15/12/2017

Mystère à Manhattan (45)

park-avenue-at-night-randy-aveille.jpg(Dans le dernier volet de ce récit de voyage en Amérique, je racontais qu'un Indien pareil à une statue s'était adressé à moi et m'avait enjoint de me souvenir de quelque chose, qui soudain m'était revenu.)

C'était à New York. Je marchais dans les rues de Manhattan. La nuit était tombée. Les lumières de Broadway, des tours et des rues adjacentes créaient un monde second, libre des éléments, rutilant de civilisation humaine. J'admirai un moment, tout en déambulant, ce fabuleux spectacle, puis, un peu lassé, ressentis le besoin de reposer mes yeux. Je fus alors curieusement attiré par une ruelle obscure au fond de laquelle il me parut distinguer une vieille lanterne dorée, brillant d'une douce clarté, n'éclairant que gentiment la ruelle. On ne voyait, frappés par ses rayons, que quelques briques rouges et escaliers métalliques noirs.

La ruelle était propre, et n'avait pas les ordures évoquées jadis par Charles Duits, ni les misères humaines qui inquiétaient Lovecraft. Les fenêtres étaient sombres, et personne ne se voyait.

Je ne sais pourquoi, je me dirigeai vers cette lanterne, dont la beauté me fascinait. Son or semblait venir d'un autre monde, descendre d'une autre planète - avoir saisi la clarté des étoiles.

Je marchais, mais, bizarrement, il ne me semblait pas que je me rapprochais de la lanterne. Mes pieds étaient comme englués, et je me demandai si je n'avais pas reçu un sort, si je n'avais pas été marabouté par quelque sorcier malin me scrutant d'un des immeubles qui s'élevaient de chaque côté de la rue, car mes jambes ne me répondaient plus.

Péniblement je m'avançais, mais la ruelle s'étirait devant moi à l'infini. Je n'en voyais pas le bout, et pourtant, autour de la lanterne lointaine, seule l'obscurité régnait, et, de l'autre côté, je ne voyais ni immeuble ni voitures passant au loin, la ruelle s'enfonçant seulement dans les ténèbres.

Je commençai à trembler, à transpirer. Je me retournai, mais, à ma grande surprise, je ne vis plus l'avenue par laquelle j'avais bifurqué: derrière moi aussi la rue était absorbée par les ténèbres. Avais-je tourné de manière à cacher l'avenue dont je venais, sans m'en rendre compte? Je n'y croyais guère: les rues de New York sont tellement droites!

Une terreur me gagna. Je ne comprenais rien. J'étais perdu.

Il est vrai que, à Manhattan, les rues paraissent, sur un plan, courtes et faciles à parcourir, alors que, en réalité, elles sont interminables, et que leurs abords sont répétitifs, qu'on aperçoit de chaque côté toujours les mêmes maisons, toujours les mêmes édifices; mais cela n'expliquait pas du tout l'expérience effroyable que je faisais. Comment avais-je pu marcher si longtemps que je ne distinguasse plus les lumières de la Park Avenue, dont je venais?

Soudain, je me trouvai devant la fameuse lanterne. Je l'avais crue loin, mais à présent elle était toute proche. Je ne l'avais pas vue se rapprocher, sans doute aveuglé par la peur, et j'avais marché sans savoir où j'allais, grove.jpgtel un automate. Mais à présent la lanterne diffusait sa belle clarté au-dessus de moi, suspendue au-dessus d'une porte étrangement ornée. Je m'aperçus qu'il s'agissait de celle d'un temple, ou d'une église, je ne savais pas trop. L'édifice paraissait religieux, car une arche surmontait la porte, portant des symboles que je ne distinguais pas. Une plaque dorée était accrochée au mur; j'essayai de lire ce qui y était gravé, mais, soit que ma vue eût soudainement baissé, soit que l'émotion me privât de tous mes moyens, soit que l'écriture m'en fût parfaitement inconnue, je ne parvenais aucunement à reconnaître les lettres qui étaient sous mes yeux, aussi curieux que cela paraisse. J'avais beau fixer mon attention sur elles, j'étais incapable de lire ce qui se trouvait juste devant moi.

