17/08/2017

Pennsylvanie, New Jersey et Suisse (29)

Npennsy.jpgous avons passé quatre jours à Pittsburgh pour des motifs privés. C'est une ville intéressante parce qu'elle a souffert de la désindustrialisation, et la Pennsylvanie n'est pas un État riche, on y a beaucoup voté pour Donald Trump. Cependant la cité nommée d'après le général Pitt a su reprendre le bon chemin, et connaître un nouveau développement. Des tours s'y sont bâties, et on s'y occupe d'argent.

Les gens y sont plutôt populaires, mais sympathiques, et la cité compte un musée historique et une rue culturelle avec des bouquinistes. Le musée montre les guerres qu'il y eut entre les Anglais et les Français, et les dégâts qu'elles ont causés chez les Indiens, qui voyaient leurs wigwams toujours repoussés au loin. Il montre aussi qu'ils étaient éblouis par les produits manufacturés européens - que le démon de la technique les fascinait. Ils se sont laissés peu à peu engloutir. À sa manière, James Fenimore Cooper le raconte et, comme je le pressentais, j'avais pris avec moi son roman The Deerslayer, qui, quoiqu'il se passe sur le lac Otsego, dans l'État de New York, a la même atmosphère que l'histoire de Pittsburgh telle que son musée la montre. J'en reparlerai.

Car ce qui m'a frappé, alors que je circulais en voiture en Pennsylvanie ou même, sur le chemin entre New York et Pittsburgh, dans le New Jersey, c'est le charme des villages américains, presque suisse.
À vrai dire, c'était sensible surtout dans le New Jersey. Le gazon y était vert, les maisons blanches, tout y était beau et propre. Plus loin de la côte, dans le cœur du pays, c'est autre chose.

La Pennsylvanie pouvait être pauvre, les petites villes tristes. Mais nous avons fait une excursion dans les montagnes, liées aux Appalaches, et, sur les hauteurs, de nouveau les maisons sont blanches, le gazon vert, et comme c'est plein de collines et de courbes, cela m'a fait penser à la Suisse, disons au Pays de Vaud. C'est très plaisant. Il n'y a pas là de ski, ou guère, les montagnes étant peu élevées, mais des prés d'émeraude, où errent de débonnaires vaches, et des forêts non loin.

Nous avons pensé devoir nous promener un peu dans un bois, mais la végétation était tellement proche de celle que nous connaissions en Savoie que nous avons pensé cela inutile. Le climat est très similaire à celui de nos contrées, et l'exotisme y est surtout dans les spécificités de la vie américaine.

Nous y avons visité une grotte qui était très pentue, aménagée pour que l'excursion en son sein fût plaisante, et remplie de lumières colorées pour y créer une scène de théâtre, ou une image de film. Elle était exploitée par FallingwaterWright.jpgune société privée, et ressemblait du coup à Disneyland. Le guide était fils d'un vieil explorateur de l'antre, il avait une grosse chemise à carreaux, une barbe, une casquette et un pantalon flottant, et il essayait de faire de l'humour. C'était yankee.

Nous avons essayé de visiter la fameuse Maison sur la Cascade de Frank Lloyd Wright, qui se trouvait non loin, mais il était tard et c'était cher. Il paraît que Wright estimait qu'on pouvait créer des toits débordants et d'énormes balcons en porte-à-faux en comptant sur la force des poutres en béton, mais qu'en réalité ses maisons s'affaissaient, que cela ne marchait pas. Que l'eau passe sous la maison est quand même intrigant, et il avait le désir intéressant de créer des maisons organiques, semblant naître de l'environnement naturel même, comme des loges de fées. La visite sera pour une autre fois. Être passé devant sa maison m'a quand même amené à m'intéresser à cet architecte, qui est très connu, et plutôt idéaliste, sans être tellement spiritualiste. Il était naturiste avant l'heure, pour ainsi dire.

Nous sommes rentrés à Pittsburgh et avons assisté à un match de base-ball, dont j'ai déjà parlé.

