21/09/2018

France classique en Bresse louhannaise

jj.jpgJ'ai déjà évoqué mon petit voyage en Bresse bourguignonne avec de bons amis genevois. J'avais à cœur de le faire car d'ordinaire, nous nous rendons en Savoie ou dans le Bugey, où l'on ne trouve pas les marques de la grande France royale: l'influence du Saint-Empire romain germanique y est plus nette, et d'ailleurs la Savoie n'a jamais eu les rois de France pour princes légitimes. Or, en Bresse bourguignonne, on trouve un château d'un grand seigneur français, celui de Pierre-en-Bresse - qui est typique. Et que la France classique ne me soit pas sympathique ne m'éloigne pas du désir de la connaître: au contraire, je cherche toujours à surmonter mes antipathies, à les vaincre par l'amour!

Cela ne suffit pas, peut-être, aux adeptes de la France éternelle; mais qu'ils regardent dans leur cœur, et ils verront qu'ils ressentent la même antipathie pour la Savoie, si féodale et si baroque encore au dix-neuvième siècle. Puissent-ils aussi s'efforcer de déployer leurs facultés de compréhension!

Ce château de Pierre-en-Bresse est du type de celui de Moulinsart - c'est à dire imité de Versailles. Il me rappelle toute la puissance que la noblesse française s'attribuait, toute sa foi en sa capacité à imposer à la Terre un ordre céleste, géométrique et pur! En Savoie, l'aristocratie restait immergée dans les éléments naturels, les pentes des montagnes, le flot des lacs et des rivières; si elle voulait goûter un peu de la splendeur impériale, elle pouvait se rendre à Turin, où cependant elle ne s'installait pas. Le pôle n'était pas attractif comme Paris.

Sans égards pour le style local, Claude de Thyard, qui avait passé du temps à la cour de France, installa un joyau dans la campagne ancestrale, et faisait entrevoir l'immortalité des rois, ou de l'État - succédant à celle de l'empereur Auguste. Si en Savoie, pour être pleinement vénérés, les princes devaient être intégrés aux églises, sous forme d'images saluant leurs titres de saints ou de bienheureux, il y avait, en France, une liberté, face à la Rome des papes, qui rappelait les rois réformés, ou les empereurs romains. C'était le Roi qui créait le monde idéal, et Dieu devait l'admettre, s'y plier. L'église était une succursale du château.

Pour ainsi dire, Louis XIV prenait le ciel au lasso. Tout était parfait, techniquement et administrativement, et il n'y avait plus de place pour les elfes des bois: seuls les principes abstraits - anges à peine vivants, idées pures, essences dignes - étaient de mise. Si les anges savoisiens ressemblaient encore aux fées, le chateau-versailles-entrance.jpgclassicisme français avait maudit celles-ci, et laissé, comme seules formes visibles du ciel intérieur, les figures royales terrestres! Dieu n'ayant pas d'autres intermédiaires vivants que les princes, les anges et les elfes devaient s'effacer devant eux.

Il y a une magnifique expression de Gilbert Durand sur l'idée des anges que se faisait Joseph de Maistre: il s'agissait, chez lui, de polythéisme raisonné. Pour les Savoyards, le christianisme avait clarifié, moralisé et ordonné le monde des dieux; il ne l'avait pas supprimé. À cet égard, ils restaient médiévaux - ou gaulois. En France, l'État estompait de sa lumière tous les êtres élémentaires, terrestres ou célestes: les esprits des bois, des montagnes, des mers - mais aussi des étoiles, des planètes, auxquels les chrétiens avaient assimilé les anges du Seigneur. C'est lié profondément au matérialisme parisien, il faut l'avouer. Il va de pair avec l'intellectualisme, et l'étatisme.

On peut également dire, si on veut, que c'est cela qui a donné le courage de créer des systèmes sociaux, d'imposer une justice aux choses. Ce n'est pas forcément négatif. Cela s'articule avec la qualité des routes françaises, si enviées du monde entier - y compris les Savoyards d'avant l'Annexion!

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19/09/2018

Croagh Patrick

Croagh-Patrick.jpgIl existe en Irlande une montagne sainte, vouée à saint Patrice, et qui conserve son esprit - ou son reflet, son corps éthérique, et lui permet d'être présent sur Terre, parmi les hommes. On l'appelle Croagh Patrick, et les dévots en font l'ascension recueillie, comme une pénitence, une voie de purification. Elle est assez raide, et son chemin est parsemé de cailloux coupants. En haut est une église - et un lit de saint Patrice, recevant les offrandes, et de la taille d'un homme.

