13/08/2018

Le pilotage par les gemmes (Perspectives pour la République, LVII)

dashboard 01.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Soumission d'Ardul, dans lequel je raconte qu'après avoir reçu la soumission des Hommes-Sangliers, j'ai suivi la dame immortelle qui me guidait vers le vivant véhicule qui nous portait.

De son langage étrange, elle donna un autre ordre à la voiture, qui trembla, puis s'éleva, avant de s'avancer au-dessus du sol, comme glissant sur une onde invisible.

Si on me demande à quoi pouvait bien ressembler le langage d'Ithälun quand elle livra son injonction, je répondrai que je serais bien en peine de le dire, cela ne ressemblant à aucune langue connue, et aucun alphabet de ma connaissance ne pouvant en rendre les sons. Si je disais que cela sonnait comme: «Inui ne melyun, tinel a tu menuïn», je trahirais la pureté de ce que j'entendis. D'un autre côté, on ne peut mieux faire à partir de l'alphabet romain, en tout cas moi je ne peux pas. Ce que prononça la bouche de lys, à la langue infiniment rose, de la dame de mes pensées, est au-delà du langage humain, rappelant un souffle créant de la musique, une parole ouïe seulement en rêve. Ainsi, lorsque, en dormant, un homme, sans se réveiller, entend le vent froisser l'air à ses oreilles, il croit que lui parlent des êtres autrefois connus, et depuis longtemps oubliés, sans comprendre ce qu'ils lui communiquent; puis, ouvrant les yeux, il ne voit qu'un bref éclat de lumière fuir, comme si son souvenir s'évanouissait dès qu'il était susceptible de le voir devant lui. De même, aux paroles d'Ithälun, d'insondables souvenirs semblaient revenir et fuir à mesure que je tournais le regard de mon esprit vers eux, et je ne savais quelles réminiscences d'une autre vie, antérieure à ma naissance, surgissaient, puis disparaissaient. Au doux son de sa voix des images se formaient, puis se dissolvaient, et je devinai, plus que je ne comprenais, ce qu'elle me disait. La beauté en était si grande qu'aujourd'hui encore le souvenir m'en tourmente, et que j'en entends régulièrement, la nuit, les singuliers échos.

Je signale quand même que dans ce que j'ai écrit ci-dessus, le u n'a pas la valeur qu'il a en français, mais celle qu'il avait en latin, et a en italien; il équivaut à ce que les Français écrivent ou, non à ce que les Allemands écrivent ü.

Ithälun se mit à diriger le véhicule de murmures mélodieux et d'attouchements subtils, passant les doigts sur les gemmes du tableau de bord - ou pour mieux dire les caressant, et éveillant en elles des éclats par ses affleurements furtifs. Elle était si rapide, à cet art, qu'elle m'émerveillait, et que je perdais de vue l'enchaînement de ses mouvements, pareil à celui du joueur de piano exercé qui, adonné à une partition de Mozart ou de Chopin, fait bondir ses doigts sur les touches blanches et noires, paraissant y faire naître la lumière! Par ces partitions silencieuses, faites de lumières colorées selon la nature des joyaux touchés, Ithälun, ainsi, émouvait la voiture, comme si elle communiquait avec elle et livrait en son cœur la joie d'une mélodie inaudible.

Le véhicule vibrait, ronronnait de plaisir comme un chat, et avançait souplement dans les airs, créant un mouvement harmonieux et pur dans la nuit qu'il éclairait de sa carrosserie luisante, laissant même derrière lui une traînée lumineuse, parsemée d'étincelles, qui retombaient ensuite sur le sol à la façon d'une neige. On n'entendait qu'un vague souffle de l'air déplacé le long de sa carène, comme si les sylphes mêmes se sentaient flattés par son entrée dans leur royaume, comme s'ils le soutenaient et l'aimaient, au lieu de lui résister et de le projeter à terre comme ils font d'habitude. Telle était la magie d'Ithälun, reine parmi les fées!

(À suivre.)

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11/08/2018

Lord Dunsany et la vallée de la Boyne

dunsany 2.jpgL'Irlandais qui m'accompagne depuis le plus longtemps, c'est l'écrivain Lord Dunsany (1878-1957). Je ne suis ni un adepte de Yeats, ni un admirateur inconditionnel de James Joyce, mais le lecteur assidu de ce poète très peu présent dans l'espace public irlandais.

