28/02/2018

Black Panther

Black-Panther-film2.jpgJ'aimais les super-héros quand j'étais petit et les films qui en ont été faits ces dernières années ont un merveilleux chatoyant. Black Panther, la dernière production Marvel, a des qualités, parmi lesquelles l'acteur principal, sympathique et plein d'humanité. Le choix moral n'était pas binaire, pour lui, comme il l'est souvent, mais allait dans trois directions: l'assaut militaire, le splendide isolement, la pure philanthropie. Il ne faut jamais ne rien faire, mais il est difficile d'agir plein de bonté: en général, on est juste poussé par l'instinct égoïste, on cherche juste à s'imposer. Naturellement, il choisit la troisième solution.

Une autre qualité de ce film était de créer un univers autonome, peuplé de demi-dieux et caché au cœur de l'Afrique. Une nation disposait d'une technologie miraculeuse lui permettant de créer des machines incroyables et une médecine qui défiait l'entendement, mais aussi, cerise sur le gâteau, de pénétrer le monde spirituel, et c'est à cause de cela que je me suis assez intéressé à ce film pour en livrer ici un article.

En effet, les pouvoirs de cette tribu qui a vocation à faire de l'humanité une seule tribu, comme le dit le héros, viennent d'une météorite ayant créé, dans des temps fabuleux, une montagne, et livrant un minerai aux vertus merveilleuses. Cela rappelle les épées héroïques forgées dans le fer météorique, dans l'antiquité.

Des fleurs portent la substance de ce minerai et donnent des pouvoirs surhumains à ceux qui boivent son suc, parmi lesquels la capacité à parler aux défunts dans le monde des animaux totémiques aux yeux lumineux. Comme cat.jpgil y avait des panthères noires sur un arbre mort en Afrique, j'ai songé au vieux film de Paul Schrader, Cat People (1982), qui évoquait des dieux comparables. L'atmosphère en était plus saisissante: dans Black Panther, elle manquait de grandeur. Mais l'idée était belle.

Ici, le totem était Bast, la déesse-chat de l'ancienne Égypte, et cela mêlait subtilement la science-fiction à la mythologie africaine. Cela suggérait que l'Occident, pour développer ses machines dans la bonne direction, devait adopter l'animisme africain et pénétrer le monde des esprits, et cela a du sens

De fait, la science-fiction montre des machines fabuleuses, semblant vivantes par elles-mêmes, fluides, colorées, palpitantes, et Jack Kirby, le créateur du personnage de la Panthère noire, le faisait consciemment, évoquant des machines radicalement 11227507_894028817359799_6169050016831894314_n.jpgdifférentes des nôtres, d'une nature supérieure parce qu'émanant d'êtres supérieurs, liés à la divinité comme l'étaient ses Nouveaux Dieux se référant à la Source. Prolongement du monde spirituel, les machines, presque douées d'une volonté propre, y cristallisent le rêve. Tout se passe comme si la Force divine inventée par George Lucas dans Star Wars était maîtrisée et irriguait désormais les outils, en même temps qu'elle manifeste les ancêtres. J'ai seulement regretté qu'on n'en sût pas plus sur les êtres qui y vivent - qu'on ne rencontrât pas la vivante Bast, entité qui n'a jamais été incarnée. Si les images montrent du merveilleux, les discours des personnages restent d'un technicisme frustrant. Il faudrait se référer à David Lynch, qui à cet égard a montré le chemin.

Le comic book de Black Panther, que je connais bien, était âpre et violent, quoiqu'il contînt moins de merveilleux. Il était bon. Le film manque de réalisme, et les hommes ne saignent pas beaucoup, même quand ils souffrent ce n'est pas longtemps. Parfois cela ressemble last of the mohicans tomahawk.jpgau Dernier des Mohicans, le film de Michael Mann: certains moments dramatiques le rappellent. Mais le sang coule moins, et cela ôte de sa substance au récit.

Quelques paroles solennelles de Mohawks peuvent peser plus que mille machines. Mais j'avoue avoir trouvé cette superproduction Marvel plaisante, les images belles, les personnages agréables, les thèmes intéressants.

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24/02/2018

La vraie nature de Captain America (50)

captain.jpg(Dans le dernier volet de cette curieuse relation de voyage en Amérique, j'affirme être sorti de mes souvenirs enfouis, ravivés par Captain America et, au sein même d'une réminiscence, par un Indien ojibwé.)

De cela, je me souvenais, alors que j'étais toujours devant Captain America. Je lui demandai, après lui avoir dit que je me souvenais de tout, je lui demandai s'il était vrai, comme je l'avais entendu, qu'il avait été homme, un homme mortel. Il me répondit: Oui. Et voici qu'il m'expliqua.

