31/07/2018

Le Mabinogion

mabinogion.jpgPoursuivant mes lectures celtiques, j'ai digéré un ouvrage qui, commencé mais jamais terminé, dormait, comme tant d'autres, depuis des années dans ma bibliothèque: The Mabinogion, traduit du gallois en anglais par Jeffrey Gantz (dont j'ai déjà lu une traduction de vieux textes irlandais). Il date du treizième siècle, et contient à la fois des restes de mythologie celtique et des adaptations manifestes de poèmes narratifs français, notamment ceux de Chrétien de Troyes et de ses continuateurs.

Comme pour les récits irlandais primitifs, les textes mythologiques contiennent des merveilles énigmatiques - donnant l'impression que les dieux sont sur terre et que pour eux le temps ne passe pas, qu'ils vivent des choses peu compréhensibles, et qu'ils sont à l'origine des arts et métiers.

Souvent le texte fait de ces êtres des hommes ordinaires, venus d'Irlande par exemple, et on a du mal à comprendre ce qui se déroule: on ne sait pas s'il s'agit de symboles de l'action des immortels ou des reflets de mœurs antiques; car les Celtes en avaient de bizarres.

Ce flou néanmoins crée une poésie indéniable; les ennemis des héros sont tantôt des animaux parlants, tantôt des géants, tantôt des démons, sans qu'on sache vraiment ce qu'il en est - si ces héros chassent, ou s'ils guerroient. Les narrateurs semblent nager dans le rêve. Mais ils parlent d'histoire.

Certains récits sont explicitement des rêves. Mais on y voit, comme dans tout le reste, le roi Arthur et des guerriers fabuleux, des costumes éblouissants, des sortes d'elfes - présentés comme autant de visions resurgies d'un passé ancien.

Il ne faut pas s'imaginer que le lien avec les Irlandais soit particulièrement fort: l'identité des divinités répertoriées avec celles des Celtes primitifs est établie par les philologues, non par les intéressés, qui ont apparemment oublié leur origine commune, si elle existe. Rome semble plus importante, comme horizon politique, que l'unité celtique - et aussi Byzance. Seuls les Gallois et les Bretons sont ressentis comme émanant d'un même peuple.

Les adaptations des récits français m'ont rappelé d'anciennes lectures, et le style n'a pas le charme de Chrétien de Troyes. Mais les chevaliers combattant de vivants mystères conserventArthur%202_0.jpg assez d'intérêt pour faire oublier le modèle. Parfois, la profusion de merveilleux facile annonce l'Arioste.

Si le début est antique et barbare, la seconde partie tourne à la chevalerie et au roman courtois, et la diversité des inspirations montre déjà le flottement de ce qui unit la culture galloise et bretonne. Les influences extérieures sont fortes et ont sans doute progressé avec le temps.

Les plus beaux moments peut-être sont descriptifs et relatifs aux immortels de la Terre, aux hommes étranges que le texte s'emploie à présenter. Ils suggèrent infiniment! Certains récits du milieu du volume placent le roi Arthur dans un cadre mythologique que les autres récits connus ne restituent guère. C'est à ce titre qu'il apparaît comme important de lire ce Mabinogion.

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25/07/2018

Degolio CXXIII: la lumière du sceptre cosmique

young_zeus___king_of_gods_at_his_prime_by_crimson_seal-db8r67b.jpgDans le dernier épisode de cette geste insigne, nous avons laissé le Génie d'or, gardien secret de Paris, alors qu'il expliquait à son disciple humain Jean Levau comment il allait attaquer la forteresse des Gargouilles de Puteaux.

Et ayant dit ces mots, il demeura silencieux quelques instants, immobile, l'air de songer à ce qu'il préparait. Puis, il s'exclama: Ne crains rien, Jean, car, voici! le sceptre cosmique que je tiens en main a été rempli de feu astral. Pendant ton séjour à l'hôpital, je me suis absenté, et, plongeant ce bâton au cœur d'une des étoiles les plus pures du ciel, j'en ai tiré une énergie nouvelle, qui le rend plus puissant que jamais. Il me suffit, à présent, de me concentrer, de projeter ma volonté sur lui, et il se met à luire comme il n'a jamais lui auparavant. Regarde!

