30/10/2018

In-Gang et Sang-Tai Kim

In-Gang (2).jpgLe recueil de poésie de Sang-Tai Kim, Un Matin calme dans le Beaufortain, a été illustré par une artiste calligraphe coréenne qui a pour pseudonyme In-Gang, et sait merveilleusement suggérer l'autre monde sans le peindre directement: elle est dans une évanescence qui plonge ses fumées dans le spirituel cosmique, sans y porter le regard.

Le magnifique poème Lilian, So-Ha, qui évoque la Voie lactée se prolongeant par une rivière portant quatre pétales de primevères, a en regard une œuvre fascinante, créant un cercle incomplet d'étoiles semblant des lucioles dans un azur tournoyant, et des taches brunes figurant la terre, tandis que la rivière est du même azur que le ciel, et qu'une fleur aux pétales jaunes y coule. Les mondes n'ont pas de limite claire, et l'imprécision voulue du trait place le haut en bas, le bas en haut, annule les oppositions vaines.

Or, dans un livre d'artiste d'In-Gang, Sang-Tai Kim a publié d'autres poèmes. Il se nomme Poésie d'une encre noire, et fut réalisé dans la foulée d'une exposition à Yenne, en Savoie, en juillet de cette année. Ce n'est pas le paysage savoyard qui est peint, cette fois, mais quelque chose soit de plus coréen, soit de plus universel. Sang-Tai Kim en a rédigé la très intéressante préface, qui rappelle que, en Asie, il n'y a pas de différence entre les lettres et la peinture dès l'origine de la création artistique. Une pensée s'image, ne tombe jamais dans l'abstraction vide, et, à l'inverse, l'image se charge d'idées diffuses, l'emmenant au-delà de l'apparence physique. L'abstraction d'In-Gang a pour but non l'innovation formelle, mais l'expression de l'inexprimable et l'incarnation de ses méditations. Ses œuvres visent l'état de Tao, nous dit Sang-Tai Kim, et les lignes, simplifiées, sont tracées dans le rythme du souffle, en laissant des espaces pour que nous puissions nous envoler librement et avec légèreté. Il s'agit d'entrer dans l'Esprit qui imprègne toute chose, mais en laissant derrière soi les pensées claires, ordinaires, de la vie. On ne pensera plus que par images diffuses, dans ce monde!

On trouve, dans le recueil, de magnifiques représentations de méditants entourés de jaune, tandis que, au-delà de cette vapeur solaire, les gris et les noirs s'étendent, figurant le monde que n'a pas touché la pensée du sage. L'essence divine de la méditation est ainsi affirmé.

Si touchante également est la série appelée Utopie, montrant des couples, lointaines silhouettes noires perchées sur une branche et perdues dans une bande blanche entourée d'épaisseurs nuageuses rouges! L'image des amoureux seuls au monde, et qui cheminent dans un infini évanescent, est poignante, comme si l'amour était la seule chose saisissable au sein de l'univers – mise part, bien sûr la méditation! Et cela estingang620.jpg peint avec pudeur et délicatesse, renvoyant davantage à la complicité des anciens époux qu'à la passion des jeunes amants.

Une peinture particulièrement frappante, parce que le poème de Sang-Tai Kim qui l'accompagne l'est aussi, se trouve à la fin du livre. On y voit un coq, bien dessiné, regardant en haut, avec devant lui, à terre, une brume dorée piquetée de points orange, et des notes de musique. À gauche, en regard, est un texte appelé Aube, et disant:

Après avoir picoré toutes les étoiles,
Le coq annonce le matin.

De nouveau, la Terre et le Ciel se mêlent, échangent, commercent, se confondent. Peut-être est-ce vrai, que le coq tire sa force matinale des rayons des étoiles! Il est plus subtil qu'il n'y paraît. Il ne se contente pas de réagir mécaniquement, immédiatement à ce qui arrive, l'aube: c'est de ses profondeurs remplies d'astres que soudain son chant sort, et sa concomitance avec l'aube est fortuite - voire peut se comprendre comme si le coq lui-même créait l'aube: après que les étoiles ont été emmagasinées, le soleil surgit! L'ordre secret du monde peut-il se comprendre?

De grands artistes, qu'In-Gang et Sang-Tai Kim!

10:34 Publié dans Peinture, Poésie | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

26/10/2018

Un recueil d'Albert Anor

anor.jpgLe Poète de la Cité Albert Anor, catalan installé à Genève, vient de faire paraître un beau recueil de poésie, intitulé Ouvert pour Inventaire (aux éditions de L'Harmattan). On y trouve l'essence choisie de vingt ans de pratique, et on y reconnaît le style et la démarche d'un auteur que j'ai déjà évoqué (brièvement) lors des annonces des récitals ou publications de l'association des Poètes de la Cité (que je préside). Car Albert Anor aime les images grandioses qui font de la vie une épopée et pénètrent dans l'envers de l'existence – là où, dit-il, l'être brûle de l'autre côté de la pensée. Une belle expression, typique de lui.