Il avait été soldat durant la Seconde Guerre mondiale, avait combattu les Allemands en Europe comme les comics l'ont raconté. Un jour, alors qu'il perdait courage face à l'ardeur des ennemis, il avait, durant quelques heures de sommeil, fait un rêve étrange. Un être lui était apparu qui, sans être exactement comme lui était à présent, avait une curieuse armure colorée, aux teintes de l'Amérique, et des ailes au dos. Il songea qu'il devait être l'ange de l'Amérique, mais son heaume à forme de tête d'aigle lui semblait plutôt inquiétante, et ses pieds étaient eux aussi bizarres, se terminant en serres, et il se demanda s'il n'était pas plutôt en face du diable. Mais il s'adressa à lui, et une clarté d'or le nimba, et, en se réveillant, quoiqu'il ne parvînt pas à se souvenir de ce qu'il lui avait dit, il se sentit plus de courage qu'il n'en avait jamais eu!

Par la suite, partout où il se rendait - dès que le combat, notamment, débutait -, il lui semblait être secondé, suivi ou précédé par cet être magique, et de la lumière brillait là où il devait se diriger pour échapper aux ennemis ou accomplir ses missions, et son fusil même avait, au bout de son canon, une lueur dorée qui paraissait, dès qu'il le pointait là où il le fallait. Comme s'il avait été reforgé par quelque dieu antique, il vibrait à présent dans ses mains comme doué de vie propre, luisait dans la nuit à l'approche de l'ennemi, et ne ratait plus jamais sa cible. Un jour même il vit, le long de son fût, des lettres dorées, qui s'effacèrent dès qu'il les eut lues, comme si son arme lui avait parlé; c'était d'autant plus étrange que, là encore, il ne se souvenait de rien de ce qu'il avait lu: seules les lettres brillantes lui étaient restées en mémoire. Il lui avait pourtant semblé recevoir un message ; mais quel était-il, il n'en savait plus rien.

Il ne s'en sentit pas moins béni, protégé. Et il accomplissait si bien ses missions qu'il reçut force décorations et grades, et qu'on le nomma chef de section spéciale. On s'étonnait qu'il parût toujours connaître le danger avant qu'il se manifestât, et toujours découvrir le point faible chez l'adversaire quand il le cherchait - toujours savoir par où il fallait l'attaquer pour le vaincre. On l'admirait, on le prenait pour un surhomme, un demi-dieu! Or, eagle.jpgtoujours planait, au-dessus de lui, il le sentait, l'être ailé qu'il avait vu en rêve! Il lui semblait entendre son cri, qui le prévenait, et sa voix, qui l'éclairait, mais c'était fugitif, comme un songe, et dès qu'il essayait de se concentrer sur ces messages, ils s'envolaient, disparaissaient.

Il fut d'autant plus surpris quand sa chance, un jour, tourna. Il avait reçu une mission des plus dangereuses. Il devait être déplacé vers le nord de l'Europe, et s'emparer d'un sous-marin ennemi bloqué dans les glaces de l'Arctique, en forçant la trappe et en faisant prisonnier l'équipage, s'il le pouvait sans pertes humaines.

Mais dès le début de cette mission, il sentit que quelque chose n'allait pas: son ami intime, l'être ailé, l'homme-aigle, l'ange, en un mot, qui lui servait de bouclier, n'était point à ses côtés; il ne le sentait pas proche, il le percevait absent, loin, inexistant, comme si les glaces du Grand Nord l'avaient repoussé, vaincu. Un sort lui avait-il été jeté, depuis le Pôle Nord? Existait-il des démons des glaces plus puissants que lui? Avait-il eu peur? S'était-il enfui?

(À suivre.)

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22/02/2018

David Lynch et les visages détachables

light.pngL'un des plus incroyables motifs créés par David Lynch dans Twin Peaks: The Return est celui des visages détachables. Il apparaît deux fois, comme en équilibre, la première pour Laura Palmer dans la Red Room - qui est comme une salle d'attente du monde spirituel -, la seconde pour Sarah Palmer sa mère, dans une sorte de taverne.

Le personnage place sa main ouverte sur le visage, et il vient avec les doigts, montrant, de l'autre côté, le monde des esprits. Pour Laura, c'est une lumière dorée d'une immense beauté, pour Sarah, un monstre épouvantable, et qu'on pense ne voir qu'en partie, puisqu'il n'y a que sa bouche avec de grosses dents, et nul œil, nul nez, nul trait distinct, sinon. C'est impressionnant.

On avait déjà vu des visages détachables, dans des films de science-fiction: de l'autre côté, ils montraient des mécanismes. Mais David Lynch, qui, je pense, a ce matérialisme en horreur, montre le monde des esprits - des anges ou des démons selon les cas.

judy.jpgRemarquablement, le monde des anges ne peut être distingué que dans le monde intermédiaire qu'est la Red Room; et de surcroît, on n'y distingue guère que de la lumière. Le monde des démons non seulement peut être montré depuis le monde physique, humain, mais on en distingue des fragments. Le pays infernal est plus proche que le royaume angélique du monde des hommes. Cela explique qu'il soit bien plus présent au cinéma; même David Lynch l'a plus souvent représenté. Son génie est quand même d'être parvenu à montrer l'autre aussi.

