12/06/2017

La Bible dans les hôtels américains (11)

Holy-Bible21.jpgIl est de bon ton, en France, de critiquer les Américains parce que, chez eux, la Bible est omniprésente. On ouvre le tiroir de la table de nuit, à l'hôtel, et il y en a toujours un exemplaire.

À vrai dire, on aime se focaliser sur les Américains, car en Écosse, j'ai vécu la même expérience. Ce n'est pas propre à l'Amérique: cela vient du protestantisme pratiqué en Grande-Bretagne.

Mais en France, si on ouvre le tiroir de la table de nuit, il n'y a rien. Or, la Bible est un bon livre. Je l'ai lu en entier et ne le regrette pas.

On arrive dans un hôtel et on n'a pas de livre: on peut lire quelque chose d'antique et de beau, la belle histoire de David contre Goliath, ou on médite avec les Psaumes, ou sur les figures grandioses de l'Apocalypse, ou on se laisse imprégner par le mystère du livre de Job. Quel mal y a-t-il? Il faut être fanatique pour y trouver le moindre inconvénient.

Autrefois en France, en guise de référence absolue, on pratiquait la littérature latine païenne. J'avoue l'adorer. Mais même elle n'est plus lue, parce que ses liens avec la religion biblique étaient trop évidents: on préfère s'en faire une image fallacieuse, à partir de la littérature agnostique moderne, en fantasmant que la littérature des anciens Romains lui ressemblait. Ce n'est pas le cas. Beaucoup d'éléments du catholicisme viennent en réalité de l'ancienne Rome.

Mais trouve-t-on Voltaire, Rousseau, René Char, Albert Camus, André Malraux, dans les hôtels français? Même pas. C'est le vide, faute d'avoir trouvé un livre aussi grandiose que la Bible, et on n'a pas tort, face à ce vide, de craindre que le Coran ne le remplisse: n'est-ce pas dans l'ordre des choses? Il n'est pas vrai que l'homme aille vers toujours plus de vacuité culturelle. Si au moins on faisait de La Légende des siècles de Hugo une nouvelle Bible, qu'on érigeât des temples dans lesquels on réciterait ses épisodes avec piété! Mais - le Temps, peut-être, ne l'ayant pas encore consacrée - on n'ose pas: la lutte contre le catholicisme ne s'est pas terminée par la création d'une tradition républicaine triomphante et belle, mais par une forme de neutralisation universelle de l'aspiration mythologique - de mollesse culturelle générale. Or, c'est la porte ouverte à l'intrusion étrangère, à la pléthore du coranisme ou de l'américanisme.

Car somme toute la Bible vaudrait mieux que l'absence même de La Légende des siècles!

James Fenimore Cooper nous raconte, dans The Deerslayer, qu'une femme appelée Hetty Hutter, simple d'esprit, lit sans vraiment le comprendre le livre de Job, que lui lisait sa mère, et en tire des enseignements deer.jpgpour sa vie. C'est alors l'occasion, pour Cooper, de rappeler les beautés que contient ce noble ouvrage, d'une façon qu'on n'oserait plus faire en France - ou qu'on n'a jamais osée en France, puisque l'éloge de l'Ancien Testament est plutôt réservé aux pays protestants. Seul Hugo justement osait glorifier le même livre de Job, traversant les frontières culturelles pour s'unir au protestantisme autant qu'à la mythologie antique, au grand scandale des catholiques.

Du reste, Hugo avait la logique protestante dès 1830, lorsqu'il disait, dans Claude Gueux, qu'il fallait apprendre au peuple à lire en lui tendant l'Évangile, livre supérieur. Le fait est que l'instruction dans les pays protestants est bonne parce que le peuple a appris à lire la Bible, livre par ailleurs sacré, et objectivement grand, plein d'images fabuleuses et de chroniques palpitantes. Le rejet par principe de la Bible a considérablement appauvri la culture en France, et est l'une des raisons pour lesquelles l'illettrisme persiste – et, même, regagne du terrain.

Oui, la Bible vaut mieux que l'ignorance complète - et beaucoup de gens spontanément aiment la Bible, et ne voudraient rien lire d'autre, qu'on s'en plaigne ou qu'on s'en réjouisse. Dans les librairies d'aéroport, en Amérique, des rayons entiers sont consacrés à la Bible et à ses commentaires, c'est entré dans la culture ordinaire, y voir un mal est de peu de sens: d'abord les gens sont libres, ensuite la Bible vaut mieux que rien.