Comme chez les Surréalistes, il n'est pas toujours facile de comprendre à quoi fait concrètement allusion, au sein de sa vie, notre poète, lorsqu'il y renvoie par ses figures. Mais, en général, on comprend qu'il nous parle de ce qui préoccupait déjà au premier chef Paul Éluard ou Louis Aragon - et même peut-être tout être humain: l'amour. Il peint ses relations avec les dames, lorsque le sentiment est assez fort pour soulever la pensée jusqu'à l'arracher au monde sensible, et à la faire entrer dans celui des images – le fin éther où se déploient les vivantes formes-pensées que saisissent les vrais poètes!

Il serait malaisé de dire de quoi sont faites ses amours pour l'essentiel, néanmoins il apparaît qu'elles ne sont ni les passions incessantes qui brûlent la jeunesse, ni les désespoirs qui souvent l'achèvent: c'est un mélange - comme chez la plupart des hommes mûrs - de joies et de gênes, d'aspirations infinies et d'obstacles terrestres. La relation se voudrait absolue, mais il y a l'égoïsme, et Albert Anor l'accepte - en philosophe.

Il a un cœur ardent, mais il n'est pas, philosophiquement, un mystique. Les images les plus claires font allusion à la science officielle - qui visiblement fascine notre ami, puisqu'il a parlé dans un poème des périodes de la radiation émise lors de la transition entre les deux niveaux hyperfins de l'état fondamental de l'atome de Césium 133 (neuf mille cent nonante-deux mille millions si cent trente et un mille sept cent septante périodes). Je n'y comprends rien, évidemment, mais le nombre cité, à la fois précis et énorme, donne le vertige, et les qualificatifs sacred-feminine-divine-feminine.jpgapparemment objectifs qui sont en réalité des hyperboles (hyperfins, fondamental) font écho à la science-fiction, et ont bien une essence poétique. Ces mots ont peut-être une valeur scientifique nette, mais ils sont pris de la langue française, et, en tant que tels, on dirait plutôt qu'ils reflètent l'enthousiasme des savants...

Albert confine à l'érotisme lorsqu'il évoque le mystère du feu de Vénus, annonçant:

Et je continuerai à regarder sous les jupes
pour y découvrir les fuseaux enveloppés
d'une fournaise indocile

Ces trois vers, libres, montrent aussi quel rythme spontané le poète parvient à saisir: par lui, il capte jusqu'au lecteur qui ne comprend pas ce qu'il lit, et c'est assez étonnant. C'est la marque d'un grand. Peut-être que ce puissant esprit découvrira un jour le lien entre la fournaise de la vie élémentaire, et les périodes des radiations! Car les deux sont aussi rythmés, non constants... C'est pourquoi seule la poésie peut saisir ce mystère. L'intellect seul ne rime pas, et la musique n'a pas de mots. Avec Albert Anor, on s'en approche.

09:52 Publié dans Genève, Poésie | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook

24/10/2018

Disparition de Paul Guichonnet

Guichonnet_500_.jpgIl y a quelque temps, l'historien Paul Guichonnet est mort à plus de cent ans, et je l'ai un peu connu. Il a enseigné à Bonneville puis à Genève, et s'est fait connaître par ses livres et ses conférences, ses activités de vulgarisation et ses travaux sur la Savoie - ainsi que par ses liens avec les politiques, recevant d'eux de fréquentes missions, la plus marquante et la première étant la célébration du centenaire de l'annexion de la Savoie, en 1960. C'était l'époque de De Gaulle. Il fallait célébrer la France. Guichonnet l'a fait: il y trouvait les sources de son lyrisme et de son enthousiasme, aimant à évoquer l'hexagone, le drapeau tricolore et autres figures affectives nationales.

Il avait aussi un amour spécifique pour Bonneville, où il a longtemps siégé au Conseil municipal, et j'appréciais le livre qu'il avait consacré à cette cité, car il rendait hommage aux comtes de Savoie et aux rois de Sardaigne, qui ont fait de Bonneville ce qu'elle est: ils l'ont créée pour leur servir de relai administratif. Cela changeait de son style cocardier.