Ce motif du visage détachable rappelle un élément récurrent des contes de H. P. Lovecraft, déployé par exemple dans The Whisperer in Darkness: un homme qu'a connu le personnage principal lui parle en chuchotant dans les ténèbres, depuis son lit, dans sa chambre non éclairée. Il lui révèle l'existence des Grands Anciens, et décrit le bien qu'ils peuvent faire aux hommes, par exemple en insérant leurs cerveaux dans des machines réparables à l'infini, et pouvant voyager à travers l'espace facilement: l'immortalité cat_and_the_moon_by_checanty-d8rcwlo.jpgpeut ainsi leur être donnée.

Or, un peu plus tard, le personnage retourne dans cette maison, et il distingue un masque de cire représentant le visage de son ami: il lui avait bien semblé, dans l'obscurité, qu'il était figé. Son ami n'avait plus de visage depuis longtemps. Sa voix était venue d'un cylindre bizarre dans lequel, sans doute, son cerveau avait été placé. Le récit présente cela comme abominable, démoniaque, infernal, et c'est sans doute le reflet d'un cauchemar effectué par Lovecraft même.

Il faisait également de beaux rêves et les chats parlants de la Lune, notamment, incarnaient des forces angéliques. Derrière leur masque de chats, eût-on vu une lumière pleine d'étoiles? Cela rappelle, cette fois, un poème de Baudelaire: les yeux des chats contiennent des étincelles mystiques, ou quelque chose approchant.

Chez David Lynch, le spiritualisme est plus explicite et plus assumé que chez Lovecraft. Son symbole est grandiose, unique, d'une importance majeure. Il méduse le spectateur. Il ne l'a conçue que dans un état supérieur. Le génie a alors pu descendre sur lui. Cela lui arrive souvent, il faut l'avouer.

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20/02/2018

Contes irlandais

DouglasHydepresident.jpgDepuis 1991, je possédais un recueil de Contes irlandais recueillis en gaélique par Douglas Hyde et traduits par Georges Dottin: on me l'avait offert. Mais je n'en avais lu que les premières pages, déçu. Je m'attendais à de la mythologie, et il s'agissait de contes sans doute nourris de mythologie antique, mais fantaisistes dans leur contenu. Comme je compte me rendre bientôt dans l'Île verte, j'ai décidé de le reprendre et de le lire en entier.

Douglas Hyde était un écrivain important, et un acteur majeur de la résurrection celtique: il a été le premier président de la république d'Irlande, et a écrit de la poésie. Georges Dottin était un Breton passionné de gaélique. Ces Contes irlandais ont d'abord été publiés en Bretagne, avant d'être réimprimés par Slatkine, et j'ai vu un trait commun à la littérature savoyarde, pas vraiment avantageux: si l'imparfait du subjonctif était bien utilisé, son orthographe, à la troisième personne du singulier, est erratique et confondue avec celle du passé simple.

La comparaison s'arrête là, car les contes savoyards sont bien plus mêlés de traditions chrétiennes - de merveilleux catholique. Soit que Hyde n'ait repris que les contes qui intégraient les fées, les elfes, les fantômes, les sorcières et les magiciens à l'exclusion des saints et des anges, soit que réellement les Irlandais n'en avaient que de ce genre et ne pratiquaient pas le merveilleux chrétien (ce qui m'étonne), ce recueil emmène le lecteur dans des royaumes fabuleux, sur les Îles d'Or, dans les collines qui s'entrouvrent sur des royaumes cachés, sous l'eau où des palais d'ondines étincellent, dans des vallées perdues où des fées sont assiégées Riders-of-Sidhe-Celts-British-Museum-2015-Web.jpgpar des géants - et les mortels valeureux les libèrent et les épousent, comme de juste, sauf quand ils sont tués par leurs ennemis! Car les récits ne suivent pas une logique morale bien claire, et semblent composés au hasard, selon le plaisir des conteurs et des auditeurs.

Il y a des ressemblances avec la mythologie bretonne telle que la littérature médiévale l'a présentée en France, mais c'est plus fou, plus délirant, peut-être parce que les gens ne racontaient plus ces histoires que pour s'amuser, sans en saisir bien les implications mystérieuses anciennes. On a souvent le sentiment qu'ils parlent de personnages connus sans vraiment comprendre quelle était leur vraie nature, cherchant avant tout à distraire lors des soirées d'hiver - les fameuses veillées.

Cela ressemble, du coup, à des comic books: des figures mythologiques sont saisies dans des récits plaisants mais pas toujours1b9f5cf034a56d16340c9f9e736f9c5b.jpg bien suivis ni bien clairs.

Cela n'en reste pas moins agréable et poétique, et on apprend des choses, notamment que l'Irlande antique avait plusieurs rois, un par province, et que le héros Cuchulainn était réputé le plus grand de toute l'histoire d'Irlande.

Certains motifs sont fascinants, comme ces personnages qui sortent du mur par des portes impossibles à déceler, ou la réception des poètes antiques dans le monde des immortels, et leur retour fréquent parmi les mortels.