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13/08/2017

Les poulets aux hormones de nos amis américains (28)

new-york-ruins-jenovah-art.jpgOn raconte souvent que les poulets américains sont horribles, nourris aux hormones et lavés à l'eau de javel, et on prétend que les traités de libre-échange vont nous empoisonner. On crie au loup, on distingue déjà l'Apocalypse, on prétend que le cancer date d'avant-hier, on voit des complots partout, on accable la Noosphère chère à Teilhard de Chardin d'un effroyable fatras!

En Amérique, dans les magasins, contrairement à ce que beaucoup d'Européens croient, on trouve aussi de la nourriture biologique - qu'on dit là-bas organique. (Rien de non organique n'étant intervenu dans sa croissance ou son développement, on l'appelle à juste titre organique.) On a le choix, et même si les prophètes cataclysmistes voudraient parfois qu'on n'ait plus le choix et qu'on impose de la nourriture biologique à tout le monde pour sauver la planète, en réalité ce n'est pas possible, ni réellement sensé, car cela veut dire qu'il faudrait imposer aux agriculteurs des normes toutes faites. Or, quoique le matérialisme des marxistes ou apparentés le nie, la qualité de l'aliment relève encore du mystère, ne se définit pas aussi aisément qu'on le pense.

Il dépend notamment plus qu'on ne l'admet de l'âme même Organic-foods.jpgde l'agriculteur. Le protocole ne fait pas tout: ce qui émane de l'individu a une importance fondamentale.

Il ne suffit certainement pas d'obliger à consommer du biologique pour supprimer le cancer. Le poète Jean-Pierre Veyrat est mort à trente-quatre ans en 1844 d'une tuberculose doublée d'un cancer de l'estomac, et il n'avait pas ingurgité, évidemment, de nourriture marquée par la pétrochimie. Joseph de Maistre parle d'une jeune fille totalement gagnée par le cancer, de son temps, et qui étonnait tout le monde par sa piété et sa résignation. Il n'y avait pas, à la fin du dix-huitième siècle, non plus de pétrochimie!

Les causes profondes des maladies sont au-delà de ce que croient les philosophes mécanistes, même ceux qui crient contre les méchants capitalistes qui selon eux empoisonnent le monde pour gagner de l'argent. Ce tableau issu de Victor Hugo et de ses contes de fées républicains peut être parfois juste - et parfois non. Il ne faut pas le prendre comme un modèle absolu.

Cela relève d'une fantasmagorie. L'application en est possible, mais non universelle.

Non seulement la nourriture américaine peut être saine, mais elle est souvent bonne. Il n'est pas vrai qu'elle soit forcément trop riche, ou mauvaise. À Pittsburgh, j'ai mangé le meilleur plat de ma vie, mélange de traditions anglaises et slaves. C'était de fines tranches de bœuf grillées avec du pain et de la sauce à je ne Alligator_at_Felix.jpgsais plus quoi, et c'est une des rares fois où je ne trouvais pas que le plat du voisin fût meilleur que le mien!

À Tampa, en Floride, mon hôte (un cousin) nous a emmenés dans divers excellents restaurants, et j'ai mangé de l'alligator avec plaisir. C'est piquant.

À New York, nous avons également bien mangé.

Là où je voudrais encore me plaindre des Français, c'est quand ils disent que la nourriture en Amérique n'est pas chère. À vrai dire, je voudrais me plaindre de moi-même. Je suis allé en Amérique il y a environ vingt-cinq ans, et la différence de prix alors était importante. Mais en réalité l'euro a beaucoup baissé, et les prix sont à peu près équivalents. Or, les restaurants en France sont chers.

À vrai dire, ceux d'Amérique sont moins chers qu'en Suisse. Être français devient difficile, lorsqu'on voyage dans le monde. Nous faisons partie désormais des pauvres. L'État monopolisateur et providentiel ne nous a pas rendus heureux.

En Amérique, on pense que c'est le commerce, qui crée le bonheur. Peu m'importent les Français qui croient à la politique ou les Américains qui croient au commerce: pour moi, c'est la culture, qui rend heureux. Heureux les lieux où elle est libre! Être pauvre ne m'empêche pas d'être joyeux, quand je circule sur les routes américaines! Pourquoi? Je récite en conduisant les poèmes de Lovecraft:

There was no hand to hold me back
That night I found the ancient track
Over the hill, and strained to see
The fields that teased my memory.