Je l'ai gravie. Il y avait de la pluie, du vent, de la brume, et je transpirais à grosses gouttes. Les jambes faisaient mal, mais j'ai créé un rythme, et j'ai fini par y arriver. Or, au sommet, une surprise m'attendait.

Plus aucun bruit ne se faisait entendre. Je ne voyais plus aucun être humain. Les brumes, baignées de lumière, tournaient silencieusement devant, et autour de moi.

Elles prirent bientôt les couleurs de l'arc-en-ciel. Mais, fait surprenant, deux couleurs s'imposèrent aux autres: le vert et le blanc. Elles prirent un éclat scintillant, et je crus déceler, dans leur assemblage, une forme humaine, dont les yeux eussent été deux fines étoiles.

Une vague ressemblance avec les images de saint Patrice, dans les églises, me frappa. La projetais-je, impressionné par l'endroit, le culte qu'on y rendait collectivement - avais-je une hallucination? La figure ne bougeait guère: elle semblait être un fétiche figé - une extériorisation de mes propres fantasmes.

Mais soudain, je crus voir une bouche s'ouvrir, dans cette forme, et que, silencieusement, elle prononçait des mots. J'avais beau tendre l'oreille, je ne les entendais pas; ne me parvenait que le son vague et boueux de paroles incompréhensibles - si c'était même des paroles.

L'être leva la main droite et la tendit vers moi, puis se remit à faire des sons bizarres, semblant sortir de la tête - d'un trou situé sous les yeux d'étoiles. Je n'y comprenais vraiment rien.

Je commençais à m'inquiéter de ma raison, quand un son assourdissant vint à mes oreilles, tel un coup de tonnerre ne s'arrêtant jamais. Je me jetai au sol, les mains plaquées sur les tempes, et je sentis sur mon dos patrick.jpgun poids énorme, comme si un géant y posait son pied! Je manquai de perdre conscience. La souffrance était considérable. Mais, au moment où je crus que j'allais mourir, la douleur s'allégea, et le bruit s'arrêta.

Je relevai la tête, et vis plus distinctement saint Patrice: c'était lui, à n'en pas douter... Il ressemblait très exactement aux figures des églises, mais il souriait et hochait la tête, en pointant le doigt vers moi. Il ne disait rien, mais paraissait content, je ne sais pas pourquoi: j'avais fait bien peu pour le mériter... Mû par on ne sait quel désir, je tendis aussi la main, pour prendre la sienne, mais au moment où elle eût dû la toucher, l'ombre chatoyante du saint apôtre disparut - s'évanouit dans la brume.

L'instant d'après, le son du vent emportant les volutes, le froid piquant des gouttelettes et la présence des autres pèlerins humains revinrent à mes sens étonnés. J'étais retourné à la vie ordinaire. Saint Patrice était parti, et avec lui la bouffée d'étoiles qu'il soufflait de sa bouche transfigurée!

Étrange expérience. Mais en fait-on d'un autre type, dans les lieux sacrés d'Irlande? J'encourage mes lecteurs à gravir aussi le Croagh du Saint au Trèfle.

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15/09/2018

Degolio CXXV: l'entrée tourbillonnante

newgrange-ireland-celtic-mythology.jpgDans le dernier épisode de cette geste insigne, nous avons laissé le Génie d'or, gardien secret de Paris, alors qu'il s'élevait dans les airs en direction de la forteresse de Fantômas, sise à Puteaux, là où se tiennent aujourd'hui les tours de la Défense, afin de l'attaquer.

Il vola, et parvint non loin de la tour Eiffel, là où la Seine, faisant une courbe lente et paresseuse, créait en son sein des tourbillons qui n'étaient autre que des chemins pour les nids de gargouilles. Ils menaient à des antres, au-dessous des eaux. Le Génie d'or vit les fragments infimes de son morceau d'émeraude, les reflets infinitésimaux de son passage, consteller un de ces tourbillons, se diriger vers un de ces antres, puis continuer, à travers un chemin inconnu, jusqu'à la forteresse de Fantômas! Tel était le sentier étrange qu'avait pris la gargouille qu'il avait blessée.

