28/03/2018

Degolio CXVIII: la blessure du Génie d'or

alien.jpgDans le dernier épisode de cette geste inédite, nous avons laissé le Génie d'or alors qu'il avait le dessus sur une vieille gargouille qui s'était jetée sur lui en surgissant de la forme d'un homme, dont elle s'était revêtue.

Hélas, une autre gargouille s'élançait depuis la terre, jaillissant de l'autre voiture. Elles étaient au moins deux, à s'être revêtues de la forme d'un homme. Les autres brigands s'étaient enfuis, et la police, qui les attendait, les avait cueillis, leur sommant de se coucher à terre en pointant des pistolets sur eux, ce qu'ils avaient exécuté, surpris de l'attaque du Génie d'or et de la transformation de leurs deux camarades, en qui ils avaient pourtant eu toute confiance et avaient appris à regarder comme leurs chefs, leurs guides: on le devine. Si grande était la science des âmes que possédaient les gargouilles, à comparer des humains!

Par derrière, le Génie d'or reçut un coup de lance qui lui transperça le flanc. Il eut à peine le temps d'empêcher qu'elle ne lui transperçât le cœur, en se jetant de côté quand, pour ainsi dire du coin de l'œil, il distingua la lance rougeoyante du monstre, arrachée à sa propre gueule comme une langue détachable pouvant se solidifier à volonté: ainsi s'expliquait que, sous sa forme d'homme, cette arme ne fût jamais vue. light.jpgMais le monstre méprisait les pistolets: seule sa lance, sa langue durcie et effilée comme du métal, il le savait, pouvait entamer l'armure du Génie d'or. Lorsqu'il eut asséné son coup, il poussa un cri de triomphe.

De la plaie une fumée bleue sortit, puis une lumière d'or. La gargouille même en fut surprise. Le génie de Paris se retourna, et lui asséna un coup terrible sur la tête, qui en fut écrasée dans un jaillissement de sang noir et de fumée âcre. Le corps tomba et se perdit dans la nuit, comme dissous par les ténèbres. L'autre gargouille en profita pour fuir. Le Génie d'or, blessé, souffrait, et dut renoncer à la poursuivre. Il se contenta de jeter, à l'insu du monstre, sur son aile un éclat cristallisé de sa gemme verte, comme une petite émeraude fille de la grande. Ayant d'abord été un simple rayon, il s'était enroulé, puis était devenu un tout petit cristal, qui, invisible à tout autre œil qu'à celui du Génie d'or, s'était accroché à l'aile de peau du monstre, et le suivait dans tous ses vols. Or, le génie de Paris le voyait luire non seulement de loin, mais même à travers les murs et autres obstacles matériels, qui pour lui n'en étaient guère, ne paraissant à ses yeux que comme des ombres. De loin, et à travers le monde, le petit cristal vert clignotait, tremblait, palpitait à ses yeux de génie, et il savait toujours où la gargouille qui l'avait emporté se trouvait. C'était comme une partie de lui-même, et, de même que l'abeille qu'on a transportée et désorientée loin de son nid, le retrouve crystal.jpgtoujours comme si elle l'assimilait à soi, quelle que soit la distance, de même, le Génie d'or était comme attiré spontanément par cet éclat vert qui était sorti de sa gemme qui lui était comme un second cœur. C'était son sang, qui vibrait au loin sur l'aile de la gargouille, et il était vivant, fluide et répondait à son appel même séparé de lui.

Pour l'heure, le flanc percé, le Génie d'or redescendit vers le corps de Jean Levau, pour le réintégrer. Or, celui-ci ressentit aussitôt une violente douleur au flanc, et perdit connaissance. Le sang coula de sa plaie, et comme les ambulances arrivaient pour chercher des blessés, on le trouva, et l'emmena à l'hôpital. Officiellement, il avait été blessé par balle, mais la balle avait traversé son côté, et, par chance, aucun organe vital n'avait été touché. On ne retrouva pas, évidemment, le projectile, même au sol, ce que les enquêteurs trouvèrent étrange; on ne put donc pas établir s'il était venu de l'arme d'un bandit, ou d'un policier imprudent. Mais on ne s'en soucia pas davantage: l'important était surtout d'interroger les malfrats et les témoins, et de démêler l'écheveau des responsabilités. On ne le fit qu'à grand-peine, mais naturellement, les voyous survivants furent tous écroués. Les deux qui avaient disparu furent recherchés, mais on ne les retrouva pas.

Au bout d'un mois, après deux opérations, Jean Levau put sortir de l'hôpital. Il était guéri. Mais cette histoire lui avait appris que le lien entre le Génie d'or et lui-même était plus profond qu'il ne le pensait, et que c'était bien de son corps que l'être lunaire s'en faisait un - qu'il était bien le pourvoyeur d'une copie sublimée, dreamcatcher_by_love1008.jpgrenforcée par la présence en son sein de cet être spirituel - de cet homme fait d'un souffle lumineux, où flottaient les étoiles.

Il commença à en craindre les conséquences, mais se raisonna et se dit que le Génie d'or ne faisait qu'accomplir une mission sainte, que tout homme de bien effectuerait à sa place, s'il en avait le pouvoir. Il devint fier, au contraire, de lui servir de réceptacle, de lui prêter ses membres - et il regarda sa cicatrice comme un ornement des plus glorieux, comme s'il l'avait reçue de son chef propre!

Mais il est temps, dignes lecteurs, de laisser là cet épisode déjà long. La prochaine fois, nous verrons préparer l'attaque de la grotte de Fantômas.

