16/06/2017

La profondeur de Dashiell Hammett (13)

Pan-24362-b Hammett Glass Key.jpgJ'ai dit, la dernière fois, que j'avais lu, à l'occasion de mon voyage en Amérique, le roman The Glass Key, de Dashiell Hammett, et que sa façon de raconter tout extérieure m'avait impressionné, en même temps qu'elle m'avait semblé typiquement américaine. D'où vient sa force?

J'ai relevé un passage qui m'a paru incroyable, par sa portée. Une sorte de gouffre s'est ouvert sous mes pieds, lorsque j'ai lu une ligne étrange ressortissant au pari de Pascal.

Le héros, Ned Beaumont, s'avoue athée, ou agnostique, ne disposant d'aucune morale préétablie. À ce titre, il est logique de raconter son histoire sans entrer du tout dans le monde de l'âme, sans faire du tout de psychologie: d'un strict point de vue matérialiste, l'âme humaine même est un leurre, une illusion, une vapeur, et la psychologie se résout dans la physiologie. Cependant, ce n'est pas aussi simple. Le pragmatisme américain ne rejette pas la possibilité du miracle, de la providence, de la vision. Car ayant fait un rêve étrange, Ned tient à le raconter à son amie, comme s'il s'agissait d'un fait disposant d'une signification. Elle lui demande alors s'il croit aux rêves prémonitoires, et il a cette magnifique réponse: I don't believe in anything, but I'm too much of a gambler not to be affected by a lot of things.

De fait, si les pensées et les sentiments personnels sont niés par la narration même, les rêves semblent dans le roman attester d'un monde moral objectif, une sorte de monde parallèle dont dépend le monde physique: par delà l'illusion de l'ego est l'ensemble des règles morales qui fondent la destinée humaine, et qui ont une valeur absolue.

C'est là qu'on retrouve l'obsession américaine de la Bible, et celle-ci présentée comme un noyau spirituel au contenu incontournable - fondant tous les liens sociaux. Elle n'est pas citée; mais elle aussi a ses rêves prémonitoires: c'est connu.

Si le lecteur du présent blog voulait lire le roman de Hammett, je lui conseillerais de sauter ce qui suit, car je suis obligé de raconter la fin et d'expliquer le titre. L'amie de Ned raconte à son tour son rêve: une maison serp.jpgpleine de serpents contient la solution d'un mystère, et elle veut y entrer avec Ned. Mais, pour ouvrir la porte, ils n'ont qu'une clef de verre, qui se brise dans la serrure. Puis les serpents surgissent et les submergent. Le rêve s'arrête.

Or, l'amie de Ned était aimée du meilleur ami de Ned. Mais elle aime Ned. À la fin ils partent ensemble, et l'ami est laissé seul. Le rêve de la femme annonce une fin triste. L'amour est trompeur, l'amitié brisée ne se répare plus. Elle avait commencé dès l'enfance, et semblait devoir durer éternellement.

Sous les faits bruts, un sens se fait jour. Le monde parallèle, fantastique, symbolique du rêve donne à son tour la clef de la destinée humaine. Nul besoin de livrer des sentiments et des pensées: la structure morale de l'univers s'impose, créant une profondeur inouïe.

C'est celle qui manque aux romans français, qui choisissent de rester dans la nappe vague des sentiments personnels. L'ordre cosmique s'impose dans le récit de Hammett grâce à sa rigueur factuelle, supprimant le monde intermédiaire, et illusoire de l'être humain. Le matérialisme s'est lié à la foi religieuse, les faits se sont liés à la Bible. Or, cela crée une beauté forte, une puissance, une ampleur que l'on ne connaît plus en Europe, alors même que les faits semblaient lourds, pesants, d'un réalisme absolu.

La narration était too much of a gambler pour ne pas être affectée par la certitude d'un ordre moral supérieur! Celui-ci était le squelette indestructible des phénomènes.

