30/06/2017

L'évolution de S.R. Donaldson (16)

648.jpgPour moi, Stephen R. Donaldson, auteur de récits dans lesquels des Américains contemporains pénètrent dans des mondes mythologiques, est le plus grand écrivain vivant. Un jour, je lui ai écrit.

Je trouvais que dans son univers fictif et fabuleux, tel qu'il était décrit dans la série Thomas Covenant, il y avait, outre des éléments bibliques manifestes, des teintes et des formes qui, semblant émaner de la terre américaine même, rappelaient les mythologies amérindiennes. Je lui demandai, donc, s'il était possible d'imaginer que la coupure entre notre monde et l'autre s'expliquât par la rupture existant entre les Indiens et les Anglais, et qu'en réalité son héros américain contemporain se rendait dans l'imaginaire amérindien - voire le passé tel que cet imaginaire le définissait. Il a répondu que non, il n'en était rien, que son monde fictif était surtout symbolique, émanait pour ainsi dire de l'âme de ses personnages, que du reste il était lui-même resté en Inde jusqu'à ses seize ans, et que son contact avec la terre américaine n'était pas si profond.

Soit. Mais je crois que les formes mythologiques particulières - les structures de l'imaginaire, comme disait Gilbert Durand -, ne viennent pas, comme on pense, de l'hérédité physique, ou du moins que la part qui en vient est plus réduite que l'a cru C.J. Jung. Pour moi, cela vient bien plus de la langue, mais aussi du paysage qu'on a eu ou qu'on a encore sous les yeux. Lui aussi a ses formes - et une force psychique spécifique, singulière, avec ses mouvements propres, sa morale cachée propre, les crée. Les différences formelles entre les lieux se reflètent dans les différences formelles entre les langues, et les différences entre les cultures. Finalement, le paysage qui semble le plus avoir imprégné Donaldson quand il écrivait, c'est simplement celui du Nouveau-Mexique où il vivait pendant qu'il écrivait.

De même que, comme je l'ai prétendu il y a quelques articles, les tours américaines manifestent les génies du pays dont elles s'arrachent, de même les romans de Donaldson les contiennent - et cela, avec d'autant plus de force que leur action se situe bien dans le monde des génies.

A-t-il donc tendu, inconsciemment, à faire un tout des deux mondes, se rapprochant de la mythologie au sens propre pour abandonner l'allégorie? Oui; son instinct l'y a porté.

Dans son recueil de nouvelles publié en 2000, Reave The Just, il a évoqué des êtres fantastiques, de nature clairement angélique ou démoniaque, dans un passé de type européen, sans intermédiaire issu de notre époque; et dans The Last Chronicles of Thomas Covenant, il a fait commencer, en 2004, le premier tome par une longue évocation du monde ordinaire, traversé par les démons de l'autre.

Sans doute, ce ne sont que des touches, et notre monde ne fait qu'être effleuré par celui des esprits. Mais il l'est.

Sans doute, aussi, il l'est surtout par de mauvais esprits, les bons semblant plus lointains, plus évanescents. Mais le lien entre les deux sortes d'esprits n'est pas si difficile à établir. Joseph de Maistre ne faisait-il pas, mystérieusement, du diable le bourreau de Dieu?

Un autre artiste conteur d'histoires qui a un rapport avec Hammett a tendu à faire traverser notre monde d'êtres inquiétants: le célèbre David Lynch. J'en parlerai une fois prochaine.

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26/06/2017

Donaldson face à Teilhard de Chardin (15)

donaldson-1.jpgLa dernière fois, j'ai évoqué la haute et noble figure de S. R. Donaldson, auteur de romans grandioses mais méconnus dans lesquels des gens de notre monde sont plongés dans un monde parallèle imprégné de vie morale et mythologique par essence - sur le modèle, consciemment ou non, de la Bible. Deux mondes coexistent, dont l'un est substantiel, purement moral - mais réel. En cela Donaldson s'oppose à la philosophie mainstream que lui-même dit française et issue de Sartre, et qui fait du monde moral une vapeur individuelle, sans valeur objective.

Et on pourrait faire remarquer à Donaldson: pourquoi son monde moral est-il parallèle? Pourquoi, à la façon des forces morales des anciennes mythologies, ne s'exerce-t-il pas dans l'ordre naturel? Pourquoi est-il coupé du monde connu?

Ne serait-il pas plus logique de dire, comme le font les Français, que l'homme est soumis aux lois physiques jusque dans son âme, et qu'il n'y a aucune morale objective, puisque le cosmos n'en a pas non plus?

Le problème se résout si on retourne la question: le cosmos est-il réellement dénué de vie morale? Teilhard de Chardin affirmait qu'il en avait une. Sans la décrire en détails, il lui a donné trois lignes de force: Entropie, Complexification, Réflexion.

Son originalité est dès lors triple: premièrement, il fait de l'Entropie aussi une force psychique se manifestant physiquement; deuxièmement, il affirme que la loi de Complexification qui préside à l'apparition de la Vie est FTDC_563_2 in the field (1).jpgégale en puissance à l'Entropie, contrairement à ce qu'affirment le matérialisme; troisièmement, il présente la Réflexion non comme un phénomène uniquement humain, mais comme le reflet, dans l'espèce humaine, d'un principe cosmique général. Il estime en effet que l'univers a une conscience, et qu'elle est une personne.

L'existence objective de ce troisième principe justifie en réalité que la Complexification soit aussi puissante que l'Entropie, puisqu'elle équilibre les deux. Cette vision générale est tout simplement géniale, même si on mettra un certain temps à s'en rendre compte.

On pourrait peut-être créer un lien entre elle et les récits de Donaldson. Voir comment les figures fabuleuses de celui-ci obéissent en réalité à ces trois lois. Ou on pourrait créer une mythologie à partir de l'histoire, en plaçant toujours ses détails en relation avec l'une de ces trois forces. Au fond, c'est ce qu'avait ébauché Joseph de Maistre. Le romantisme l'a souvent tenté. Mais ses vues étaient souvent floues. Teilhard de Chardin est plus précis, dans la théorie même.