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26/03/2018

Isis messagère du Christ selon Charles Duits

Isis-statue-cascading-wings-PT-11810-A.jpgAprès La Fin de Satan de Victor Hugo, qui parle d'Isis comme d'un démon horrible, répandant la mort et la servitude sur les Parisiens, au vingtième siècle, sans doute sous l'influence d'André Breton et du néopaganisme celtique, Charles Duits (1925-1991), l'auteur majeur de Ptah Hotep (1971), a lui aussi évoqué cette figure de la mythologie égyptienne, qu'il liait bien à Paris et à la France, laquelle il adorait en principe - dont il vénérait les symboles fondamentaux.

Il l'a fait dans La Seule Femme vraiment noire (2016), montrant son désir de réhabilitation de la mythologie égyptienne qu'il avait déjà manifesté dans ses récits épiques. Mais il l'a fait d'une façon curieuse, car, loin d'opposer l'ancien culte égyptien au christianisme, il est en quelque sorte passé par-dessus le catholicisme romain qui avait rejeté, à la suite d'Augustin, le premier, et a relié Isis au Christ.

Rappelons en effet que, à l'image des Juifs qui rejetaient le culte des animaux propre à l'Égypte, l'évêque d'Hippone se plaignait du succès, à Rome, de la religion égyptienne, et s'en prenait à Apulée qui, néoplatonicien, avait, dans L'Âne d'or, célébré le mystère d'Isis. Augustin regardait les néoplatoniciens comme cultivant un ésotérisme vide de moralité. Il est néanmoins visible que Charles Duits se réclamait d'un christianisme ésotérique qui se nourrissait des mystères d'Isis, et ne les rejetait pas. Il se réclamait d'une tradition qui allait souplement d'Apulée à l'Évangile, et rejetait le catholicisme classique qui s'était dressé contre l'ésotérisme gnostique.

Pour lui, l'opposition entre le paganisme et le christianisme se résorbait, car, aussi étrange que cela paraisse, il faisait d'Isis une sorte d'ange du vrai dieu, celui qui libère l'être humain et le fait atteindre à la plénitude du corps glorieux à venir. La féminité de la déesse égyptienne était à cet égard un gage de noblesse, l'homme ne pouvant accéder à la divinité de soi-même qu'à travers la plasticité spirituelle du principe féminin, et les intuitions lunaires de la poésie.

Son Isis apparaît dès lors comme la figure de l'ange gardien qui prend, comme chez Dante ou Balzac, la figure d'une femme belle. isis 02.jpgMais Duits était osé, voire blasphématoire, lorsqu'il en faisait une femme noire et nue, aux formes arrondies et désirables. Le plus curieux est la conscience qu'il avait, que c'était blasphématoire: il s'exprimait comme si une force imposait à son esprit cette figure et ces idées, tout en les discutant et en s'en étonnant, tout en s'avouant lui-même choqué.

Si on adopte le point de vue issu d'Augustin, on peut s'interroger sur ce qui reste, dans une telle voie mystique, des polarités morales si clairement énoncées dans la tradition catholique. Tout devient diffus, et le bien et le mal sont si mêlés qu'ils paraissent réservés aux initiés. Duits en effet oppose l'amour au célibat forcé, mais aussi à la pornographie. Il choisit une voie médiane, mais, tout à sa fulmination contre le culte de la chasteté pour elle-même, il semble au contraire lui aussi choisir l'érotisme, c'est à dire l'immoralité. D'un autre côté, depuis l'autre bout de la chose, on pourrait dire qu'il moralisait cet érotisme spontané, qu'il était inutile, voire hypocrite et criminel, de dissimuler. C'est sa force. Cela revient à dire que le Christ agit jusque dans le monde élémentaire, où Cupidon exerce sa puissance. Mais de quelle manière, c'est ce qui reste à définir.

Au reste, son ambiguïté est celle des surréalistes mêmes, semblant constamment préférer la poésie à la morale, et invoquant des principes plus élevés, mais en même temps plus flous que ceux de la tradition.

L'artiste doit rester libre, sans doute.

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24/03/2018

David Lynch et la science-fiction

david-lynch-dune-backlot.jpgDavid Lynch, dans sa jeunesse, était, je pense, attiré par la science-fiction, qui créait des univers mentaux à tendance mythologique, manifestant des polarités morales. Elle était un merveilleux occidental qui avait sa valeur propre, et était en quelque sorte la suite, mais imprégnée de machines, de l'ancienne mythologie celtique.

Il semblait, avec Eraserhead, avoir créé un monde de cette nature, à la fois autonome et mêlé de machines, et il accueillait favorablement les propositions de réaliser des films de science-fiction, acceptant de rencontrer George Lucas pour faire Le Retour du Jedi, avant de choisir de porter à l'écran le roman Dune, la raison principale étant celle donnée à l'époque: Frank Herbert le laissait libre de faire ce qu'il voulait de son univers, tandis que George Lucas voulait lui imposer sa ligne.

Mais le tournage de Dune a été un cauchemar, selon ses propres termes, et, malgré Herbert, Lynch n'eut pas lejoud.jpg contrôle du résultat final. Comprenant que les enjeux financiers d'un film aussi cher à produire remettaient forcément en cause la liberté de l'artiste, il ne s'est plus intéressé à la science-fiction, révélant même ce qu'elle avait pour lui de vide, avec ses créatures et ses machines ne renvoyant spirituellement à rien, et lui préférant, somme toute, la démonologie médiévale ou le mysticisme oriental. Dès ce moment, ses mondes fabuleux eurent pour vocation de s'articuler avec le réel, et il fit des chefs-d'œuvre.