On découvre enfin, si on l'a lu avant, que W. B. Yeats a souvent repris ces contes pour les réarranger, les mêler, leur donner plus d'ampleur et de gravité. Parfois artificiellement, à vrai dire, car il ajoute des réflexions de son cru, que je ne pense pas propres aux anciennes mythologies: il ne peut pas se prévaloir d'en restituer la noblesse perdue. Elles sont surtout relatives aux liens sociaux, et tantôt idéalisent l'ancienne Irlande, tantôt dramatisent le sort des poètes. C'est assez courant, qu'on projette ses idées personnelles sur les mythologies, pensant par là les justifier par des récits fondateurs. Cela dit Yeats a beaucoup aidé à la rénovation du culte des fées, indispensable à l'appréhension de l'âme d'Irlande. Il l'a promu. Hyde aussi - plus sobrement.

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16/02/2018

Le retour de Tornither le Brave (Perspectives pour la République, XL)

Cosmic-woman.pngCe texte fait suite à celui appelé L'Élixir de l'Immortelle, dans lequel je raconte que, après avoir versé dans la bouche de mon elfe protecteur un étrange élixir doré, l'immortelle Ithälun s'est tournée vers le soleil couchant et s'est mise à parler dans un étrange langage dont je devais apprendre qu'il était l'origine de toutes les langues humaines.

Sur le moment, néanmoins, je ne compris absolument pas ce qu'elle disait, ni même si elle parlait, ou simplement chantait des sons dénués de sens; car cela m'en donnait l'impression, le langage qu'elle utilisait étant incroyablement mélodieux et rythmé, de telle sorte qu'en parlant elle semblait chanter, et que, dans mon cœur, tomba alors comme un ruissellement de lumière, un flot de clarté qui, curieusement, me sembla aussitôt remonter, couler dans les airs et défier la pesanteur terrestre - comme si cela était possible. J'eus aussi l'impression bizarre que les sons en étaient pareils à une langue humaine inversée, comme si, en les créant, elle remontait le temps! J'eus la vision d'une forme allant chercher, dans le passé, l'elfe Ornuln juste avant qu'il ne fût mortellement blessé, et laissant, à sa place, une forme vide, un double qui n'avait que l'apparence d'Ornuln, et qui n'était pas lui. Cette forme était splendide, lumineuse, et ressemblait à Ithälun sans être elle. Le temps avait tremblé sous mes yeux, et une ouverture s'était faite dans l'espace. Ce ne fut que fugitif.

Cette vision manqua pourtant de me briser le cœur. Elle fut bientôt recouverte d'une nappe d'étincelles qui jaillissaient en gerbes, à la façon d'une neige de lumière, et dont j'avais le sentiment qu'elle était mue selon sa volonté propre, ainsi que des poissons en banc. Et je tendis la main, croyant pouvoir les toucher, les saisir, mais tout disparut, et je n'avais la main que sur l'épaule d'Ithälun, que je retirai aussitôt.

Elle tourna la tête vers moi, et sa beauté me donna comme un coup au cœur. Je baissai les yeux. Puis, les relevant, je lui demandai, en tremblant, ce qu'elle avait fait. Elle ne me révéla pas tout: elle ne le pouvait pas, disait-elle. Je devais seulement savoir qu'elle avait prié les puissants êtres solaires, mais aussi demandé à Tornither de venir: car il l'entendrait, disait-elle, ainsi qu'un écho renvoyé par l'astre du jour. Cela me paraissait étrange. Et lorsqu'elle se tut, je n'osai rien dire. La splendeur de ses mots et des images qui m'en étaient venues faisait un tel contraste avec l'horreur de la langue, tout aussi obscure à vrai dire, et du visage, que j'avais toujours sous les yeux, de Borolg, que j'en étais bouleversé. Ithälun d'ailleurs avait tourné la tête vers le soleil, qui s'enfonçait derrière la montagne, en la baignant d'une brume de feu: elle semblait s'y fondre comme un quai submergé par la mer.

Puis, me regardant à nouveau, baissant pour ainsi dire ses yeux jusqu'à ma misérable personne, Ithälun dit: «Il va venir.» Je demandai: «Qui?» Elle répliqua: «Tornither. Tornither le Brave! Il va venir.» Comment le savait-elle? Je ne le saurais jamais. Mais elle était absolument sûre d'elle. Quel signe avait-elle distingué, qui m'avait échappé? Quel vol d'oiseaux, quel reflet des rayons du soleil sur le roc de la montagne, sur le cristal de la rivière, sur la neige de la fleur, sur les perles de la cascade qui tombait à ma droite? De nouveau je n'osai l'interroger, et quand j'y fis plus tard allusion, elle ne répondit rien, ne voulant le révéler.

Or, le même vaisseau brillant qui avait emporté Ithälun alors revint, et voici! le moine qui avait remplacé à mes yeux effrayés le géant de feu qui me tourmentait en descendit, s'appuyant sur son bâton, marchant sur une passerelle d'or. Des elfes le suivirent, que je ne connaissais pas, et dont le visage était sombre. Plusieurs étaient des femmes, de la même race, sans doute, qu'Ithälun, quoiqu'elles ne fussent pas armées, et que leur beauté, leur éclat fût moindre; l'une d'elles pleurait abondamment.