Humainement, Guichonnet était plutôt sympathique, volubile et plein d'anecdotes amusantes, se vantant de connaître le dessous des cartes. Il était assez sincère - un peu naïf aussi, mais pas trop. J'avais lu un livre de lui sur les zones franches qu'il m'avait envoyé et je lui ai fait remarquer que, au-delà des faits qu'il livrait, de leur mécanique, il manifestait une philosophie classique, optimiste, fondée sur le progrès administratif de la France, de l'Europe, du monde! Une sorte de levier occulte emmenait notre planète vers la lumière: c'était le contre-pied de la tragédie grecque. Il a admis que les faits ne le montraient pas absolument, que c'était bien sa subjectivité qui l'amenait à les présenter de cette façon.

L'objectivité pour un historien existe-t-elle? Le concept d'histoire de France manifeste au fond qu'on croit au génie national - qui ressortit à l'imaginaire, que les faits matériels ne montrent pas directement. Il n'est pas scientifique au sens absolu. Il participe de la mystique d'État: de l'historiographie. Il hérite de Tite-Live, qui montrait comment, au fil des siècles, Rome avait bâti son empire universel et atteint la perfection. Si les historiens modernes veillent davantage que leur maître romain à vérifier les faits - ils ont pour cela plus de moyens -, ils conservent au fond les mêmes postulats, la même mythologie fondamentale, qu'ils assimilent comme lui à une réalité objective, à une évidence collective. C'est l'essence du classicisme - et de la littérature universitaire.

La naïveté de Paul Guichonnet, toutefois, donnait du dynamisme à son style, il en faisait un disciple plus ou moins conscient de Jules Michelet - père du roman national. Il plaisait, donc. Il était agréable et entraînant, avait du talent.

Il m'a conseillé de faire un livre sur un personnage appelé Victor Bérard, traducteur d'Homère et sénateur du Jura. Je l'ai fait, et ne le regrette pas, même si le livre n'est pas grandiose: il lui manquait des Bonneville.JPGrenseignements biographiques intéressants, que j'ai appris par la suite. Ce Bérard en réalité ne m'était pas très sympathique. J'ai voulu m'obliger à suivre son cheminement intérieur pour me discipliner. Il m'a permis d'entrer à l'Académie de Savoie, car Louis Terreaux s'intéressait à cet homme qui avait brillamment réussi ses études sous la Troisième République, tandis que les Savoyards qui me passionnaient, tel Jacques Replat, ne l'attiraient pas. J'ai fait ma conférence sur le traducteur d'Homère, et elle a plu. Je connais bien la linguistique classique, et on a approuvé mon penchant romantique pour l'école suisse de Walther von Wartburg, qu'on n'ose pas proclamer en public: en privé, les vieux professeurs savent ce qu'il faut en penser.

En privé, Paul Guichonnet aimait le roi Charles-Félix de Savoie; en public, il vibrait pour le général De Gaulle. Peut-être que ce n'est pas incompatible, je ne sais pas.

11:30 Publié dans France, Histoire, Littérature, Savoie | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook

22/10/2018

La demeure illuminée (Perspectives pour la République, LX)

97da282aec6aee7db9dde307d6533a54--mythology-alex-ross.jpgCe texte fait suite à celui appelé Les Motivations de Borolg, dans lequel je rapporte les paroles de ma fée conductrice selon lesquelles l'homme-sanglier Borolg a été lancé contre moi à l'instigation de Mardon, lieutenant de l'Innommable, et qu'à la fin de son discours nous sommes arrivés à une demeure illuminée sise au bord d'un lac, alors que la nuit était toujours profonde.

Elle était plus belle qu'aucune maison que j'eusse jamais vue. Ses tourelles luisaient comme si elles étaient faites de neige pure, et des fenêtres colorées les constellaient - semblant des rubis, des topazes, des diamants, des émeraudes, des saphirs - mais fins comme du verre, et laissant voir ce qui se mouvait derrière, du moins à la façon de silhouettes. Celles-ci étaient d'ailleurs étranges. Je me demandai s'il s'agissait d'êtres humains, ou d'une espèce inconnue. Je ne saurais bien dire ce qu'il y avait de bizarre en elles. Elles semblaient changer de forme à mesure qu'elles bougeaient dans les salles cachées de la demeure, mais peut-être que seules les fenêtres créaient ce sentiment, et qu'elles avaient un effet déformant. Je ne savais s'il fallait s'inquiéter, ou se réjouir de trouver un abri pour la fin de la nuit. Sur les lèvres de l'impassible Ithälun s'affinait un sourire énigmatique.