Il savait, parce qu'il avait pratiqué ces voies quinze siècles auparavant, qu'elles étaient sèches, et que la Seine y était une illusion. Que son combat dût commencer dans ces grottes, avant-postes de la Forteresse Noire, l'arrangeait: il savait qu'il y trouverait une résistance moindre, et des ennemis disséminés, répartis sans ordre dans ce qui était pour eux de simples maisons. Sans doute la gargouille blessée était-elle d'abord passée par son foyer personnel, retrouvant les siens et se soignant de leurs soins et de leur art, avant de regagner le château de son nouveau seigneur, le sorcier Fantômas, homme à la force décuplée par le pacte avec le Démon!

Sans hésiter, le gardien de Paris se jeta dans le tourbillon encore marqué par la poussière verte de sa gemme enchantée. L'eau s'ouvrit devant lui, au moment où elle aurait dû le saisir: il avait trouvé le bon chemin. Bordé de hauts talus, il était pavé de pierres noires, et à sec, à peine luisant, puisque l'humidité s'y répandait. L'eau de la Seine, glauque et profonde, s'étendait des deux côtés du talus, y faisant glisser ses flots.

Bientôt le Génie d'or arriva devant une porte, que gardait une curieuse gargouille, ressemblant à un homme et vêtue d'une armure. Elle brandissait une épée, et son bras portait un bouclier. Ses yeux rouges s'allumèrent, dès qu'ils aperçurent le Génie d'or, qu'ils reconnurent sans peine: le démon Solcum était dans 55252f587244fb8981ade65bf4993397.jpgtoutes les mémoires, car il avait décimé les Gargouilles, à l'époque de sainte Geneviève, qui était Ithälun déguisée en mortelle. Cette gargouille était toute jeune, quand elle avait vu le Génie d'or abattre ses parents, couvrir de chaînes ses oncles et ses tantes, anéantir ceux des siens qui préféraient la mort à la défaite: il n'avait pas pu faire autrement. Une rancœur sans nom lui en restait, et quand elle reconnut le meurtrier de sa race, une rage mêlée de joie l'inonda comme un flot de feu, car elle avait, enfin, l'occasion de se venger! Elle ne doutait pas, dans sa folie, qu'elle en aurait la force, et ce fut un mal, pour elle, car elle était chargée de sonner l'alarme si un ennemi venait, mais la présence, devant elle, du maudit Solcum lui ôta de l'esprit tout sentiment du devoir, et ne laissa que le désir de se venger.

Elle leva son épée bleue, poussant un cri de triomphe, et le Génie d'or para sans peine son premier coup. Pourtant, l'épée était chargée de feu, et le bâton trembla, et jeta des étincelles, il grinça, même, comme s'il souffrait. Un enchantement était sur les armes du monstre – que Solcum reconnut: il l'avait banni, comme fils de chefs parmi les gargouilles qu'il avait tuées, et son nom, si sa mémoire ne le trompait pas, était Procoler - ce qui signifie, dans la langue de ce peuple maudit, Vertige du Flux, quoi que cela voulût signifier. Il comprenait son sentiment présent; mais cela ne provoqua en lui aucun effroi.

Mais il est temps, ô dignes lecteurs, de laisser là cet épisode déjà long. L'issue de ce combat sera pour la prochaine fois!

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13/09/2018

Le saint patron comme figure de l'ange

maurice 02.jpgConversant au salon du livre de Faverges avec un autonomiste savoisien, je lui ai dit que, personnellement, j'estimais que la culture était absolument libre, et qu'on devait avoir le droit d'honorer un drapeau local - la bannière de Savoie, ou celle d'Occitanie - si on en avait envie. De gueules à croix d'argent, la première représente la croix de saint Maurice, martyr de l'actuel Valais - tué par les Romains parce qu'il ne voulait pas tuer d'autres chrétiens, selon la légende. Or, on peut le regarder comme la façon dont les chrétiens, en Savoie, ont figuré le bon ange du pays, son génie.

L'évêque de Gênes Jacques de Voragine, au treizième siècle, disait que les provinces et les royaumes étaient dirigés par des anges d'un certain rang, assez élevé, appelé Principautés. Les anciens Romains pensaient que les cités étaient dirigées en secret par des Génies - qu'ils peignaient souvent comme des femmes couronnées de tourelles. Dans leurs mains, les saints médiévaux, à leur tour, portaient souvent des cités, des tours, parce qu'ils étaient les gardiens des villes et provinces. On estimait que des hommes, par leur pureté, leur grandeur, s'étaient hissés au rang des anges, et cela permettait de donner ceux-ci un visage familier. Il n'est que de lire Dante pour s'apercevoir que les anges non incarnés étaient regardés comme abstraits, et qu'il fallait, pour les appréhender, leur donner le visage d'êtres humains – Béatrice, Virgile, Stace, les saints de l'Évangile - c2aed7afdbe2e4d0c66d7f0d2a2c9713.jpgJean, Paul ou le saint patron individuel, qui pour Dante était Lucie. On croyait, de toute façon, que les anciens dieux étaient des hommes divinisés.