Il est certain, pour moi, que les forces d'Entropie, de Complexification et de Réflexion nécessiteraient, dans un récit, la représentation par des êtres surnaturels à la mode de Donaldson, plus ou moins anges et démons. Si ces forces sont psychiques et si l'univers est une personne, il faut aussi qu'il y ait des personnes non physiques agissant dans le cosmos.

À vrai dire, Teilhard de Chardin a été mieux compris en Amérique qu'en France. Il a passé les dernières années de sa vie à New York, et même les chrétiens n'admettaient pas ses vues, car ils en restaient à une sphère psychique évanescente, détachée du réel extérieur. Le fond moral cosmique présidant à l'univers et se reliant aux données physiques rappelle justement le jeu entre la science et la Bible, entre l'extérieur et l'intérieur, entre ce monde et l'autre, tel qu'on le décèle chez Donaldson.

D'un autre côté, Teilhard est resté européen en restant dans le vague et les théories. Il n'a pas donné d'exemples très concrets de l'application de ses principes.

Une rencontre entre la tradition européenne et la tradition américaine permettrait peut-être de mieux préciser les choses, sans rien perdre de la grandeur des vues.

Au reste, jusqu'à un certain point, Donaldson a bien, dans son art, évolué en ce sens. Nous le verrons une autre fois.

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24/06/2017

Degolio CVI: la mémoire retrouvée du Génie d'or

tve16401-19681116-213.jpgDans le dernier épisode de ce feuilleton-mystère, nous avons laissé Jean Levau, alter ego du Génie d'or, alors que, écoutant les récits de visions de Michel Ritrard, il s'était soudain souvenu que pendant son dîner de Noël avec Anne Tavagny, il était devenu le Génie d'or, s'était dédoublé, laissant son corps derrière lui immobile, comme pétrifié!

Elle tenta de lui parler, mais il ne bougea pas davantage. Elle insista. Il tourna lentement la tête, regarda vers la droite, et sembla contempler quelque chose, qui était au-delà des murs. Il ouvrit la bouche, comme s'il allait parler, mais ne dit rien.

Anne regarda vers l'endroit qu'il fixait, et ne vit, là, qu'une toile sotte, représentant le mont-Blanc surplombant un pré vert où broutaient quelques moutons, accompagnés d'un berger et d'un chien.

Elle insista, lui rappelant qu'elle lui parlait, et le sommant de répondre, et il tourna la tête vers elle, la bouche toujours ouverte - mais ne parla pas davantage.

Vexée, elle se leva, se dirigea vers les toilettes, où elle donna libre cours à son dépit. Elle couvrit, entre ses dents, son collègue d'injures, et se demanda, en murmurant, ce qu'elle faisait avec un con pareil.

Lorsqu'elle revint, il était une heure moins vingt. Or, Jean, quand elle s'assit, regarda sa montre, et lui sourit, et de nouveau fut tout à fait normal. Il évoqua la qualité du dessert comme si rien ne s'était passé d'étrange auparavant.

Pour elle, ce fut le bouquet. Elle ne chercha pas à comprendre. Poliment, elle énonça son désir de rentrer chez elle.

L'attitude ultérieure de la jeune femme s'expliquait désormais parfaitement.

Jean écouta Michel Ritrard poursuivre son histoire. Cette fois, sa vision fut plus nette. Il vit distinctement l'être entouré d'une flamme d'or lutter contre un monstre noir, cornu, ressemblant à une gargouille de Dark_Fire_Lord_by_wolfberserker.pngNotre-Dame, et entouré d'une flamme bleue. La flamme rouge ceignait un homme noble, à la robe ample et digne, blanche comme la neige mais traversée de fils jaunes, et portant un bâton plus long que celui du guerrier à la flamme d'or.

Car il en portait un, et il en donnait des coups terribles à la gargouille, qui répliquait comme elle pouvait, et qui, moins rapide, ne semblait pour autant pas dénuée de force. La tour Eiffel alors trembla, et Michel Ritrard crut qu'elle allait s'effondrer!

Des éclairs jaillissaient de l'émeraude du bâton, verts comme elle, et des doigts noirs du monstre, violets et fins. Les rayons se croisaient, se mêlaient, faisaient comme un halo dans lequel les formes combattantes disparaissaient. Seul le vieillard au nimbe vermeil demeurait à l'écart, et Michel Ritrard se demanda pourquoi il n'intervenait pas. En regardant mieux, il lui vit des liens épais et noirs, qui le maintenaient contre un pilier de la tour. Il était empêché d'agir - lié par le démon bleu, sans doute.

Finalement, celui que Jean savait être le Génie d'or terrassa son adversaire, en déchaînant un feu inattendu de ses yeux bleus. Il mit la gargouille à genoux, sous le choc, et obtint d'elle la libération du noble vieillard, avec lequel il s'en fut. L'obscurité revint, autour de la tour, et Michel Ritrard n'y distingua plus rien d'extraordinaire.

Jean se souvenait désormais de tout cela. Il y avait assisté, comme dans un rêve, aussitôt oublié après le réveil, mais dont les détails à présent lui revenaient comme s'il les avait vécus dans sa vie consciente, aussi étrange que cela paraisse.

Le clochard eut alors un sourire gêné, et avoua trouver que le vieillard enchaîné ressemblait au Père Noël. À ces mots, Jean se leva brusquement. L'autre crut l'avoir offensé, ou s'être ridiculisé à ses yeux, et voulut s'excuser.

Jean l'en empêcha. Il dit: Ne vous inquiétez pas. Vous n'y êtes pour rien. Je vous remercie. Vous ne pouvez savoir à quel point je vous suis redevable.