Souvenirs d'une vie prénatale, sans doute! La poésie en donne des aperçus qui réjouissent infiniment.

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11/08/2017

L'apparition enchanteresse (Perspectives pour la République, XXXIII)

hawkeye_by_uncannyknack-d83yu49.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Campement féerique, dans lequel je raconte avoir dormi dans une tente avec la belle immortelle Ithälun, avant de la voir, en pleine nuit, embarquer dans une nef de l'air.

Mais j'étais fatigué, et un sort semblait peser sur mes paupières; car je ne tardai pas à me rendormir.

Quand je me réveillai une troisième fois, c'était le matin; le soleil se levait, et la rosée luisait sur les herbes de la montagne. Des oiseaux faisaient entendre leur chant, qui devaient être dans les sapins. Ithälun était effectivement partie. Le véhicule qui nous avait amenés était néanmoins toujours là.

Je sortis de la tente, et vis une nappe blanche, étendue sur le pré, portant des gâteaux, des fruits, une théière, ou ce qui y ressemblait, et une tasse. Je me versai un liquide chaud et fumant, dans cette tasse, préparé avec des herbes que je ne reconnus pas, mais d'une essence délicieuse. Le buvant, je me sentis rempli d'une chaleur douce et bonne, et le ciel sous mes yeux sembla devenir plus lumineux. Les gâteaux étaient également exquis, et suaves. Les ayant mangés, je me sentis plus léger et alerte que je ne l'avais jamais été. Les fruits ne comblèrent pas moins mon appétit, leur jus sucré imprégnant mon corps comme le fait le lait donné à l'enfant. Il avait un goût de miel que je ne saurais décrire.

Je me demandai toutefois ce que je devais faire, une fois que j'eus mangé. Comme rien ne se passait, je rangeai les restes de ce déjeuner, et les plaçai dans le coffre de la voiture. Puis je fis prendre le même chemin au matériel qui avait permis de dresser une tente, après avoir démonté celle-ci, et avoir nettoyé les piquets dont la pointe était pleine de terre, au moyen d'un chiffon et d'une eau qui coulait non loin. Je ne fus que brièvement retenu à son bord par son murmure argentin, et son éclat cristallin. Ma main, plongée dedans, me paraissait d'une pureté inconnue, mais je me m'attardai pas sur ce prodige: je revins à la voiture.

Une fois fini ce rangement, je ne sus, néanmoins, que faire, et m'assis sur le siège, pour ne pas me mouiller avec la rosée, et attendis. Je décidai, quoique ce fût un peu tard, de songer avec reconnaissance au dieu qui m'avait permis de me réveiller et de m'ouvrir à nouveau au monde, et me promis d'agir au mieux la journée suivante, quoi qu'il advînt. Mais cette méditation elle aussi prit fin, et de nouveau j'attendis que quelque chose se produisît et qu'Ithälun revînt.

Le temps commençait à me paraître long quand, soudain, je vis marcher vers moi un jeune homme d'une grande beauté. Il montait la pente de la montagne sur laquelle nous avions dressé notre tente.

Il était habillé légèrement, d'une chemise flottante et presque transparente à force de finesse et de blancheur, et de chausses plus épaisses, comme de lin, et légèrement jaunes. Il portait au front un cercle pour tenir ses longs cheveux blonds, et ses yeux effilés étaient luisants, et d'un beau vert. Leur éclat était singulier, et semblait dépasser les limites de l'œil même; une malice s'y trouvait - à moins que leur feu ne me fût une tentation dont j'étais le seul responsable, et ne me les fît regarder avec méfiance et ne me les rendît dangereux sans que de leur part il n'y eût aucune faute. Je n'eusse su que dire, à ce sujet.

Il avait un arc à la main et un carquois à l'épaule, rempli de flèches aux pennons bleus. Il marchait légèrement sur l'herbe, semblant à peine la plier, à peine la toucher, et quand il me vit, il rit.