Alors d'un mouvement souple ouvrit-il sa cape, et en dévoila son sceptre, qui aussitôt se mit à luire, jetant autour de lui comme des foudres! Jean en fut stupéfait, et plus encore le fut-il quand il vit la gemme verte sertissant le pommeau doré rayonner, comme jamais elle ne l'avait fait, sous le regard sur elle fixé du Génie d'or! Une clarté d'émeraude emplit la pièce où se trouvaient les deux hommes – et qui n'était autre que le salon de l'appartement de Jean Levau, rue Joseph de Maistre. Elle forma un œuf de lumière verte, dans laquelle le mortel crut distinguer des choses. Des étoiles étranges brillaient, et des êtres se montrèrent, il_fullxfull.670944968_69az_grande.jpgparmi elles, qui semblaient grandioses et tels que des dieux, ou des anges, Jean ne savait, car ils ressemblaient aux uns et aux autres sans être tout à fait les mêmes. Alors retentit à nouveau la voix du Génie d'or, et elle résonnait jusque dans le fond de cet espace cosmique, à la fois céleste et coloré, que lui montrait la gemme du pommeau: Vois, Jean, vois! Ce sont mes appuis, et je possède dorénavant le feu des étoiles, et la grâce des êtres stellaires! En moi combattent aussi ces gens, que tu n'as jamais vus, qui étaient déjà présents avant que la Terre n'apparaisse, et que nul n'a jamais vus tels qu'ils sont vraiment! Les légendes s'effacent, et voici que les choses rompent les limites de l'imagination. Car, tel que tu me distingues, je vais renverser le règne de l'usurpateur Fantômas et de ses gargouilles infâmes! Je n'ai point peur, car dans mon bras et mon bâton le feu des étoiles rayonne, par lequel la Terre sera régénérée! Et si jamais ma puissance n'est pas assez grande, je sais que tu viendras à mon secours, utilisant tes faibles moyens apparents - mais qui ont une portée plus grande, dans l'univers, que tu ne penses.

Jean sentait sa raison chavirer, et, en même temps, cet être nimbé de clarté, debout dans son salon, avec son bâton qui était désormais comme un faisceau de rayons solaires cristallisés, lui procurait une joie intense, une exaltation dont toute raison était bannie, pour ne plus laisser en lui qu'une immense bouffée stellaire! Il croyait, en cet instant, le Génie d'or, son alter ego, invincible absolument, et du ciel se déversait, à son regard intérieur, une véritable cascade de grâces tombant dans le lac de son cœur, et courant le long de pentes fleuries, et créant le nuage de gouttelettes d'or qui noyait sa pensée pour n'y laisser que le bonheur immense de savoir qu'enfin, le Génie d'or triompherait!

Poursuivant sa vision, Jean aperçut, sur la cascade de ses rêves, un arc-en-ciel, et les êtres qu'il avait vus dans la lumière de la gemme s'y tenaient, mais plus nombreux, inge-dick-motiv-02.pnget armés, et rangés, comme attendant d'intervenir dans la vie des hommes pour les libérer des maux qui les accablaient!

La volupté de Jean ne connut plus de bornes, et il se mit à rire, et, miracle à dire, le Génie d'or se mit à rire aussi, derrière son heaume aux saphirs flamboyants qui lui servaient d'yeux! Jean l'entendit distinctement, et ce rire était clair, comme celui d'un enfant, mais ayant en lui une virilité et une maturité qui ne sauraient se définir, comme si le démon bienveillant de Paris était un enfant doué de plusieurs siècles, voire de plusieurs millénaires, mais qui eût la taille et la stature d'un adulte humain!

Mais il est temps, ô lecteur, de laisser là cet épisode déjà long. La prochaine fois, le combat avec les gargouilles pourra commencer!

Ce sera fracassant, je pense.

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23/07/2018

Laïcisation de la pensée intuitive: de François de Sales au Surréalisme

sales.jpgUn des premiers à avoir laïcisé la pensée intuitive et le principe d'analogie est François de Sales (1567-1622). Il en a expliqué çà et là la méthode, ce qu'on lui a reproché. Pour lui, on pouvait, à partir de l'observation des phénomènes sensibles, remonter à Dieu par le biais des similitudes.

On peut se demander à quel titre créer ces images, ce qui permet d'affirmer qu'elles aient la moindre signification objective. Elles peuvent être faites au hasard. François de Sales l'admettait: il fallait que le lien secret entre les choses soit établi à partir de l'amour de Dieu. L'amour crée des liens, et celui de Dieu établissait intuitivement ce qui dans la nature s'éloignait ou se rapprochait de lui - et donc lui donnait sens.