Il lui donna cinquante francs, paya la consommation, et s'en fut.

Mais il est temps, ô lecteur, de laisser là ce déjà trop long épisode. La prochaine fois, nous surprendrons une éclairante conversation entre Jean Levau et le Génie d'or!

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22/06/2017

Stephen R. Donaldson ou le monde moral objectivé (14)

stephen-donaldson.jpgLa dernière fois, j'ai évoqué le style de l'auteur de thrillers Dashiell Hammett, dont j'ai lu un des plus célèbres romans durant mon voyage en Amérique. J'ai dit avoir été frappé par le rôle de rêves prémonitoires racontés par les personnages.

J'adore depuis plus de vingt ans un écrivain américain contemporain, Stephen R. Donaldson, l'auteur de la série Thomas l'Incrédule: ce sont des romans fantastiques, plongeant dans un monde parallèle dont la valeur est symbolique. De son propre aveu (dans une lettre qu'il m'a écrite, cet auteur me l'a dit): le pays merveilleux, plein de démons, de monstres, d'immortels, de demi-dieux, où sont placés ses personnages ordinaires (américains et contemporains), est d'abord là pour illustrer ce que ces personnages ont dans l'âme. Ils sont, en un sens, équivalents aux mondes allégoriques de la poésie ancienne, du Roman de la rose de Jean de Meung et de la Psychomachie de Prudence. On y voyait des vices et des vertus s'affronter sous forme de héros et de monstres, d'anges et de démons, d'elfes et d'orcs - pour parler comme Tolkien, dont Donaldson s'inspire beaucoup.

Or, à la lecture, j'en étais surpris, car son monde a une solidité remarquable, que n'a pas toujours l'allégorie, volontiers volatile et vague. Il a un aspect objectif et substantiel qui me laissait songeur, et offrait d'incroyables perspectives. Plusieurs personnages de notre monde s'y retrouvent, comme si la sphère morale humaine n'était pas une vapeur individuelle, une nuée émanant du sentiment personnel (comme l'affirment les agnostiques), mais une strate cachée du réel.

Le syndrome biblique n'est-il pas, là encore, présent? En Amérique, la vie morale de l'univers est regardée comme un fait objectif, une certitude. La Bible la contient, la peint. Elle est partout, fait partie de la vie sociale - et de même que les personnages de Hammett rêvaient un monde moral ressemblant à celui de la Bible, Thomas Covenant the Unbeliever se rend dans un monde similaire à celui de la Bible, en ce qu'il est mythique: on y trouve des géants, des mages, des immortels, un ange déchu, des démons qui en émanent, et un dieu créateur.

Le fond biblique de cette mythologie est même plus sensible que chez Tolkien. L'équivalent des Elfes de ce dernier est plus ambigu sur le plan moral: les Eloyims de Donaldson ont peu de sens de bien et du mal, et sont 51dt4zuJ0UL.jpgdétachés de Dieu. Ils n'ont pas le rôle d'anges que pouvaient avoir les Elfes tolkiniens - ou alors ils ont celui d'anges dévoyés, orgueilleux et égoïstes.

Ils n'en sont pas moins sublimes, et un homme fils de l'un d'entre eux et d'une mortelle est grandiose par son mélange de matérialité et de pouvoirs éblouissants, mais aussi par les fluctuations internes de sa moralité. Il est tiraillé en permanence par deux forces contraires: les hommes, dans ce monde, étant visiblement plus sensibles à la voix du dieu créateur que les Eloyims, trop liés à la Terre, ce demi-dieu hésite entre la fidélité au Créateur, à laquelle il aspire parce qu'il est le fils de sa mère, et l'orgueil instinctif, le désir de vengeance qu'il tient de sa lignée paternelle.

Une telle solidité du monde parallèle serait difficile en Europe, en particulier en France, où l'on rejette la Bible ou même l'ancienne mythologie grecque comme fondement du monde moral. Le merveilleux chrétien n'a pas plus de succès auprès des Français. La doctrine de base est que le monde moral est une émanation de l'âme individuelle, et donc qu'on y est enfermé dans ses fantasmes. Si on veut en sortir, on doit adopter les valeurs de la communauté nationale, ou au moins occidentale, et suivre le groupe dans ses choix en eux-mêmes arbitraires et capricieux, émanés d'individualités despotiques auxquelles les peuples se sont jadis soumis.

Je continuerai cette réflexion une fois prochaine.

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20/06/2017

Le berger démonique (Perspectives pour la République, XXX)

the_shepherd_by_billcorbett.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Victoire de la fée aux armes, dans lequel j'évoque la fin du combat entre la fée guerrière Ithälun et des serpents de feu qui s'en prenaient à moi. Elle était parvenue à les conjurer, mais un être flamboyant était apparu, puis avait disparu, avant que la belle immortelle ne fît se poser notre voiture volante à terre.

Lorsque nous y fûmes, nous vîmes qu'un homme s'y tenait. Il était debout, et nous regardait. Un grand âge semblait peser sur ses épaules. Ses cheveux longs et blancs flottaient sur sa tête. Il était vêtu d'une robe brune, et tenait un bâton, qui en apparence était anodin, mais ressemblait en haut à une crosse d'évêque; sur la courbure, étaient trois curieuses gemmes, qui jetaient des feux. Mais le plus étonnant, et le plus inquiétant, était les yeux du vieillard: sous ses épais sourcils, et dans la pénombre, on ne voyait rien d'eux sinon une lueur pareille à une étoile profonde, dont les rayons me transperçaient, lorsque son regard se tournait vers moi.

«Comment vas-tu, Tornither?» lui demanda Ithälun.

Je compris qu'il s'agissait du même être qui était apparu sur l'arc de braise, mais qu'il avait pris une autre apparence, plus propre à être tolérée par mes yeux de mortel. Les paroles d'Ithälun avaient sans doute eu pour contenu l'avertissement que je ne pourrais supporter la vue de son corps nu. Il s'était donc revêtu d'un costume qui à mes yeux était un corps vivant (les génies ayant ce pouvoir); et il pouvait se montrer à moi sans que j'en fusse choqué.