(À suivre.)

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09/08/2017

Le café en Amérique (27)

starb.pngPassionné de littérature et immergé depuis l'enfance dans la culture américaine, je me suis peut-être perdu, dans ce récit de voyage en Amérique, dans des considérations philosophiques absconses. Mon récit de voyages en Bretagne, intitulé Songes de Bretagne et paru en 2013, contenait des récits autobiographiques, des réflexions philosophiques et du fantastique, et les lecteurs m'ont dit qu'ils avaient surtout aimé les premiers, les seuls qui leur parussent bien clairs. Je les aime moi aussi, même s'ils sont un peu banals. Mais les États-Unis sont un pays pittoresque qu'il est plaisant de décrire en détail, et on peut tirer, de ce portrait, plus d'enseignement qu'on pourrait croire.

Et je voudrais, pour repartir sur des choses plus légères, critiquer non pas les Américains, mais les Européens et en particulier les Français qui en disent du mal, sous le rapport de la gastronomie.

Joseph de Maistre condamnait la gourmandise et l'obsession de la grande cuisine, comme François de Sales l'avait fait avant lui, et c'est sans doute pour cette raison que le catholique qu'était J.R.R. Tolkien haïssait la cuisine française: elle témoignait d'une pulsion vers les plaisirs charnels qui le scandalisaient, et cela, avec sans doute d'autant plus de force qu'on en fait toujours des tonnes, sur la question, en prétendant que la cuisine française est le sommet de la Civilisation, le but de l'Évolution - comme si on devait vivre pour manger au lieu de manger pour vivre, comme si l'humanité avait pour vocation de s'immerger dans les plaisirs que, comme disait le marquis de Sade, la raison a su rendre plus fins, plus subtils, plus profonds: c'est à cela qu'elle sert, disait-il, à améliorer les arts de la volupté!

Le fait est que je me moque bien, moi-même, de la cuisine et des vins français, et que, en Angleterre, je n'ai jamais trouvé spécialement mauvais le cooking, alors que les Français mes compatriotes - fréquentés durant mes séjours linguistiques - semblaient se faire un devoir de critiquer les plats anglais et de jeter Cucumber_and_Eggs.jpgà la poubelle les très bons sandwiches de pain de mie au concombre et à l'œuf qu'obligeamment nous préparaient, pour le pique-nique, les familles qui nous logeaient. C'était léger, original, et plaisant, et je ne comprenais pas mes camarades.

Ils parlaient sans cesse de la supériorité de la France, et à vrai dire, j'étais fatigué de les écouter, aimant assez l'Angleterre, mais je n'osais pas les contredire franchement. Du coup, les trouvant quand même injustes et absurdes, sur le chemin du retour, je m'amusais en général à faire l'éloge de ma patrie à moi, la Savoie, en particulier Annecy, la plus belle ville au monde!

Or, pour l'Amérique, il y a une manie française d'appeler jus de chaussette le café qu'on y sert, et c'est assez grotesque, pour deux raisons. La première est qu'il est ridicule de répéter sans réfléchir une simple métaphore, puisqu'il ne s'agit pas réellement de jus de chaussette. La seconde est que le café en Amérique m'a paru bon. On le sert dans de grands gobelets bien fermés, et il est bien chaud, point trop fort ni trop faible, de telle sorte qu'en prendre un et le boire dans sa voiture en conduisant est un véritable délice.

En Italie, où on ne peut guère boire de café qu'en restant accoudé à un bar, on regrette avec nostalgie ce café à emporter dans sa voiture!

On m'a dit, au reste, que, ces dernières années, sensibles aux critiques du monde entier et aux traditions italiennes et espagnoles qui circulent parmi eux, les Américains avaient beaucoup amélioré leur café. Souvent, ils présentent les deux sortes, faible à l'américaine et forte à l'européenne, et laissent le choix. Car ce qui est merveilleux, en Amérique, tout de même, c'est qu'on a généralement le choix. J'en reparlerai, pour la nourriture qu'on achète.