Il est remarquable qu'André Breton ait aussi dit que l'amour guidait le principe d'analogie: les sympathies secrètes entre les choses ne peuvent pas être trouvées autrement. Entre François de Sales et André Breton, est-il un cheminement?

Il sera difficile à manifester, les Anglais et les Allemands ayant défini ce principe de la similitude de leur côté, et Breton s'appuyant sur eux.

Remarquons que François de Sales est un auteur approuvé de l'Église anglicane; C. S. Lewis se réclamait de lui. Peut-être a-t-il eu une influence sur John Bunyan (1628-1688), qui, dans son récit allégorique The Pilgrim's Progress, évoque également le principe de la similitude. Il était calviniste, néanmoins, et non anglican.

Le lien entre François de Sales et André Breton peut être saisi, j'en ai parlé, en Joseph de Maistre, car si le premier révélait aux laïcs, en écrivant en français, les secrets de la voie analogique, il leur déconseillait de la suivre, la réservant aux religieux, et ne donnant d'exemples de réussite que chez ceux-ci: c'était leurs figures que les laïcs devaient méditer. Sans tâcher de les concurrencer.

Il a été bien prouvé que Joseph de Maistre est un des premiers laïcs à avoir assumé de suivre cette périlleuse méthode. C'est peut-être pour cette raison que, quoique marié, il a été intégré à l'ordre des Jésuites, et enseveli dans leur église à Turin. Charles_Baudelaire.jpgOr deux romantiques français ont confessé à son endroit leur dette: Charles Baudelaire et Victor Hugo. Le premier alla jusqu'à épouser ses idées politiques; mais c'est aussi le langage des choses muettes (expression typiquement salésienne) qu'il essayait d'entendre sur le modèle du philosophe savoyard. Il en a défini, on s'en souvient, le principe: le monde est une forêt de symboles, et, en établissant des rapports subtils, les sens se dépassaient eux-mêmes et pénétraient les mystères cosmiques. Hugo à son tour a admis que Maistre avait fait l'histoire avec génie, quoique sur des principes faux: il approuvait l'idée analogique, mais pas le conservatisme politique.

Or, Baudelaire et Hugo ont bien eu une influence décisive sur André Breton. Et il va de soi que Joseph de Maistre pratiquait François de Sales en abondance: il félicitait les protestants illuministes de le pratiquer aussi. Breton à son tour a reproché à l'Université française de ne pas étudier Louis-Claude de Saint-Martin, le fondateur de l'illuminisme. Il y a bien un lien. L'esprit était à l'extension du don de pensée intuitive à tous.

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14/07/2018

La vie de saint Fintan

Findanus_von_Rheinau.jpgLe dernier texte en latin d'Irlande que j'aurai lu, je pense, est la Vie de saint Findan, ou Fintan, qui a fini son existence comme moine en Suisse, au bord du Rhin. Il était irlandais de naissance, et fut capturé par des Vikings, au neuvième siècle, époque à laquelle l'Île Verte fut continuellement mise à sac par des Danois en bateau. Elle fut même intégrée à leur empire. Saxo Grammaticus le raconte: un roi danois s'installa à Dublin.

Fintan est réduit en esclavage, et parvient à s'échapper de la façon suivante: au cours d'une rixe entre deux équipages danois sur la mer, il combat spontanément en faveur de son maître, qui lui ôte du coup ses chaînes, et le laisse assez libre. Une fois les Vikings débarqués sur une île, il en profite pour se cacher sous un gros rocher, que devait bientôt baigner la marée. Quoique trempé jusqu'aux os, il tient bon, ne se montre pas, tandis que ses gardes le cherchent partout et l'appellent. Il fait vœu de devenir moine.

Il réalise ce vœu et achève sa vie, comme je l'ai dit, au bord du Rhin. Le texte raconte qu'il ne cessa jamais de réduire sa ration de nourriture, s'efforçant, avec l'assentiment de son supérieur, de ne plus vivre que d'eau et de quelques morceaux de pain. Et bien sûr de l'amour de Dieu.

Le récit fait peu de temps, pense-t-on, après sa mort, alors que l'Europe est carolingienne, fait également état de visions étranges, bien éloignées de celles qu'avait eues, un siècle auparavant, son compatriote saint Colomba. Car si celui-ci voyait les anges combattre les démons pour se disputer des âmes de pauvres mortels, saint Fintan a des visions plus inquiétantes et moins classiques, apercevant des figures monstrueuses de géants aux yeux rouges, de démons. Ce sont ses satan-medieval.jpgtentations. Elles prennent l'allure d'êtres humains.