Nous approchâmes du pied de la demeure, et une porte rouge s'y trouvait, avec un garde. Il était vêtu d'une cotte de mailles brillantes, et tenait une lance dorée, dont la pointe brillait, comme si une lampe s'y trouvait; mais ce n'était pas le cas, on ne pouvait rien y voir de tel. L'homme avait d'étranges yeux rouges, sans iris: ils avaient seulement une étincelle d'or, en leur milieu, figurant la pupille. Je me demandais quel genre d'êtres pouvaient avoir de tels yeux. Mais cela me regardait-il? Je découvris quelque chose de plus étrange encore, chez ce garde: c'était sa voix. Il n'ouvrait pas réellement la bouche, qui restait fermée, comme celle d'une statue. Seuls ses yeux s'allumaient, à mesure que sa voix curieuse résonnait.

Elle était douce et mélodieuse, mais semblait sortir d'une boîte étouffant sa clarté, ou venir de loin, comme si elle me fût parvenue en rêve. Elle était ponctuée de sons étranges, comme des échos singuliers, ou comme si un chœur l'accompagnait et qu'il fût composé d'animaux pensants: car les voix en étaient celles d'oiseaux, de loups, de cerfs, de brebis, de vaches, d'ours, mais elles avaient quelque chose de profondément humain, notamment en ce qu'elles organisaient leurs interventions selon un rythme régulier, et le sens des paroles prononcées par le garde. Je ne devais pas tarder à m'apercevoir que tous les êtres de cette grande demeure partageaient avec lui ce trait, mais que, selon les uns ou les autres, les voix de telle ou telle espèce tendaient à dominer. Comme on pouvait s'y attendre, bien que j'aie honte de ce lieu commun, le garde était dominé, dans son fond sonore et choral, par le loup, qui, distillant ses hurlements, ressemblait à un chien; mais ils étaient plusieurs à avoir ce ton, au fond de sa parole mystérieuse.

Je ne sais quelle langue il parlait, mais Ithälun par la suite me traduisit tout, de telle sorte que je peux redire le contenu de son discours, et du dialogue entretenu avec ma dame conductrice, qui lui répondait dans ce que je pensais être du français, quoique l'accent en fût bizarre, comme archaïque et désuet. Pour ainsi dire, sa langue me rappelait celle de Charles d'Orléans, le poète. L'autre semblait la comprendre, mais n'être pas désireux d'user du même langage, plutôt d'utiliser le sien, plus onctueux et en même temps plus inquiétant, comme si une menace en lui alternait avec la lumière de puissantes flammes. Je ne saurais mieux peindre ce que je ressentais en l'écoutant.

(À suivre.)

09:12 Publié dans Education, France, Génie doré de Paris | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

18/10/2018

Martinez de Pasqually et les immortels de la Terre

martinez-de-pasqually.jpgMartinez de Pasqually (1727-1774) est un sage, un initié mystérieux dont le Traité de la Réintégration, mal écrit au départ, en un français peu clair, a été mis en forme par son célèbre disciple Louis-Claude de Saint-Martin à Lyon. Il évoque principalement l'histoire biblique, montrant ce que l'homme doit à la divinité, et comment le noyau scintillant qu'il en a reçu peut fleurir en lui, s'épanouir - et lui permettre de devenir un ange d'une nouvelle sorte. Mais il parle aussi, curieusement, de ce que sont les anges qui ont pris un corps physique, et vivent sur Terre avec les simples mortels - êtres rappelant étrangement les elfes, ou les dieux tels que Bacchus, ou les super-héros - dans la mesure où ils constitueraient un peuple à part, comme les New Gods de Jack Kirby. Il affirme: C'est de là que je vais vous faire comprendre que tout esprit planétaire supérieur, majeur et inférieur, renfermé dans une forme corporelle pour y opérer selon sa loi pendant la durée du temps qui lui est prescrit, est sujet comme le reste des humains à être attaqué et combattu dans ses opérations journalières. Mais la différence qu'il y a de ces esprits à l'homme, c'est qu'ils ne succombent pas aux combats que leur livrent les démons, et la raison en est toute naturelle: ces êtres spirituels ne sont point susceptibles de corruption ou de séduction, et les formes qu'ils habitent ne sont point susceptibles de putréfaction. Ces êtres agissent avec exactitude selon les lois de nature dans les différentes formes qu'ils habitent. Aussi leur réintégration tant spirituelle que corporelle sera très succincte.

Cela annonce La Chute d'un ange de Lamartine; il y est question d'un esprit céleste qui par amour prend le corps d'un homme, mais reste puissant, surhumain, et noble dans son cœur et ses pensées. Il n'en oublie pas moins sa haute origine, étrangement. Il est appelé à réintégrer le Ciel, mais pas si facilement que le suggère Pasqually: seulement au bout de neuf incarnations, ce qui n'est pas beaucoup quand même.