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05/08/2017

Charles Duits et la Bible (26)

Charles Duits se voulait surréaliste et parisien, et ne cherchait pas à faire valoir ses origines puritaines et américaines. À New York, il rêvait de la France, et s'y rendit dès que possible, dès la guerre finie. Il se sentait Ptah-Hotep_2524.jpegpleinement européen, et, errant dans les méandres de son âme, en sortait des images grandioses et souvent désordonnées, à la mode française du temps.

Pourtant, il y eut un moment où la folie le guetta. Immergé dans son inconscient, il commença à entendre des voix. Il refusa de les suivre.

Cherchant à s'orienter dans sa nuit, il regarda les livres de sa bibliothèque, et fut attiré par une Bible léguée par sa mère. Il l'ouvrit, et ce fut une révélation. Il se vit, littéralement, devant Jésus mort, avec Marie.

Il ne put, ensuite, devenir chrétien, parce qu'il ne pouvait renoncer à l'idée de l'union mystique par l'union charnelle - et se résoudre à regarder le sexe comme un mal. Mais l'idée du Christ demeura - et le modèle biblique.

C'est ainsi qu'il composa, nourri du style de Moïse, Ptah Hotep et Nefer, ses deux grandes épopées, qui plongent dans les profondeurs d'une âme, mais en tire des imaginations cohérentes, se déployant en mythologie. La tendance européenne à l'exploration chaotique de l'inconscient, à l'expression vague des émotions, trouvait un sens par la Bible, et ce que nous avons énoncé de Teilhard de Chardin, son caractère universel unissant l'Amérique et l'Europe, se retrouvait en Charles Duits.

Le dogme catholique, toutefois, le rebutait. Il chercha des penseurs plus séduisants, et qui, par l'ésotérisme, donneraient un socle fiable à ses visions, ses figures - ses fulgurances poétiques. Il s'intéressa beaucoup à Gurdjieff, et certains éléments s'en retrouvent dans Ptah Hotep (notamment les deux lunes). Mais philippe_02.jpgà la fin de sa vie, il n'était plus très enthousiaste. Il préférait maître Philippe de Lyon, un magnétiseur savoyard installé dans la capitale des Gaules et qui développait une conception du Christ fondée sur l'intimité de l'âme.

À Paris, de son temps, cependant, il fréquenta beaucoup Charles de Saint-Bonnet, un chrétien ésotériste, et Jacques Lusseyrand, le résistant aveugle, adepte de Rudolf Steiner. Il ne citait guère ce dernier, mais correspondait avec Henry Corbin, le spécialiste de l'ésotérisme islamique, et dans une lettre qui a été publiée, celui-ci lui fit l'éloge d'un ouvrage du théosophe allemand en n'écrivant que ses initiales, ce qui prouve deux choses. D'une part, que, dans leurs échanges, le nom revenait souvent, puisque Corbin n'avait pas peur de n'être pas compris en ne mettant que des initiales. D'autre part, une certaine réticence, peut-être, à écrire le nom complet; car j'ai beaucoup lu Corbin, et qu'il ait lu Steiner se voit, mais il ne le cite jamais. C'est l'impression - peut-être fausse - qu'il est le philosophe qu'on lit, mais qu'il est comme interdit de citer.

Or, il recommandait précisément d'unir non pas seulement, comme on l'a prétendu, les traditions européenne et orientale, mais, plus largement, les prédispositions américaine, européenne et asiatique. Il voyait dans ces trois grandes tendances des reflets des trois parties qu'il attribuait à l'être humain - corps, âme, esprit - et rejetait la propension à ne rester que dans une seule d'entre elles. Il fallait devenir universel par essence.

Duits s'est aussi nourri de traditions orientales - ou de l'Égypte antique -, et il connaissait bien le bouddhisme - dont il condamnait le caractère trop mystique. Mais ici, je ne veux parler que de ce qui différencie l'Europe et l'Amérique, et en même temps doit les unir. Or, Steiner a condamné, de son côté, la tendance à faire dans un religieux vague, sans s'appuyer sur le grand ouvrage classique qu'est la Bible. En ce sens, il était en accord avec les Américains. Et Duits, en ouvrant la Bible de sa mère, en la lisant, et en s'en imprégnant assez pour s'imaginer penché sur Jésus défunt, a, sans le savoir, suivi ses recommandations.