Il eut donc une vie difficile, âpre, et l'on ne perçoit pas le souffle qui soulève la vie de saint Colomba ou les écrits de saint Colomban. On s'approche de l'époque féodale, et le monde semble se couvrir de ténèbres.

Fintan n'en fut pas moins un modèle pour bien des moines, et il eut certainement une influence importante dans les monastères suisses qu'avaient souvent fondés des Irlandais, comme on ne l'ignore pas, notamment des disciples de Colomban.

Il n'y a pas que des elfes et des merveilles énigmatiques dans la littérature irlandaise, qui est souvent plus classique qu'on se l'imagine. Comme je l'ai déjà dit, il y a aussi, assez clairement, l'origine de la littérature fantastique, les êtres fabuleux étant assimilés par les chrétiens volontiers à des passions mauvaises, à des manifestations démoniaques. Cela existait dans l'antiquité romaine: il y avait les Larves, et autres monstres. On pouvait en être possédé: on était alors réputé fou. L'Évangile en parle. Mais cela s'est développé au sein du christianisme occidental, peut-être particulièrement en Irlande. La mythologie irlandaise primitive contenait des monstres, qui combattaient aux côtés des héros, ou contre eux; mais leur dimension morale, dans la littérature latine, est désormais rendue explicite: ils émanent de l'âme humaine, de ses mauvais penchants. Ils sont hallucinatoires. Fintan les a vus, et leur portrait est saisissant.

10/07/2018

Les dinosaures dans l'air léger

jurassic-world-2-teaser-promo-image-20001478.pngIl faut bien se divertir en famille, et je suis allé voir le dernier Jurassic World. Les meilleures idées venaient d'Alien: un dinosaure hybride était créé dans un laboratoire pour servir d'arme, et cela le rendait affreux et diabolique - lui donnait un air humain dans son comportement et des intentions destructrices manifestes. Il était intelligent, mais c'était pour mieux anéantir. Une création de l'Enfer, en somme – et passée par de mauvais hommes.

Mais le reste du temps, il y avait simplement des dinosaures habilement animés sur le modèle des éléphants, des taureaux, des fauves de toute sorte. Ils bougeaient beaucoup sur le sol que les hommes foulent ordinairement, et cela donnait du mouvement à l'image.

Toutefois, je me posais sans cesse des questions: on dit que le crocodile est un rescapé de l'époque des dinosaures. Or, il ne se déplace que lentement sur la terre ferme, il s'y traîne, et il lui faut vivre dans des lieux marécageux pour disposer d'une souplesse suffisante. Dans l'eau, il se déplace au contraire avec aisance. Et je me demande si les dinosaures n'étaient pas tous plus ou moins dans ce cas.

Les savants, je crois, le nient, mais pour Louis Rendu, pour Rudolf Steiner, pour Pierre Teilhard de Chardin, la Terre des anciens âges n'était pas comme l'actuelle, en ce qu'elle était bien plus molle, bien plus imprégnée d'eau, et les continents moins durs. L'air était également saturé d'humidité: on vivait dans un monde où l'eau était répandue de façon plus diffuse, moins confinée. Comme j'ai tendance à y croire, j'avais des doutes, pteranodon04.jpgquand je voyais des ptérodactyles voler comme des hirondelles, ou des tyrannosaures courir comme des autruches à l'air libre, voire dans des déserts parfaitement secs. Pourquoi les alligators que j'ai vus en Floride ne couraient pas, eux aussi, comme des léopards?

On s'en est pris à moi, une fois, parce que je rapportais qu'à mes yeux, les ptérodactyles planaient dans un air plus épais. On ne conçoit pas que la Terre ait pu globalement changer. Pourtant, je vais en donner un nouvel argument. On dit que les dinosaures se sont éteints à cause d'une météorite. Mais si les condition terrestres n'avaient pas changé, la Terre, après les effets de la météorite passés, les aurait produits à nouveau.