Cela nous parle aussi de l'Atlantide et du Sidhe irlandais - des anges constituant des peuples et vivant à l'écart des hommes ordinaires. Cela parle de bien des mystères de l'évolution humaine, peut-être de ceux qu'on nomme les extraterrestres éducateurs de l'être humain, et que la science-fiction peint naïvement avec 3D-Art-Neil-MacCormack-Dragon-Boats.jpgdes vaisseaux spatiaux et une technologie futuriste. Car selon l'occultisme ordinaire, voler était pour ainsi dire naturel chez eux - de telle sorte que bien que, comme le dit Pasqually, ils fussent assujettis aux lois physiques, ils connaissaient le moyen de vaincre partiellement la pesanteur, en utilisant les forces ascendantes qu'on trouve dans l'eau, ou les plantes qui s'élancent au printemps. Mais ce qu'énonce Pasqually est aussi relatif aux anges qui apparaissent sporadiquement dans la Bible et la légende dorée des saints, par exemple dans l'histoire de Loth.

Le fossé n'est pas si large, entre le monde physique et la divinité, qu'on croit, peut-être, et il eut des ponts - et, tel celui de Florence, ils furent habités! C'était en tout cas la certitude de Martinez de Pasqually et de ses disciples - dont fut quelque temps Joseph de Maistre, qui déclara que les métiers avaient été enseignés aux hommes par des intelligences célestes. C'est également ce qu'on trouve dans le Mabinogion, recueil mythologique gallois, explicitement. Quant au folklore, il attribue au fromage une origine enchantée, le reblochon étant réputé issu des fées, la tomme aussi, et le brocciu des ogres, en Corse. Dieu sait ce qu'il en est réellement.

08:33 Publié dans Histoire, Poésie, Spiritualités | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

16/10/2018

Le peintre John Slavin

JOHN SLAVIN web.jpgPendant un séjour en pays cathare, j'ai fait la connaissance d'un étrange peintre écossais, installé là l'été, et qui retourne dans son pays l'hiver. Il se nomme John Slavin et j'ai dû être guidé vers lui par la Providence, car j'ai pu, chez lui, découvrir une nouvelle série de tableaux qu'il avait produite et qui, pour la première fois de sa carrière, contenait des figures humaines. Cependant, inspirées par des contes de son compatriote Duncan Williamson, elles représentaient des esprits - des dieux -, étaient surtout des symboles. La vivacité des formes et des couleurs donnait aux œuvres une originalité profonde, et le peintre avait habité ce qu'il avait peint, il l'avait traversé de part en part de son cœur ardent.

Il faut savoir que, pour figurer les paysages dénués d'êtres animés qui ont longtemps été ses sujets, John Slavin s'efforce d'y vivre pleinement - dormant dehors, errant dans les montagnes, disparaissant de la surface de la Terre, afin de s'immerger dans les formes, s'enfoncer dans l'éthérique, pénétrer le monde élémentaire de son âme. Alors seulement peut-il exprimer l'intériorité d'un pays.

Mais si le résultat est splendide, je suis de ceux qui croient qu'on peut représenter les génies des lieux comme des êtres humains. On peut peindre les fées, en quelque sorte. Je crois au merveilleux, même en peinture. Or, j'arrive dans la bourgade où John Slavin vit l'été, au pied des Pyrénées, et voici qu'il vient d'achever une série qui place, dans le paysage, des esprits, des dieux-fleuves, des licornes, des sylphes - et un phare énigmatique.

J'ai bondi quand, dans un tableau, complètement à gauche, j'ai vu une tour éclairée de l'intérieur, se dressant au-dessus de la mer, et dans laquelle semblait entrer une silhouette noire. L'image frappait. John Slavin me dit qu'elle n'était pas dans le conte qu'il voulait illustrer: elle est née slavin.jpgde ses profondeurs, alors qu'il peignait selon l'idée prévue. Soudain, dans un coin du tableau, est apparu cet objet.

Le génie a de ces détours. On s'exerce sur des mythes préexistants, on les médite, et soudain on en crée soi-même, qui stupéfient. Cette tour semblait résumer une destinée, ouvrir à un monde étincelant, et faisait penser au meilleur Lovecraft, elle était effrayante et épouvantable, merveilleuse et miraculeuse, elle était la porte ultime.

D'autres endroits singuliers de la peinture de John Slavin montraient que soudain il avait vu. Il créait des spirales de figures, et des couleurs créaient une faille dans l'espace. Des entrevisions du monde spirituel se trouvaient là.

