15/01/2018

David Lynch et le tulpa

moliere.jpgLe tulpa désigne, en tibétain, une projection psychique prenant corps, permettant à un esprit d'agir à distance et de voyager sans effort dans l'espace physique. Je l'ai appris en regardant la troisième saison de Twin Peaks, David Lynch son auteur étant adepte des spiritualités orientales. Je connaissais le concept, car H. P. Blavatsky en parle, dans Isis Unveiled, attribuant ce pouvoir aux mages tibétains. Mais si elle cite le mot, je l'ai oublié.

Je rencontre l'idée plus souvent dans la littérature latine antique, puisque les dieux y créent la copie des hommes dont ils veulent prendre la place, et l'apparence. Cela n'a pas de nom particulier, pour les poètes antiques, c'est une pratique courante pouvant être confondue avec la possession, par un mortel, d'un dieu, et agissant comme à sa place. Mais les textes n'en disent pas moins que le vrai mortel se trouve alors ailleurs, transporté par le dieu. C'est subtil et ne se réduit pas à des idées préétablies, parce que la poésie antique a ceci de beau que, dans son expression, elle ne distingue pas rigoureusement le matériel du spirituel.

Le concept se retrouve chez Tolkien. Dans Le Silmarillion, les dieux y sont dits de purs esprits, mais pouvant se créer un corps à partir de leur volonté consciente, et certains le font; on peut en inférer que Gandalf est dans ce cas, dans Le Seigneur des anneaux, et c'est pourquoi il revient après avoir été tué par un Balrog. Les Nazgûls ont le même genre de nature, qui rappelle aussi le père de Merlin tel que les textes médiévaux en parlent: démon, il se faisait un corps à volonté pour s'unir à sa mère.

Dans la littérature française, on en trouve un bel exemple dans l'Amphitryon de Molière: le dénommé Sosie est effaré en se découvrant un double, en réalité Mercure ayant pris son apparence. Comme il veut protester, le dieu le bat, donnant l'occasion du comique de gestes préféré de Molière. La pièce était simplement reprise twin-peaks-bob-bad-dale.jpgdu Romain Plaute. Mais j'ai toujours adoré ce passage, réellement effrayant, au-delà du rire. Un mystère profond s'y trouve, et le succès du nom du pauvre valet d'Amphitryon n'est pas un hasard.

Dans la série Twin Peaks, il y a à la fois la possession et le tulpa, soigneusement distingués. Si Sosie, peut-être, pouvait voir à l'extérieur de lui-même son propre corps dans une sorte de vision hallucinatoire, et vivre ses coups de bâton sur le plan spirituel, dans la série de Lynch, le corps de Dale Cooper est habité par une entité maléfique, d'un côté, et celle-ci a créé des tulpas, de l'autre - soit pour se donner la possibilité de s'y placer en cas de besoin, soit pour espionner à distance le F.B.I. Finalement, Dale Cooper lui-même se crée une copie pour faire plaisir à une famille qui avait appris à l'aimer. Il n'y a pas de caractérisation morale dans la fabrication des tulpas: comme les machines, cela peut servir au bien ou au mal.

On s'en doute, le christianisme a assimilé cette technique au diable, saint Augustin ne parlant, à cet égard, que de possession et d'illusion. Il est vrai que ce n'est pas aussi simple. David Lynch, en plaçant les concepts tibétains dans l'Amérique contemporaine, recrée une mythologie, forge une fantasy fascinante - réenchante le monde. Néanmoins, on peut se demander, parfois, s'il ne superpose pas des idées chrétiennes, issues d'une éducation puritaine, et des idées orientales. Peut-être qu'en repassant par la tradition antique, l'articulation eût été plus claire.

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13/01/2018

Degolio CXV: le cousinage des anges

10940418_1705516823058227_8714391562683306544_n.jpgDans le dernier épisode de cette geste sur blog, nous avons laissé le Génie d'or alors qu'il avait achevé son discours de révélation et que Jean Levau, son alter ego qui l'écoutait, avait sursauté au moment de l'entendre appeler sa sœur et son épouse celle qu'il avait auparavant appelée sa mère: c'était incompréhensible!