Il ne répondit pas au salut d'Ithälun. Il était étrangement immobile, comme une statue, ou comme s'il eût dédaigné de mouvoir ce corps extérieur à lui-même. Un instant, je crus voir, au-dessus de sa tête, une gerbe de feu, et des yeux de flamme en son sein qui me fixaient, et j'eus très peur, mais ce ne fut qu'une brève vision, et l'instant d'après, l'obscurité revint au-dessus de ce vieillard ne ressemblant qu'à un berger de montagne, n'eût-ce été ses yeux étincelants sous ses sourcils épais.

Or, il sourit, et leva la tête vers Ithälun, qui était un peu plus grande que lui. À vrai dire, dans son aspect nu, sur son arc de braise, il m'avait paru très grand, tout semblable à un géant. Faut-il croire que de prendre une chair solide l'avait rabougri? En était-il de lui ce que saint Avit disait des anciens hommes? me demandé-je soudainement. J'avais lu en effet, dans les écrits de cet archevêque de Vienne, précepteur de sainte Clotilde et de saint Sigismond, que la Terre habitée par Adam et Ève était bien plus grosse que celle occupée par leurs descendants, et que la chute l'avait recroquevillée sur elle-même. Saint Avit était l'auteur d'une adaptation en vers de la Genèse et du début de l'Exode. Par ailleurs la Bible parlait souvent des géants qui habitaient la Terre dans les temps anciens. Tornither était-il l'un d'eux?

La pensée, comme vaine, me quitta vite l'esprit. Je savais par mes hôtes, en ce pays étrange, que Tornither appartenait à la race de ceux qu'on appelait autrefois les génies: à quoi bon raisonner davantage? Je comprenais désormais qu'il s'agissait aussi de ceux que l'Église catholique avait appelés les démons, bien qu'Ithälun et Solcum m'eussent assuré qu'ils n'étaient pas aussi mauvais que l'avaient prétendu les hommes au cours des siècles. Mais devais-je les croire?

Une voix sortit soudain de la bouche du berger appelé Tornither. Elle était faible et rocailleuse, mais un sourd grondement lui faisait curieusement écho sous le sol dès qu'il la faisait entendre. Cela n'arriva pas une fois seulement: dès qu'il prenait la parole il en était ainsi, comme s'il était lui-même en lien intime avec les forces qui habitaient les profondeurs, et que le moindre de ses mots y trouvât une mystérieuse résonance.

Il se contenta de répondre, d'un ton légèrement ironique: «Je vais bien, merci. Et toi, princesse de la Lune? Ta maîtresse est-elle toujours radieuse? Ton amant est-il toujours vaillant? Tarcamïn mon frère est-il toujours vénéré par ma digne nièce? Solcum le sage suit-il toujours les indications de son maître Ëtön, qu'il daigne faire briller dans les astres? Tout ce beau monde est-il toujours aussi prêt au gouffre qu'ils ont déclaré l'être, lorsqu'ils ont affirmé accepter les rayons du nouveau soleil d'or? Ont-ils toujours cette exquise bonté?»

En disant ces derniers mots, il eut un petit rire silencieux, dans lequel cependant je crus déceler une pointe d'amertume.

(À suivre.)

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16/06/2017

La profondeur de Dashiell Hammett (13)

Pan-24362-b Hammett Glass Key.jpgJ'ai dit, la dernière fois, que j'avais lu, à l'occasion de mon voyage en Amérique, le roman The Glass Key, de Dashiell Hammett, et que sa façon de raconter tout extérieure m'avait impressionné, en même temps qu'elle m'avait semblé typiquement américaine. D'où vient sa force?

J'ai relevé un passage qui m'a paru incroyable, par sa portée. Une sorte de gouffre s'est ouvert sous mes pieds, lorsque j'ai lu une ligne étrange ressortissant au pari de Pascal.

Le héros, Ned Beaumont, s'avoue athée, ou agnostique, ne disposant d'aucune morale préétablie. À ce titre, il est logique de raconter son histoire sans entrer du tout dans le monde de l'âme, sans faire du tout de psychologie: d'un strict point de vue matérialiste, l'âme humaine même est un leurre, une illusion, une vapeur, et la psychologie se résout dans la physiologie. Cependant, ce n'est pas aussi simple. Le pragmatisme américain ne rejette pas la possibilité du miracle, de la providence, de la vision. Car ayant fait un rêve étrange, Ned tient à le raconter à son amie, comme s'il s'agissait d'un fait disposant d'une signification. Elle lui demande alors s'il croit aux rêves prémonitoires, et il a cette magnifique réponse: I don't believe in anything, but I'm too much of a gambler not to be affected by a lot of things.

De fait, si les pensées et les sentiments personnels sont niés par la narration même, les rêves semblent dans le roman attester d'un monde moral objectif, une sorte de monde parallèle dont dépend le monde physique: par delà l'illusion de l'ego est l'ensemble des règles morales qui fondent la destinée humaine, et qui ont une valeur absolue.

C'est là qu'on retrouve l'obsession américaine de la Bible, et celle-ci présentée comme un noyau spirituel au contenu incontournable - fondant tous les liens sociaux. Elle n'est pas citée; mais elle aussi a ses rêves prémonitoires: c'est connu.

Si le lecteur du présent blog voulait lire le roman de Hammett, je lui conseillerais de sauter ce qui suit, car je suis obligé de raconter la fin et d'expliquer le titre. L'amie de Ned raconte à son tour son rêve: une maison serp.jpgpleine de serpents contient la solution d'un mystère, et elle veut y entrer avec Ned. Mais, pour ouvrir la porte, ils n'ont qu'une clef de verre, qui se brise dans la serrure. Puis les serpents surgissent et les submergent. Le rêve s'arrête.

