30/06/2017

L'évolution de S.R. Donaldson (16)

648.jpgPour moi, Stephen R. Donaldson, auteur de récits dans lesquels des Américains contemporains pénètrent dans des mondes mythologiques, est le plus grand écrivain vivant. Un jour, je lui ai écrit.

Je trouvais que dans son univers fictif et fabuleux, tel qu'il était décrit dans la série Thomas Covenant, il y avait, outre des éléments bibliques manifestes, des teintes et des formes qui, semblant émaner de la terre américaine même, rappelaient les mythologies amérindiennes. Je lui demandai, donc, s'il était possible d'imaginer que la coupure entre notre monde et l'autre s'expliquât par la rupture existant entre les Indiens et les Anglais, et qu'en réalité son héros américain contemporain se rendait dans l'imaginaire amérindien - voire le passé tel que cet imaginaire le définissait. Il a répondu que non, il n'en était rien, que son monde fictif était surtout symbolique, émanait pour ainsi dire de l'âme de ses personnages, que du reste il était lui-même resté en Inde jusqu'à ses seize ans, et que son contact avec la terre américaine n'était pas si profond.

Soit. Mais je crois que les formes mythologiques particulières - les structures de l'imaginaire, comme disait Gilbert Durand -, ne viennent pas, comme on pense, de l'hérédité physique, ou du moins que la part qui en vient est plus réduite que l'a cru C.J. Jung. Pour moi, cela vient bien plus de la langue, mais aussi du paysage qu'on a eu ou qu'on a encore sous les yeux. Lui aussi a ses formes - et une force psychique spécifique, singulière, avec ses mouvements propres, sa morale cachée propre, les crée. Les différences formelles entre les lieux se reflètent dans les différences formelles entre les langues, et les différences entre les cultures. Finalement, le paysage qui semble le plus avoir imprégné Donaldson quand il écrivait, c'est simplement celui du Nouveau-Mexique où il vivait pendant qu'il écrivait.

De même que, comme je l'ai prétendu il y a quelques articles, les tours américaines manifestent les génies du pays dont elles s'arrachent, de même les romans de Donaldson les contiennent - et cela, avec d'autant plus de force que leur action se situe bien dans le monde des génies.

A-t-il donc tendu, inconsciemment, à faire un tout des deux mondes, se rapprochant de la mythologie au sens propre pour abandonner l'allégorie? Oui; son instinct l'y a porté.

Dans son recueil de nouvelles publié en 2000, Reave The Just, il a évoqué des êtres fantastiques, de nature clairement angélique ou démoniaque, dans un passé de type européen, sans intermédiaire issu de notre époque; et dans The Last Chronicles of Thomas Covenant, il a fait commencer, en 2004, le premier tome par une longue évocation du monde ordinaire, traversé par les démons de l'autre.

Sans doute, ce ne sont que des touches, et notre monde ne fait qu'être effleuré par celui des esprits. Mais il l'est.

Sans doute, aussi, il l'est surtout par de mauvais esprits, les bons semblant plus lointains, plus évanescents. Mais le lien entre les deux sortes d'esprits n'est pas si difficile à établir. Joseph de Maistre ne faisait-il pas, mystérieusement, du diable le bourreau de Dieu?

Un autre artiste conteur d'histoires qui a un rapport avec Hammett a tendu à faire traverser notre monde d'êtres inquiétants: le célèbre David Lynch. J'en parlerai une fois prochaine.

08:58 Publié dans Littérature, Poésie, Voyages en Amérique | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

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