On ne le mesure pas assez: c'est la Terre qui produit les animaux qui se meuvent dans sa sphère. Tout entiers dans le monde intelligible, nous planons, en quelque sorte, et, projetant l'idée sur le corps, nous nous imaginons que ce dernier peut être envoyé dans les étoiles à volonté, sans voir qu'il n'est somme toute qu'une goutte se déplaçant sur la surface d'une motte de boue, à laquelle il est lié: les corps des animaux earth-angel-valerie-graniou-cook.jpgsont une partie de la Terre, non des morceaux détachés. S'il arrivait, un extraterrestre ne verrait probablement que des morceaux d'argile humide glissant sur d'autres pièces d'argile. Il ne saurait rien de ce que nous appelons le vivant, et qui, en réalité, est de nature purement spirituelle: une projection hallucinatoire, aurait dit Sartre.

Si la Terre, après la météorite, a cessé de produire des dinosaures, mais s'est mise à développer des mammifères devenus dominants, c'est parce qu'elle-même avait changé. Teilhard de Chardin allait jusqu'à dire que les formes extérieures manifestaient un psychisme intérieur; j'irai jusqu'à dire que les mammifères se sont développés à la place des reptiles parce que la Terre elle-même a changé d'humeur. Dans la médecine médiévale, n'est-ce pas, on appelait humeur une disposition des liquides corporels...

Pures fables, si on veut. Mais, non, je ne crois pas que dans l'état actuel de la Terre, des dinosaures pourraient vivre, ou même se déplacer. C'est bien l'eau qui accueille les plus gros animaux, les baleines y vivent. La taille n'a rien d'arbitraire, relativement à l'ensemble des conditions terrestres.

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08/07/2018

L'attente des démons-sangliers (Perspectives pour la République, LV)

567bb6436838cfee0f2275663ecf539d.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Sens d'une mission, dans lequel je raconte qu'entendant une fée raconter des choses bizarres et contradictoires, je me pris à douter, jusqu'à ce que je me rende compte que je recevais ces paroles pour m'édifier, et non pour m'informer.

Ithälun dut lire en mon cœur ces pensées nouvelles, car elle me regarda et dit: «En vain tu te tourmentes, ô Rémi! Il est un problème à présent plus important que de savoir si Astalcalc a le moindre rapport avec celui que tu nommes Esculape. Tu devrais plutôt te demander pourquoi Borolg, l'Homme-Sanglier, t'a attaqué, et ce qu'il va advenir de lui et de son corps, s'il est mort. Car il est toujours étendu sur le sol, agonisant et respirant avec peine, et Tornither ne s'étant nullement occupé de lui, il nous a laissé comme le soin de le faire.» Je la regardai, effaré. «Mais comment? demandai-je.

- Nous devons, répondit Ithälun, le rendre à son peuple propre, qui a le droit d'avoir sa dépouille, ou le vase de sa vie persistante s'il ne meurt pas, tout vil qu'il soit. Car de ce peuple, il est tel qu'un membre, un morceau de ce grand corps que ce peuple constitue. Il doit rentrer dans leur cité, et y être accueilli comme le retour d'une pièce séparée d'un tout vivant, qu'il meure et qu'on doive l'ensevelir, ou qu'il vive et qu'on doive, comme Ornuln, le soigner parmi les siens. À sa famille, nous ne devons pas, sache-le, ôter la possibilité de l'avoir avec eux; ce serait une action mout mauvaise, orde et impie.

- Mais où se trouve donc ce peuple, auquel il appartient? demandai-je.

- Non loin, fit Ithälun. Regarde.» Elle leva la main et du doigt montra un lieu précis, sur la montagne. «Là», reprit-elle, «se trouve l'entrée de leur règne, de leur bauge énorme, et, au bord de la faille qui leur sert de porte, vois! ils attendent notre permission de venir le chercher!»

D'abord je ne vis rien. Puis, il se produisit quelque chose de singulier. À force de regarder le doigt et de suivre la ligne qu'il montrait, je crus distinguer un long fil tendu, lumineux et fin, comme si un rayon de clarté partait de ce doigt et d'une étincelle qui demeurait à son bout. Il allait vers le flanc de la montagne s'étendant au nord, et touchait un point net, une faille plus sombre que le reste de la paroi rocheuse qui tombait brutalement le long de cette haute élévation. Mais il arriva quelque chose d'encore plus étrange; car en principe j'étais trop loin de cette montagne pour distinguer quoi que ce fût, pourtant, comme si mon œil s'était détaché de mon crâne et s'était approché de ce point montré, je vis distinctement des lueurs rouges qui tremblaient et clignotaient, et que je reconnus bientôt pour être des yeux. Autour, les silhouettes de plusieurs hommes-sangliers, immobiles et semblant attendre, se dessinèrent. La peur et la colère étaient mêlées, dans ces regards et les gestes que ces monstres faisaient. Un sort les retenait-il? Ou craignaient-ils, simplement, la puissance d'Ithälun?