(À suivre.)

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13/12/2017

De Cavalcanti à Schiller et C. S. Lewis

cs_lewis2.jpgRepensant au débat qui eut lieu au début du quatorzième siècle entre Dante et Cavalcanti, j'y ai vu un rapport singulier avec celui qui eut lieu plus tard entre les Anglais C. S. Lewis et J. R. R. Tolkien. On se souvient que les premiers s'opposaient au sujet de Béatrice: Cavalcanti ne croyait pas qu'une forme pure pût exister détachée d'un corps, et qu'un poète pût parcourir avec elle l'autre monde - l'Enfer, le Purgatoire, le Paradis. Pour Cavalcanti, les divinités étaient des allégories, des constructions intellectuelles renvoyant à des phénomènes extérieurs.

Or, Lewis avait à peu près les mêmes pensées, et Tolkien, sur cette question, s'opposait à lui. Le second estimait que les images représentaient une vérité spirituelle non incarnée, et que ses elfes étaient des personnes réelles, disposant d'une forme acquise sur Terre et donc proches de l'être humain. Pour Lewis, il s'agissait d'allégories, renvoyant à des idées.

Dans l'Allemagne classique, un débat semblable avait eu lieu entre Schiller et Goethe. Pour le premier, les idées émanaient de l'être humain, et étaient en soi vides; elles ne valaient que par ce qu'elles exprimaient. Pour Goethe, elles avaient une substance, et renvoyaient à des présences élémentaires, des êtres réels, angéliques ou elfiques - pour parler comme Tolkien. castor-and-pollux-the-heavenly-twins-by-giovanni-battista-cipriani.jpgLes pensées étaient en quelque sorte le revêtement, déjà spirituel, d'êtres divins.

Il est curieux que ce débat ait toujours existé, un peu comme entre Castor et Pollux: l'un était issu d'un dieu, l'autre n'était que mortel, mais ils n'en étaient pas moins inséparables. On pourrait dire que Dante, Goethe et Tolkien étaient nés de divinités, puisqu'ils ont créé des textes fondamentalement mythologiques, représentant le monde spirituel par leurs figures - l'idée même n'étant qu'un intermédiaire, et non la fin, la butée de leurs écrits.

Peut-être y avait-il encore un tel débat, en France, entre André Breton et Charles Duits, le premier étant velléitaire et assurant que ses métaphores débouchaient potentiellement sur une autre réalité, le second le démontrant par l'exemple, en créant lui aussi une mythologie fondée sur la vérité spirituelle de l'image et la présence, jusque dans l'imaginal, d'êtres intermédiaires - notamment l'Isis qui l'inspirait, et portait le message d'entités plus hautes, assemblées dans la Maison Royale.

À tout Don Quichotte il faut un Sancho Pança, est-on tenté de dire.

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09/12/2017

Degolio CXIV: le pouvoir créateur des hommes

firestorm.jpgDans le dernier épisode de cette série ésotérique, nous avons laissé le Génie d'or, gardien secret de Paris, alors qu'il expliquait à son alter ego humain Jean Levau dans quelles circonstances il avait été permis que des esprits lunaires revinssent sur terre pour combattre, à travers les hommes qu'ils dirigeaient, des monstres du chaos, libérés par la négligence des temps. Et il poursuivit ainsi:

Et jusqu'à moi, à la demande d'Ithälun ma sœur, je suis descendu en toi; tu me sers d'hôte privilégié, d'abri béni! Ton corps et ton âme me sont une porte dimensionnelle - pour parler comme les hommes de ton temps. Je passe à travers toi, et agis pour le bien en m'épaississant en ton corps!