C'est un fait que, malgré l'apparence de modernité de la machinerie, la science-fiction s'enferme souvent dans des mondes à part, détachés de l'humain.

Cependant, Lynch est resté spontanément attaché à la science moderne. Et, en réalité, de même que, lorsqu'il explique au public l'effet de la méditation transcendantale sur la matière relativement au champ unifié, il s'appuie sur les atomes et les données physiques, de même, dans Twin Peaks: The Return, certains twinpeaks3-1.pngéléments mêlent la mythologie tibétaine à la science conjecturale. L'exemple le plus frappant, à cet égard, est le lien entre le tulpa et le clone: car Dale Cooper, le héros, demandant à une entité spirituelle une copie physique de lui-même, joint à la semence humaine (une bille dorée), une mèche de ses cheveux.

Les perspectives en sont fascinantes et renversantes. D'abord, remarquons que la magie, en Orient ou dans l'Occident médiéval, créait bien un lien entre des éléments physiques détachés d'un homme, et cet homme même: l'expression avoir une dent contre quelqu'un signifiait que possédant la dent d'un homme, on pouvait lui nuire à distance. Ensuite, clones.jpgsortons de nos illusions scientistes, et tentons de mesurer la dimension mythologique du clone. Il s'agit bien d'une de ces copies créées par les dieux pour prendre la place d'un homme. Il s'agit bien d'un tulpa. Lynch a encore eu une intuition géniale.

D'ailleurs, dans le roman Dune, il est question du clone et de son lien spirituel avec l'homme qu'il imite, à travers le personnage de Duncan Idaho, tué puis cloné, donc ressuscité. Or Lynch avait lu attentivement ce livre, pour préparer le film. Cela a pu travailler dans ses profondeurs.

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20/03/2018

Le salut de l'Arctique (52)

tribal_warrior_by_butteredbap-d6tgequ.jpg(Dans le dernier volet de ce fantastique récit de voyage en Amérique, je rapportais un récit que me fit Captain America sur la façon dont il était devenu un super-héros; il racontait que, durant la Seconde Guerre mondiale, lui et ses hommes avaient été pris dans un guet-apens sur les glaces de l'Arctique.)

Trois hommes avaient été tués, dans son camp; deux gémissaient, blessés. Il ne restait plus que lui d'indemne. Il entendit une voix. En mauvais anglais, on le sommait de se rendre. Il répondit par une rafale, prêt à mourir.

Il eut une autre vision. Les hommes du spectre au crâne sanglant avaient pris la place des Allemands, et tiraient sur lui pour eux. Pareils à des vers informes, ils rampaient sur le sol, et leur gueule noire, dans leur figure dénuée d'yeux, crachait des balles de feu. Au-dessus du sous-marin, l'homme au crâne de sang se tenait, énorme, et son corps se mêlait désormais avec sa cape faite d'ombre, et il semblait à John Stevens qu'elle crispait les ténèbres en son sein, les tendait jusqu'à les rendre minérales. La figure hideuse respirait la rage et le feu noir qui l'entourait était lui aussi plus épais, plus profond, plus serré. Devenait-il fou? Une épouvante le saisit. Il se sentait paralysé. Tous ses membres tremblaient. Une nappe d'ombre l'entourait, gagnait l'air autour de lui.

Il ferma les yeux, tenta de respirer profondément, et se recueillit. Ses pensées virevoltaient comme une nuée de mouches, et il ne parvenait plus à les maîtriser. Il respira encore profondément et songea à l'être qui l'avait guidé, et dont il ne percevait plus près de lui la présence. Il se concentra sur son image et parvint à la cristalliser dans son âme. Il lui sembla que l'obscurité autour de lui se détendait. Une lueur s'y fit. Il rouvrit les yeux et recommença à tirer, quoiqu'au hasard, pour éloigner ses ennemis.

Il se concentra à nouveau, et la figure de l'aigle aux yeux luisants se fit plus nette, emplissant son espace intérieur de ses ailes flamboyantes. Une chaleur vint en lui. Sensiblement, son cœur se dilata. Une fois encore, il releva les paupières. Les monstres se levaient et se dirigeaient vers lui, pour le cueillir, ou l'achever. Ils avaient quitté leur forme de vers, mais n'avaient pas repris leur apparence de soldats ordinaires: ils avaient celle des spectres de chevaliers teutoniques qu'il avait commencé par voir. Pareilles à des chevelures emportées par le vent, des flammes sombres, telles que celles de leur chef, montaient au-dessus de leur tête grimaçante. John comprit qu'il n'était certainement pas tiré d'affaire. Il regarda mieux leur visage, et vit leur bouche énorme, ornée de dents longues et pointues, comme s'ils étaient des sortes d'ours. Leurs yeux étaient noirs et se mêlaient à leur peau, difficiles à distinguer. Ils n'avaient pas de nez, bizarrement. Or, cette fois, il en était sûr, ce n'était pas une hallucination: il les voyait précisément et distinctement. Ils continuaient de marcher vers lui, assez lentement, mais sûrs d'eux, pareils au destin. John ne tirait plus: aucune balle qu'il avait tirée vers eux n'avait semblé les arrêter; toutes avaient paru les traverser en sifflant, et leurs manteaux seuls volaient à leur choc, à moins qu'ils ne le fissent d'eux-mêmes.

