01/04/2018

Le Grand Kirn de B. R. Bruss

Kirn.jpgJe lis de temps en temps des classiques du fantastique français, et dernièrement ce fut Le Grand Kirn, de B. R. Bruss - en réalité René Bonnefoy (1895-1980), mais son vrai nom était mêlé au régime de Vichy, et il a cherché à le faire oublier. Quand j'étais petit, j'avais déjà goûté un ou deux romans de lui, dont l'un avait été pourvoyeur d'une angoisse sans fond, digne de Lovecraft et Robert E. Howard, les deux auteurs fantastiques que je chérissais le plus. Ce roman-ci m'a plutôt amusé, il mêlait des inventions sympathiques et des fantasmes mécaniques cocasses. Publié en 1958, il situe son action juste avant l'an 2000, et imagine que les hommes à cette époque se déplaceront surtout en avicoptères, mélange d'avions et d'hélicoptères permettant de faire du sur-place ou d'aller très vite dans les airs. Il imagine aussi qu'un institut parapsychique se développera, et que des hommes deviendront des sortes de super-héros dans le goût des X-Men, mais grâce à leurs pouvoirs cérébraux inconnus. Et le clou sera qu'à ce moment de l'humanité, une menace viendra de l'espace, sous la forme d'un être gélatineux pouvant hypnotiser ou envoûter les êtres humains, les rendre tels que des automates placés à son service - tout en leur donnant l'illusion qu'ils se créent ainsi un monde meilleur.

Pour servir d'intermédiaires, ce Kirn irisé vivant au pôle nord a des gnomes humanoïdes rouge vif, de nature végétale. Et j'ai aimé ces extraterrestres, ils m'ont charmé, ils ont une forme curieuse et poétique, rappelant les démons et les diables, comme chez Lovecraft - d'autant plus que leur existence est présentée progressivement, comme une succession de mystères, alors que le narrateur sait tout, puisqu'il écrit longtemps après les événements. Cette ruse tient en haleine.

La portée satirique est assez manifeste et l'anticommunisme de l'auteur est sensible, il considère qu'il s'agit que les utopies sont des inventions destinées à séduire les naïfs. En 1958, visiblement, le salut est représenté par l'Amérique, où a été créé l'institut parapsychique devant former des surhommes: De Gaulle n'est pas encore pressenti..

Cela dit, les gnomes rouges sont eux-mêmes innocents, envoûtés sur une autre planète par le Kirn. René Bonnefoy se voulait compatissant... bruss-kirn-el-grande-372.jpgComme on dit, ce n'est pas après le peuple russe qu'il en avait.

Il y a trop de fantastique, la Terre commençant à changer d'orbite sous la pression de l'être méchant qui se nourrit de matière réduite en bouillie, c'est un peu incompréhensible. Même le symbolisme, s'il existe, est peu clair.

Le style est simple et de bon aloi, stéréotypé, souvent, avec une histoire d'amour banale, le narrateur étant amoureux d'une belle Norvégienne pleine de courage, elle aussi télépathe ou je ne sais quoi.

Ce roman est agréable à lire, et doit intéresser pour montrer la manière dont, au vingtième siècle, les images de rêves ou de cauchemars ont créé une nouvelle mythologie, enrobée de style scientiste. On peut regretter la portée paranoïaque, les extraterrestres ne songeant visiblement qu'à asservir les Terriens, et ceux-ci ne pouvant s'appuyer que sur leurs propres forces - développées semble-t-il contre l'univers entier. Psychologiquement, ce Bonnefoy avait de clairs rapports avec le bon Lovecraft, lui aussi défenseur de l'ordre postromain contre les forces dissolvantes extérieures...

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