Celle-ci se tourna vers moi et demanda: «Autorises-tu?» Je répondis: «Est-ce à moi de le faire?

- Oui, repartit la dame enchantée.

- Qu'il en soit fait ainsi.»

Elle sortit alors son épée du fourreau, cessant de montrer les monstres, et un éclair jaillit de la lame étincelante. Une palpitation courait le long du métal. J'en fus à nouveau admiratif. Elle leva cette arme, et fit un signe avec sa pointe, traçant dans l'air un bref sillon d'argent. Il se dissolut rapidement, mais, apparemment, cela suffit aux démons-sangliers, car ils aperçurent le signe, et commencèrent à descendre de leur bauge, prenant soin de ne pas dévaler imprudemment la falaise, et empruntant un chemin étroit que je n'avais pas vu, et qui la traversait de biais. Ithälun rangea son épée, et, les regardant, attendit. Je fis de même.

(À suivre.)

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06/07/2018

Georges-Emmanuel Clancier et le lait céleste

georges-emmanuel-clancier.jpgGeorges-Emmanuel Clancier nous a quittés il y a deux jours à un âge très avancé, et il fut l'un des meilleurs poètes de sa génération. Mes parents le connaissaient, car lui et sa femme étaient originaires du Limousin comme ma grand-mère, que la seconde avait connue, et il m'avait dédicacé un beau livre qui témoignait du lien profond qu’il entretenait avec l’âme des choses, avec la lumière qui anime la nature. Il s'agissait de son recueil poétique le plus célèbre, Le Paysan céleste - titre qui en dit assez à lui seul. Il ne croyait pas nécessaire de voir les choses depuis Paris pour saisir l'essence éternelle du monde, et pensait au contraire que le pays natal, par le souvenir d'enfance, mais aussi la campagne, par ses liens avec les saisons, les éléments, étaient plus propres à l'élévation intérieure.

Il avait de belles images, évanescentes mais colorées, émanées du sentiment de l'âme cosmique. Un lait coulait du ciel, comme du sein d'une mère immense.

Il était un grand admirateur de Ramuz: il était de son école. Il a écrit quelques poèmes sur la Savoie, notamment à la faveur de visites rendues à son vieil ami Jean-Vincent Verdonnet, près d'Annemasse. Le monde est petit.

Clancier est connu du grand public surtout pour ses romans, adaptés pour certains en films, notamment Le Pain noir. Je n'ai pas lu celui-ci, mais un autre, qui était bien composé et avait le Limousin pour cadre. Il reposait sur la découverte d'un mystère, d'une énigme enfouie, qui débouchait sur la redécouverte, par le personnage, du drame d'Oradour-sur-Glâne. Peut-être qu'il ne donnait pas assez à ce drame une dimension initiatique au sens fort, de mon Oradour-sur-Glane-Hardware-1342.jpgpoint de vue. Si là était le mal cristallisé dans l'Histoire, pourquoi ne pas en avoir la vision? Je regrette souvent que les évocations de la Seconde Guerre mondiale pensent pouvoir porter un sens spirituel fort sans images mythiques. Les anges aussi auraient pu être présents, recueillant les âmes des suppliciés. Mais Clancier participait d'un style issu de Racine qui entend suggérer ces choses sans les nommer.

Je ne sais pas si ce style pourra subsister longtemps, bien qu'on continue de le glorifier à la Sorbonne. Il est typiquement français. J'ai connu des poètes qui l'avaient, et ils sont à présent tous morts. L'américanisation rendra peut-être plus difficile l'apparition de la chose, désormais. Personnellement, je me suis toujours senti un écart, avec cela. Mais je ne suis peut-être pas une généralité.

Clancier avait reçu de mes parents mon premier recueil de poèmes, La Nef de la première étoile, et ne l'avait pas vraiment aimé, me reprochant notamment de ne pas respecter les règles classiques parce que j'avais élidé les e muets pour créer un rythme plus audible, néomédiéval ou anglicisant. Les poètes anglais ne comptent plus cette voyelle, en effet, depuis longtemps, même quand ils font des vers sur une base syllabique. Leur langue a un côté plus naturel que la nôtre. Cela n'avait pas plu à Clancier, ce lien avec la plèbe. Il voulait conserver les nobles formes d'antan, tout en s'insérant dans le monde mental des paysans gaulois.