Soudain, quelque chose attira derrière lui son attention, comme un son léger, un tintement, ou un éclair silencieux. Il tourna la tête et, au bas de la saillie de glace dont lui et ses hommes étaient descendus avant de se faire cueillir par cet ennemi, il eut l'impression de voir une porte s'ouvrir. Un homme y apparut, semblant drake_by_photoshopismykung_fu-d71mf3t.pngcomme vêtu d'une étrange armure de cristal, mais aussi un masque de cette matière, et qui luisait aux lueurs du soleil, défiant en quelque sorte l'ombre s'étendant des monstres et de leur chef effroyable. Un vent se leva, doux et bruissant, et de la neige vola, soulevée.

Or, l'être lui fit signe, le regardant de ses yeux blancs, où courait à peine quelque feu doré. Il s'éleva légèrement dans les airs, comme s'il venait de dessous et montait d'invisibles marches, et réitéra son signe. Les monstres, le voyant, s'étaient arrêtés. Sans hésiter, John se précipita vers l'homme de glace. Aussitôt les monstres épaulèrent leurs étranges fusils et tirèrent sur lui. Deux balles entrèrent dans son corps par le dos. La douleur se fit vive et cruelle, lui mordant la poitrine de ses dents aiguës.

(À suivre.)

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18/03/2018

Jupiter Président

jupiter_et_semele_detail_jupiter_and_semele_detail.jpgLisant The King of Elfland's Daughter, de Lord Dunsany (1878-1957), je me suis souvenu de la présidence jupitérienne d'Emmanuel Macron. En effet, dans ce roman féerique, l'écrivain anglo-irlandais racontait que le royaume immortel des Elfes était dirigé par un roi disposant de runes magiques pouvant vaincre et défier le Temps. Il levait la main, inclinait la tête, prononçait quelques paroles, et siégeait sur un trône d'arc-en-ciel.

Or, malgré la prétention à s'appuyer sur les mythologies celtique et germanique, il n'était pas difficile de reconnaître, en ce personnage, le Jupiter de la mythologie classique, imposant sa volonté à Saturne maître du temps, et figeant une partie du cosmos pour permettre aux dieux d'y demeurer sans jamais vieillir - à l'abri du dieu des chrétiens qui ordonne la mort.

Car la dimension est présente chez Lord Dunsany: les anges ne veulent pas que le roi des elfes s'impose, mais il en a le pouvoir, et même celui d'englober une communauté humaine, de la rendre immortelle aussi. Peu importe le jugement divin, dit-il: c'est ce que veut ma fille, amoureuse du prince mortel du lieu. C'est plaisant, car au Moyen-Âge, on assurait que les dieux ne savaient quoi faire de leur immortalité, qu'ils s'ennuyaient pour ainsi dire à mourir, et Maurice Dantand, qui était catholique, a montré comment, perdant leurs pouvoirs à l'arrivée de Jésus-Christ, les dieux de l'Olympe sont eux-mêmes partis de la sphère terrestre et ont regagné le ciel profond dont ils venaient - le centre étincelant de l'univers!

Mais Lord Dunsany appartenait à l'aristocratie, qui autrefois pensait pouvoir imposer sur terre un ordre divin. Et je me suis souvenu du président de la France, de son roi élu, siégeant tel un nouveau Jupiter, tentant d'imposer la France éternelle au monde, telle une majestueuse figure de Gustave Moreau - prenant la fée du pays sur ses genoux.

Emmanuel Macron est persuadé, je pense, qu'il faut donner cette image, et peut-être même croit-il, un peu comme Charles de Gaulle, à sa vertu magique, qu'elle peut se cristalliser à partir de la pensée.

En un sens, c'est beau, mais je suis sceptique. Louis Rendu, annonçant Pierre Teilhard de Chardin, disait que les nations étaient l'émanation de la nature, au même titre que les montagnes et les plantes, et que la loi était sainte seulement si elle était universelle. Il proposait donc celle de l'Église catholique - Jésus-Christ en quelque sorte transfigurant Jupiter et l'étendant dans l'univers entier.

img182.jpgJe ne sais pas si l'institution romaine a un tel pouvoir, mais il faut avouer que l'idée de Rendu relativisant les nations n'est pas mauvaise. L'individu, sans doute, a en lui un noyau immortel, plus que la nation. Les individus se liant librement font luire entre eux une flamme. Cela ne peut pas être imposé. Cela commence donc par le couple, comme les poètes l'ont souvent dit. Cela finit par l'humanité entière. Le trône de Jupiter ne saurait être qu'une étape.

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16/03/2018

Les Poètes de la Cité fêtent la Journée Mondiale de la Poésie 2018

13.jpgVous aimez la poésie, et vous habitez Genève ou les environs: quelle chance! Car l'incroyable association des Poètes de la Cité, que j'ai l'honneur de présider, se donnera en spectacle dimanche 25 mars prochain, à 14 h 30, au Grand-Sacconnex, à la Ferme Sarasin, dans la salle Le Foyer. Plus exactement, elle organise, avec le soutien de la Loterie Romande, un magnifique spectacle en deux parties.

La première verra les excellents élèves de la dixième classe de l'école Rudolf Steiner de Confignon, dirigés par leur professeur Catherine Mugnier, réciter à leur formidable manière des poèmes de leur cru ou du patrimoine classique.

La seconde verra une petite troupe réciter en musique les poèmes des Poètes de la Cité, avec les comédiens Adrian Filip et Sarah Kasme, la harpiste Hélène Mogenet, mis tous en scène par Camille Holweger.