(À suivre.)

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14/02/2018

Le journal secret de Laura Palmer

diary.jpgJe possédais depuis longtemps un exemplaire de The Secret Diary of Laura Palmer, de Jennifer Lynch, acheté à l'époque où j'étais fasciné par les mystères de Twin Peaks, la série et le film de David Lynch son père. En regardant la troisième saison, j'ai eu envie de le lire, mais à vrai dire, ce n'est pas les mêmes secrets qui y sont révélés, que ceux qui avaient suscité mon désir. Je me passionnais pour les fragments du monde spirituel que les images montraient, et je ne crois pas qu'ils soient présents dans ce livre. La partie cachée qui y est mise à jour est plutôt la vie sexuelle débridée de l'héroïne, de façon assez typique.

J'ai un jour parlé des Contes drolatiques de Balzac dans ce sens: l'occulte y était en réalité occupé, au-delà des apparences parfois fantastiques, par la vie sexuelle des princes. La bestialité, par-delà le masque d'humanité de la vie publique, est bien sûr fascinant, et François de Sales disait que les yeux curieux, à cet égard, voyaient, après la mort, des monstres: le voyeurisme, pour l'Église catholique, était un péché.

À vrai dire, dans la série Twin Peaks, c'était drôle: on apprenait qu'une jeune fille que tout le monde prenait pour une sainte était une débauchée affreuse. Et puis, dans le film Fire Walk With Me, David Lynch a essayé de montrer qu'elle s'était comportée de cette façon à cause de la fatalité: le viol par son père avait placé en elle un mauvais esprit, qui l'y avait conduite. Sa possession était visible, et les derniers jours avant sa mort portaient en eux une tension terrible, parce qu'elle semblait poussée malgré elle à la débauche, alors qu'elle aspirait à la pureté. C'était impressionnant. Et pour le justifier, les êtres du monde spirituel intervenaient, pareils aux dieux infernaux antiques - et puis, finalement, des anges survenaient pour libérer l'âme de Laura, comme dans les légendes médiévales où l'âme des pécheurs, rachetée par les souffrances, est arrachée aux twin_peaks_fire_walk_with_me (2).jpgdémons. J'ai toujours profondément aimé ce film, qui m'a révélé le génie de David Lynch: avant de l'avoir vu, je l'aimais bien, sans plus.

Qu'il ait mis en relation des obsessions personnelles - telles que la vie sexuelle cachée des femmes - avec le monde des esprits ne m'a pas gêné, car celui-ci ne doit justement pas apparaître comme une abstraction: il doit se lier au mal tel qu'il se déploie dans le monde ordinaire. Le plus beau, chez lui, c'est qu'au-delà de ce mal, il pouvait y avoir un bien - des êtres angéliques. C'est assez rare. D'habitude, le cinéma se contente de montrer des monstres.

Le livre de Jennifer Lynch pose en théorie la fatalité qui conduit Laura à la débauche, mais il est moins convaincant que le film, notamment parce que le monde spirituel n'apparaît pas réellement. Jusqu'au démon appelé BOB semble n'y être que la création d'une jeune fille qui cherche à se cacher à elle-même la réalité - les viols de son père. C'est freudien. Elle aspire au bien, sans doute, dans sa vie perdue, mais, de nouveau, c'est sans représentations symboliques distinctes; seules quelques scènes où elle échappe par son ingéniosité à des hommes affreux apportent une bouffée d'air. C'est un livre agréable à lire, sans doute, car sa vie reste romanesque; mais elle l'est aussi trop pour qu'on y croie - le romanesque ne pouvant somme toute exister qu'en s'appuyant sur le merveilleux.

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12/02/2018

Retours au présent (49)

gra,d.jpg(Dans le dernier volet de ce surprenant récit de voyage en Amérique, je prétends avoir rencontré les Grands Anciens, et qu'ils m'ont assuré vouloir me révéler, à moi, petit Français, qu'ils n'étaient ni aussi mauvais que le prétendait H. P. Lovecraft, ni aussi liés à la technologie et aux extraterrestres. Il a continué ainsi son discours.)

Oui, crois ce que je dis: nous ne sommes pas mauvais. Nous ne dévorons pas les hommes. Tout effrayante que puisse être notre apparence pour le faible entendement humain, nous avons à cœur le bien de l'univers, nous sommes habités par l'amour qui le traverse, l'habite, et est son foyer!

En d'autres temps, nous avons pu sembler être des monstres buveurs de sang, des êtres abjects, ce que les hommes ont appelé des Ogres; mais, voici! les siècles nous ont éclairés, et nous aimons et respectons, à présent, les êtres humains. Il faut d'ailleurs te dire que cette renommée que nous avions venait aussi d'une mécompréhension de l'humanité, car nous faisions son bien malgré elle; mais c'est justement cela qui est fini: désormais, nous vénérons sa liberté.