Tes prières intérieures l'ont permis, ainsi que la préparation effectuée par les hommes que j'ai mentionnés auparavant.

Car tu as été choisi après que les pensées de ton cœur sont montées jusqu'à nous, pareilles à des oiseaux aux mille couleurs. Leur éclat rutilant nous a plu, nous a émus. Messagères de ton âme, elles portaient la demande de tous les hommes, et elles montaient, plus ou moins brillantes, de cette ville que nous aimâmes, et à laquelle nous étions encore liés, de par nos cœurs. Les tiennes, de ce nuage d'oiseaux, surnargeaient, et portaient ton visage comme un sceau. Nous te reconnûmes sans hésiter, et il fut décidé que je viendrais te secourir, et par toi, secourir tous les Parisiens, voire l'humanité entière.

Ô Jean! si tu avais pu voir ce spectacle! De la cité noire montaient ces étincelles ailées, dont s'échappaient des couleurs pareilles à des plumes, et laissant derrière elles un sillon lumineux, créé par l'âme noble des hommes. Nous étions presque étonnés: nous qui, dans les temps anciens, avions méprisé les mortels, voyions à présent qu'ils pouvaient créer des êtres élémentaires merveilleux, qu'ils étaient pareils à nous, et liés comme nous à la divinité la plus haute, qu'ils possédaient comme nous le 561564_433475143363058_369518365_n.jpgpouvoir de créer, quoique, en eux, il fût encore faible et atrophié. Mais il existait, à coup sûr, et leur nature s'en trouvait ennoblie à tous les yeux des elfes de la Lune, qui dès lors se prirent à aimer les hommes. On m'encouragea, donc, à venir vous aider, et à écarter de vous les ténèbres qui vous engloutissent. Un oracle, de notre temple aux dieux, confirma l'excellence de ce projet: un ange vint l'annoncer. Et me voici, ô Jean!

Ayant emprunté la voie ouverte par le sillon de lumière de tes pensées et des autres qui rivalisaient avec elles de beauté, je suis redescendu sur terre, après des siècles d'absence qui en vérité ne me parurent que quelques années, car le temps n'est pas le même sur l'orbe de la Lune que sur l'orbe de la Terre; mais peu importe. La Terre ne m'en manquait pas moins, je puis à présent te l'avouer. Je suis un de ceux qui aiment le plus les mortels, parmi les êtres de la Lune, et déjà dans ma jeunesse 23559646_353488685111528_9039237906797143364_n.jpgj'ai pris plaisir à aider et seconder le roi saint Louis, peu de temps avant le départ des derniers génies.

Et maintenant, aie confiance en moi et en les miens, et ne crains plus les maufaés, les gargouilles, les démons! Ne crains même pas Fantômas. Car, toute grande que te paraisse sa puissance, sache que nous en viendrons à bout. Ta vertu le permettra, autant que ma persévérance, et la grâce d'Ithälun et de ses protecteurs, les anges du Ciel, ou, au-delà, ceux que les hommes ont aussi appelés les dieux. Tiens-le pour certain!

Et c'est ainsi que le Génie d'or acheva son discours. Mais alors qu'il l'entendait, Jean Levau avait sursauté. N'avait-il pas, une autre fois, ouï dire à Solcum qu'il était le fils de la nymphe de la Seine? Or maintenant il disait que la dame qui l'avait envoyé était son épouse, en même temps que la fée de la Seine. Il l'avait même entendue l'appeler sa sœur! Qu'était-elle, en réalité? Ce Solcum savait-il ce qu'il disait? Jean se reprit à douter, et à se demander si cet être n'était pas une mascarade d'un homme ordinaire, ou une hallucination - ou au moins la tromperie du malin, s'il devait croire aux esprits!

Mais il ne pourra être révélé ce qu'il en est la fois prochaine, car cet épisode est déjà bien long.

