") ou des grandes civilisations, pourvu qu'elles soient lointaines dans le temps et qu'elle nous aient laissé de monuments admirables d'un point de vue esthétique.
Je me rends compte que je m'aventure là sur un terrain glissant, cet intérêt et cette admiration pouvant être perçus comme comme superficiels ou même insultant par les croyants, le résultat de mon athéisme, qui me laisse libre de ce genre de considérations. Je sui persuadé que leur objet est l'expression d'une composante de l'esprit (ou intellect) humain qui englobe aussi bien la forme religieuse que celles de l'art en général, comme un des moteurs essentiels de la créativité humaine.

Écrit par : Mère-Grand | 28/05/2017

Il est clair pour moi que les surréalistes ont été assez incohérents en pourfendant les religions occidentales et en promouvant les religions amérindiennes, on dirait que ce fut une simple lutte religieuse. Il y a peut-être encore quelque chose de cela chez quelqu'un comme Mélenchon et chez ceux qui le soutiennent, la fascination pour les Indiens dont descend Chavez, et pour l'espèce de religion républicaine créée en France en 1789, voire pour la religiosité qui a entouré le marxisme.

J'aime bien les religions dites primitives, moi-même, et j'aime les surréalistes. Mais mon impression est que, en France, on a été peu rationnel, en réalité, on a fonctionné par attachements passionnés à des systèmes, à des figures, à des dogmes, à des idéologies, on a été spontanément croyant, on n'a pas eu le sens de la liberté qui est donné par la pensée claire, laquelle se détache des passions sectaires, pour embrasser l'humanité entière.

La Bible fait partie de la culture, son ancienneté l'a consacrée, et c'est vrai qu'on ne doit pas se sentir contrainte par elle, mais on ne doit pas non plus se sentir obligé de la rejeter. Je crois que le poids bibliste en Amérique reste moins grand que le poids antibibliste en France, si je peux utiliser ces néologismes. La haine de la Bible en France est plus grande que son amour en Amérique peut-être.

Écrit par : Rémi Mogenet | 28/05/2017

Pour rappel :
« Figurez-vous qu'elle était debout leur ville, absolument droite. New York c'est une ville debout. »
L-F Céline, Le Voyage,. L’arrivée à New-York

Céline, que l’on lit toujours. La philosophie de Sartre, n’en suis plus si sûr, sauf en digest et à la Sorbonne. Le reste (théâtre et romans), à part Les Mots, en lectures obligées au collège...

« Je crois que le poids bibliste en Amérique reste moins grand que le poids antibibliste en France, si je peux utiliser ces néologismes. La haine de la Bible en France est plus grande que son amour en Amérique peut-être.»

En êtes-vous si sûr ? Le poids des évangélistes (30 % au moins de l’’électorat Trump) se fait bien davantage sentir que celui des intégristes fondamentalistes en France. Les Français gardent, du moins chez les gens instruits et de bonne compagnie, un attachement très fort au principe de laïcité. Ce qui pour moi fait sens d’une pensée claire. Peu de créationnistes qui prennent les textes de la Genèse au pied de la lettre et croient que la Vie sur Terre date de 6000 ans et que l’Univers a été créé en 6 jours….
Aux E-U, ils sont légions. Aucun forcené non plus n’a encore fait de carton à la Pitié-Salpêtrière, parmi les soignants qui s’occupent d’IVG. Cela peut encore venir, mais, pour l’instant, les gens de Sens Commun n’ont rien à voir avec les ultras US des Tea Parties. Haine de la Bible ? Certainement pas, mais recul critique bien cartésien.

Écrit par : Gislebert | 28/05/2017

Je ne crois pas, dans les milieux culturels en France quand on dit qu'on lit et aime la Bible, on fait tourner de l'oeil. Il y a réellement des antichrétiens fanatiques. Mais il y a toute sorte de milieux, établir une moyenne ne serait pas facile. A Genève on est plus tolérant qu'en France sans être obnubilé par la Bible comme en Amérique. Les surréalistes en tout cas étaient enragés contre la Bible alors qu'ils aimaient les religions amérindiennes, c'est un fait.

Personnellement j'ai plus lu Sartre que Céline, que je n'aime pas trop.

Écrit par : Rémi Mogenet | 28/05/2017

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