Les symboles ont quelque chose de dangereux: on les absolutise sans les expliciter, et donc sans les relativiser. Le sentiment les assimile à un divin indistinct, et c'est ce qu'on trouve dans le nationalisme. Spontanément, un règne partiel est assimilé à l'univers, un génie à l'être suprême. Le symbole mystique rappelle ce que saint Paul disait des paroles prophétiques dites en langues, qu'on ne comprenait pas: il faut que quelqu'un les explique, avant qu'on puisse s'émerveiller, et les mêler au culte. Même si réellement le symbole figure l'être suprême, il faut le dire, le confesser.

Si on ne le fait pas, c'est parce que c'est rarement crédible: on sait bien que l'absolu est au-delà de tout symbole.

On doit donc aussi être autorisé à ne pas vouer de culte au drapeau (fût-il celui de Savoie). Le bon génie d'un lieu, fût-il large et noble, peut ne pas occuper les pensées. On peut se lier spirituellement à un lieu où on n'est pas. On peut tout faire.

On conteste parfois les qualités du saint patron de l'Irlande, Patrice. On le voit comme étant l'ennemi des druides, même si sa légende assure qu'il n'a fait contre eux que se défendre. Mais à son tour, avec son vert et son blanc, n'est-il pas l'expression chrétienne de l'ange du pays?

Les récits assurent qu'il exécutait les consignes d'un être céleste rencontré chaque semaine, appelé Victorinus. Qui était-il? Cet ange même avait-il en main un trèfle et sur les épaules un manteau d'émeraude?

Le vert est traditionnellement la couleur de l'ange d'Occident. Patrice a pu n'être que son voile humain.

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11/09/2018

Le nom de Louhans

Apothicairerie---Chevrettes---OTPBB.JPGJ'ai déjà raconté être allé à Louhans, en Bresse bourguignonne, pour explorer la région, et, avec mes amis, nous avons en particulier visité l'Hôtel-Dieu, qui a fonctionné comme hôpital jusque dans les années 1970, et dont la création remonte au roi Louis XIV. On y trouve bien des merveilles, et je ne saurais trop conseiller au monde entier de nous imiter. La guide est excellente, enthousiaste, et prête à faire de la France un beau régime fédéral, tant elle est ardente à défendre le patrimoine local!

L'établissement possède des vases à pharmacie uniques en leur genre, qui chatoient à la lumière grâce au cuivre qui y avaient placé leurs fabricants, des Arabes chassés d'Espagne et ayant apporté en France leur art unique, leur science des matériaux. C'était comme un élément d'une humanité plus haute, à demi féerique, qui demeurait à présent dans cet Hôtel-Dieu.

Or, selon notre guide, le musée du Louvre, à Paris, cherchait, sous prétexte de statut national, à s'en emparer, et elle jurait qu'ils ne les auraient jamais, et qu'ils le savaient! Elle m'a fait rire.

Cette dame a aussi fait de fascinantes révélations: comme sa terminaison l'indique, Louhans est un nom d'origine burgonde. Il s'agit sans doute de la cité burgonde la plus grosse du monde, car les autres cités où ils vécurent en Gaule, soit sont de gros bourgs, comme Samoëns, soit leur étaient antérieures, comme Genève, où ils n'ont fait que se mêler à la population gauloise.

Cela lui donne-t-il sa beauté? Elle a la rue bordée d'arcades la plus longue de France, et elle n'a rien de la régularité mécanique de la rue de Rivoli, à Paris, ou de la rue de Boigne, à Chambéry: elle est irrégulière et arcades-3.jpgsplendide par son aspect médiéval, ses maisons aux formes variées, ses vieilles poutres, ses petits escaliers montant mystérieusement dans des recoins, ses terrasses et ses lucarnes.

J'en viens à croire que ce style d'arcades vient bien des Burgondes, car c'est une marque profonde de l'architecture savoisienne - visible à Annecy, à Rumilly, ailleurs - et Montaigne même, au cours de son voyage dans le duché de Savoie, l'avait remarqué et admis. Or la Savoie est réputée le territoire le plus profondément burgonde de la Gaule - Louhans, étant en plaine, restant la colonie la plus grosse.