Or, l'amie de Ned était aimée du meilleur ami de Ned. Mais elle aime Ned. À la fin ils partent ensemble, et l'ami est laissé seul. Le rêve de la femme annonce une fin triste. L'amour est trompeur, l'amitié brisée ne se répare plus. Elle avait commencé dès l'enfance, et semblait devoir durer éternellement.

Sous les faits bruts, un sens se fait jour. Le monde parallèle, fantastique, symbolique du rêve donne à son tour la clef de la destinée humaine. Nul besoin de livrer des sentiments et des pensées: la structure morale de l'univers s'impose, créant une profondeur inouïe.

C'est celle qui manque aux romans français, qui choisissent de rester dans la nappe vague des sentiments personnels. L'ordre cosmique s'impose dans le récit de Hammett grâce à sa rigueur factuelle, supprimant le monde intermédiaire, et illusoire de l'être humain. Le matérialisme s'est lié à la foi religieuse, les faits se sont liés à la Bible. Or, cela crée une beauté forte, une puissance, une ampleur que l'on ne connaît plus en Europe, alors même que les faits semblaient lourds, pesants, d'un réalisme absolu.

La narration était too much of a gambler pour ne pas être affectée par la certitude d'un ordre moral supérieur! Celui-ci était le squelette indestructible des phénomènes.

Une lignée d'auteurs américains que j'aime m'est apparue alors comme ayant été fondée par le style de Hammett, et en particulier Stephen R. Donaldson, dont je parlerai la fois prochaine.

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14/06/2017

Le style de Dashiell Hammett (12)

34384996z.jpgAyant acheté mon billet d'avion pour l'Amérique, je me dis que je devais regarder dans ma bibliothèque, y prendre mes romans américains que je n'avais toujours pas lus, et les lire.

L'un me fit particulièrement envie, nommé The Glass Key, de Dashiell Hammett, et datant de 1930. On me l'avait donné. J'avais le pressentiment d'une écriture typiquement américaine.

On a peu le temps de lire quand on visite, et je ne l'ai fini qu'après être rentré en France.

En un sens, il est exemplaire. Tout ce qu'on reconnaît comme étant spontanément américain s'y manifeste. Le style affecte de ne parler que des actions extérieures: aucune pensée de personnage n'est donnée, ni aucun sentiment. On doit les déduire de ce qu'ils font. C'est le paroxysme de ce qu'en rhétorique on nomme le point de vue externe.

D'un point de vue technique, cela permet d'enchaîner les actions avec une force implacable, et de créer un tableau dramatique s'imposant absolument. On retrouve, dans un monde moderne, la crudité antique, y compris dans les passages violents: les coups de poing, les meurtres sont peints avec la puissance habituelle du cinéma américain, issu de cette littérature, et qui en a bénéficié. La vigueur avec laquelle les actions se succèdent impressionne et est pour beaucoup dans le succès de l'industrie hollywoodienne. Elle est d'ailleurs parfaitement adaptée à cet art de l'image, puisqu'une image ne montre pas directement, en principe, le monde de l'âme, mais seulement ses effets extérieurs. Le comic book a aussi bénéficié de cet état d'esprit. Le cinéma français à cet égard erre en restant trop littéraire: l'image, immobile, sans vie, est censée communiquer des sentiments et des pensées; mais elle ne le fait pas. C'est la principale raison pour laquelle il a besoin de subventions: accuser d'agressivité les marchands américains est un peu facile.

Les mots ont la faculté de nommer directement les sentiments: la honte, la peur, la joie désignent d'abord des expériences intérieures. Les matérialistes peuvent bien le nier, ou rappeler de façon obsessionnelle que ces sentiments se manifestent sur le visage, ou même qu'ils seraient les effets de mécanismes corporels, la réalité est que le langage nomme directement des faits de l'âme, et que vouloir supprimer ces mots de la Theglasskey1942.jpglangue, ou les réduire à des faits physiques, est une des principales sources de la décadence de l'enseignement du français, de la déréliction de la pédagogie en France.

Mais c'est aussi la source de la confusion entre la littérature et le cinéma, qui n'est pas appréhendé dans sa spécificité.

On pourrait reprocher, donc, à Hammett d'avoir supprimé de son vocabulaire les mots désignant les faits de l'âme. On pourrait le reprocher à l'Amérique en général. C'est un signe de matérialisme spontané. Mais critiquer ne sert à rien. Car d'un autre côté, comme je l'ai dit, la force d'un récit présentant seulement des faits physiques est indéniable. Et qu'on ne retrouve pas la même force dans les romans français - qui intègrent les pensées, les sentiments et les désirs des personnages - pose un problème d'ordre esthétique mais aussi sociologique. D'où vient qu'on plonge désormais dans le monde de l'âme de façon aussi volatile? Cela ne pousse-t-il pas à s'américaniser toujours davantage – ou, dans certains cas, à rejeter l'américanisme de façon maniaque, et à plonger dans ce mysticisme vague jusqu'à s'enfermer dans les religions périmées? En un certain sens, Hammett est représentatif d'un défi majeur posé à la culture française - et plus généralement européenne.

Cependant, il ne pourra être relevé que si on commence par s'imprégner totalement de la méthode de Hammett, à en prendre la mesure complète, et à en tirer le bien qui peut en être tiré. Car son roman est bon, il a de la puissance, mais aussi de la suggestivité. Je montrerai pourquoi une prochaine fois.

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12/06/2017

La Bible dans les hôtels américains (11)

Holy-Bible21.jpgIl est de bon ton, en France, de critiquer les Américains parce que, chez eux, la Bible est omniprésente. On ouvre le tiroir de la table de nuit, à l'hôtel, et il y en a toujours un exemplaire.