Mon enthousiasme a débordé quand j'ai vu, dans un de ses tableaux, le dieu Odin parcourir étrangement une banlieue industrielle; j'ai songé à David Lynch.

Et puis l'artiste avait des lectures rares que je partageais, il lisait Lord Dunsany et E. R. Eddison. Notamment, du premier, un livre que j'avais acheté récemment. Or, nous en étions, à peu près, à la même page. Curieux.

Je suis heureux, donc, d'avoir vu ses tableaux.

(La photographie du tableau ci-dessus est de Rachel Salter.)

10:24 Publié dans Littérature, Peinture | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

14/10/2018

La poésie de Sang-Tai Kim (3)

azalee.jpgPoursuivons notre exploration de la poésie du Coréen Sang-Tai Kim qui a fait paraître un recueil bilingue consacré au Beaufortain, en Savoie. D'autres vers fascinants existent, que ceux déjà cités.

On observe le sentiment, chez lui, de ce qui unit les choses par delà les apparences, l'esprit qui lie tout, et fond tout dans un espace grandiose. Une méditation sur L'azalée naine le suggère:

Comme un mille-pattes
à l'infini
des racines poussent de sa tige.
Toutes les générations vivent ensemble.

Dans l'ordre végétal le temps s'annule, la succession qu'on croit obligatoire n'a plus de sens.

Le brouillard, à son tour, a pour remarquable faculté d'unir les êtres, comme Dans le sein d'une maman:

Le pin et le châtaignier,
le sentier et la prairie,
la rose et le pissenlit,
dans le brouillard,
se fondent tous en un.
Tout est paisible.

La matrice originelle est retrouvée.

La culture populaire contemporaine est invoquée pour figurer la mythologie, mais, plus encore, les schtroumpfs.jpgobjets deviennent des êtres dans une image saisissante:

Après la traversée de la forêt,
dans le ciel
surgit le pays des Schtroumpfs,
le chalet aux cheveux gris
respire un souffle aux parfums de tomme.

J'aime l'image du lieu mystérieux qu'habitent des lutins par delà une forêt et dans les hauteurs; mais celle d'un chalet à l'haleine de tomme m'a sidéré: elle est magnifique, inattendue, originale, profonde et vraie. Au pays des gnomes les maisons ont une âme, et voici qu'elle est faite des fromages qu'on y crée! La tomme devient ainsi l'expression d'un esprit secret, et c'est bien ainsi que les Savoyards la considéraient, quand ils la mangeaient.

Tout vit d'une vie occulte, et cela amène à se demander si

Cette pierre est-elle vraiment morte?
Ou fait-elle semblant d'être morte?

On se demande pareillement si les animaux font semblant de ne pas savoir parler. La mort peut n'être qu'une apparence. Comme le disait Teilhard de Chardin, même le minéral a sa vie psychique cachée, qui fonde sa forme.

Saint Augustin affirmait que le feu avait un poids qui l'attirait vers le haut, et c'est sans doute une poussée spirituelle qui permet aux plantes de vaincre la pesanteur; Sang-Tai Kim l'assimile à une Révolte:

Par gravité les pommes tombent.
Par révolte les champignons poussent.

C'est ce qu'il affirme: les lois physiques sont dépassées, les lois morales s'imposent à la conscience du poète – qui voit juste!

Le recueil se termine par un poème incroyable, évoquant le lien entre Milky-Way-Galaxy-Waterfall.jpgune rivière et les étoiles:

Sans bruit.
Souriant,
De la voie lactée
une petite rivière coule
avec quatre pétales de primevères.

Quels sont ces mystérieux pétales? Des restes des étoiles? Sans doute. La Terre et le Ciel se confondent, dans ce texte enchanté. On pénètre l'infini, le voile du réel s'efface, et cela n'a rien d'effrayant: la paix préside à cette entrée dans l'âme illimitée de l'univers. Le poète y invite, et ouvre la porte qui, à partir des choses, emmène au-delà du temps, des lieux, dans l'Espace où se tient l'esprit bienveillant du monde.

De magnifiques illustrations d'In-Gang ponctuent ces vers de Sang-Tai Kim: j'en parlerai une autre fois.

21:36 Publié dans Poésie, Savoie | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

10/10/2018

Degolio CXXVI: la défaite de Procoler

41348499_416273372234605_8049610457574539264_n.jpgDans le dernier épisode de cette geste insigne, nous avons laissé le Génie d'or, elfe tutélaire de Paris, alors qu'il initiait un combat contre une gargouille nommée Procoler, et qu'il venait de contrer sa première attaque.