Dans le recueil suivant, j'ai rétabli les règles antiques, mais le recueil n'a pas eu plus de succès. Je me demande si j'ai bien fait. J'ai hésité à continuer à écrire des vers, mais on m'a demandé de devenir président des Poètes de la Cité, à Genève, et il a bien fallu persister. Selon ce que la postérité dira, on blâmera ou on félicitera la cité de Calvin.

Peut-être qu'à la Sorbonne on donnera éternellement raison à Clancier, néanmoins!

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02/07/2018

Joseph de Maistre et le Surréalisme

Joseph de Maistre.jpgOn attache beaucoup trop d'importance, en littérature, à l'idéologie: marque de l'emprise injustifiée de la politique sur la culture. Pour saisir les évolutions littéraires réelles, il faut savoir dépasser les partis. Alors on reconnaît l'importance paradoxale de Joseph de Maistre dans l'avènement ultérieur du Surréalisme.

Maistre et Breton s'opposaient diamétralement dans leurs idées politiques; leur lien n'en est pas moins patent.

Remarquons d'abord (avant d'établir une continuité historique passant évidemment par Victor Hugo) que Breton devait devenir le reflet inversé de Joseph de Maistre. Si ce dernier prônait un système d'analogies secrètes qui, mettant en rapport le matériel et le spirituel, confirmait les dogmes chrétiens, les Surréalistes tendaient au contraire à penser que l'imagination libre, fondée sur l'amour et l'empirisme analogique, infirmait ces dogmes.

Pour Breton, le socialisme avait son origine dans le rêve et le spirituel, et il citait à cet égard Pierre Leroux. L'Église, à ses yeux, ne portait pas de spiritualité, mais empêchait, par son dogmatisme, de pénétrer les mystères.

Pour Maistre, c'était le rationalisme de la philosophie des Lumières, qui était dans ce cas. L'Église avait su conserver une force initiatique profonde, irréductible à la raison.

Comment expliquer ces oppositions semblant s'appuyer sur des principes fondamentaux identiques? Les deux prônaient une démarche intuitive fondée sur l'analogie. Pourquoi, politiquement, étaient-ils si différents?

L'époque, déjà, n'était pas la même. Maistre vivait au temps de la Révolution française, et elle manifestait pour lui l'illusion des pensées rationalistes de Voltaire, Rousseau et consorts: les résultats n'étaient pas à la mesure des attentes, la Terreur et l'Empire ayant vite remplacé la Liberté, l'Égalité et la Fraternité. Breton, certes, vivait à un temps où l'Union soviétique elle aussi pouvait décevoir; mais elle était loin, les Français n'en subissaient pas les effets directs, et les années 1930 pouvaient garder de fous espoirs. Au reste, Breton andre-breton.jpgse détachera bientôt du communisme liberticide, comprenant qu'il s'efforçait d'assujettir les artistes, au lieu d'émanciper (comme il prétendait le faire) le peuple.

En outre, on n'en parle pas assez, mais les lieux sont différents: Paris n'est pas Chambéry. Le catholicisme savoisien n'était pas le gallicanisme. Plus marqué par l'Allemagne et l'Italie, il se fondait sur l'imagination, libre jusqu'à un certain point, et sur le principe d'analogie entre le monde manifesté, et le dieu qui l'avait créé. On affirmait qu'il existait un rapport entre les deux - même si on déconseillait aux laïcs d'essayer de le déceler: on le réservait aux clercs. Dans le catholicisme français, classique et rationaliste, on s'appuyait sur l'entendement, et on ne concédait rien à l'imagination et à ce que Maistre nommait la pensée intuitive: il s'agissait de bâtir ses raisons logiquement, à partir de l'étude précise des textes. Il était donc naturel que Breton se tournât contre le catholicisme. Même les surréalistes chrétiens comme Malcolm de Chazal rejetaient celui-ci et se réclamaient du gnosticisme. Le seul religieux catholique doué d'intuition, Pierre Teilhard de Chardin, ne fut pas protégé par son statut de jésuite: on l'exila en Amérique - où s'était justement exilé Breton pendant la Seconde Guerre mondiale. Dans la même ville: New York. Fait étrangement significatif.

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