À vrai dire, on aime se focaliser sur les Américains, car en Écosse, j'ai vécu la même expérience. Ce n'est pas propre à l'Amérique: cela vient du protestantisme pratiqué en Grande-Bretagne.

Mais en France, si on ouvre le tiroir de la table de nuit, il n'y a rien. Or, la Bible est un bon livre. Je l'ai lu en entier et ne le regrette pas.

On arrive dans un hôtel et on n'a pas de livre: on peut lire quelque chose d'antique et de beau, la belle histoire de David contre Goliath, ou on médite avec les Psaumes, ou sur les figures grandioses de l'Apocalypse, ou on se laisse imprégner par le mystère du livre de Job. Quel mal y a-t-il? Il faut être fanatique pour y trouver le moindre inconvénient.

Autrefois en France, en guise de référence absolue, on pratiquait la littérature latine païenne. J'avoue l'adorer. Mais même elle n'est plus lue, parce que ses liens avec la religion biblique étaient trop évidents: on préfère s'en faire une image fallacieuse, à partir de la littérature agnostique moderne, en fantasmant que la littérature des anciens Romains lui ressemblait. Ce n'est pas le cas. Beaucoup d'éléments du catholicisme viennent en réalité de l'ancienne Rome.

Mais trouve-t-on Voltaire, Rousseau, René Char, Albert Camus, André Malraux, dans les hôtels français? Même pas. C'est le vide, faute d'avoir trouvé un livre aussi grandiose que la Bible, et on n'a pas tort, face à ce vide, de craindre que le Coran ne le remplisse: n'est-ce pas dans l'ordre des choses? Il n'est pas vrai que l'homme aille vers toujours plus de vacuité culturelle. Si au moins on faisait de La Légende des siècles de Hugo une nouvelle Bible, qu'on érigeât des temples dans lesquels on réciterait ses épisodes avec piété! Mais - le Temps, peut-être, ne l'ayant pas encore consacrée - on n'ose pas: la lutte contre le catholicisme ne s'est pas terminée par la création d'une tradition républicaine triomphante et belle, mais par une forme de neutralisation universelle de l'aspiration mythologique - de mollesse culturelle générale. Or, c'est la porte ouverte à l'intrusion étrangère, à la pléthore du coranisme ou de l'américanisme.

Car somme toute la Bible vaudrait mieux que l'absence même de La Légende des siècles!

James Fenimore Cooper nous raconte, dans The Deerslayer, qu'une femme appelée Hetty Hutter, simple d'esprit, lit sans vraiment le comprendre le livre de Job, que lui lisait sa mère, et en tire des enseignements deer.jpgpour sa vie. C'est alors l'occasion, pour Cooper, de rappeler les beautés que contient ce noble ouvrage, d'une façon qu'on n'oserait plus faire en France - ou qu'on n'a jamais osée en France, puisque l'éloge de l'Ancien Testament est plutôt réservé aux pays protestants. Seul Hugo justement osait glorifier le même livre de Job, traversant les frontières culturelles pour s'unir au protestantisme autant qu'à la mythologie antique, au grand scandale des catholiques.

Du reste, Hugo avait la logique protestante dès 1830, lorsqu'il disait, dans Claude Gueux, qu'il fallait apprendre au peuple à lire en lui tendant l'Évangile, livre supérieur. Le fait est que l'instruction dans les pays protestants est bonne parce que le peuple a appris à lire la Bible, livre par ailleurs sacré, et objectivement grand, plein d'images fabuleuses et de chroniques palpitantes. Le rejet par principe de la Bible a considérablement appauvri la culture en France, et est l'une des raisons pour lesquelles l'illettrisme persiste – et, même, regagne du terrain.

Oui, la Bible vaut mieux que l'ignorance complète - et beaucoup de gens spontanément aiment la Bible, et ne voudraient rien lire d'autre, qu'on s'en plaigne ou qu'on s'en réjouisse. Dans les librairies d'aéroport, en Amérique, des rayons entiers sont consacrés à la Bible et à ses commentaires, c'est entré dans la culture ordinaire, y voir un mal est de peu de sens: d'abord les gens sont libres, ensuite la Bible vaut mieux que rien.

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08/06/2017

Degolio CV: réminiscences du Génie d'or

 wraithsunfire.jpgDans le dernier épisode de cette incroyable série, véritable feuilleton cosmique, nous avons laissé Jean Levau, alter ego du Génie d'or, alors qu'il écoutait le récit étrange d'un clochard appelé Michel Ritrard, évoquant des visions de flammes douées de volonté propre s'affrontant dans la tour Eiffel. Une flamme jaune traversée de fils rouges avait en particulier retenu son attention.

Il avait scruté cette flamme dorée, et un homme lui avait paru y être. Il le décrivit. Il avait une cape, un heaume, un bâton surmonté d'une émeraude qui faisait un bel éclat vert dans le feu qui l'entourait!

À d'autres détails encore, Jean reconnut sa propre vision. Et le nom de l'être lui revint: Solcum le sage, appelé aussi le Génie d'or!

Ce qui lui était apparu comme un rêve soudain s'affirma comme quelque chose de réel. Tout ce qu'il avait vécu lui revint, et la raison pour laquelle Séverine l'avait irrémédiablement oublié, aussi. Il s'étonna même d'avoir pu prendre tout cela pour un rêve. Sa conscience diurne avait jeté un voile sur ces événements, et les idées matérialistes du temps avaient enfoui dessous, placé dans l'obscurité les véritables faits dont il avait été témoin, et quasiment l'acteur.

Mais, ayant repris pleinement conscience de la réalité, il se posait encore une question: Comment le Génie d'or avait-il pu intervenir sans passer par lui? Car il se souvenait parfaitement, à présent, qu'il était son hôte, et que son corps lui servait de porte, de seuil dimensionnel, de point de passage entre les mondes! Il le lui avait dit. Par lui le Génie d'or passait pour entrer dans la sphère des hommes et y agir en faveur du bien et contre le mal. Mais cette fois, bien qu'il n'y eût aucun doute que ce fût bien le Génie d'or qui avait agi et qu'avait aperçu le pauvre homme sans abri, il avait, apparemment, trouvé un autre canal.