Sache que, parmi les hommes, nous eûmes des disciples, et que nous nous sommes mêlés à eux jusqu'à engendrer des êtres intermédiaires, qui ont épouvanté à tort maints poètes de ta race. Nous élevâmes plusieurs mortels jusqu'à nous, leur donnant notre nature tout en les laissant être ce qu'ils sont. Nous les transformâmes, et ils devinrent des nôtres, tout en continuant à agir parmi les hommes, leurs frères, pour les soutenirMus snarling god.jpg dans leurs épreuves. L'un d'eux, par exemple, protège spécialement New York, et se nomme Vespertilion. Il fut pris sous l'aile de l'être que d'autres appelèrent Camazotz, s'unissant à lui et se plaçant sous sa protection.

Un autre veille sur l'Amérique tout entière, fédérant les gardiens des cités et des provinces, on le nomme communément Captain America, quoiqu'il ait un autre nom parmi nous. Il fut placé sous la tutelle d'un autre être, au vol plus élevé; je ne veux pas t'en dire plus, je crois que tu le rencontreras bientôt, et qu'il te dira tout. Il te faudra néanmoins te souvenir de cette conversation, car il ne te dira rien que tu ne lui aies demandé au préalable! Veille: remémore-toi. Commémore-nous.

Il ne me reste plus qu'à te dire ceci: lors des époques anciennes, nous eûmes, parmi les Amérindiens, des initiés, des disciples élevés à nos mystères, et, même, nous avons engendré parmi eux des rois. Certains d'entre nous sont tombés amoureux de certains d'entre eux, et c'est ainsi que le célèbre Hiawatha est né, il était le fils de Dorlad, que tu vois ici au milieu de ses deux amis, à la tête de lion.

Oui, sache et mesure ces choses, Rémi. Pense ces choses. Car elles ne te seront dites qu'une fois!

Et, ce disant, il sourit d'un sourire éclatant, puis se mit à rire, et voici qu'un vent violent se leva, et je fus pris comme dans un tourbillon, dans lequel d'effroyables faces grimaçantes me scrutaient, tournant autour de moi. Je perdis connaissance.

Quand je retrouvai mes esprits, j'étais dans la ruelle, dehors, étendu parmi des poubelles. Je me levai, cherchai autour de moi la lanterne dorée, mais ne la trouvai pas. Je ne reconnaissais pas la rue que j'avais empruntée. Avais-je été déplacé dans une autre?

Longtemps je cherchai la rue, mais ne la retrouvai pas. S'était-il agi d'un rêve? Je ne le saurais jamais. Il avait l'air tellement vrai. L'histoire qu'on m'y avait racontée était en zznative3.jpgtout cas bien folle. Je repris le chemin de Park Avenue, atteinte facilement.

Devant l'Indien qui m'y avait enjoint, je me souvenais de cela. Il fumait toujours. Je le regardai. Était-il lié à ces êtres que j'avais rencontrés à New York, lui aussi? Il leva l'œil dans ma direction et sourit faiblement, en ôtant le calumet de ses lèvres. Puis: Rémi, dit-il, il faut que tu partes, à présent. Tu ne peux rester ici. Regarde derrière toi. Tu vois, à côté de la cascade, dans le rocher, il y a une porte, comme placée là à l'entrée d'une grotte, creusée ou naturelle je ne sais pas. Ouvre cette porte, et rentre chez toi.

Après l'avoir salué, je fis comme il me disait, et me retrouvai dans le bâtiment moderne. Et, comme précédemment, dès que j'eus passé la porte et eus fait quelques pas, je ne pus revoir l'endroit par où j'étais passé, et cherchai en vain une embrasure. Le mur était uni, nulle porte ne s'y voyait.

Je me trouvai dans un endroit étrange, désaffecté, et je dus monter un escalier et emprunter une porte de service, pour retrouver les allées ordinaires du musée; en fait, je débouchai tout près du hall d'entrée. Dieu sait ce qui m'était réellement arrivé, ce que j'avais réellement vu, et vécu.

(À suivre.)

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08/02/2018

La Providence dans les glaces selon Jules Verne

verne.JPGJ'ai lu, pour des raisons professionnelles, Un Hivernage dans les glaces, roman de Jules Verne, et j'ai été surpris de la qualité du récit. En soi, en effet, le style, quoique précis et varié, très maîtrisé, de Verne, ne m'enthousiasme pas, car il est mécanique, il me fait pour ainsi dire penser à la tour Eiffel: les personnages ont une psychologie stéréotypée, étant soumis à des pulsions plutôt banales, et la nature est peinte sans poésie, c'est à dire sans métaphores et personnifications notables.

Mais Verne est tellement bien renseigné, sur la nature objective des milieux insolites, qu'il ne laisse pas d'intéresser rapidement, d'autant plus qu'il distille leurs singularités avec habileté, tout au long de l'action, les confrontant à des êtres humains qui en sont eux-mêmes surpris - ou inquiets, selon les cas. Ceux-ci déploient évidemment une ingéniosité brisant les obstacles relevant de la glorification de l'esprit technique, mais, d'un autre côté, la narration sait se placer au cœur des événements les plus violents et les plus brutaux, d'une façon qu'on ne connaît plus en France, et qui est devenue l'apanage presque exclusif des Américains.