Une lignée d'auteurs américains que j'aime m'est apparue alors comme ayant été fondée par le style de Hammett, et en particulier Stephen R. Donaldson, dont je parlerai la fois prochaine.

07:30 Publié dans Littérature, Voyages en Amérique | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook

Commentaires

Votre évocation des romans de Dashiel Hammet et l'ensemble de vos compte-rendus de votre voyage m'ont inspiré une réflexion très personnelle, dans la mesure où elle est liée à mes propres souvenirs et à ma propre expérience de la lecture des polars américains de l'époque de Hammet.
Les années d'après guerre ont été marqués par un optimisme assez général dans notre monde occidental, littéralement illustré aux Etats-Unis par par les articles du National Geographic Magazine aussi bien que par les publicités qui nous étaient présentées. Un monde qui nous paraît maintenant artifiellement propre, aussi bien physiquement que moralement.
Rien de semblable à la violence des gangs et aux meurtres d'écoliers par des tireurs fous, ni même aux portraits des pauvres sans abris et sans sons médicaux que les actualités ou les documentaire actuels nous présentent.
Dans mon souvenir les romans policiers de l'époque, ceux de Hammet et de Chandler en particulier, mettaient également en scène un monde criminel moins noir, ou dont la noirceur restait plus à distance, comme c'était le cas pour les film noirs de l'époque. Le récit de votre voyage m'a donné cette même impression, celle d'un d'un pays exotique dans sa différence, beau et joyeux.
Peut-être que dans les deux cas, celui de mes souvenirs et celui de votre récit de voyage, nous assistons à divers aspects d'une mise à distance: celle des souvenirs de jeunesse, celle de la médiation artistique, celle d'une sorte de surf touristique qui nous empêche de sombrer dans les aspect les sombres et violents de la société.
Une fois les horreurs de la guerre passés, le racisme et la pauvreté ne nous atteignant apparemment pas de la même manière qu'aujourd'hui, ne nous étant présentés, et encore, que lors de actualités cinématographiques qui introduisaient les films dans les cinémas de quartier. Nous, évidemment, pas vous, qui êtes d'une autre époque.

Écrit par : Mère-Grand | 16/06/2017

Après cela peut aussi être personnel, individuel. J'ai bien évoqué (épisode n° 4) des aspects moins reluisants de la vie sociale américaine. Je pourrais parler des cris de femme qui m'ont réveillé le matin à cinq heures dans mon hôtel de Manhattan, mais ce serait un peu pornographique, car ils étaient réguliers, et ne manifestaient pas tant du plaisir que de la douleur. Il y avait aussi les gens qui demandaient une solidarité particulière pour les pauvres dans la rue à Manhattan.

Maintenant je ne vais pas inventer. Je n'aime pas tellement les récits sentimentaux à tendance marxiste ou néocatholique qui espèrent susciter la pitié sur les malheurs du monde en répétant ce que les autres racontent. On a vu ou on n'a pas vu. Je dis seulement ce que j'ai vu. J'ai entendu une femme crier pour satisfaire le plaisir d'un homme, et des gens (des noirs) manifestement pris dans la force maléfique de la drogue, de la prostitution, peut-être du vol. J'ai vu aussi des clochards. Peut-être qu'à Pittsburgh j'ai eu l'impression aussi d'une certaine pauvreté du peuple local, cette fois des blancs, mais rien de spectaculaire ni d'inconnu, ni d'ailleurs de dominant, j'ai aussi vu beaucoup de maisons élégantes au milieu de jolis gazons, comme en Suisse. J'ai beaucoup entendu la police, mais n'ai pas vu de crime, peut-être que les cris de la femme relevaient du viol conjugal, car il y avait des sanglots. J'en parlerai à l'occasion, cela donne le sentiment d'une Babylone décadente, c'est intéressant, cela existe aussi à New York. Mais il n'est pas facile de sembler jeter des anathèmes moraux, et de parler de vie sexuelle, c'est tabou.

Écrit par : Rémi Mogenet | 16/06/2017

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