28/07/2017

Teilhard de Chardin et le défi de l'universel (24)

globe-africa.jpgLa dernière fois, j'ai donné un exemple de la démarche de Teilhard de Chardin, pour montrer de quelle façon il parvenait à lier l'évolution minérale à l'évolution humaine. Or, j'ai prétendu que c'était profondément européen. Pourquoi?

Rudolf Steiner disait avec raison que l'Europe se caractérisait par une tendance à se centrer sur la sphère émotionnelle. Elle privilégie le vague des sentiments, et cela se perçoit chez ses poètes. En Amérique, on aime s'appuyer sur des vérités morales claires, ce qui explique l'attrait ressenti pour la Bible.

Teilhard, en ressentant en soi ce qu'il appelait la granitisation des continents, et en voyant son lien profond avec la formation des idées, était européen, mais si génial qu'il touchait à l'Amérique, et pouvait y être mieux accepté qu'en Europe. De fait, celui qui s'observe pensant sait que les choses sont bien ainsi: il y a comme une nappe diffuse traversée de pressentiments, mais sans directions nettes, et soudain, des idées se forment, des nœuds s'établissent, des rapports se font jour - comme naissent les continents dans un ensemble aqueux primitif. Or, dans son évolution, tout l'être humain semble s'être élevé des sentiments vagues aux pensées nettes; cela a donc bien un lien avec la granitisation des continents.

Soit dit en passant, Teilhard n'en percevait pas le danger: les idées trop claires étouffent les mystères, disait Bossuet. La granitisation tue, aussi. La vie a besoin de vague, d'incertitude, d'irrigations apparemment chaotiques. Aller trop vite vers la pensée claire fait rater des choses essentielles.

Mais Teilhard percevait la tendance malheureuse aux idées simplistes - et donc un excès de célérité dans leur formation - notamment dans le marxisme, qui concluait trop vite, des données de l'Évolution, au matérialisme historique. Il fallait se montrer plus subtil, plus souple, et vivre intérieurement avec l'esprit du monde, pour en saisir l'essence. Il admettait que l'imagination bien conduite pourrait pénétrer les mystères de l'évolution psychique qui selon lui avait présidé à l'élaboration des formes. Mais il ne s'y risquait guère. Il eût fallu, pour cela, s'adonner à une mythologie à la mode d'Ovide! Et on l'eût traité de rêveur.

Dan Simmons, nous l'avons dit, se moquait de son optimisme, ne comprenant pas comment, à partir du sentiment intime, on pouvait établir des lignes cosmiques d'Évolution. Toutefois, parce qu'il en saisissait le mécanisme, il ne rejetait pas par principe ces lignes. D'instinct, le biblisme lui faisait accepter qu'on les traçât - ce qu'on n'accepte pas en Europe.

Teilhard, à sa manière, dépasse la tendance de l'Europe pour s'unir à celle de l'Amérique, et se faire vraiment universel. De l'Auvergne, il va en Chine, en Afrique du Sud - et meurt à New York en passant par Paris.

Le lien entre l'Europe et l'Amérique, il le voit dans ce qui reste de l'Angleterre chrétienne à New York - dans le Noël américain, qui, quoique chargé de commerce, est frais, plaisant, féerique. L'Enfant Jésus est aussi né à miraculeuse-konrad-witz.jpgNew York! Le peintre flamand Konrad Witz crée l'image de Jésus marchant sur les eaux du lac Léman; mais Teilhard voit Jésus naître en Amérique aussi bien qu'en Judée, y demeurer sous la protection de saint Nicolas, et le Christ s'y incarner!

Le principe de Réflexion est réellement planétaire, puisqu'il cristallise jusqu'en Amérique l'idée de la Nativité.

Le jour de sa mort, c'était Pâques. Le matin, il était allé prier dans la cathédrale Saint-Patrice, où sont des anges à la mode médiévale: idées pures, mais vivantes, principes circulant dans l'univers, ils promettaient aussi, ce jour-là, la résurrection du monde, la transfiguration de New York, sa spiritualisation dans la cité sainte!

De la ville sublimée dans son essence, Teilhard voyait l'image dans le Corps mystique du Christ - comme il appelle, dans Le Milieu divin, l'avenir dégagé de la matière. Les tours y étaient devenues de marbre, de pierres précieuses et d'or, les rues étaient pavées de lumière - et les voitures étaient des carrosses enchantés!

Teilhard n'a pas présenté ces visions - que peut-être il n'a pas eues. Elles ne sont guère reflétées que dans la science-fiction - par exemple celle d'Isaac Asimov, New-Yorkais majeur. Il avait avec Teilhard plus d'un point commun, au-delà des apparences, et j'en reparlerai, une autre fois.

08:14 Publié dans Littérature, Philosophie, Science, Voyages, Voyages en Amérique | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

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