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03/08/2017

Isaac Asimov et la Rome galactique (25)

Isaac-Asimovs-Foundation.jpgIsaac Asimov était né en Russie, et, comme Charles Duits, il est venu en Amérique poussé par les persécutions contre les Juifs. Mais alors que Duits, au-delà de son surréalisme parisien, lisait la Bible chère à sa mère puritaine, ainsi que j'aurai l'occasion d'en reparler, Asimov laissa la Torah en toile de fond, et n'eut curieusement sa pleine révélation intérieure qu'en lisant l'Anglais Edward Gibbon et son Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain (1776-1788). Il l'a prise comme base de son cycle Foundation, essai de mythologie futuriste créant un empire galactique qui sera repris par George Lucas dans Star Wars. À la fin de sa vie, Asimov établit un lien cohérent entre nombre de ses romans, afin de brosser le tableau grandiose de l'humanité à venir.

Le lien avec l'idée de Teilhard de Chardin selon laquelle la civilisation humaine sera placée dans le Corps mystique du Christ est troublante, si l'on fait abstraction de différences fondamentales. En effet, Teilhard l'entendait comme un dégagement complet de la matière, et la transformation, sous un mode encore inconnu, de l'humanité et de ses peuples, de ses traditions, de ses cités. Tout serait spiritualisé.

Pour Asimov, la technique ne sortirait jamais de la matière, mais s'accroîtrait en force, et permettrait à l'homme de prendre des pouvoirs divins. En insistant sur la technique plus encore que ne le faisait Teilhard (qui, certes, pensait aussi qu'elle spiritualisait la matière), Asimov forgeait l'image d'un futur dans lequel des hommes seraient assimilés à des dieux grâce à une technologie encore inconnue, fondée sur l'extrême miniaturisation. Assemblés en une confrérie lumineuse et secrète, ils pourraient guider l'humanité en déclin vers le salut et le renouveau.

Ils surgissaient, dans la barbarie universelle, sous forme d'hologrammes scintillants, et prophétisaient - faisant croire à des anges à la mode antique, à des hommes divinisés et revenant pour conduire les peuples.

Mieux encore, les hommes de sa Fondation développaient des facultés parapsychiques, et se mouvaient dans la noosphère de Teilhard de Chardin avec dextérité et souplesse, devenant télépathes et affrontant - en asimov.jpgsilence, en cachette, et à distance - des monstres empêchant l'humanité d'évoluer. Ils devenaient pareils à des anges tout en gardant une enveloppe corporelle - d'ailleurs ordinaire, celle de paysans sur une planète agricole. Ils étaient comme les saints moines de l'Église médiévale, mais dans le futur, et plus adroits encore dans les techniques spirituelles.

Ils forgeaient également des robots dépositaires de la sagesse ancestrale - un peu comme les bibliothèques du Vatican ont conservé la sagesse antique.

Tout néanmoins était laissé, en dernière instance, à la liberté humaine, à son libre-arbitre, comme chez les Jésuites. Par là, l'esprit de l'univers - qu'Asimov, étant athée, ne nomme pas - agissait.

Il ne le nomme pas, mais, dans une nouvelle qu'il disait sa préférée (parmi celles qu'il avait écrites), intitulée The Last Question, il révèle que, pour lui, lorsque l'univers, après que l'homme aura beaucoup évolué et s'étant spiritualisé par le biais d'un grand ordinateur aura atteint sa fin, il pourra renaître!

La question dont il s'agit est celle du principe créateur: comment fonder un univers nouveau? Il faut attendre que tout ait été réduit à l'état d'énergie. Asimov ne décrit pas le monde d'après, ni la portée sur lui de ce qui a été fait avant, s'il en est une. Il est plus pessimiste que Teilhard de Chardin. Mais, avec moins de spiritualisme, et avec une forte tendance - typiquement américaine - à matérialiser l'action de son histoire future (et donc à matérialiser le merveilleux), Asimov avait bien avec Teilhard un lien fort.