Les poètes de l'association qui verront leurs poèmes récités et musicalisés sont l'étonnant Giovanni Errichelli, la gracieuse Francette Penaud, la distinguée Nitza Schall, le sage Galliano Perut, le mystérieux Rémi Mogenet, la prophétique Emilie Bilman, l'exquise Françoise Gaudibert, la puissante Brigitte Frank, l'harmonieux Denis Pierre Meyer, la fulgurante Catherine Gaillard-Sarron, la délicieuse Linda Stroun, la tempétueuse Dominique Vallée, le merveilleux Albert Anor, le séduisant Bakary Bamba Junior, la volcanique Maite Aragones Lumeras, le somptueux Hyacinthe Reisch, l'ardente Bluette Staeger, le grandiose Jean-Martin Tchaptchet, l'énigmatique Yann Chérelle - dans l'ordre d'apparition (auditive).

Ensuite, mesdames, messieurs, il y aura, il y aura les Tréteaux libres, pour tous les poètes survoltés, exaltés, révoltés, qui voudront lire leurs vers révolutionnaires ou nostalgiques, qu'ils appartiennent ou non à l'association, il faut venir, et nombreux!

Car tout cela se finira par une ruisselante verrée - avec de craquants petits gâteaux.

Qui pourrait vouloir ne pas participer? A dimanche!

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12/03/2018

Le départ de l'elfe Ornuln (Perspectives pour la République, L)

alien_spaceship_in_the_mist_by_wonderis-d5kt23d.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Retour de Tornither le Brave, dans lequel je raconte que l'immortelle Ithälun, ma suprême protectrice, a prié les puissances solaires et Tornither de bien vouloir revenir, pour une raison inconnue. Et voici qu'un navire volant survint, et que des elfes en descendirent, hommes et femmes, conduits par Tornither vêtu d'une bure.

Passant à la suite du moine, ils s'inclinèrent tous, un à un, devant moi, qui étais plus gêné que jamais - et se dirigèrent vers Ornuln, qu'ils soulevèrent dans leurs bras, et posèrent sur un brancard que portaient deux elfes terminant la file. La femme en larmes, qui elle aussi s'était inclinée devant moi, avait la main posée sur le cœur d'Ornuln, et le regardait. Un manteau couvrait ses épaules et sa tête, et sous le capuchon avait les yeux à peine visibles; mais leur éclat était rehaussé par les larmes, et ils m'impressionnèrent, car ils étaient comme deux étoiles dans l'obscurité de la nuit. Qui était-elle? L'épouse d'Ornuln? Sa sœur? Dans son regard était davantage que ne rencontrait mon œil. Un monde de tristesse et d'étoiles tombantes s'y déployait, comme une terre inconnue, qui n'était pas d'en bas, mais d'en haut, mais dont chaque larme était un ange rejeté du ciel par le désespoir. Dans le néant cosmique ils faisaient comme des météores qui s'éteignaient dans les profondeurs, et la vision me stupéfia, et mon cœur se gonfla, et mes pensées se brouillèrent, et mes larmes jaillirent en torrents. Jamais je n'avais ressenti une telle peine, et je ne saurais la redire: elle dépassait tous les mots que je pourrais utiliser.

Murmurant un chant étrange, à la fois sourd et redondant, qui ajoutait de la lourdeur à la douleur couvant dans les poitrines, les elfes repassèrent devant moi, cette fois sans me regarder, et s'en retournèrent vers le navire des airs. Ils y entrèrent, et le moine mystérieux les suivit, disparaissant dans la carène après avoir salué d'un signe de tête Ithälun; mais lui ne me regarda jamais, comme s'il me reprochait ce deuil sinistre - ou bien comme si je n'existais aucunement. Sur eux la porte coulissante se referma, silencieusement et dans un souffle, et, dans un autre souffle à peine audible, le navire s'éleva dans les airs. De sa carène d'or, une étrange clarté bleue plut sur la terre, s'éparpillant en flocons, et la vision m'en bouleversa, tant elle était belle. Et j'eus soudain en horreur les machines des hommes, pâles copies de ces machines elfiques, et, tout en comprenant que, plus qu'on ne le savait, les premières étaient inspirées par les secondes (que les inventeurs voyaient dans des rêves qu'ils oubliaient ensuite), leur nature, si corrompue par les limites de la science humaine, me sembla honteuse, comme si les mortels, en les fabriquant selon leurs voies naïves, trahissaient les dons qui leur étaient faits. D'objets fluides comme la pensée, ruisselant de lumière et vivants par eux-mêmes, les hommes faisaient des choses mortes, lourdes, bassement matérielles; d'œuvres d'art servant aussi utilement les gens, ils faisaient des engins hideux qu'ils tâchaient de décorer; de formes changeantes, obéissant mystérieusement à la pensée, souples et subtiles, ils faisaient des outils figés dans le métal, bientôt gagnés par la rouille. Ne savaient-ils pas ce qu'était une machine du monde enchanté? Le sauraient-ils jamais? Au reste, en connaissais-je, moi-même, le secret?

Il me vint soudain le désir de relativiser cette supposée trahison. Je songeai que, hélas! les hommes faisaient ce qu'ils pouvaient, et qu'ils n'étaient pas les maîtres complets de leur destin. Peut-être même valait-il mieux créer ces copies erronées et déformées, que rester à ne rien faire en attendant de pouvoir en créer des reflets plus dignes. Je ne le savais pas, je ne pouvais en décider; je connaissais seulement ma faible capacité à m'intéresser aux machines - mais le plaisir que j'avais à m'en servir quand j'en avais besoin, inconséquent que j'étais!