Il se résolut à demander au Génie d'or des éclaircissements. Et l'être obscur expliqua: Jean, Jean, tu pénètres de profonds mystères, qui ne peuvent qu'à peine être rendus en langage humain. Mais, pour ne pas que tu me croies incestueux, c'est à dire que mon épouse serait ma sœur ou ma mère, voici ce que je puis te dire.

Je ne suis bien sûr pas né d'Ithälun, mais de celle qui l'a précédée dans le gouvernement de la Seine, dans la royauté de ses nymphes. Elle était la première d'entre elles, et était née, à son tour, d'un être puissant et élevé dans l'ordre cosmique, qui s'était uni à une nymphe vivant dans la forêt brumeuse de ce que tu appelles la cité de Chartres. En ce temps-là, il faut que tu le saches, l'eau était partout, et mêlée aux arbres, on ne distinguait pas clairement la rivière de Seine. Un puissant être était venu, et avait pris pour femme une nymphe de la Terre, la mère de ma mère. Il venait d'au-delà de la Lune, et les hommes alors l'appelaient un dieu. Ils l'ont parfois nommé Taïdrïn, fils de Vurnarïm. Leur fille fut la fondatrice de la rivière de Seine. Les hommes l'appelèrent en général Sëuän. Son véritable nom ne peut être prononcé dans une langue mortelle. Sëuän signifiait, dans la langue des hommes d'alors, celle qui coule comme l'or.

Dirigeant le pays au nom de son père et de ses oncles restés au ciel, elle fut plus que sage, et son front rayonnait. Mais Ithälun, fille d'Ëtön, un jour lui succéda, car elle dut partir, sa présence glorieuse suscitant plus de mal que bien parmi les hommes, qui étaient éblouis par son éclat et la vénéraient à l'excès, et inventaient des cultes infâmes pour lui rendre de faux hommages, dont profitait en réalité le chef des gargouilles, l'un de ses gardes qui prétendait agir en son nom, mais prenait pour lui les sacrifices des mortels. C'est ainsi qu'il s'enlaidit et créa la race maudite des gargouilles infâmes qu'ensuite nous combattîmes. Sëuän se sentit coupable et laissa le gouvernement à sa cousine, la rendant sa fille adoptive, et ainsi puis-je l'appeler ma sœur; mais, assise sur le trône de ma mère, je la confonds aussi avec elle. Comprends-tu, maintenant?

Jean hésita, doutant que le Génie d'or lui eût tout dit, et pressentant que les relations entre les êtres dont il parlait étaient plus obscures et d'une nature plus mystérieuse qu'il ne voulait bien le dire. Mais il décida de se contenter de cette réponse, qui semblait bonne.

Le Génie d'or, qui tenait ses yeux lumineux fixés sur lui, devinait certainement ses pensées, car, reprenant la parole, il lui enjoignit de ne pas être trop curieux des mystères du monde des génies, qui dépassent l'entendement. Si les hommes les pénètrent sans préparation, dit-il encore, ils peuvent en perdre la raison! Il ne fallait donc pas que Jean le tentât avant que l'heure ne fût venue. Son interlocuteur acquiesça, en prenant un air sombre.

Et le Génie d'or ajouta: Regarde, Jean. Et il porta sa main à son masque, et voici! il vint avec la main, et Jean ne vit qu'une belle lumière dorée, dans laquelle peut-être brillaient des étoiles; il ne distingua aucun visage, et cela le light.jpgbouleversa. Comme des larmes montaient à ses yeux, le Génie d'or remit son masque, qui était noir comme le jais, et dit: Tu vois, à présent, tout ce que tu ne peux pas encore voir. Contente-toi des énigmes qui t'ont été dévoilées, et un jour, peut-être, tu pourras distinguer mes traits!