De fait, l'Irlande adore ses poètes et ses écrivains, et on trouve partout, même dans les églises, les textes des plus fameux, notamment Yeats ou Oscar Wilde. Mais Lord Dunsany est resté tristement absent de ma vue durant tout mon voyage.

Son problème avec l'Irlande moderne a commencé dès son vivant. Pair d'Angleterre, il était royaliste et, à Dublin, dans les banquets littéraires auxquels il participait, il était en porte-à-faux, réclamant qu'on rende hommage au Roi, quand les maîtres de cérémonie voulaient qu'on ne rende hommage qu'à la Nation.

W. B. Yeats refusait de l'intégrer dans l'Académie des écrivains irlandais nouvellement créée, parce qu'il n'avait pas pris l'Irlande pour sujet dans ses œuvres. Lord Dunsany ne le comprenait pas, car pour lui, la fantasy à laquelle il s'était adonné, inventant des dieux et des pays étranges, était le propre du caractère irlandais, porté spontanément à l'imagination, au point qu'il déclara que ceux qui n'aimaient pas cette faculté imaginative n'avaient aucune raison de lire quoi que ce fût sur l'Irlande! Piqué au vif, il écrivit un roman célébrant le paysage irlandais, le disant d'emblée en lien avec les fées, et, après avoir reçu un prix littéraire national, il fut admis à cette Académie. Selon certains, Yeats était jaloux des titres de noblesse de Dunsany, qui pouvait faire remonter ses ancêtres à l'époque normande, et qui était propriétaire du plus ancien château d'Irlande, à Trim, dans la vallée de la Boyne.

Le célèbre poète se posait comme appartenant à une élite, mais il n'avait pour cela ni titres ancestraux, ni diplômes glorieux, et la présence de Lord Dunsany le gênait. Le poème qu'il dunsany.jpgcomposa pour défendre son sang contre les attaques d'un critique qui lui reprochait de rejeter la petite bourgeoisie alors qu'il en était issu, en atteste indirectement.

L'époque normande est celle des plus anciens châteaux d'Irlande car les Celtes ne bâtissaient pas en pierre, et n'avaient pas de villes à proprement parler: les premiers les Danois bâtirent Dublin, puis les Normands, après avoir conquis l'Angleterre, parsemèrent l'Irlande de châteaux. Celui de Dunsany, près de Trim, est le plus ancien continuellement habité.

Il est, significativement, près de Tara, le haut lieu de la royauté irlandaise antique, le siège du roi des rois. C'est d'ailleurs en cherchant à aller aux Collines de Tara, par un incroyable concours de circonstances, que je me suis rendu à Dunsany. Je le raconterai une fois prochaine.

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09/08/2018

Irlande anglaise

Georgian-Dublin-500x386.pngOn sait que l'Irlande est essentiellement de langue anglaise: l'irlandais est enseigné et appris à l'école par esprit national, mais l'anglais y est la langue la plus naturelle. Il n'y a pas que cela qui frappe le Français comme émanant de la tradition anglaise, quand il se rend dans ce noble pays: le mode d'alimentation est également typique. On y trouve les mêmes petites saucisses, les mêmes puddings et les mêmes breakfasts que dans l'île voisine - et qu'on me comprenne bien: ce n'est pas un reproche, car j'aime l'Angleterre et sa cuisine, et quand, étant tout jeune, j'y étais envoyé par mes parents en séjour linguistique, j'étais un des rares Français à l'apprécier. Même les sandwiches aux œufs, qu'on trouve pareillement en Irlande, recevaient volontiers mes suffrages.

On peut, comme en Angleterre, manger à n'importe quelle heure de la journée pour pas cher, et j'adore ce mode de vie. La homemade soup of the day, servie partout avec deux grosses tranches de pain brun et une plaquette de beurre, livre un repas équilibré à cinq euros. Dès qu'on a fini, on paie, au revoir Monsieur, au revoir Madame, en moins de vingt minutes affaire pliée. Quand on est touriste, c'est l'idéal, car on n'a pas envie de rentrer à midi dans sa location pour faire à manger, ni de passer des heures au restaurant.

EnglishBreakfast-1200-80.jpgEn France, le repas est un moment stupidement sacré - et cela énervait à juste titre Tolkien, qui détestait la cuisine française. Si on veut résister au cérémonial gaulois, on est obligé d'aller dans des chaînes de restaurants américaines, et c'est déplorable, que les Français tiennent à leurs habitudes au point de s'américaniser d'un coup, alors que, en Irlande, on a des coutumes européennes pratiques, une alimentation correcte et un sentiment de liberté que la France ne possède pas.

