08/02/2018

La Providence dans les glaces selon Jules Verne

verne.JPGJ'ai lu, pour des raisons professionnelles, Un Hivernage dans les glaces, roman de Jules Verne, et j'ai été surpris de la qualité du récit. En soi, en effet, le style, quoique précis et varié, très maîtrisé, de Verne, ne m'enthousiasme pas, car il est mécanique, il me fait pour ainsi dire penser à la tour Eiffel: les personnages ont une psychologie stéréotypée, étant soumis à des pulsions plutôt banales, et la nature est peinte sans poésie, c'est à dire sans métaphores et personnifications notables.

Mais Verne est tellement bien renseigné, sur la nature objective des milieux insolites, qu'il ne laisse pas d'intéresser rapidement, d'autant plus qu'il distille leurs singularités avec habileté, tout au long de l'action, les confrontant à des êtres humains qui en sont eux-mêmes surpris - ou inquiets, selon les cas. Ceux-ci déploient évidemment une ingéniosité brisant les obstacles relevant de la glorification de l'esprit technique, mais, d'un autre côté, la narration sait se placer au cœur des événements les plus violents et les plus brutaux, d'une façon qu'on ne connaît plus en France, et qui est devenue l'apanage presque exclusif des Américains.

Le plus beau néanmoins est que les faits s'enchaînent selon une philosophie judicieuse, qu'on a eu grand tort de renier. Traditionnellement, quand une histoire se finissait bien, c'est que les dieux intervenaient; quand ils n'intervenaient pas, elle se finissait mal. Or cela participe d'une profonde sagesse, qui nous vient du fond des âges, et qu'a rejetée stupidement le marxisme en voulant faire croire que les propriétés de la matière faisaient tourner les choses spontanément au bien.

De fait, la vie même n'est qu'un miracle, dans l'espace physique, et tout le monde doit mourir, selon les principes les plus évidents de l'existence. Cela ne peut donc pas se finir bien, si la natureancient-of-days-by-william-blake-1794.jpg s'impose. Il faut qu'un miracle survienne - issu du ciel, s'imposant à la terre.

Et c'est ce qu'a respecté Jules Verne - à la suite de Molière, dont les comédies se terminaient bien grâce à la Providence. Les bons s'en sortent au moment où, attaqués par des traîtres qui prennent le dessus, ils voient surgir des ours attisés par la faim. Les fauves assaillent les méchants qu'ils voient debout, et cela permet aux autres de se débarrasser d'eux. Ensuite tout se passe à merveille. Jules Verne nomme alors explicitement la Providence.

Las, les éditeurs scolaires de ce noble ouvrage ont traduit, en note, ce mot par hasard - peut-être poussés par quelque démon matérialiste qu'on ne nommera pas. On comprend, si la critique scolaire de Jules Verne réduit la Providence au hasard, pourquoi les romanciers et scénaristes français sont devenus si médiocres, lorsqu'il s'agit de mener à bien une intrigue.

Cela rappelle, bien évidemment, les éditions des romans de Victor Hugo destinées aux écoles et édulcorées de leurs anges. N'assumant plus leur tradition venue des anciens, les Européens reculent toujours plus face aux Américains, qui, il faut l'avouer, assument encore la Providence, comme Jules Verne.

08:59 Publié dans Culture, France, Littérature | Lien permanent | Commentaires (3) | |  Facebook

Commentaires

God save USA.

Écrit par : Pierre Jenni | 08/02/2018

Et aussi l'Europe, en donnant à ses écrivains, notamment francophones, le courage d'assumer la nécessité narrative de la Providence.

Écrit par : Rémi Mogenet | 08/02/2018

My, my...

Écrit par : Pierre Jenni | 08/02/2018

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