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07/12/2017

La poésie de Léopold Sédar Senghor

femme.jpgÀ l'Emmaüs de Cranves-Sales, je trouve un volume rassemblant les principaux recueils de poèmes de Léopold Sédar Senghor, qui ont toujours attisé ma curiosité. En effet, je suis dans la pensée que la France est enfermée dans son matérialisme de principe, et que l'imagination est dans les faits libérée chez des auteurs francophones non français, tel l'Américain Charles Duits. La théorie peut bien en être défendue par André Breton, elle n'est appliquée pleinement que par des étrangers - parmi lesquels les Suisses, que ce soit en s'appuyant sur des mythologies exotiques comme Blaise Cendrars ou sur les traditions locales comme Ramuz et Gonzague de Reynold.

Senghor était sénégalais, et l'assumait. Les premiers recueils sont une mise en français du chant épique des griots, avec les esprits des lieux et les génies des tribus, les ancêtres veillant, le souvenir des combats d'autrefois. Il s'y mêle des revendications légitimes, liées à l'universalité des valeurs de la République qu'intelligemment Senghor fait émaner du catholicisme: ne voulant aucunement rompre avec la divinité et ne croyant pas à la lutte des classes, il a rapidement abandonné le communisme, à la mode chez les peuples aspirant à la liberté, pour adopter la doctrine plus profonde et plus juste, plus subtile de Pierre Teilhard de Chardin. Et dans ces premiers recueils, l'articulation entre l'esprit universel, la personne cosmique et catholique de l'humanité entière, et la mythologie africaine a quelque chose de grandiose, qui m'a enthousiasmé infiniment.

On sent, avec son recueil le plus célèbre, Éthiopiques (1956), un léger infléchissement de la pensée. Senghor s'efforce de créer une mythologie nouvelle, propre à l'Afrique et participant du Surréalisme. Il dépasse le nihilisme de celui-ci pour rejeter l'idée de l'Absente et adopter celui de la Présente - peignant une dame sublime, une déesse, qui est l'âme même de l'Afrique. C'est l'aboutissement de son cheminement poétique:

Ses mains d’alizés qui guérissent des fièvres
Ses paupières de fourrure et de pétales de laurier-rose
Ses cils ses sourcils secrets et purs comme des hiéroglyphes
Ses cheveux bruissants comme un feu roulant de brousse la nuit.
Tes yeux ta bouche hâ! ton secret qui monte à la nuque…
mamiwata.jpg[…]
Woï! donc salut à la Souriante qui donne le souffle à mes narines, et
engorge ma gorge
Salut à la Présente qui me fascine par le regard noir du mamba, tout
constellé d’or et de vert […].

Elle est bien l'Esprit, le mot qui inspire le poète - et, dans les ténèbres, l'âme des hommes. Senghor, comme le disait Jean-Luc Bédouin définissant le Surréalisme, met à jour les archétypes collectifs en les faisant siens; il forge des mythes.

Pour les recueils qui suivirent, je suis demeuré sceptique, car le poète s'emploie à illustrer ses sentiments d'amour tristes par des images exotiques, et si parfois les vieilles fulgurances reviennent, il donne l'impression de se répéter et d'être tourné surtout vers soi et ses problèmes domestiques, peut-être sous l'influence des poètes parisiens – ou bien, accaparé par ses importants soucis, avait-il perdu part de son génie?

Il en a, quoi qu'il en soit, suffisamment montré pour qu'on le loue.

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05/12/2017

Le mystère des Indiens immortels (44)

tipi.jpg(Dans le dernier volet de ce récit de voyage en Amérique, j'ai raconté que, à Pittsburgh, dans le musée de la ville, j'avais trouvé une étrange porte, puis un singulier couloir, et que j'avais débouché sur une petite plaine, avec une cascade.)