Il répliqua, à son coup, par son bâton projeté devant lui, pointe en avant - et la cotte de maille du monstre se rompit à la poitrine. Mais le cuir qui était dessous tint bon, et Procoler n'en ressentit qu'un gros choc, qui ne le fit reculer que brièvement. À son tour il jeta devant lui la lame bleue de son épée, et, cette fois, le Génie d'or n'eut pas le temps de parer: lui aussi fut atteint, au ventre, et son haubert ne fut point brisé, mais un feu se répandit le long de ses mailles, qui pénétra dans le corps du génie, et le fit tressaillir.

Il n'en abattit pas moins, à la vitesse de l'éclair, son bâton d'or sur la lame encore levée devant lui, et elle se brisa, dans une aveuglante gerbe d'étincelles! Se retournant dans le même mouvement, le génie de Paris jeta son pied sur la figure de la gargouille, qu'il atteignit en pleine mâchoire. Malgré son heaume qui la protégeait d'une grille de fer, du sang jaillit; le coup avait été si violent! La bouche du monstre en fut sans tarder déformée.

Il n'avait, cependant, pas dit son dernier mot. Se penchant - et toujours persuadé qu'il vaincrait Solcum parce que le désir l'en brûlait -, il ne sonna pas du cor qui était posé près de la porte, mais se saisit de la lance appuyée le long du chambranle - et qui crépitait, comme l'épée, d'énergie bleue, Fantômas ayant pu, de son art satanique, renforcer les armes des gargouilles, leur confiant un pouvoir inconnu autrefois!

Avec la célérité que lui donnait sa nature, le monstre projeta sa lance vers Solcum, qui, lui aussi rapide comme l'éclair, détourna l'assaut de son bâton, et asséna, après une feinte habile, un coup de poing violent, de sa main gauche, sur l'œil droit de Procoler. Puis, il leva son bâton, et transperça, de son bout effilé, le 36525269_2170364183006166_4855404706438053888_n.jpghaubert du monstre, le plantant dans son flanc. La blessure n'était pas mortelle, mais suffisante pour mettre hors de combat l'ennemi, s'il voulait bien s'avouer vaincu.

Hélas, il ne le voulut pas. Le flanc percé, il regarda d'abord sa plaie, dont un flot noir coulait, eut un bref instant une détresse dans les yeux, puis, serrant les dents et plissant l'œil, tâcha de donner enfin un coup mortel à Solcum, malgré ses forces affaiblies. Sans peine le Génie d'or l'évita, et, cherchant à se défendre et à répliquer spontanément, fit tourner son bâton - et voici que la tête du monstre, puisque le bâton cosmique l'avait atteint au cou, sauta. Or, à terre, les yeux continuaient à rouler dans leurs orbites, et la bouche à remuer. Mais, mieux encore, le corps de la gargouille, dirigé à distance, s'avançait, quoique mollement, vers le chevalier d'Ëtön, et tâchait, toujours, de le meurtrir.

Le Génie d'or, mû par une grande pitié, aurait voulu épargner sa victime, et peut-être permettre aux médecins parmi les gargouilles de recoller sa tête (une décapitation, chez elles, n'étant jamais fatale absolument), mais il lui fallait accomplir sa mission, et il ne pouvait courir le risque qu'un adversaire si acharné fût laissé derrière, prêt à l'abattre en l'attaquant au dos. Il plongea son bâton effilé dans le cœur de Procoler, dont le corps s'abattit. Une dernière fois la tête roula des yeux, la mâchoire sanglante claqua des dents - puis elle s'immobilisa, le regard s'éteignant. Le Génie d'or soupira, et reprit sa marche, passant le seuil que Procoler gardait.

Mais il est temps, ô dignes lecteurs, de laisser là cet épisode, pour laisser, au prochain, la suite de cette incroyable histoire.

06:49 Publié dans Génie doré de Paris | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

08/10/2018

Récital d'automne des Poètes de la Cité en 2018

IMG_0031.JPGOyez, oyez – bonnes gens! Les Poètes de la Cité, dont je préside la noble association, organisent leur récital d'automne le samedi 13 octobre prochain à 14 h 30 à la Maison de Quartier de Saint-Jean (8, chemin François Furet) à Genève, et ce sera formidable! Les meilleurs poètes y feront entendre leurs vers, et dans l'ordre on orra ceux du caustique Denis Pierre Meyer, de l'exotique Linda Stroun, de la rêveuse Brigitte Frank, de l'ardente Bluette Staeger, du pompeux Rémi Mogenet, du mystérieux Vincent Loris, de la fougueuse Dominique Vallée, de l'exquise Francette Penaud, de l'imaginatif Albert Anor, de la brûlante Aline Dedeyan, de l'énigmatique Yann Cherelle, du spirituel Galliano Perut, du romantique Giovanni Errichelli, de la profonde Emilie Bilman, de l'éloquent Bakary Bamba, de la mélodieuse Maite Aragonés Lumeras et du grandiose Jean-Martin Tchaptchet!