Le plus beau néanmoins est que les faits s'enchaînent selon une philosophie judicieuse, qu'on a eu grand tort de renier. Traditionnellement, quand une histoire se finissait bien, c'est que les dieux intervenaient; quand ils n'intervenaient pas, elle se finissait mal. Or cela participe d'une profonde sagesse, qui nous vient du fond des âges, et qu'a rejetée stupidement le marxisme en voulant faire croire que les propriétés de la matière faisaient tourner les choses spontanément au bien.

De fait, la vie même n'est qu'un miracle, dans l'espace physique, et tout le monde doit mourir, selon les principes les plus évidents de l'existence. Cela ne peut donc pas se finir bien, si la natureancient-of-days-by-william-blake-1794.jpg s'impose. Il faut qu'un miracle survienne - issu du ciel, s'imposant à la terre.

Et c'est ce qu'a respecté Jules Verne - à la suite de Molière, dont les comédies se terminaient bien grâce à la Providence. Les bons s'en sortent au moment où, attaqués par des traîtres qui prennent le dessus, ils voient surgir des ours attisés par la faim. Les fauves assaillent les méchants qu'ils voient debout, et cela permet aux autres de se débarrasser d'eux. Ensuite tout se passe à merveille. Jules Verne nomme alors explicitement la Providence.

Las, les éditeurs scolaires de ce noble ouvrage ont traduit, en note, ce mot par hasard - peut-être poussés par quelque démon matérialiste qu'on ne nommera pas. On comprend, si la critique scolaire de Jules Verne réduit la Providence au hasard, pourquoi les romanciers et scénaristes français sont devenus si médiocres, lorsqu'il s'agit de mener à bien une intrigue.

Cela rappelle, bien évidemment, les éditions des romans de Victor Hugo destinées aux écoles et édulcorées de leurs anges. N'assumant plus leur tradition venue des anciens, les Européens reculent toujours plus face aux Américains, qui, il faut l'avouer, assument encore la Providence, comme Jules Verne.

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06/02/2018

David Lynch et le Super-Héros

Bob Goo.pngIl y a, dans Twin Peaks: The Return, un super-héros extrêmement plaisant, qui est à la fois une parodie et une transfiguration. Un Anglais de Londres au fort accent populaire reçoit une mission céleste du Fireman, le géant chauve qui sert de bon ange, d'intermédiaire de la divinité dans la série: en rêve, il lui ordonne d'acheter un gant de jardinage en caoutchouc, se trouvant dans une boîte dont l'autre a été volé. Lorsqu'il s'exécute, le vendeur refuse de le lui vendre, et il doit insister. Puis il reçoit le message, donné comme à travers un vortex, de se rendre à Twin Peaks dans l'État de Washington, en Amérique.

Il s'avère que, une fois qu'il a glissé le gant à sa main, il ne peut plus le retirer sans s'arracher la peau: il fait désormais partie de lui. Mais il lui donne, aussi, une force herculéenne. Finalement, c'est avec ce don cosmique qu'il abattra le démon BOB, placé dans une boule volante.

Il n'a pas de costume, encore moins de technologie, et c'est là le beau de l'affaire: il est pareil aux vieux héros recevant des épées des dieux, mais s'insère complètement dans la vie ordinaire, qui n'a pas en réalité de machines futuristes et merveilleuses, mais seulement banales et prosaïques. David Lynch retrouve là l'essence éternelle du vrai héros, investi par des puissances supérieures d'un pouvoir qui n'a nul besoin d'être spectaculaire, sinon quand il est exercé.

Somme toute, la technologie n'est qu'ornementale. En science-fiction, les machines sont elles aussi des symboles: elles servent à faire joli, et, en même temps, expriment visuellement la beauté de tout don divin.

À vrai dire, le futurisme n'est pas indispensable. L'épée Excalibur, dans le film mythique de John Boorman, n'était pas technologiquement supérieure à n'importe quelle épée; mais elle était jolie aussi, brillante et Excalibur-03.pngdorée, et le réalisateur parvenait à montrer sa divinité en la baignant d'une étrange lumière verte: trait magnifique. Même si le paysage, le film ayant été tourné en Irlande, était beau, on n'était pas dans un monde de machines idéales.

David Lynch, avec sans doute beaucoup d'ironie, choisit, lui, de ne créer aucun effet lumineux, et de donner à un gant en caoutchouc plutôt laid, le pouvoir offert par les dieux. Il se dresse en quelque sorte contre les super-héros tels qu'ils sont montrés, alourdis de technologie. Il prend le parti du kitsch. En un sens c'est sublime. Cela prouve que quand les cinéastes européens, et en particulier français, disent qu'ils ne peuvent pas créer de films de super-héros faute de moyens, cela n'a aucun sens: cela trahit en réalité leur manque de foi. Ne croyant qu'en les forces mécaniques collectives, ils haïssent les héros, et leur matérialisme les empêche de voir, même, le lien du super-héros avec la divinité. On peut créer des super-héros sans effets spéciaux spectaculaires.

