19/05/2018

David Lynch et la forteresse de la création

Purple_sea.jpgIl est curieux que la nouvelle saison de Twin Peaks (Twin Peaks: The Return) contienne à la fois la suggestion explicite que ce qui a été vu n'était que la projection personnelle et illusoire d'un personnage agonisant, et des évocations mythologiques particulièrement fouillées. En un sens, David Lynch n'est jamais allé aussi loin, à la fois dans les idées et l'imaginaire. Le plus impressionnant est indéniablement, à cet égard, l'étrange forteresse sombre dominant une mer violette, et abritant des êtres manifestement démiurgiques. C'est véritablement lovecraftien. Il est suggéré que depuis cet endroit obscur des messages sont envoyés aux humains, les aidant dans leur destinée, et même parfois des âmes rédemptrices voire directement des messagers. Dale Cooper en revient, pour ainsi dire, et apparaît R'lyeh.jpgcomme un homme-ange – un boddhisattva, ont dit certains commentateurs férus de mystique orientale, comme est en effet Lynch même.

Le paradoxe, typique de ce noble cinéaste, est qu'il s'agit d'un endroit plutôt effrayant, qui n'a rien du mièvre des royaumes angéliques auxquels nous a habitués le catholicisme. Cela ressemble davantage à un cauchemar, et ce n'est qu'à l'expérience qu'on découvre qu'il abrite des êtres bons, de nature angélique. Certains traits fulgurent dans l'obscurité, et une émotion profonde en vient. C'est aussi le lien entretenu avec Lovecraft, qui paraît, extérieurement, épouvantable, mais dont on ne mesure pas assez l'ambiguïté. Il présente ses Grands Anciens comme laids et effrayants, mais leur action est souvent bonne, et répond à une aspiration profonde de l'être humain, en particulier de l'affranchir des lois de l'espace et du temps. Lui aussi fuyait le mièvre, qu'il appelait bland optimism, comme vide de sens, mais au-delà de l'horreur apparente était un vrai merveilleux: il restait l'héritier de Lord Dunsany, comme Lynch fait aussi suite au Magicien d'Oz.

Un moment particulièrement intense est celui où les êtres de cette forteresse, filmés en noir et blanc, créent depuis leur bouche un flux doré d'abord informe, et donc toujours inquiétant, mais qui soudain fait naître une boule dorée légère, contenant le visage angélique de Laura Palmer. Une beauté insondable émane du simple contraste. L'angélique giant_orb.pngne se manifeste que parce qu'il sort des ténèbres, pourrait-on dire. Car l'être humain ne voit d'abord, dans les mystères de l'esprit, que ténèbres.

De cette sorte, Lynch est devenu le plus sincèrement mythologique de tous les cinéastes occidentaux, en poussant le rêve jusqu'à la vision. Que la mer entourant la forteresse soit violette montre, aussi, à quel point il a saisi l'essence spirituelle des couleurs, comme le voulait Kandinsky, qu'il admire. Il y a là une profondeur incroyable, un sens artistique authentique, qui devait forcément déboucher sur le mythologique.

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