25/08/2017

L'âme collective américaine (31)

Usa-Flag-Hd-Wallpaper-3108x2368.jpgEn passant le long de cimetières (qui, aux États-Unis, sont sans murs), nous nous étonnions: le drapeau américain était souvent placé sur les tombes. Cela n'existe guère en France.

La signification de ce fait étrange m'est bientôt apparue. Le drapeau américain figure le ciel - la vie collective divine qui renouvelle au fond la vie collective juive dont l'Ancien Testament livre le tableau: c'est là que vit Dieu. Dans le monde supérieur, les gens retrouvent leurs proches, leurs compatriotes, les membres de leur communauté, et se fondent les uns dans les autres pour y goûter un bonheur sans limite.

Mais ils n'y sont plus vraiment individualisés et, à ce titre, Joseph de Maistre n'avait pas tort de remarquer qu'il existait des liens entre le protestantisme et les religions orientales. Le paradoxe est qu'on regarde souvent le peuple auquel on appartient comme, au contraire, un moyen de s'individualiser, de trouver une identité. Comment peut-on concevoir qu'en rejoignant, après la mort, l'âme de son peuple, on perde son âme?

Le débat qui oppose, en France, le nationalisme à l'universalisme - le second étant vu comme la force dissolvante de l'individu, le premier comme la force élaborante de l'identité - ne peut pas exister au même degré en Amérique, car on n'y a pas réellement conscience qu'il existe autre chose que la nation américaine. Elle apparaît comme formant un tout; comme formant un concentré de l'univers. Le mathématisme qu'on y applique constamment, qu'on y déverse dans la vie sociale, est regardé comme émanant de l'âme américaine même.

Ce mathématisme s'aperçoit immédiatement dans le réseau routier. Mais, si on y réfléchit, on se rend compte qu'il est l'essence de l'économie américaine. J'ai été surpris qu'en rendant avant le terme prévu ma voiture louée, on m'ait calculé la remise qu'on devait du coup me faire, et qu'elle ait été versée sur mon compte. En France, cela ne se passe pas ainsi: le commerce n'est pas dirigé par des lois mathématiques, mais par le désir de gravir des échelons sociaux. C'est ce qui lui donne son caractère âpre, vindicatif, crispé. En numerique-pme.jpgAmérique, le commerce se fait de façon plus impersonnelle. Les contrats sont respectés parce qu'ils s'appuient sur une comptabilité rigoureuse.

C'est la soumission naturelle des Américains aux nombres qui leur permet de dominer le commerce mondial. Ils peuvent gagner des sommes colossales sans aucun état d'âme, puisqu'il ne s'agit que de chiffres qui s'additionnent ou se multiplient: le lien avec la vie sociale n'est pas établi - ou il l'est d'emblée, parce qu'au fond on estime que la société est elle aussi mathématique et soumise aux nombres - c'est-à-dire aux lois statistiques. On y est aimable, même charitable, mais on ne voit pas l'intérêt de venir en aide massivement aux pauvres, d'en faire une politique générale. Cela n'entrant pas dans une relation numérique, on n'y est pas sensible.

Le drapeau américain, avec ses bandes et ses étoiles alignées, figure le monde certes coloré de Dieu, mais il indique aussi un monde mathématisé. C'est là qu'on retrouve le nombre calculable de ses ancêtres, de ses descendants et de ses cousins - jusqu'à retrouver, peu ou prou, l'ensemble de la communauté nationale - et donc le monde.

Cependant, le caractère restrictif de cette tradition est souvent apparu aux artistes. J'en reparlerai.

10:02 Publié dans Voyages, Voyages en Amérique | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook

Commentaires

J'ai beaucoup aimé ces cimetières sans murs. Comme d'habitude dans vos chroniques américaines vous relevez et commentez avec beaucoup de finesse.
A propose de l'exercice de la charité, vous notez "on ne voit pas l'intérêt de venir en aide massivement aux pauvres, d'en faire une politique générale"
Ce que nous aimons déléguer, en partie du moins, à l'Etat, était entièrement pris en charge jusqu'à récemment par d'innombrables sociétés et associations de voisinage aux Etats-Unis.
Un très gros ouvrage paru là-bas il y a quelques années mais dont j'ai oublié la référence montrait l'affaiblissement de ce système informel d'entr'aide depuis la fin du siècle dernier et en exposait les raisons.
Il semble que rien ne l'a entièrement remplacé depuis lors.

Écrit par : Mère-Grand | 26/08/2017

Merci pour votre commentaire. Finalement les faits parlent d'eux-mêmes, on les remarque et ils disent quelque chose. En voyage il faut éviter d'imposer ses préjugés.

Je ne connais pas le détail de la vie associative américaine, évidemment, mais la charité privée omniprésente m'a quand même frappé, même au printemps 2017, dans toutes les boutiques il y a des caisses en plexiglas pour les pauvres, et tout le monde y met quelque chose, notamment la petite monnaie, très petite en Amérique. Dans la rue il y a des crieurs qui demandent la charité pour ceux qui sont sans logement, et ainsi de suite. Je ne parle même pas du pourboire, qu'on donne aussi aux caissiers, aux petits employés, pas seulement aux serveurs.

Obama je pense a voulu inscrire dans la loi un système plus rigoureux en faveur des pauvres relativement aux maladies, cela a pu choquer pas mal d'Américains attachés à ce qu'on peut appeler le libéralisme philanthropique, et qui n'existe pas tellement, il faut l'avouer, en Europe, et surtout pas en France.

Cela vient sans doute de la tradition chrétienne, et que ce soit les particuliers qui s'en occupent en Amérique est sans doute lié au protestantisme. Maintenant si les traditions se perdent, il est inévitable que cette philanthropie libérale se perde aussi. Après il faudra faire comme en France, acheter la paix sociale à coups d'allocations, à moins bien sûr que les dirigeants soient les seuls individus éclairés qui sachent donner de leur poche et sacrifier leurs ors à la solidarité et à l'humanisme!

Écrit par : Rémi Mogenet | 26/08/2017

Les commentaires sont fermés.