Hélas, la guide de l'Hôtel-Dieu, brave et belle, nous a également appris que le nom de la ville avait été visuellement modifié par cet idiot de Napoléon Bonaparte, qui lui a ajouté, depuis son palais des nuées en carton, un h absurde, afin de la différencier d'un autre Louan, situé tout à fait ailleurs, et n'ayant rien à voir avec les Burgondes.

Paris ajoute un h, prétend saisir les faïences précieuses d'origine arabe de ses provinces - de la périphérie de son empire -, on reconnaît là le style, pour ne pas dire plus, de cette noble capitale. Au reste, ne nous plaignons pas, sa puissance a sans doute été voulue par les dieux, et a dû être légitime, dans les temps anciens. Par bonheur, il existe, parfois, d'autres puissances - moindres, mais qui, plus légitimes encore, conservent les trésors à portée du peuple.

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07/09/2018

Yeats à Sligo

37831209_10156279563582420_2134465945723207680_n.jpgAvant mon voyage inattendu et providentiel à Dunsany, je m'étais rendu à Sligo, simplement sur les traces, bien balisées, de William Butler Yeats. Il y passait ses vacances, ses parents en étant originaires, et s'était juré, petit, qu'il ne la quitterait jamais - serment non tenu. Pour lui, la ville et sa région étaient les plus belles au monde, et au moins y a-t-il trouvé une sépulture, que je découvris en allant de la cité à la cascade chère au poète, dite de Glencar. C'est une simple tombe, dénuée de croix, et portant des vers suggérant qu'il ne faut pas s'intéresser à la vie, mais rester au-dessus.

Pourtant, à Sligo, visitant l'abbaye dominicaine qui s'y dresse, j'ai entendu le conservateur me parler des colloques et festivités qui se déroulent autour de Yeats dans les lieux, souvent honorés de la présence et des donations de gens illustres, par exemple le chanteur Bob Geldof. Yeats, lui, déclenche de l'enthousiasme.

À vrai dire, j'ai trouvé le comté de Sligo joli, mais moins marquant que celui de Galway (intégrant ce qu'on appelle le Connemara), ou même que celui du Kerry, au sud-est. Le paysage irlandais typique y est tempéré par un air de campagne qui n'est pas non plus l'aristocratique countryside de la vallée de la Boyne. Cela me rappelle encore la jalousie éprouvée paraît-il par Yeats à l'égard de Lord Dunsany: ses origines étaient moins glorieuses. Mais elles n'étaient pas non plus sauvages, enracinées dans l'Irlande gaélique dont les contes faisaient écho à l'ancienne mythologie; Sligo est bourgeoise et sympathique, et les détracteurs du poète ont eu beau jeu de lui reprocher son rejet des classes moyennes: la contradiction était patente. Yeats n'était ni de la noblesse, ni du peuple. C'est pourtant là, dans ces deux classes, qu'il situait la véritable Irlande.

La cascade de Glencar est, certes, ravissante: dans la rivière qui s'en écoule, le poète et son frère, le peintre Jack Butler Yeats (1871-1957), sont réputés avoir pêché la truite. Elle forme un rideau d'eau parfait, rappelant une porte enchantée. Un amphithéâtre vert l'entoure, 37844326_10156279594857420_5460639609320898560_n.jpgcomme s'il s'agissait bien d'un rempart, d'une construction artificielle: de l'autre côté sont les fées qui fascinaient tant le poète!

Au-dessus trône le long Ben Bulben, la montagne tutélaire de Sligo et de son chantre, de celui qui se voulait l'incarnation de son âme. Maintenant qu'il est mort, Yeats a-t-il pour corps cette barre longue et droite, ce front effilé qui regarde vers l'ouest comme la proue d'un bateau? C'est dans son ombre qu'il tenait absolument à gésir.

Peut-être qu'il n'était pas de taille à englober l'âme de l'Irlande entière. Je suis tenté de croire Lord Dunsany plus à même de le faire. Mais je veux bien limiter son aura à la vallée de la Boyne. Je veux bien aussi, à vrai dire, limiter au comté de Sligo la nature d'ange gardien de Yeats.

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05/09/2018

Le portrait de la Déesse (Perspectives pour la République, LVIII)

athena-goddess-roman-mythology.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Pilotage par les gemmes, dans lequel je décris la manière étrange dont notre voiture volante était conduite par ma bonne fée, ou reine Ithälun.