Cette nef elfique était si pure, si légère, si aérienne, qu'on l'eût confondue avec un nuage, si elle avait vogué dans le ciel périssable. Un éclat si grand était en elle, toutefois, que l'on eût hésité, si le soleil couchant n'eût pas rendu ce nuage doré, à ne pas y voir une comète - si vive était sa beauté, noble son vol, fin le sillon d'or qu'elle laissait derrière elle dans l'air! Les mots me manquent, pour la peindre. Les corps célestes seuls étaient à sa mesure.

(À suivre.)

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10/03/2018

David Lynch et les anges

crisvector-twin-peaks-part-8-e1499377260706-779x1024.jpgÀ la fin de Twin Peaks: Fire Walk With Me (1992), le film de David Lynch prolongeant la série, on voyait Laura Palmer dans l'antichambre du monde spirituel, après sa mort, aux côtés de Dale Cooper, qu'elle regardait, avant de distinguer, dans les hauteurs, l'ange qui avait disparu durant sa vie: la souffrance subie, sans doute, lui permettait de le revoir. Puis elle était inondée de lumière.

Mieux encore, dans le monde physique, un ange intervenait pour libérer Ronnette Pulaski de ses liens, alors que, menacée de mort, elle protestait qu'elle était trop impure pour passer de vie à trépas tout de suite.

Or, dans Twin Peaks: The Return, ces anges ont disparu. On ne peut en avoir qu'un reflet dans la lumière qui surgit du visage détaché de Laura Palmer, ou dans le flux doré sortant de la bouche du géant appelé Fireman et créant un globe contenant l'image de la même. Au sens propre, les messagers du monde divin sont justement ce Fireman, grand et chauve, ou le barbu manchot de la Red Room, ou bien l'Évolution du Bras, qui était un nain dans les précédentes saisons et maintenant une sorte d'abuste mort surmonté d'une tête laide et sans yeux, dans le genre des sculptures de Lynch.

Aucun n'a l'allure d'un ange au sens chrétien, aucun ne rayonne de beauté et de jeunesse, aucun ange.jpgn'a d'ailes blanches comme la colombe - et cela amène deux réflexions.

D'abord, David Lynch semble n'avoir plus l'attrait qu'il avait, à un certain moment de sa carrière, pour les images kitsch, pour ainsi dire ressortissant au baroque décadent, et qu'il plaçait (pourtant habilement) à des pivots de ses récits. Il les a utilisées, semble-t-il, à une époque où il voulait manifester le monde spirituel bon, et explicitement tel. Désormais, il veut rester dans son propre imaginaire, sans plus se soucier de savoir si on reconnaît les figures comme bonnes ou mauvaises.

Ensuite, cela crée une incohérence, puisqu'il était logique que, dans cette troisième saison, on en apprît davantage sur ces anges. Or, on ne les revoit pas. Certes, ils pouvaient apparaître comme des projections des jeunes filles, mais quelle raison ont-elles de disparaître? Tout apparaît comme projection fantasmatique laz.jpgtouchant au divin, chez Lynch.

Cette troisième saison a de fait une atmosphère funèbre surprenante, et quand, à la fin, Dale Cooper remonte le temps pour sauver Laura Palmer, il aurait pu être cet ange laissant derrière lui une copie d'elle, et l'emmener, elle, à la rencontre de la lumière divine. Mais il n'y parvient absolument pas, comme si remonter le temps ne menait à rien - comme si on n'avait pas pu aller chercher Lazare avant qu'il ne meure alors qu'il était déjà mort. Sans doute, en rejetant les anges, David Lynch a fait un choix artistique qui a eu des effets philosophiques.

Néanmoins, de même que je comprends le Surréalisme quand il a rejeté les images religieuses éculées, et que je comprends les poètes catholiques (notamment savoisiens) qui ont défendu celles-ci, je ne dirai rien sur ce choix artistique, qui reste incertain.

Fire Walk With Me reste cependant à mes yeux un sommet.

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08/03/2018

La défaite de Captain America (51)

submarine-uss-annapolis-breaking-through-the-ice-arctic-ocean.jpg(Dans le dernier épisode de ce curieux récit de voyage en Amérique, j'ai raconté comment Captain America avait d'abord été, selon ses propres dires, un soldat combattant les Allemands en Europe; je me suis arrêté au moment où, devant s'emparer, avec une section qu'il dirigeait, d'un sous-marin ennemi prisonnier des glaces de l'Arctique, il avait de fort mauvais pressentiments, et se sentait comme abandonné d'un ange dont il avait eu la vision, et lui avait permis d'accomplir mille exploits.)

Tout au contraire, le lieutenant John Stevens (puisque tel était son nom d'être humain), eut la vision d'un être hideux qui avait pour toute tête un crâne sanglant, aux orbites vides et scintillants parfois d'une lueur maligne, profonde et lointaine, comme si elle était derrière le crâne même, aussi étrange que cela paraisse. Autour de cette tête nue et rouge, d'étranges flammes noires semblaient brûler, éloigner toute clarté, et une terreur en vint à John.

Le costume de cet être effrayant était fait de mailles de fer serrées et noires, et, par dessus, était une tunique de cuir également noire, sans manches et arborant, au poitrail, une étrange sphère de cristal s'enfonçant dans son torse, et contenant une croix gammée enflammée tournant lentement sur elle-même, comme si elle fût douée de volonté propre, et que ses branches fussent les aiguilles d'une montre. C'était très étonnant, et donnait à cet être l'air d'une machine, quoiqu'il eût l'apparence générale d'un homme.