Cependant, David Lynch a fait des films à effets spéciaux, en particulier Dune, qui avait aussi des super-héros, ou tout comme, mais soutenus par une technologie futuriste - qu'il s'efforçait de rendre belle. Pour lui, un mauvais souvenir: la réalisation de ce film a été, selon ses propres dires, un cauchemar.

Toutefois, la femme céleste de Wild at Heart, imitée de la Good Witch du Magicien d'Oz, avait encore, au-delà de son kitsch, sa pure beauté, le globe violet et transparent qui l'entourait. Cette fois, il a été extrême. Peut-être trop, on ne sait pas. Mais son idée est si grandiose qu'on ne peut pas le lui reprocher. Cela contient aussi son burlesque immense, et en même temps n'esquive pas l'épique. C'est donc parfait.

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04/02/2018

Degolio CXVI: l'attaque des gangsters

gang.jpgDans le dernier épisode de cette geste insigne, nous avons laissé le Génie d'or alors qu'il venait de disparaître dans le corps de Jean Levau, son hôte terrestre.

Le mortel demeura immobile un instant, et murmura: Au revoir, donc, Génie d'or. À très bientôt!

Puis il repartit vers son immeuble, qu'il regagna, et où il entra, avant de pénétrer son appartement.

Le lendemain, il dut repartir au travail, comme d'habitude.

Le soir, il se prit à se demander quel était le nom, s'il en avait un, de celui que le Génie d'or avait appelé la gargouille de la tour Eiffel, et aussi celui de l'être auguste qu'il avait capturé. Il repensa à ce qu'avait dit le clochard Michel Ritrard, selon qui le second ressemblait au Père Noël, et cela le fit rire, mais sans gaieté. Il soupçonnait là une profonde énigme, et n'osait pas penser que les fables qu'on raconte aux enfants ont un fond de vérité. Mais bientôt il n'y songea plus, lut quelques pages de Joseph de Maistre, dont il était sur le point de finir le maître ouvrage, puis s'endormit.

Le temps passa. Et vint le jour où le Génie d'or se manifesta à nouveau!

C'était en février, au milieu du mois, exactement le 13.

Dans les rues de Paris, des voitures de police hurlaient, tous gyrophares allumés, et poursuivaient des voitures dont partaient des balles de mitraillettes et de pistolets. Les agents de police ripostaient, protégés par leurs véhicules blindés et leurs gilets pare-balles.

Jean Levau était alors dans la rue; il rentrait chez lui. Dès qu'il vit passer devant lui les voitures en fuite et celles qui les poursuivaient, il se coucha sur le trottoir, de crainte d'attraper des balles perdues. La panique, dans la rue, était totale. Puis il sentit l'habituelle sortie de la brume bleue et scintillante de son corps, il la vit s'élever de sa poitrine, s'épaissir et se solidifier. Le Génie d'or apparut, avec son heaume sombre et sa cape ample, et, tiré par son bâton étincelant, il s'élança vers les véhicules lancés à toute allure, n'attendant même pas que ses jambes fussent entièrement formées, de telle sorte qu'elles ressemblaient toujours à des spirales de fumée bleue quand il dépassa les voitures de police; sur sa cape luisante les gyrophares se reflétèrent, y projetant les couleurs bleue et rouge de la France. Il était tard, néanmoins, et la nuit précoce empêchait les passants terrorisés de le distinguer: ils le prenaient pour une vapeur, éclairée par les gyrophares, si même ils l'apercevaient. Seul Jean Levau le voyait bien.

Les voitures de police, mal préparées à un tel déchaînement de violence, ralentissaient, craignant, aussi, que des innocents fussent blessés dans la fusillade.genie (2).jpg Deux d'entre elles, criblées de balles, avaient le capot qui fumait. Les deux autres laissèrent les malandrins prendre du champ.

Le Génie d'or eut tôt fait de rattraper les deux voitures de ceux-ci. Il ne fut vu que tardivement par les tireurs fous. Eux aussi l'avaient pris pour une vapeur. Au dernier moment, ils tirèrent sur lui, mais le manquèrent, soit qu'ils fussent trop effrayés par cette apparition pour le toucher, soit qu'il ne fût pas pleinement matérialisé et que les balles passassent à travers son corps fait de fumée. Deux balles néanmoins rebondirent sur son bâton qu'il avait placé sur leur trajectoire, comme s'il avait été plus rapide qu'elles; et Jean Levau, qui suivait le combat comme placé à côté du Génie d'or - pendant que son corps restait couché sur le trottoir, la main sur les oreilles, comme tétanisé, frappé de terreur, en transe -, Jean Levau savait qu'il en était bien ainsi, que le Génie d'or était plus rapide que les balles, et maniait son bâton pour les empêcher de le toucher!

Mais il est temps, ô lecteur de laisser là ce palpitant épisode, et de renvoyer au prochain la bataille du Génie d'or contre deux horribles gargouilles!

09:39 Publié dans Génie doré de Paris | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook