23/05/2017

Georgina Mollard nous a quittés

Numérisation_20170518.jpgLe 6 avril 2017, la poétesse Georgina Mollard a quitté ce monde à l'âge de nonante-six ans, après avoir gagné de nombreux prix et publié un seul recueil, en 2014, qui était appelé Recueil de poésie et autres pensées (éditions Krakys, Genève). Elle était membre des Poètes de la Cité, que je préside, donc je la connaissais bien.

Elle était pleine d'humour et de chaleur, de vivacité, et j'aimais son style, à la fois classique et imagé, finalement proche du mien. Toutefois je n'ai pu l'appréhender pleinement qu'en lisant, enfin, son recueil.

Il s'y décèle une forte nostalgie pour l'enfance, à deux titres. D'abord, elle vivait alors au Liban, et en avait été exilée par la guerre, et sa peine en était grande. Ensuite elle se souvenait des rêves de sa jeunesse, qui ne s'étaient pas réalisés, et elle mesurait l'écart créé. Elle évoquait avec tristesse les malheurs de notre temps, les souffrances des enfants pris dans la guerre, et accusaient l'envie, la jalousie, la cupidité, d'être les responsables de ces malheurs, de ces souffrances. Par la poésie, disait-elle encore, elle s'efforçait de créer des mondes plus purs, plus beaux, de cristalliser dans l'air, grâce à la forme classique rythmée voire martelée, les images fabuleuses, sorties soit de l'enfance, soit des souvenirs d'amour de la jeunesse, soit de la mythologie.

Car il arrive plusieurs fois qu'elle évoque des êtres fabuleux – l'ange qui gardait sa fille, séchait ses pleurs et lui montrait l'avenir, le dieu du soleil qui poursuit la déesse de la lune, les fées carabosses qui erraient dans les forêts. L'aspiration aux astres et le désir de leur beauté les placent souvent sur terre, et ils sont personnifiés, ou alors ce sont les saisons, qui le sont. Par la poésie, Georgina cherchait à échapper aux ténèbres terrestres, à cette obscurité qui presse de toutes parts l'âme sensible.

Elle était croyante, sans doute, et parfois invoquait Dieu - les Poètes de la Cité étant différents à cet égard des milieux littéraires français où l'athéisme domine, et est proclamé fièrement: beaucoup de ses membres expriment ouvertement leur foi. (D'autres néanmoins vont dans un autre sens, il n'y a réellement pas de règle: la neutralité est parfaite et la laïcité ne cache aucun privilège donné aux agnostiques, comme on peut avoir l'impression que c'est le cas ailleurs. Au reste le sens de la liberté qui règne à Genève y aide beaucoup.)

La nostalgie de Georgina se décelait également dans son style. Car elle ne se contentait pas d'affectionner les vers réguliers et les rimes, ce qui peut simplement se justifier par le goût des mots mis en musique: souvent elle pratiquait des inversions raciniennes du complément du nom, ou l'absence des pronoms sujets, telle qu'on la voyait à la Renaissance. Elle regrettait tout entière cette poésie de Ronsard qui enchantait le monde en l'irriguant de figures antiques et offrait pour ainsi dire une consolation aux épreuves du temps. Elle rêvait d'entrer dans la cité auguste et privilégiée des poètes séculaires, qui avaient créé ce monde supérieur par leur art depuis les temps de la Pléiade jusqu'aux Parnassiens – car je ne pense pas qu'elle fût une grande admiratrice de la poésie du vingtième siècle.

Elle aimait Genève, malgré sa nostalgie, et chantait volontiers le Rhône, le lac, la nature telle qu'elle se déploie entre Alpes et Jura!

Nous l'aimions tous beaucoup, et, quoique avec un peu de retard, les Poètes de la Cité associent leur peine à celle de sa famille.

07:19 Publié dans Genève, Lettres, Poésie | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook

Commentaires

Rémi, très beau commentaire, très touchée . J'aimais beaucoup la personnalité de Georgina, que l'on ressentait au travers de des poésies. F

Avec toute mon amitié
Poètiquement à toi.

Francette

Écrit par : penaud | 25/05/2017

Merci Francette, moi aussi je l'aimais bien. A bientôt.

Écrit par : Rémi Mogenet | 25/05/2017

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