Je vis un tipi. De la lumière était à l'intérieur, traversant la toile. Il se dressait sous le feuillage d'un frêne, mince et élancé et aux jolies feuilles fines. Sa cime se découpait sur le ciel étoilé, et la lune y faisait poudroyer l'argent. Je me demandai si je n'étais pas dans un décor de théâtre, une fois de plus, car cela en avait tout l'air; tout était pour ainsi dire archétypal.

J'allai jusqu'au tipi. Je m'attendais à voir d'autres statues. Des Indiens de type ojibwé s'y trouvaient. Ils ne bougeaient pas, comme s'ils étaient effectivement des idoles, mais j'admirai l'art du décorateur, car ils avaient en main des calumets qui fumaient.

Leurs yeux, faits de verre ou de cristal, reflétaient la lueur d'un feu.

Soudain, mes cheveux sur ma tête se hérissèrent. Je vis l'un de ces êtres que j'avais pris pour des statues porter le calumet à sa bouche, aspirer, rejeter la fumée et me regarder de son œil clair.

Bonsoir, visage pâle, me dit-il. Sa voix était rauque, et résonnait peu. Je devais tendre l'oreille, pour comprendre ce qu'il disait. Que viens-tu faire ici? demanda-t-il. Je ne sus que répondre. Je finis par dire: Je me ojibwe_by_kwasira.jpgsuis égaré. Il me regarda fixement, et: Crois-tu? dit-il. Je réfléchis. Je ne sais pas, répondis-je. Il me fixa encore des yeux un instant, puis tourna la tête et reprit sa posture première, comme s'il était redevenu une statue.

Je ne savais que faire. L'Indien qui m'avait parlé m'ignorait, et les autres n'avaient absolument pas bougé. Je m'apprêtais à ressortir, quand de nouveau il me parla, après avoir vers moi tourné la tête: Tu n'as rien à dire? demanda-t-il.

- Non, fis-je.

- Écoute, alors. Écoute. Tu vois là les Indiens immortels, ceux qui ont trouvé la vie sans fin, et vivent sur Terre en attendant la consommation des siècles. Nous sommes les Peaux-Rouges maîtres de cette terre, et les génies du lieu ont pris notre apparence, vivant en nous pour des temps indéfinis. En nous vit le secret du royaume d'Amérique, et si nous ne te le révélons pas, tu ne le connaîtras pas.

- Quel est-il, en ce cas? demandai-je.

- Écoute. Écoute. Hiawatha est né d'un être de la lune, il en était le fils, il avait pris l'apparence d'une femme. Il régnait sur ce royaume, mais son oncle était sur l'étoile de Vénus. Écoute. Écoute. Son grand-père avait vomi les lacs. Le père de son grand-père avait craché les animaux. Le père du père de son grand-père avait semé les forêts. Le père du père du père de son grand-père avait sculpté les rochers.

Les Manitous ont créé la terre américaine, puis l'un d'eux a révélé le secret du Maïs. Les hommes l'ont cultivé. Puis son fils a révélé le secret du Veneur. Les hommes ont attrapé des bêtes. Puis les blancs sont venus, guidés par un Manitou, et nous leur avons laissé la place. manitou.gifC'est ainsi.

Je ne comprenais pas un traître mot de ce charabia. Je demandai: Il y a eu des êtres qui venaient des étoiles, ou des planètes? Ils sont venus sur Terre et ont engendré des gens, ont créé des choses? Qu'est-ce que c'est que cette histoire?

- Rémi, me répondit l'Indien après m'avoir regardé un instant, Rémi, tu sais. Tu n'ignores pas cela.

- Moi? Comment saurais-je?

Je ne fus bizarrement pas surpris qu'il connût mon prénom. Je ne connaissais pas du tout le sien. Il répliqua: Rémi, Rémi, maaminonendam! Mikawaam!