Il est temps, pour moi, de disparaître de ta vue. Mais sois-en assuré: je reviendrai. Fantômas et ses sbires vont bientôt se manifester. Je surgirai à ce moment: ne m'oublie pas, cette fois.

Je suis, toutefois, sûr qu'il n'en sera rien, car c'est dans peu de jours, que cela adviendra - et puis il a été donné à ton esprit, de toute façon, une clarté inextinguible!

Et, ayant dit ces mots, le feu de saphir qui luisait où se tenaient ses yeux s'alluma brièvement, puis lui-même s'effaça: son image trembla, devint transparente, avant de se réduire à une légère fumée bleue - que Jean respira, pour ainsi dire, de tout son corps.

Mais il est temps, ô lecteur bienveillant, de laisser là cet épisode, et d'annoncer pour la prochaine fois seulement l'attaque des gangsters à laquelle dut répondre le gardien secret de Paris!

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11/01/2018

Amico di Dante, ou l'essence de l'amour courtois

Amour-courtois-Une.jpgLe recueil des Poeti del Dolce Stil Novo que j'ai lu se terminait par les poèmes d'un anonyme qui s'adressait à Dante et qui est remarquable par sa capacité à représenter d'une façon si pure l'esprit de l'amour courtois, qu'on l'a pris pour Dante même. Il fait de la femme à la semblance d'ange le foyer de son âme, la lumière de son intelligence, l'étoile de sa destinée, et, malgré l'absence de merveilleux direct, ses chants baignent dans une atmosphère fabuleuse, intériorisée, dans laquelle la femme est pareille à une déesse païenne.

Le rejet, par le catholique J.R.R. Tolkien, de l'amour courtois, se trouve ici expliqué: car si le poète est chaste et n'attend pas de récompense charnelle de ses assiduités, cela ne renvoie pas forcément au seul christianisme, les divinités vierges existant aussi dans l'antiquité. Le poète, quoique non luxurieux, est bien idolâtre, puisqu'il attend au moins un doux regard, un signe d'encouragement.

On pourra dire, certes, que le catholicisme se fonde aussi sur le miracle probant. Saint Thomas n'a pas été considéré comme pécheur lorsqu'il a exigé des preuves, puisqu'on les lui a données. Mais elles s'appuyaient sur le corps glorieux, la chair spiritualisée, pas seulement intellectualisée. Béatrice défunte, dans la Divine Comédie de Dante, était à la fois spiritualisée et intellectualisée, sans doute; mais une femme vivante n'a pas amour.jpgencore été revêtue de chair glorieuse. D'ailleurs, Béatrice l'introduisait aux saints, aux apôtres, à la vierge Marie; l'anonyme ne voit pas plus loin que sa noble dame. S'il renoue avec la moralité originelle du paganisme, avec Platon par exemple, on ne peut pas dire qu'il soit pleinement chrétien.

Il n'en est pas moins élevé dans son cœur, affirmant notamment que peu importe que son amour ait été illusoire et vain, puisqu'il l'a porté à s'améliorer intérieurement. Le signe miraculeux est ici l'encouragement de la déesse faite femme, et cela fait la beauté de cette poésie. Que son auteur soit resté anonyme est hautement significatif: n'ayant fait que restituer, sans rien retrancher ni ajouter, l'amour courtois, il n'avait nul besoin d'être connu. N'ayant pas, comme Dante, des visions de l'autre monde, ni même, comme Cavalcanti, celles du dieu Amour; mais n'ayant pas non plus rabaissé ou moqué l'amour courtois ordinaire, on peut bien dire qu'il n'a imprimé aucune marque personnelle à celui-ci, qu'il n'a fait qu'en exprimer l'essence attrayante. C'est lui qu'il faut étudier si on veut l'appréhender dans sa nudité. Si on est obsédé par ce qu'on pourrait appeler l'idéologie, nul besoin d'en appeler à Dante: on peut en rester à ce charmant anonyme.