Jean demanda à Michel Ritrard quelle heure il était, quand cette seconde flamme était apparue. Il était minuit et quart, répondit l'autre. Les phénomènes précédents avaient duré une heure et quart, et Michel Ritrard les avait trouvés si étranges et en même temps si beaux, si fascinants, que, malgré le froid, il avait passé tout ce temps à les contempler.

Jean essaya de se souvenir de ce que lui-même faisait, le 25 décembre à minuit et quart.

Il était attablé avec Anne Tavagny. C'était justement le moment où il n'avait plus pu parler, bloqué par le souvenir de Séverine Dalaton, et où il avait rougi, et n'avait su répondre. Il avait regardé sa montre. Puis, il inland-empire-david-lynch-02-932x502.jpgavait relevé les yeux, et Anne le regardait d'un air horrifié, qu'il avait pris juste pour une indisposition due à son hésitation, lorsqu'il s'était agi d'évoquer sa vie sentimentale.

Sans savoir pourquoi, craignant que le temps ne passât trop vite, il avait de nouveau regardé sa montre. Or, il était désormais une heure moins vingt.

Comment cela était-il possible? Il avait dû se tromper, la fois précédente. Car ce blanc de vingt-cinq minutes ne pouvait pas s'expliquer. Durant ce trou, qu'aurait-il fait?

Or, à présent, il se souvenait. Il était avec le Génie d'or, qui était sorti de son corps précisément au moment où Anne venait d'évoquer sa vie sentimentale et de l'interroger à ce sujet. Si préoccupé qu'il avait été par Anne et son histoire d'amour, que cette sortie du Génie d'or lui était passée inaperçue, qu'elle avait eu lieu en quelque sorte sous sa conscience, à partir de sa poitrine, dont était sortie une odeur bizarre, et une vague vapeur grise, voire bleue, qu'Anne ne sut expliquer, mais qui l'étonna fort. Elle demeura incertaine, ne sachant si elle devait en parler à Jean, et se contentant de le regarder en haussant les sourcils et en souriant d'un air gêné.

Elle attendait des explications. Mais Jean, de son côté, s'était figé. Il la regardait d'un œil brillant, mais semblant étrangement vide, comme s'il se fût agi d'un diamant froid, sans âme. Il avait un mince sourire aux lèvres, mais ne parlait pas, ne bougeait pas, restait pareil à une statue, et sa peau luisait comme la cire. Pour lui le temps s'était comme arrêté.

Mais il est temps, ô lecteur, de laisser là cet épisode. La prochaine fois, enfin le souvenir du Génie d'or sera net, dans l'esprit de Jean Levau!

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06/06/2017

Le rituel du base-ball (10)

20170421_191936.jpgÀ Pittsburgh, aux États-Unis, j'ai assisté à un match de base-ball qui m'a beaucoup appris sur l'Amérique. Il s'agissait d'une opposition entre le vainqueur d'une ligue et le vainqueur d'une autre, et la différence entre ces deux ligues ne m'est pas apparue; s'il y en avait une, mes hôtes ne la connaissaient pas. Une s'appelle American, l'autre National. L'une des deux intègre des équipes canadiennes.

Le match opposait les Yankees de New York aux Pirates de Pittsburgh. Non seulement je n'avais jamais assisté à un match de base-ball, mais, de surcroît, je n'étais jamais allé dans un stade pour assister à un spectacle sportif.

Ce qui m'a surpris est l'atmosphère de rituel qui se dégageait de la partie. Tout semblait codé à l'extrême. Seule la réussite des coups n'était pas prévue à l'avance.

Ce qui m'a particulièrement frappé est que quand l'équipe devant attraper la balle éventuellement envoyée par l'homme à la batte, rentre près des lieux où se tient l'entraîneur, les membres courent invariablement à la même allure, à la fois lente et régulière. On ne marche jamais, on ne court jamais plus vite. Ils semblaient faire partie d'une liturgie.

Et c'est le cas. Le sport en Amérique est une forme de culte. Le tapis vert, que je crois synthétique, crée une atmosphère irréelle, comme dans un film de science-fiction. Les costumes des joueurs font de même.

C'est aussi un culte national. Les jeux populaires en Amérique ne sont pas ceux où l'on s'affronte aux pays extérieurs: ils sont constitués de compétitions purement nationales. On ne joue d'ailleurs pas à ces jeux ailleurs. Les villes s'affrontent, et on prend parti, mais sans fanatisme, parce que tout est américain. Si l'Amérique affrontait d'autres pays, on serait peut-être fanatique, mais cela n'arrive pas, car on ne s'intéresse au fond pas au reste du monde.

Pourtant, la nation américaine se veut fraternelle, et les oppositions, en son sein, bonhommes. Il s'agit seulement de rituels opposant facticement les cités, et sur le stade le drapeau qui flotte est surtout, dominant les autres, celui de l'Union, avec ses étoiles: à la fois beau, coloré et complexe, il se suffit pareillement à lui-même. Il est d'ailleurs très présent partout, et souvent très gros.

Avec ses étoiles, il figure le ciel, avec ses bandes, la terre!

Les joueurs de base-ball sont magiques. À l'entrée du stade une statue figure une légende locale, en lui donnant la taille d'un géant. À l'intérieur un immense écran – à la mode américaine – fait passer, pendant les pauses, des interviews de joueurs - mais aussi de petits films où ils jettent des rayons avec leurs yeux, comme les super-héros. Là est le fond du culte. Cela se mêle à une science-fiction qui est elle-même la mythologie d'une religion implicite.