Il n'y a pas que l'alimentation: en Irlande aussi, on roule à gauche. Attention aux collisions frontales, continentaux!

Cependant, l'architecture n'est pas toujours anglaise. Elle l'est surtout à Dublin. Ailleurs, elle est volontiers originale.

Et puis le catholicisme a en Irlande une importance majeure: on trouve des statuettes de saint Patrice, l'apôtre local, et d'autres saints célèbres. Mais on y trouve aussi des statuettes de divinités païennes, les Irlandais étant friands de références celtiques les différenciant des Anglais. On trouve enfin des statuettes de super-héros. On trouve donc tout: la culture de tous les temps est représentée en Irlande, sans aucune exclusive!

Cela dit, les églises n'ont pas la beauté qu'elles ont en Italie ou en France, et leur mobilier n'est pas particulièrement splendide. Les figures sont surtout saint-patrick@2x.jpgintéressantes par leur caractère local, la présence de saint Patrice et de l'éternel roi joueur de harpe sur tous les vitraux. C'est poétique et romantique.

Le plus beau, en Irlande, c'est le paysage, notamment dans l'ouest, là où on continue de parler naturellement irlandais, et où on croit encore aux elfes! Mais même la vallée de la Boyne, si aristocratique, si anglaise, ou si normande, est charmante, et résonne de la présence, en son sein, de l'ombre de Lord Dunsany - pourtant peu célébré en Irlande. J'en reparlerai.

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05/08/2018

Statut de la femme dans l'ancienne Rome selon Plaute

Plautus.jpgJ'ai lu, récemment, une pièce de Plaute, l'auteur comique romain vivant au deuxième siècle avant Jésus-Christ, l'un des plus anciens auteurs latins dont les œuvres nous soient restées. Du contenu littéraire, je reparlerai ailleurs. Ce qui m'a frappé, d'un point de vue social et historique, est une évocation relative à l'éternelle question du statut des femmes dans le monde, en particulier dans l'ancienne Rome, qui a fondé le droit moderne.

Alcmène, la femme d'Amphitryon, se voit accuser par celui-ci d'adultère, et menacer de divorce. Mais comme elle est indignée par cette fausse accusation, elle menace à son tour de divorcer, de partir de son côté et de reprendre ses biens.

Une note de Pierre Grimal, auteur de l'édition française dont je me suis servi pour m'aider dans les moments difficiles de l'original, signale que dans l'ancienne Rome, la chose pour une femme était possible, elle pouvait divorcer quand elle voulait.

Pourtant, les femmes ne pouvaient pas être citoyennes, ni siéger au Sénat. Le droit relatif au mariage était-il indépendant de la vie de la cité?

Un autre trait de Plaute, tiré du prologue de La Marmite, éclaire différemment ce sujet. J'ai lu ce prologue parce qu'il est présenté par un Lare, dieu domestique dont j'essayais par ses paroles de saisir le rôle religieux et moral. Il est le gardien de la maison, mais aussi des relations saines entre les générations: pour lui il faut que les enfants honorent leurs parents, mais aussi que les parents aident leurs enfants, notamment Lar_romano_de_bronce_(M.A.N._Inv.2943)_01.jpgen leur laissant un héritage et en donnant aux filles une dot.

Le problème initial de cette pièce (qui a servi de modèle à Molière pour son Avare) est qu'une fille a été violée par un jeune homme qu'elle ne connaît pas, et qui la connaît: c'était durant les fêtes nocturnes de Cérès (plus tard interdites). On se retrouve alors face aux mêmes principes que ceux qu'on peut lire dans la Bible: comme la fille est enceinte, il faut absolument qu'elle se trouve un mari, et obtienne une dot de son père très avare. Le Lare s'y emploie, car il aime cette fille, qui lui rend de constants hommages (elle lui fait des offrandes quotidiennes). Tout se termine bien, le violeur de toute façon aimait la jeune fille et voulait l'épouser; il ne restait qu'à convaincre les parents. Le viol ne pose pas de problème en soi, on n'y accorde pas d'importance. On considère, peut-être, qu'une femme est toujours d'accord pour faire l'amour, si les conditions le permettent. Ce n'est pas sans relation avec l'idée qu'elle ne peut pas siéger au Sénat: on ne lui accorde pas de faculté de jugement nette.