Je me tournai vers celle-ci, et voici! son visage, concentré sur la tâche à accomplir, était, sous la visière levée de son casque, plus beau qu'il ne m'avait jamais paru jusque-là - alors même que je l'avais trouvé à plusieurs reprises le plus beau du monde. Ses yeux brillaient d'un vif éclat, comme si un astre s'y était mis – ou comme s'ils avaient été la fenêtre d'étoiles à peine dissimulées par l'illusion d'un corps frêle!

Ses mains gantées d'argent reflétaient l'éclat des joyaux incrustés dans le métal poli qui s'étendait devant elle, et qu'elle allumait de ses mouvements rapides.

Son visage, blanc comme la neige, semblait confirmer l'idée que tout son corps cachait des étoiles, car, dans la nuit, une mystérieuse clarté en émanait, comme si une lampe avait été placée à l'intérieur. Sans qu'elle pût en rien être dite malade, sa peau avait quelque chose de diaphane. Aux joues, des roses couraient, étranges. Tel, l'enfant, qui, plaçant sa lampe de poche dans la main, la referme, et regarde ses doigts devenus rouges, comme s'ils étaient faits de braise; ainsi, le visage de neige d'Ithälun, contenant aussi du sang, rosissait selon un ondoiement inexplicable.

Ses lèvres au dessin idéal étaient fines, et ses cheveux descendaient en ruisseaux d'or sous l'argent de son heaume, avant de se répandre sur ses épaules recouvertes de mailles scintillantes.

À nouveau, je me demandai si j'étais digne de côtoyer tant de splendeur - et je me sentais honteux de ma nature vile, lorsque j'aperçus sa bouche, jusque-là illisible, s'étirer d'un délicat sourire, et son œil se tourner vers moi furtivement. Elle respira plus profondément que d'ordinaire, et son beau sein se souleva, puis, levant le regard, sembla fixer quelque chose parmi les étoiles - tandis que sa main s'était arrêtée, et que ses murmures doux adressés à la voiture s'étaient amuis en chuchotements, jusqu'à s'éteindre tout à fait. Je me souvenais de ce qu'elle m'avait dit, qu'elle voyait les êtres des hauteurs stellaires - et que les étoiles étaient pour eux comme des bijoux posés sur leurs fronts. Prenant mon courage à deux mains, j'osai rompre le silence qui s'était fait et, dans un souffle, demandai: «Que vois-tu, ô Ithälun? Peux-tu me le dire?

- Ah, Rémi, répondit-elle avec dans la voix la même douceur, si tu voyais ce que les immortels peuvent voir! Non seulement les constellations qu'ont répertoriées vos savants, mais les anges qui leur ont donné naissance, et vivent derrière elles! Le regard des génies est celui que tu aurais si tu pouvais voir les astres de l'autre côté, aussi étrange cela puisse te paraître.»

(À suivre.)

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03/09/2018

Écho de plumes n° 4, ou la persévérance des Poètes

12118637_10205344896917531_3558169905354623863_n.jpgLe magazine en ligne des Poètes de la Cité, à Genève, vient, grâce à la persévérance et aux efforts de leur trésorier Giovanni Errichelli, de faire paraître son quatrième numéro, et, comme je suis leur honorable président, il me revient de le faire savoir au public. D'ailleurs, j'y ai quelques poèmes, et même une illustration singulière, plutôt inquiétante. Mais d'autres sont dans ce cas.

Certains membres se réunissent en effet à part, au café Slatkine, et composent des poèmes ensemble sur des thèmes et selon des contraintes spéciaux. Les premières pages leur sont consacrées: il s'agit de Brigitte Frank (la merveilleuse), Catherine Tuil-Cohen (la fougueuse), Jean-Martin Tchaptchet (le grandiose), Dominique Vallée (l'orageuse), Regina Joye (la gracieuse), Maite Aragones Lumeras (l'ardente), Yann Cherelle (l'énigmatique) et Nitza Schall (la chatoyante). Mais aux réunions ordinaires aussi ont été récités des poèmes composés pour l'occasion! Et cela donne la possibilité de découvrir: Hyacinthe Reisch (le preux), Aline Dedeyan (la tourbillonnante), Linda Stroun (la délicate), Emilie Bilman (l'imaginative), Galliano Perut (le sensible), Bluette Staeger (la militante) et Giovanni Errichelli (le romantique).

Cela constitue trente-cinq pages flamboyantes, qu'il faut absolument lire, si on veut se tenir au courant de ce que Genève produit en matière de poésie! Il suffit, pour accéder à ce noble magazine, d'aller sur le site des Poètes de la Cité et de cliquer à l'endroit indiqué. Bonne lecture!

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