21/11/2017

Storia della Colonna infame

storia.jpgLes Français ont le Claude Gueux de Victor Hugo contre la peine de mort, le J'Accuse de Zola contre l'antisémitisme, Les Grands Cimetières sous la lune de Bernanos contre la dictature franquiste, et se pensent les champions des libertés civiles; mais l'Italie a la Storia della Colonna infame, petit livre du grand Manzoni contre la torture, et je l'ai lu récemment.

Avec ses phrases cicéroniennes, il n'est pas d'un abord aisé. Mais il est beau, et noble.

Il évoque une triste affaire dans la véritable capitale de l'Italie moderne, Milan, au début du dix-septième siècle: alors que la peste faisait rage, le peuple mécontent pressait les juges de trouver des coupables, et les autorités, craignant de perdre leur prestige faute de victoire sur les épidémies, se sont préoccupées de chercher empoisonneurs qui pourraient les avoir créées.

Sur de vagues rumeurs, on a arrêté des gens de peu, dont le meurtre légal ne ferait point trop de bruit. Leur promettant la liberté s'ils avouaient tout, ou du moins l'arrêt des tortures, ils ont fini par inventer leur culpabilité - et, naturellement, on ne les a pas libérés, mais exécutés, de la plus abominable façon, en les suppliciant avant.

Le récit est terrible, et annonce les récits méconnus d'Adalberto Cersosimo, qui, dans un empire à la fois passéiste et futuriste (mais italianisant), a mêlé le merveilleux à des tortures et à des dogmes infâmes. Certainement, Cersosimo a été marqué par le texte de Manzoni.

Les juges invoquaient en leur propre faveur l'idée également méconnue, existant depuis l'ancienne Rome, que la torture purifiait l'âme, et donc arrachait aux accusés leurs mensonges. Elle avait cette justification. C'était une croyance séculaire. Mais déjà Quinte-Curce, quand Alexandre le Grand faisait torturer un de ses anciens amis irrespectueux qu'il accusait de conspirer contre lui, émettait des doutes, et estimait que celui-ci avait tout avoué pour que la souffrance s'arrête. Manzoni naturellement reprend cette idée pleine de pragmatisme, bien répandue depuis.

On a totalement oublié l'effet supposé purificateur de la torture. Il reste important pour comprendre la psychologie médiévale.

Manzoni montre pas à pas comment les juges n'ont de toute façon pas même respecté le droit de leur temps, Magasin_Pittoresque_1843_-_La_Colonne_Infame.jpgpas même respecté la tradition médiévale et romaine, avides qu'ils étaient de trouver des coupables pour sauver leur prestige. Car il y avait plus de barrières, contre la torture, qu'on ne croit.

D'ailleurs, quand les accusés essayèrent d'impliquer un noble d'Espagne vivant à Milan, tout à coup le droit devint mieux respecté, et il fallut bien le reconnaître innocent. Jusque-là, on déclarait coupables tous ceux qu'on pouvait, hélas.

Le titre est dû à une colonne dressée en commémoration à la place de la maison du principal coupable supposé. Elle a duré longtemps, personne n'osant braver la colère du peuple et déclarer le procès inique. La famille de ce coupable n'eut droit à rien, aucun dédommagement, les biens du père ayant été confisqués. La passion du peuple, pour trouver des coupables à ses maux, peut être dévastatrice, même déguisée sous les lois.

Un grand livre, donc.

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