Pourquoi dans ce cas pouvait-elle divorcer à volonté? Cela paraît contradictoire. À moins que la question essentielle ne soit celle des ressources: la femme n'ayant pas les moyens de gagner de l'argent, elle ne vivait que de la dot. Si elle l'obtenait, elle pouvait ensuite la garder. Mais elle ne l'obtenait que si elle se mariait. La société était donc coercitive de facto, en laissant les femmes à l'état de nature, et en réservant aux hommes les statuts permettant de s'enrichir.

La morale traditionnelle était mêlée de pragmatisme, trait typique de l'ancienne Rome.

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02/08/2018

La soumission d'Ardul (Perspectives pour la République, LVI)

amongst_the_creation_by_hellsescapeartist-d4y50yg.jpgCe texte fait suite à celui appelé L'Attente des démons-sangliers, dans lequel je raconte qu'après avoir autorisé la famille de Borolg à venir chercher son membre blessé, nous nous mîmes, la fée Ithälun et moi, à l'attendre.

Ils parvinrent jusqu'au coteau au pied de la falaise et, lentement, s'avancèrent, le front baissé et marchant à quatre pattes à la façon de bêtes ordinaires, comme craignant la vengeance d'Ithälun ou mon changement d'avis. Ils nous regardaient par dessous, avec quelques lueurs de haine et d'amertume, mais s'employant bien vite à dissimuler leurs sentiments pour affecter la soumission.

Au nombre de six, les hommes-sangliers (dont Ithälun devait m'apprendre que le nom de leur peuple était Ardul) vinrent autour de Borolg, et, le soulevant de leurs pattes antérieures, se redressèrent, et, portant leur congénère, reprirent, en se mettant debout, leur posture humaine. Puis, s'inclinant devant nous, un peu comme l'avaient fait les proches d'Ornuln (ce qui était pour le moins curieux), ils repartirent vers leur grotte, remontant la pente qu'ils avaient descendue. Dans sa douleur, Borolg gémissait et grognait faiblement, et des effluves de dépit en montaient dans l'air; mais nous eûmes pitié de lui, car il souffrait atrocement. Ils disparurent à la fin par la fissure dont ils étaient sortis et que, étrangement, je ne pus bientôt plus distinguer, comme si elle s'était refermée, à la façon d'une porte.

Je me tournai vers Ithälun aux mailles reflétant la clarté des étoiles, et lui demandai: «Que faisons-nous, à présent, ô Ithälun?» La dame des fées demeura silencieuse un instant, regardant toujours l'endroit où avaient disparu

les hommes-sangliers, puis, se tournant vers moi, répondit: «Je ne pense pas, Rémi, que, comme cela te semblerait peut-être juste, nous puissions prendre du repos. Trop de peine et d'angoisse se sont abattues sur toi et sur moi, ces dernières heures. Nous ne trouverions pas le sommeil, et ce lieu, qui vit tant de malheurs l'infester de leurs cris, nous ferait à la fin horreur.

«Voyageons de nuit, pour une fois, sous les étoiles que tu pourras admirer, puisqu'elles sont ici si proches, et qu'il semble, au regard innocent, qu'elles ont des têtes derrière leur éclat, dont elles ornent les fronts comme des diamants grandioses. Tu l'as constaté, n'est-ce pas?»

À ces mots, je regardai le ciel, et il me parut que, effectivement, les étoiles étaient toutes proches et que, en montant au sommet des montagnes, on eût pu quasiment les toucher. Mais je ne vis pas les têtes dont parlait Ithälun: ses yeux devaient être meilleurs que les miens!

L'immortelle reprit la parole: «Viens», me dit-elle, «nous allons reprendre le véhicule avec lequel nous sommes partis de la maison de mon père, et dont je révélerai maintenant le nom: car elle a un nom propre, ayant une âme, et étant une personne, on l'appelle Olorgel. Elle fut engendrée, aussi curieux cela te paraisse-t-il, d'un cygne et d'un nain. Car en ce monde, les machines mêmes sont des êtres vivants, énigme profonde pour les mortels ordinaires. La raison pour laquelle elle a pris cette forme ne te sera cependant pas dite aujourd'hui. Contente-toi de monter sur le siège du passager, puisque tu es trop las pour la conduire, quoi que t'ait appris Ornuln en mon absence!»

Et ayant dit ces mots, elle s'en fut, et marcha vers la voiture volante. Je la suivis sans mot dire, et, dès que nous eûmes fini de ranger dans le coffre les restes de la tente montée par Ornuln, nous montâmes dedans conformément à ses ordres.

(À suivre.)

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