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01/08/2017

Degolio CVIII: le combat du Génie d'or à la tour Eiffel

eiffel.jpgDans le dernier épisode de cette étrange geste sur blog, nous avons laissé le Génie d'or alors qu'il expliquait à son alter ego Jean Levau ce qui s'était passé lors de la nuit de Noël, autour de la tour Eiffel. Il dit:

L'être que j'ai combattu lors de la nuit de Noël n'était point Fantômas, comme tu pourrais le croire. Ce n'était point lui, non, qui se cachait ce soir-là dans la tour Eiffel, et qui captura l'être auguste dont je viens de te parler, quand il passa près de lui.

Il est, en effet, des êtres plus anciens que Fantômas, et dont Fantômas s'est fait de fiers alliés.

L'être que j'ai combattu habite la tour Eiffel, car il est sorti de terre avec elle.

Il y a de nombreux siècles, un être lumineux l'avait enchaîné dans les profondeurs, mais la Providence a permis qu'il se libère, poussant d'imprudents mortels à rouvrir la porte de sa prison, ou les laissant, pour mieux dire, accomplir ce méfait qu'ils prirent pour un miracle, puisqu'il les mettait aux prises avec le monde occulte.

La construction de la tour Eiffel a consisté à lui ouvrir partiellement la porte du monde des hommes.

Or, il n'a pas, à son égard, seulement de bonnes intentions: c'est peu de le dire. Que plusieurs hommes insensés le vénèrent, qu'ils soient même assez nombreux à le faire, n'y change rien. Il se donne un visage avenant, promet de donner du pouvoir aux mortels, mais ce n'est là que tromperie, bien que lui-même parfois y croie, ou ne sache pas s'il est sincère ou non, puisqu'il ne songe qu'à son propre intérêt, et se sert des hommes pour acquérir la nature d'un être céleste. Il se contente de considérer que les mortels qui le vénèrent ne pourront que gagner à son triomphe!

Cependant le treillis de fer de la tour constituait encore une prison, pour lui: un filet qu'il ne pouvait dépasser. S'il avait été touché directement par les rayons des astres, sans être protégé par l'ombre de ce treillis de fer, il eût été mortellement blessé, il fût tombé mortellement malade. Fantômas lui a donné un costume qui le protège de dg-digitalart-may2016-cyborg-Bugbot.jpgces rayons jusqu'à un certain point et lui permet de sortir de brefs moments de la tour Eiffel, pour accomplir librement ses méfaits parmi les hommes. Et c'est ainsi qu'il a pu, telle une langue de serpent, se jeter sur l'être auguste dont je t'ai parlé, et le saisir comme une mouche, pour le ramener à toute allure dans son ignoble repaire, où il l'a enchaîné.

Ce costume de ce démon est bleu, et l'être auguste est revêtu de rouge mais avec des fils d'or. Ainsi s'expliquent les visions de ton témoin étrange. C'est le bleu du costume du démon de la tour Eiffel qui lui permet d'échapper aux traits célestes; en soi, il est saint. Mais cet azur lui envoie à son tour des traits qui le font souffrir, étant trop pur pour lui, des flèches blanches qui le transpercent: en quelque sorte, le costume, qui a été volé par Fantômas à un héros qu'il a vaincu, se défend contre son nouveau possesseur, regrettant l'ancien, lequel on nomme l'Homme-Fétiche, et qu'il faut que je délivre, et auquel il faut que je rende son costume.

Le démon de la tour Eiffel, qu'on nomme Ortrocün, est donc limité dans sa puissance. Mais il lui en reste assez pour pouvoir orienter les traits blancs vers ses ennemis, en cas d'attaque: il a à cet égard beaucoup de ruse.

Mais il est temps, ô lecteur, de laisser là cet étrange discours, et de renvoyer au prochain épisode, pour savoir ce qui se préparait, du côté de Fantômas, contre le Génie d'or!

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