Cela prouve, toutefois, que le but de la poésie n'est pas de faire connaître ses idées en beau style, car Dante est plus éblouissant. Ceux qui ne s'intéressent à la poésie que pour en transmettre les idées, il faut l'avouer, sont ses fossoyeurs: ils rabaissent toujours la plus haute, enlaidissent toujours la plus belle.

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07/01/2018

Un temple singulier à Manhattan (46)

ColonialRevival-1045.jpg(Dans le dernier extrait de mon récit de voyage en Amérique, je racontais que, à New York, une nuit, entrant dans une ruelle peu éclairée, je m'étais arrêté devant une lanterne dorée placée devant une porte surmontée d'une arche et semblant celle d'un temple.)

Intrigué, et comme attiré par une force mystérieuse, je gravis les trois marches de marbre qui me séparaient de l'entrée, et tentai de pousser la porte, après avoir tourné un de ces loquets ronds qu'on utilisait autrefois et qui étaient généralement en bronze. La boule tourna, et, sous ma poussée, le seuil s'offrit à ma vue.

Une pénombre étrange emplissait le vaste vestibule, qui ne m'empêchait pas de distinguer les objets, vaguement luisants. Un escalier de bois noir montait à droite, et un lustre pendait au plafond, éteint. À ma gauche, des marches descendaient vers une porte ouverte. En face de moi, une porte fermée, de bois noir également, se dressait.

Je pris sur moi de me diriger vers la gauche, puisque la porte était ouverte et les marches peu nombreuses. Précautionneusement je les empruntai, craignant de faire du bruit, et que les propriétaires ou les responsables du lieu me vissent et me demandassent ce que je faisais là. Étais-je fou, de me rendre comme un cambrioleur dans ce lieu peut-être privé? Ou un temple est-il toujours ouvert au public, de toute façon?

J'entrai dans une salle faiblement éclairée par des vitraux eux-mêmes illuminés par la lanterne qui m'avait amené jusque-là. Leurs teintes étaient curieuses. Les murs étaient nus. Au fond, une sorte de retable se dressait derrière une lueur rouge, comme dans les églises catholiques. Je m'avançai pour le regarder, rassuré par ce détail familier.

Il avait trois étages, comme la plupart des retables. Les formes peintes au centre étaient nobles et belles, mais je ne reconnaissais pas les êtres qu'elles représentaient. Tolède-cathédrale-statues à 33.jpgPlus que les saints du christianisme, elles me rappelaient des divinités asiatiques, ou d'antiques héros.

En haut, au fronton, se trouvait un empyrée, avec un être ailé, dont le visage demeurait dans l'ombre. Était-ce un séraphin? Il avait, non deux, mais six ailes. Pourtant, il avait aussi des jambes, et tenait une épée dans la main. Elle était nue, et luisait faiblement dans la pénombre. Une forme noire se trouvait à ses pieds, sans doute le diable abattu par saint Michel.

Le retable était fictivement soutenu par des formes d'êtres jeunes, nus, musclés, beaux, ne portant qu'un pagne aux franges dorées, et des bottes rouges et luisantes; à leur front était un bandeau d'or. Ils semblaient me regarder de leurs yeux vivaces.

À droite du retable, il y avait une porte, également ouverte. Elle donnait sans doute sur la sacristie, à moins qu'elle ne fût une de ces portes factices qu'on trouve dans l'art baroque et qui semblent déboucher sur un mystère parce qu'elles sont placées dans le retable même: c'était, en effet, son cas.

Elle n'était qu'entrouverte; peut-être y avait-il de l'autre côté simplement le mur de la salle, que je ne voyais pas, à cause du peu de clarté. Mais non. Un couloir s'étendait au-delà, sombre, mais profond. Je l'empruntai, toujours poussé par la curiosité.

(À suivre.)