Une cape ténébreuse descendait de ses épaules, mais John avait l'impression qu'il s'agissait d'une fumée animée et durcie, et qu'un tourbillon l'habitait, qui menaçait d'entraîner tout homme dans son flux et le faire disparaître dans une noirceur sans fond.

L'être tenait une épée flamboyante, qui crépitait et lançait des éclairs. Il était grand, et son ombre dominait le sous-marin. Le protégeait-il? Ou tâchait-il, lui aussi, de s'en emparer? À cette question, posée à lui-même, John frémit.

À ses côtés se tenaient d'autres guerriers, plus petits, et comme le secondant. Ils étaient semblables à des ombres traversées de reflets de braise, mais John leur distingua aussi une armure, qui prenait le teint rouge 26935b8788b884a3cccce10323ebd766.jpgdu crâne de leur chef, par là où elles étaient tournées de son côté. Ils avaient même, à la main, des fusils que John n'avait jamais vus, et dont la forme lui parut très étrange. Il se demanda quel feu pouvait bien sortir de leurs fûts. Il eut soudain le sentiment que, par leur allure et leur accoutrement, ces hommes avaient quelque chose des chevaliers teutoniques, comme s'ils en étaient les spectres sortis de l'abîme.

Horrifié, il cligna des yeux, les ferma complètement, et, quand il les rouvrit, la vision avait disparu. Devant lui se trouvait simplement le sous-marin pris dans les glaces. Il l'observa à la jumelle, depuis une saillie derrière laquelle ses hommes et lui étaient tapis. Leurs uniformes couverts d'une combinaison blanche ne leur permettaient pas, en principe, d'être vus. John restait anxieux, sa vision lui paraissant de mauvais augure; mais il n'en parla pas, évidemment, et fit comme si tout était normal et que son incroyable bonne fortune devait se confirmer, une fois encore: il n'était pas question, devant ses hommes, de faiblir le moins du monde. Ils ne s'aperçurent de rien; seul son plus fidèle caporal, le jeune Teddy Turnes, perçut, à d'imperceptibles signes, que son chef n'était pas aussi sûr de lui que d'habitude. Mais il n'en fit pas cas, habitué qu'il était à lui vouer une confiance aveugle.

Cependant, dès qu'ils furent sortis, prudemment et lentement, de leur cachette, ils tombèrent dans un guet-apens. De tous côtés, quand ils furent bien avancés, ce qu'ils prirent pour des soldats allemands surgit et leur tira des rafales de mitraillettes. Ils tombèrent comme des mouches, et Teddy Turnes prit une balle dans l'aine juste devant John. Il mourut en le regardant, surpris et déçu. John, qui s'était couché et était miraculeusement resté indemne, en eut le cœur brisé. Des larmes montèrent à ses yeux. Mais il n'avait pas le temps de s'apitoyer. Pris de rage, il tira une salve sur ses assaillants, à droite, à gauche, et ceux-ci se couchèrent à leur tour.

(À suivre.)

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04/03/2018

Isis dans la légende dorée de Paris

isis.jpgJ'ai récemment, ailleurs, évoqué les éléments de mythologie parisienne contenus dans la littérature depuis l'époque où l'on écrivait en latin - si malheureusement rejetée par les intellectuels ordinaires, puisqu'elle reste quand même, en France, la référence en matière de merveilleux. Il faut savoir que l'ésotérisme local a constamment fait de la déesse égyptienne Isis l'origine de la cité, qu'il a estimé qu'à l'origine, celle-ci s'est créée autour d'un temple qui lui était voué, et qu'ainsi s'explique son nom. Pourquoi pas? Il y a bien des rapports entre Notre Dame et Isis, chacun le sait, et les deux étaient liées à la Lune par les temps anciens. Le nom de Paris vient du peuple des Parisii, qui étaient une subdivision des Belges, mais rien n'empêche, après tout, leur nom de venir d'Isis, ce peuple ayant pu s'appeler en celte, pour ainsi dire, les fils d'Isis. Tout a pu commencer par un petit centre de mystère créé par un prêtre égyptien, ou un Celte venu s'initier en Égypte, sur une île de la Seine. Voltaire évoque cette idée, puis Gérard de Nerval, puis Victor Hugo, et elle avait été énoncée déjà à la Renaissance par un savant local (dont j'ai oublié le nom).

Dans mon article précité, j'ai affirmé que cette déesse n'avait pas, néanmoins, donné lieu à des mythes mémorables, dans la littérature connue, sinon sa description comme un squelette hideux, à l'origine de la Bastille, chez Hugo, et quelques poèmes bizarres de Gérard de Nerval. Même André Breton, voulant caractériser l'âme de Paris, préfère évoquer Mélusine, ce qui est curieux, car elle est traditionnellement liée au Dauphiné - parfois au Poitou. Mais elle aussi est une divinité païenne ayant survécu au christianisme: c'est indéniable.

Il a pu y avoir un mythe antique, raconté par les druides, sur Isis, si vraiment son culte a créé Paris: ils ont pu raconter une histoire sur sa venue au bord de la Seine ou, pour mieux dire, sur son île. Mais il n'en est rien resté.

À moins qu'il ne faille la retrouver dans la légende de saint Marcel, neuvième évêque de Paris. Celle-ci marcel.jpgraconte en effet que du tombeau d'une dame auguste était né un abominable dragon, qui dévorait les pauvres filles vendant leur corps - ou l'offrant sans respect. Marcel l'abattit d'un coup de crosse dont il jaillit un éclair.