Pour couronner la chose, voici! le stade de Pittsburgh a ses gradins qui font face à la ville moderne, et l'on peut voir, comme un décor, alors que les joueurs s'échinent,e439cbf3fc257203851c4b8340fd2c84.jpg les tours les plus célèbres de la cité!

On a peine à croire, depuis les sièges, qu'elles aussi sont vraies. Et elles semblent, là, des génies gardant la ville et veillant sur les joueurs de son équipe. Elles ont l'allure d'anges gardiens, de dieux protecteurs! Et elles ont, secrètement, été érigées dans ce but - donner corps à ces génies.

Ils émanent de la terre américaine éternelle. Les Américains essaient constamment d'établir une continuité avec les Native Americans, comme ils les appellent – les Indiens. Certains jeux, inconnus en Europe et pratiqués par les enfants, sont réputés être issus d'eux – tel le jeu de la crosse, qui a un nom canadien évident. Les tours modernes manifestent les esprits de la terre américaine - les rendent visibles.

C'est ce qui m'est apparu durant ce match. Leur visage luisait, dans l'air, au-dessus des tours leurs corps! Leur ombre dépassait les limites physiques des immeubles.

Il n'y a pas que les montagnes qui soient, comme au Tibet, le corps de divinités; les tours sont celui des gardiens occultes des cités. C'est le sens profond des clochers des églises, des minarets - et des gratte-ciel américains. Ils constituent une forme de conjuration. D'où l'importance qu'ils soient beaux: de cela dépend leur qualité morale, la part de lumière qui est en eux!

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04/06/2017

L'Amérique et ses tours (9)

statue_of_liberty_new_york_city-normal.jpgJ'ai toujours regretté que l'ingénierie moderne prétende se déployer indépendamment de l'artistique et du religieux. Pour le dissimuler, beaucoup d'esprits matérialistes - et ennemis, au fond, du spirituel - prétendent que les forces mécaniques créent spontanément de la beauté, étant naturelles. Gustave Eiffel l'assurait, quand il défendait sa tour parisienne contre ses détracteurs – tels que Leconte de Lisle et Maupassant. Mais en Amérique on ne tient pas des raisonnements aussi dogmatiques et filandreux, et on a revêtu le squelette de la Statue de la Liberté, qui est aussi d'Eiffel, d'une forme allégorique semblable à une déesse. C'est tout naturel, et le fait est que cette femme, quoique classique dans son style, a quelque chose d'humain qui la rend plus agréable et sympathique que la tour Eiffel de Paris.

On progresse sans cesse dans l'ingénierie et la connaissance des matériaux et de leur résistance, et on bâtit des tours toujours plus impressionnantes. Je ne suis pas de ceux qui critiquent ces progrès, qui regrettent les petites maisons d'autrefois, comme même était J.R.R. Tolkien, que pourtant j'admire. Mais je m'insurge contre le mensonge consistant à dire que le mécanique englobe l'organique, et que les forces physiques englobent les forces esthétiques. Je crois cela faux, même si en France on le soutient souvent, et ce qui le prouve, c'est New York, où non seulement on fait des tours plus hautes et massives qu'à Paris, mais où, également, on y ajoute continuellement un sens esthétique, des références aux églises, aux temples, aux palais enchantés - tandis que, à Paris, on fait dans le fonctionnalisme le plus prosaïque, comme si l'esthétisme devait être brutalement laissé au passé.

Je ne rejette pas la science des matériaux, mais aimerais voir ramener dans l'architecture le souci esthétique ancien, notamment en France - mais même l'Amérique à vrai dire peut faire mieux à cet égard. La course aux prouesses techniques a quelques chose de dérisoire, s'il s'agit de créer des tours laides dont l'ornementation, aussi sympathique soit-elle, semble n'être que marginale, annexe - un alibi. Il faut concevoir un autre futur, où peut-être on ne renoncera à aucune science des matériaux, mais où on se souciera, avec une égalité parfaite, de la beauté au sens pur. On n'admettra plus une tour sans matériaux nobles - qui ne contienne pas en abondance du marbre, de l'or, de l'argent, des pierres précieuses -, et sans statues qui la décorent, sans céramiques rutilantes, sans mosaïques splendides!

Cela représenterait un coût énorme, me dira-t-on. Et c'est là qu'on comprend ce qu'on peut reprocher au matérialisme qui admire trop la prouesse technique, que ce soit de façon presque exclusive, comme en Top-of-PPG-Place-in-downtown-Pittsburgh-as-the-sun-sets-1(pp_w951_h634).jpgFrance, ou de façon tout de même exagérée, comme en Amérique. Car cela ne sert à rien, en un sens, si on ne crée pas autant de beau qu'on crée du grand.

Même à Pittsburgh (où j'ai passé quatre jours), il existe un bâtiment moderne massif qui imite les châteaux des contes, et cela, à un tel point que les réalisateurs des films Batman, m'a-t-on dit, ont pensé y placer la demeure de Bruce Wayne. Même à Tampa, une ville plus petite encore (où j'ai passé cinq jours), des recherches sont faites pour imiter le style gothique avec des tours de béton, de verre et d'acier. Je loue l'Amérique de ce souci esthétique, parce que la France en manque, dès qu'elle fait dans la modernité. On s'y représente du reste la modernité comme froide et laide, et c'est peut-être une insulte secrète qu'on fait à l'Amérique, que quand on l'imite, on fasse dans le laid, dans le morne, le purement physique. C'est ainsi qu'on se venge, mystérieusement! Mais, ce faisant, on imite mal.

De même que la science-fiction française manque fréquemment de profondeur mythologique, préférant à cette dernière des conjectures ennuyeuses et mécaniques sur les sociétés futures, de même le fonctionnalisme français se montre incapable d'imiter l'Amérique dans son esthétisme spontané. C'est pourquoi la modernité américaine vaut mieux que la française. Elle est plus naturelle, plus imaginative, plus populaire, moins austère, plus amusante.

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