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05/01/2018

Twin Peaks: le return

twin.jpgJ'ai regardé la troisième saison de Twin Peaks (The Return), de David Lynch et Mark Frost en mettant des disques dans mon ordinateur, et l'ai trouvée amusante et prenante, parfois obsédante. Lynch a pour la première fois de sa carrière choisi de faire dévoiler par ses personnages qu'il filmait un rêve. D'ordinaire c'était implicite. L'intérêt du rêve est de contenir des symboles: les images peuvent renvoyer au monde spirituel. De cela, Lynch semble bien conscient, puisque l'extension des symboles qu'il crée dépasse les limites d'un seul homme, fût-il son reflet. Il qualifie en effet spirituellement les essais atomiques, les remplissant d'entités maléfiques, et en même temps montre une entité apparemment bonne créant une sorte de compensation par l'envoi sur terre de Laura Palmer, l'immortelle! Car non seulement Lynch révèle pour la première fois qu'il filme un rêve, mais il parle, pour la première fois aussi, explicitement de l'Histoire en lui donnant un sens spirituel.

On ne peut pas croire qu'il ne s'agirait que d'une plaisanterie, car, dans les Special Features, on le voit converser avec quelqu'un sur les arrière-plans mystérieux du fameux discours de Martin Luther King, il évoque une personne inconnue, providentielle, qui le poussait juste derrière lui, l'encourageait, en la rattachant à une forme de spiritualité cosmique.

Pour la bombe atomique, la résonance spirituelle est claire, dans la série. Twin Peaks donnait déjà une âme aux forêts, aux hiboux, aux bûches, à l'électricité, à d'autres éléments terrestres encore, mais à présent le feu de l'explosion a aussi ses démons. (Il raconte qu'ils ont, par la suite, envahi l'Amérique: il le montre.)

Le rêve est celui, visiblement, de Dale Cooper, et il s'y joue un affrontement entre la bonne et la mauvaise partie de lui-même, qui ont pris toutes deux un corps distinct. Je ne sais pas s'il était nécessaire de le justifier par des rêves car, dans la mythologie antique, les dieux prenaient la place des hommes jusque dans la vie éveillée, et c'est l'origine du mot sosie: Sosie était un homme imité dans sa forme terrestre par Mercure, qui accompagnait Jupiter voulant enfanter Hercule en Alcmène, lui sous la forme d'Amphitryon (retenu au loin par une nuit prolongée). Les anciens étaient persuadés que les dieux agissaient de cette façon dans la vie même, et Lynch en a repris la figure, mais en l'expliquant peut-être trop simplement, en étant d'un symbolisme trop explicite. C'est curieux, pour quelqu'un qui a constamment dit ne rien vouloir expliquer. Mais peut-être qu'il faut comprendre que la vie même est un rêve, comme dans Shakespeare. Cependant, je doute qu'on fasse le rêve de soi-même, comme dans le mysticisme d'inspiration orientale. À moins bien sûr qu'on crée plusieurs échelons de soi-même, comme chez Milarépa, et qu'on postule un soi à la mesure de la divinité. Mais alors il faut soigneusement distinguer ces échelons.

Sinon, en effet, on court le risque de mélanger les figures symboliques venues des profondeurs et les désirs illusoires, tournés à l'obsession, vivant plus en surface. Il faut admettre que malgré l'originalité et la grandeur twin p.jpgdes symboles créés par Lynch, la dimension obsessionnelle, dans cette série, existe aussi.

La trame narrative en est forcément difficile à suivre, et on peut songer à ce que disait saint Paul des prophètes qui s'exprimaient de façon incompréhensible: qu'ils se fassent accompagner de quelqu'un qui explique. Certes, il existe des livres qui donnent des pistes, et on peut trouver de bons articles; mais, comme d'habitude chez Lynch, beaucoup d'indices créent une atmosphère de mystère sans déboucher sur une intelligence claire des faits.