Le monstre foudroyé atteste que Paris ne fut jamais exempte de merveilleux, comme veulent le faire croire les rationalistes qui essayent d'imposer leur philosophie depuis la capitale.

Ce récit fait référence à des principes médiévaux qu'il est utile de rappeler. On regardait en effet les anciens dieux comme de grands hommes abusivement divinisés sous l'influence du démon, sur le modèle d'Auguste et de son épouse, vénérés dans des temples où justement les chrétiens avaient refusé d'officier. Le tombeau de la dame dont est sorti le dragon a donc pu être en réalité un temple d'Isis, ou, plus subtilement, le tombeau d'une dame dont les anciens Celtes pensaient qu'elle l'avait incarnée.

Au bout du compte, c'est encore La Légende dorée, qui a élaboré le mythe le plus complexe sur Isis, et Victor Hugo, plus qu'on ne croit, en a repris l'esprit: le dragon avait survécu dans les pierres de la Bastille.

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02/03/2018

Degolio CXVII: la bataille des gargouilles

2360824-tumblr_m4fw62wp3h1rtl0c4o1_1280.jpgDans le dernier épisode de cette geste incroyable, nous avons laissé le Génie d'or alors qu'il s'était jeté sur des gangsters tirant des balles de fusil dans Paris tout en circulant en voiture; il venait d'éviter et, grâce à son bâton vif comme l'éclair, de parer des tirs dirigés contre lui.

Puis le démon lunaire brandit ce même sceptre cosmique, et l'abattit brutalement sur le toit de la voiture; il le transperça, il y eut un éclair, et il arracha le toit en donnant un coup du bras droit. Les brigands étaient terrifiés. Ils le regardaient pétrifiés, incapables de réagir. Le Génie d'or en saisit un de la main gauche et l'envoya dehors, le projetant sur le trottoir; il fit de même avec un autre, et voici! il n'en restait plus que deux - le conducteur et le passager. Le second eut la présence d'esprit de pointer sur lui son pistolet et de tirer trois coups; l'un siffla à l'oreille du Génie d'or, le manquant de peu; le second rebondit sur son bâton, qu'il avait mis devant lui à cet effet; le troisième passa à travers sa jambe sans apparemment le blesser, comme si, ainsi que je l'ai dit, elle n'était pas encore totalement solidifiée. Puis l'être céleste abattit son bâton sur la tête du malandrin, qui en eut un œil arraché, et le sang jaillit. Il se tassa sur son siège, sans connaissance, quoique toujours vivant.

C'est alors qu'il se produisit quelque chose d'extraordinaire. Le conducteur de la voiture se dressa sur son siège, mettant un pied sur le dossier, et changea de forme: sous les yeux du Génie d'or, il se métamorphosa. Au lieu du brigand humain qui avait jusque-là tenu le volant, il y avait une gargouille énorme, curieusement plus grosse que le corps dont elle avait pris l'apparence, et elle se jeta sur le Génie d'or tandis que la voiture, lancée, en percutait une autre, garée le long du trottoir. Mais déjà les deux êtres étaient au-dessus, s'agrippant dans les airs. Car la gargouille avait des ailes, et, telle une flamme noire, montait vers les nuages airs pour avoir le dessus sur le Génie d'or, qui n'eut pas de peine à comprendre que, sans doute sur l'ordre de Fantômas, le monstre avait pris la place d'un simple mortel - le dénommé Thomas Toccata -, et animé ses troupes sous l'influence satanique de son maître. Les envoûtant du pouvoir magique appris des anges déchus et transmis à lui par Fantômas, il avait jeté de simples mortels à l'esprit faible contre une banque pour la dévaliser, puis les avait poussés à tirer contre les policiers comme des déments, ivres de puissance et de sang. Car une guerre se préparait, qui utilisait le crime, mais avait des dessous cachés.

Sous les nuages rougis par le soleil du soir, les deux êtres volaient et se donnaient des coups, le Génie d'or empêchant l'autre de se placer en amont; et, dans l'obscurité vespérale, on ne voyait que son bâton luisant, Tfhllad (2).jpgpareil à une comète qui eût eu des mouvements erratiques, ainsi que les yeux rouges de la gargouille.

À vrai dire, le Génie d'or fût venu à bout rapidement de son ennemi, car il parait aisément, de son sceptre astral, les feux qu'il jetait de ses yeux, et lui-même faisait partir, de sa gemme verte, des rayons qui blessaient mortellement le monstre - sans doute encore faible, depuis sa défaite d'il y a quinze siècles, et peu renforcé par son trop bref séjour parmi les hommes. Les sacrifices que, dans sa folie, et sur la suggestion de Fantômas, Thomas Toccata avait effectués pour donner vie, en lui, à cette force ancienne et douée de pensée qu'était l'ignoble gargouille, n'avaient point été suffisants pour lui rendre sa pleine puissance, celle que ce monstre possédait du temps de Tramelcän et de la guerre menée contre Ithälun.

Car Solcum le reconnaissait, à ses yeux hideux, furieux et flamboyants: il s'agissait d'un des hommes de ce seigneur maudit, le terrible Ocralis. Il l'avait combattu, déjà, et mis en fuite, et la gargouille riait de le reconnaître, mais elle eut tôt fait de cesser de rire, quand elle se vit avoir encore plus aisément le dessous qu'autrefois.

Mais cet épisode est très long, et il est temps, ô digne lecteur, de laisser la suite de ce combat pour la fois prochaine.

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