Il m'avait parlé indien. Mais il me sembla comprendre: il m'enjoignait de me souvenir, de réfléchir, de fouiller ma mémoire! Or, une réminiscence enfouie me revint. Ce fut comme si un soleil apparaissait dans ma nuit - ou, du moins, comme si un nuage épais dévoilait une lune pleine, et luisante. Un miracle advenait en moi!

(À suivre.)

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01/12/2017

Fioretti di san Francesco

Giotto-San-Francesco-predica-agli-uccelli.jpgJ'avais depuis quelques années, dans ma bibliothèque, une édition des Fioretti di san Francesco, dont beaucoup savent qu'ils contiennent une prière rendant hommage aux animaux, mais dont peu, à mon avis, connaissent le contenu réel, essentiel, peut-être parce que ceux qui l'ont lu au fond ne l'aiment pas. Car il s'agit surtout de merveilleux chrétien, de relations figurées entre les premiers moines franciscains et le monde spirituel – fait d'anges, de démons, de saints, de défunts, qui interviennent dans la vie des hommes de façon souvent familière. Les anges sont volontiers des êtres confondus avec de simples mortels, venant frapper à la porte du monastère, parlant, conversant, et n'ont pas même le hiératisme de ceux de Dante, leur dimension allégorique manifeste, mais sont simplement des esprits qui ont pris une apparence humaine pour éclairer le chemin et agir mystérieusement dans le monde.

C'est un livre donc fabuleux, consacré à ce que Joseph de Maistre appelait la mythologie chrétienne, et qui en est peut-être l'expression la plus pure. Et il n'est pas surprenant qu'il soit en toscan, car, somme toute, c'est en Italie que ce merveilleux chrétien fut le plus beau, le plus accompli. Ce que représente la Divine Comédie de Dante le dit assez, mais aussi la peinture italienne du temps, par exemple celle de Fra Angelico. Encore aujourd'hui les églises d'Italie sont bariolées et pleines de merveilleux, et on peut facilement y acheter de belles statuettes de saints et d'anges.

Le texte des Fioretti est d'une grande simplicité, d'un naturel incroyable, et les saints, les démons et les anges y apparaissent avec la même grâce que les dieux de l'Olympe chez Homère. On a tort de mépriser cette mythologie chrétienne, qui est commune à toute l'Europe, et qui n'a rien à envier au bouddhisme, si à la mode chez les gens instruits: l'atmosphère chez les franciscains est bien la même, et Rudolf Steiner à cause de cela assurait que saint François d'Assise était la réincarnation d'un proche de Bouddha Sâkyâmûni, et qu'il représentait, en Occident, le courant bouddhiste. À ses yeux, madonna-degli-angeli-e-s-francesco.jpgcelui-ci s'était lié au christianisme par le saint d'Assise, et il était erroné de considérer le bouddhisme et le christianisme comme étant en opposition.

J'ajouterai que François de Sales avait une grande vénération pour François d'Assise, et que lui aussi - l'un des derniers en Occident - recommandait le merveilleux chrétien, estimant qu'il hissait l'âme vers la divinité.

François d'Assise passait pour avoir passé une semaine à Chambéry et y avoir fondé le couvent franciscain qui a longtemps orienté la culture en Savoie, et qui, peut-être, a donné à son catholicisme l'air italien qui le différencie du gallicanisme (c'est à dire du catholicisme français) - son penchant pour le merveilleux chrétien, les anges descendant jusque sur Terre et y montrant le chemin aux hommes, se confondant avec les fées, pour ainsi dire, et surgissant dans le paysage campagnard. La féerie y était moralisée, à comparer du paganisme antique - comme du reste elle l'avait été, en Asie, par le bouddhisme -, sans perdre l'essentiel de son charme, de sa beauté, de sa profondeur. Le rejet complet du religieux, il faut le dire, a favorisé une imagination excessivement débridée, souvent marquée d'érotisme, et n'ayant pas même la grandeur des mythologies anciennes. En tout, il faut garder un juste équilibre. À leur manière, les Fioretti l'avaient trouvé.

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