On ne peut pas énumérer toutes les figures symboliques impressionnantes de cette série, trop nombreuses. J'y reviendrai, à l'occasion. La Red Room a déjà été vue dans les saisons antérieures, et elle revient de façon un peu mécanique: qu'elle soit encore ressassée peut lasser. Mais il y a de nouveaux espaces, profondément mythologiques, abritant de véritables démiurges, et leur beauté est indéniable, même s'ils inspirent aussi de l'effroi: le monde spirituel semble devoir être appréhendé surtout par la peur, à peu près comme chez Lovecraft. Jusque dans les moments où il agit apparemment bien, créant par exemple une magnifique boule dorée abritant l'âme de Laura Palmer (de nouveau), il a ses bizarreries typiquement lynchiennes.

Le bien et le mal sont si mêlés qu'on se demande parfois si le rêve de Dale Cooper dans lequel on se trouve n'est pas aussi celui d'un fou - s'il ne s'est pas mêlé, à ses révélations spirituelles, des fantasmes personnels que l'artiste restitue avec le reste. Le doute est laissé, je pense délibérément. Cela rappelle beaucoup le Voyage to Arcturus de David Lindsay, à la fois gnostique et ténébreux, onirique et hallucinatoire.

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03/01/2018

Cino da Pistoia

Cino_da_Pistoia.jpgDans le volume des Poeti del Dolce Stil Novo dont j'ai tiré mes réflexions sur Guinizzelli et Cavalcanti, les meilleurs et plus anciens poètes du volume, il y avait aussi beaucoup de poèmes du moins connu, mais plus prolifique Cino da Pistoia, non dénué de qualités. Il fut du reste le plus intellectuel de tous, ayant rédigé des traités de droit qui lui ont valu la célébrité et un poste d'enseignant à Naples.

Il est important parce que Pétrarque le goûtait, et qu'il est comme intermédiaire de celui-ci et de Dante son modèle, lequel il ne cachait pas imiter, ainsi que Cavalcanti, qui du coup l'a accusé de le plagier; mais il rétorquait que, n'ayant pas son génie, il ne pouvait pas faire autrement.

À sa lecture, on découvre un homme qui, de fait, ne crée pas de figures marquantes et étranges, ne met pas en scène le dieu Amour, ne le fait pas agir et ne se pose pas comme visionnaire de cet être élémentaire majeur. Mais il était sensible et musical, et manifestait davantage de sentiments que ses prédécesseurs, notamment mélancoliques et tristes: il est moins âpre, moins ardu, plus touchant. Or, Pétrarque est sublime surtout par l'atmosphère qu'il crée, plus que par ses images frappantes, et il est certain que Cino l'a guidé sur sa voie du lyrisme absolu.

On se souvient surtout qu'il parle d'une femme qu'il a perdue, qui est morte, et qu'il est passé par une haute montagne lorsqu'il a été banni. Il se plaint beaucoup, mais cela a du charme.

Il a également écrit une satire contre Naples, où il ne s'est pas plu, et, que ce soit parce que la médisance trouve facilement des figures ou pour une autre raison, on se souvient bien de ses idées précises, à ce sujet. Il accusait les Napolitains de n'avoir aucun sens authentique de la vertu, et d'avoir bien déchu depuis nap.jpgque Virgile avait vécu chez eux. Il évoque une légende relative à une porte de Naples qui assure que Virgile y a fait mettre une statue qui face à l'ennemi se réveille, se manifeste, s'exprime. Cela donne en réalité envie de s'intéresser aux légendes napolitaines, qu'on connaît mal, car on lit surtout des auteurs qui évoquent l'ancienne Rome. Mais souvent, sur les autres villes, on n'a guère que des traditions fragmentaires - et il faut aussi savoir se satisfaire de Rome. Même sur Paris on n'a pas une tradition légendaire aussi riche. Clovis y est allé, des saints y ont fait des miracles, mais son origine se perd dans les ténèbres, à moins de considérer que Paris et Lutèce sont deux villes différentes: car alors Clovis et Geneviève sont fondateurs!

Cino m'a fait passer un agréable moment, quoi qu'il en soit.

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