26/10/2018

Un recueil d'Albert Anor

anor.jpgLe Poète de la Cité Albert Anor, catalan installé à Genève, vient de faire paraître un beau recueil de poésie, intitulé Ouvert pour Inventaire (aux éditions de L'Harmattan). On y trouve l'essence choisie de vingt ans de pratique, et on y reconnaît le style et la démarche d'un auteur que j'ai déjà évoqué (brièvement) lors des annonces des récitals ou publications de l'association des Poètes de la Cité (que je préside). Car Albert Anor aime les images grandioses qui font de la vie une épopée et pénètrent dans l'envers de l'existence – là où, dit-il, l'être brûle de l'autre côté de la pensée. Une belle expression, typique de lui.

Comme chez les Surréalistes, il n'est pas toujours facile de comprendre à quoi fait concrètement allusion, au sein de sa vie, notre poète, lorsqu'il y renvoie par ses figures. Mais, en général, on comprend qu'il nous parle de ce qui préoccupait déjà au premier chef Paul Éluard ou Louis Aragon - et même peut-être tout être humain: l'amour. Il peint ses relations avec les dames, lorsque le sentiment est assez fort pour soulever la pensée jusqu'à l'arracher au monde sensible, et à la faire entrer dans celui des images – le fin éther où se déploient les vivantes formes-pensées que saisissent les vrais poètes!

Il serait malaisé de dire de quoi sont faites ses amours pour l'essentiel, néanmoins il apparaît qu'elles ne sont ni les passions incessantes qui brûlent la jeunesse, ni les désespoirs qui souvent l'achèvent: c'est un mélange - comme chez la plupart des hommes mûrs - de joies et de gênes, d'aspirations infinies et d'obstacles terrestres. La relation se voudrait absolue, mais il y a l'égoïsme, et Albert Anor l'accepte - en philosophe.

Il a un cœur ardent, mais il n'est pas, philosophiquement, un mystique. Les images les plus claires font allusion à la science officielle - qui visiblement fascine notre ami, puisqu'il a parlé dans un poème des périodes de la radiation émise lors de la transition entre les deux niveaux hyperfins de l'état fondamental de l'atome de Césium 133 (neuf mille cent nonante-deux mille millions si cent trente et un mille sept cent septante périodes). Je n'y comprends rien, évidemment, mais le nombre cité, à la fois précis et énorme, donne le vertige, et les qualificatifs sacred-feminine-divine-feminine.jpgapparemment objectifs qui sont en réalité des hyperboles (hyperfins, fondamental) font écho à la science-fiction, et ont bien une essence poétique. Ces mots ont peut-être une valeur scientifique nette, mais ils sont pris de la langue française, et, en tant que tels, on dirait plutôt qu'ils reflètent l'enthousiasme des savants...

Albert confine à l'érotisme lorsqu'il évoque le mystère du feu de Vénus, annonçant:

Et je continuerai à regarder sous les jupes
pour y découvrir les fuseaux enveloppés
d'une fournaise indocile

Ces trois vers, libres, montrent aussi quel rythme spontané le poète parvient à saisir: par lui, il capte jusqu'au lecteur qui ne comprend pas ce qu'il lit, et c'est assez étonnant. C'est la marque d'un grand. Peut-être que ce puissant esprit découvrira un jour le lien entre la fournaise de la vie élémentaire, et les périodes des radiations! Car les deux sont aussi rythmés, non constants... C'est pourquoi seule la poésie peut saisir ce mystère. L'intellect seul ne rime pas, et la musique n'a pas de mots. Avec Albert Anor, on s'en approche.

09:52 Publié dans Genève, Poésie | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook

Commentaires

Ce qui est parfaitement clair pour votre ami Anor et vous-même, mais peut-être moins pour les lecteurs de votre blog, c’est que les périodes de la radiation du Césium133 au nombre de 9 192 631 770 définissent la seconde, dans le Système international, depuis l’utilisation fin des années 70 des horloges atomiques à jet de césium. L’immuabilité de cette fréquence de 9 192…hertz permet une précision jusqu’à 14 décimales, soit une seconde sur 1 600 000 ans ! Pas le feu au lac…
C'est donc un poème sur la seconde...

Le terme de « niveaux hyperfins » provient en droite ligne des recherches spectroscopiques sur les éléments et leurs raies d’émission ou d’absorption caractéristiques de chacun d'entre eux. Transposé au modèle de l’atome cela signifie en l’occurrence des niveaux d'énergie très proches de l’état fondamental.

Bon, on ne va pas se lancer dans un cours de mécanique quantique, mais vous avez tort de jouer les modestes en écrivant que vous n’y comprenez rien. Personne ne comprend la quantique, c’était le préambule que Feynman, un des pères fondateurs, adressait à ses étudiants en ajoutant : moi non plus ! Vous avez par contre raison de relever l’accointance des poètes et des physiciens, qui sont souvent des compagnons de routes qui s’ignorent… Il n’est qu’à penser aux univers parallèles, trous noirs, dimensions cachées, énergie et matière noires, tous ces concepts qui agitent le petit monde des astrophysiciens.

J’ai beaucoup aimé votre paragraphe sur les amours du poète, votre vision avec ce recul d’homme mûr, ce mélange d’aspirations et de réalités prosaïques, qui bémolisent nos élans…
Beaucoup s'y reconnaîtront.

Écrit par : Gislebert | 26/10/2018

Merci pour votre message. J'ai lu c'est vrai qu'on se servait de la période de radiation du Césium 133 pour établir l'horloge atomique, réputée absolue. Pour moi, poète plutôt mythologique, je crois que les secondes sont vivantes et donc irrégulières, je ne saisis pas le besoin d'établir des secondes absolues, qui me semblent profondément artificielles; mais je pense que c'est illusoire, que l'état fondamental d'un rythme est une chimère, un pur effet statistique, comme aurait dit Teilhard de Chardin. Je suis en fait d'emblée décalé par rapport au langage de la science moderne, il ne correspond pas à ma vision du réel, c'est pourquoi je dis que je n'y comprends rien, au lycée à Annecy je ne comprenais pas les formules chimiques, je ne les apprenais pas, du coup malgré mes dons en arithmétique je ne pouvais pas persister en physique. Mais Albert a persisté, il faut croire...

Écrit par : Rémi Mogenet | 26/10/2018

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