07:18 Publié dans Voyages en Amérique | Lien permanent | Commentaires (5) | |  Facebook

Commentaires

Ils vont penser au Coran.....

Écrit par : Patoucha | 12/06/2017

Quelque chose qui m'a toujours fait rire, sans doute bêtement, c'est qu'il y a aux états-unis ceux ceux qui déposent des Bibles dans les hôtels, et ceux qui les retirent.

Pour Hugo, l'autre jour je me suis rappelé qu'on avait mis en rogne une prof de français en lui répétant ce que nous avais dit la prof de l'année précendte sur Hugo, qu'il était mégalo.
Il faudrait que je le lise un jour pour savoir pourquoi il est si sacré, comme m'y invite la légende des siècles posée sur le burea de mon grand-père, mais ce que disait la première prof La semaine dernière cela m'a été confirmé en lisant Nadine de Rotchschild, il semble qu'Hugo a quand-même volé la vie de Juliette Drouet.
Dans le récit de son enquête personnelle sur Juliette, elle a un moment cette phrase très juste à propos de Hugo, qui faisait graver son initiale partout "on dirait une secte".

Hugo est une secte qui a réussi en un sens.

Alors peut-être que Juliette n'était qu'une petite orpheline au mauvais karma qui pouvait avoir de la gratitude à juste titre et savait rester à ta place, je ne sais pas, mais l'image que je me faisait d'Hugo, presque sans le savoir moi-même en est quand mêmes sortie écornée.

Écrit par : Dupas | 12/06/2017

Oui, c'est le problème, même le plus prophétique des auteurs modernes et républicains ne parvient pas à imposer son autorité fondamentale. Mieux vaudrait donc trouver une base fondamentale dans la Bible, ou au moins dans la littérature médiévale latine. En tout cas la tradition française donne l'impression d'errer, entre abandon de références séculaires, religieuses ou pas du reste, et rejet en réalité de références modernes, comme n'étant pas consacrées par le temps. L'avantage de la Bible en Amérique, c'est qu'elle offre un socle solide.

Je pense du reste que rejeter les grands textes de référence, notamment la Bible, est une erreur, ce qu'il faudrait, c'est ouvrir la chose à la concurrence, et attendre de voir ce qui peut la remplacer dans la littérature moderne, par exemple Victor Hugo, puisque sa secte est censée avoir réussi... A moins qu'on ne prenne comme référence moderne, même en France, Goethe et Schiller, et qu'on abandonne la tendance au chauvinisme?

Mais il est trop facile de divorcer de la Bible, et ensuite de ne se référer sérieusement à rien, cela place la culture dans une volatilité et une vacuité qui sont nuisibles à l'humanité. Qu'on ne parvienne pas à vénérer Hugo comme le demandent les enseignants pose sans doute un problème, c'est que la Bible reste un texte incontournable, qu'en ce sens l'Amérique a raison.

Écrit par : Rémi Mogenet | 13/06/2017

Même Hugo se référait sérieusement à la tradition en tout cas, l'autre jour j'apprenait qu'il avait aménagé le deuxième étage de sa maison à Guernesey en une sorte d'église, où il y avait trois fauteuils sur lesquels étaient inscrits les termes "Pater" "Mater" et "Filius", Hugo n'aurait jamais été un grand (même si je maintiens qu'il n'a pas fait qu'un bon usage de cette grandeur), sans cela, j'imagine qu'il y a mainte autre relation avec la tradition dans son oeuvre d'ailleurs.

Si on supprime les références aux paroles des Sages du passé, dont la Bible est constituée, mais il n'y a évidemment pas qu'elle on ne peut aller que vers la petitesse, cela ne fait pas l'ombre d'un doute, j'en tombe d'accord.

Écrit par : Dupas | 15/06/2017

Oui, bien sûr, Hugo se référait à la Bible fréquemment, j'en parle dans mon article, justement les Surréalistes le lui ont reproché, ils ont voulu se déconnecter de tout, tout réinventer; mais ce faisant ils ont cédé à une forme de tentation, une tentation typiquement européenne, et se sont enfermés dans la bulle des images subjectives. Hugo avait su garder l'équilibre entre la référence objective et le sentiment personnel. C'est pourquoi tout de même Breton l'a pratiqué, et c'est pourquoi Charles Duits l'a pris comme référence fondamentale.

Écrit par : Rémi Mogenet | 15/06/2017

Les commentaires sont fermés.