20/06/2017

Le berger démonique (Perspectives pour la République, XXX)

the_shepherd_by_billcorbett.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Victoire de la fée aux armes, dans lequel j'évoque la fin du combat entre la fée guerrière Ithälun et des serpents de feu qui s'en prenaient à moi. Elle était parvenue à les conjurer, mais un être flamboyant était apparu, puis avait disparu, avant que la belle immortelle ne fît se poser notre voiture volante à terre.

Lorsque nous y fûmes, nous vîmes qu'un homme s'y tenait. Il était debout, et nous regardait. Un grand âge semblait peser sur ses épaules. Ses cheveux longs et blancs flottaient sur sa tête. Il était vêtu d'une robe brune, et tenait un bâton, qui en apparence était anodin, mais ressemblait en haut à une crosse d'évêque; sur la courbure, étaient trois curieuses gemmes, qui jetaient des feux. Mais le plus étonnant, et le plus inquiétant, était les yeux du vieillard: sous ses épais sourcils, et dans la pénombre, on ne voyait rien d'eux sinon une lueur pareille à une étoile profonde, dont les rayons me transperçaient, lorsque son regard se tournait vers moi.

«Comment vas-tu, Tornither?» lui demanda Ithälun.

Je compris qu'il s'agissait du même être qui était apparu sur l'arc de braise, mais qu'il avait pris une autre apparence, plus propre à être tolérée par mes yeux de mortel. Les paroles d'Ithälun avaient sans doute eu pour contenu l'avertissement que je ne pourrais supporter la vue de son corps nu. Il s'était donc revêtu d'un costume qui à mes yeux était un corps vivant (les génies ayant ce pouvoir); et il pouvait se montrer à moi sans que j'en fusse choqué.

Il ne répondit pas au salut d'Ithälun. Il était étrangement immobile, comme une statue, ou comme s'il eût dédaigné de mouvoir ce corps extérieur à lui-même. Un instant, je crus voir, au-dessus de sa tête, une gerbe de feu, et des yeux de flamme en son sein qui me fixaient, et j'eus très peur, mais ce ne fut qu'une brève vision, et l'instant d'après, l'obscurité revint au-dessus de ce vieillard ne ressemblant qu'à un berger de montagne, n'eût-ce été ses yeux étincelants sous ses sourcils épais.

Or, il sourit, et leva la tête vers Ithälun, qui était un peu plus grande que lui. À vrai dire, dans son aspect nu, sur son arc de braise, il m'avait paru très grand, tout semblable à un géant. Faut-il croire que de prendre une chair solide l'avait rabougri? En était-il de lui ce que saint Avit disait des anciens hommes? me demandé-je soudainement. J'avais lu en effet, dans les écrits de cet archevêque de Vienne, précepteur de sainte Clotilde et de saint Sigismond, que la Terre habitée par Adam et Ève était bien plus grosse que celle occupée par leurs descendants, et que la chute l'avait recroquevillée sur elle-même. Saint Avit était l'auteur d'une adaptation en vers de la Genèse et du début de l'Exode. Par ailleurs la Bible parlait souvent des géants qui habitaient la Terre dans les temps anciens. Tornither était-il l'un d'eux?

La pensée, comme vaine, me quitta vite l'esprit. Je savais par mes hôtes, en ce pays étrange, que Tornither appartenait à la race de ceux qu'on appelait autrefois les génies: à quoi bon raisonner davantage? Je comprenais désormais qu'il s'agissait aussi de ceux que l'Église catholique avait appelés les démons, bien qu'Ithälun et Solcum m'eussent assuré qu'ils n'étaient pas aussi mauvais que l'avaient prétendu les hommes au cours des siècles. Mais devais-je les croire?

Une voix sortit soudain de la bouche du berger appelé Tornither. Elle était faible et rocailleuse, mais un sourd grondement lui faisait curieusement écho sous le sol dès qu'il la faisait entendre. Cela n'arriva pas une fois seulement: dès qu'il prenait la parole il en était ainsi, comme s'il était lui-même en lien intime avec les forces qui habitaient les profondeurs, et que le moindre de ses mots y trouvât une mystérieuse résonance.

Il se contenta de répondre, d'un ton légèrement ironique: «Je vais bien, merci. Et toi, princesse de la Lune? Ta maîtresse est-elle toujours radieuse? Ton amant est-il toujours vaillant? Tarcamïn mon frère est-il toujours vénéré par ma digne nièce? Solcum le sage suit-il toujours les indications de son maître Ëtön, qu'il daigne faire briller dans les astres? Tout ce beau monde est-il toujours aussi prêt au gouffre qu'ils ont déclaré l'être, lorsqu'ils ont affirmé accepter les rayons du nouveau soleil d'or? Ont-ils toujours cette exquise bonté?»

En disant ces derniers mots, il eut un petit rire silencieux, dans lequel cependant je crus déceler une pointe d'amertume.

(À suivre.)

07:21 Publié dans Génie doré de Paris | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

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