Cinq lecteurs (dont votre serviteur) les prononceront, et l'accompagnement musical sera assuré par l'excellent violoniste Kevin Brady. Celui qui n'y va pas, où peut-il aller? Par la poésie seule la vie morale s'évalue de l'intérieur, par le beau qu'inspire le bien, par le laid qu'inspire le mal. Les religions énoncent dans l'abstrait, la science nie tout, mais la poésie sait. L'avenir de Genève ne sera doré que si ses citoyens assistent à notre spectacle, j'en suis persuadé!

À samedi, donc.

(La photographie ci-dessus a été produite par notre ami Denis Pierre Meyer, si ma mémoire est bonne, lors du récital de l'an passé.)

13:39 Publié dans Culture, Genève, Poésie | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

05/10/2018

Le festival de Patrick Jagou

jagou.jpgJ'ai déjà évoqué le festival de poésie de montagne de Patrick Jagou, un formidable animateur culturel de la Savoie, à propos du poète coréen Sang-Tai Kim, qui y avait été invité et qui a été pour moi une révélation. Il avait lieu à Queige - dont fut originaire l'excellent Antoine Martinet (1802-1871), polémiste savoisien qui eut souvent des vues et des pensées originales, et crut plus que beaucoup d'autres à l'âme de la Savoie, à son être spirituel: il prophétisa même que si elle était annexée et sa tradition anéantie par le centralisme, elle renaîtrait de ses cendres au bout d'un siècle, parce que son noyau d'âme était une réalité objective! Il conseillait donc aux nations voisines, plus puissantes, de lui laisser son autonomie...

Or, Patrick Jagou a dû sentir la force de ce génie de Savoie, car, s'installant sous ses ailes, il s'y est voué, et a consacré sa vie à des hommages rendus à des poètes locaux, qui justement prêtaient leur voix à cet esprit que Martinet osait dire national. Ainsi, Queige est devenue une sorte de centre spirituel. Elle est située au-dessus d'Albertville - et cette cité compte IMG_4044.JPGaussi dans ses limites administratives celle de Conflans, qui accueille chaque année un festival médiéval dans lequel on chante les fées et les elfes, et où, invité, j'ai fait de merveilleuses rencontres. Albertville tient son nom du roi Charles-Albert, qui l'a rebaptisée de son temps, et l'a dotée d'une rue princière encore assez belle. Bref, c'est un lieu béni!

Ce qui est incroyable, c'est que, le matin du festival de poésie de montagne de Queige, alors que les poètes lisaient leurs textes sous des frondaisons, j'aurais dû être plus mort que vif, ayant passé la nuit sur la route. Je n'avais dormi, dans ma voiture garée devant la salle des fêtes, que trois quarts d'heure, mais, lorsque vint mon tour de lire, comme les poètes précédents n'avaient pas été clairement entendus, je décidai de parler fort. Et voici! mue par je ne sais quel enchantement, ma voix a tonné jusqu'à me surprendre moi-même, et j'ai lu un chemin.jpgpoème en alexandrins sur Lamartine en Savoie, assez long et mythologique, sans me tromper une seule fois, et en marquant bruyamment le rythme. J'étais euphorique. Je crois bien que Lamartine était présent, à mes côtés, sous les frondaisons!

C'est lui, aussi, qui a dû attirer à Queige Sang-Tai Kim et Patrick Jagou. Il est devenu un dieu de la Savoie, en compagnie de l'ombre de Charles-Albert - roi romantique et chevaleresque, nourrisson des fées! Et je dois ajouter quelque chose de significatif: à ses côtés, comme organisateurs en second, Patrick Jagou avait placés Michel Dunand et Jean-Daniel Robert, beaux poètes d'Annecy et de Genève. Queige est bien le centre de quelque chose...

Il y avait aussi, à ce festival, le Chambérien Patrick Chemin, à la voix foudroyante, le Chablaisien Marcel Maillet, mon vieil ami, Mohamed Aouragh, le Marocain du lac du Bourget amené là par un instituteur savoyard admirateur de Lamartine, le Dauphinois Lionel Seppoloni, originaire comme moi de la noble ville de Samoëns - et tant d'autres, non moins glorieux! Un moment magique a eu lieu, je pense, le 21 août 2018 à Queige.

(La deuxième photographie est de Michèle Berlioz Soranzo; les deux autres de moi.)

09:55 Publié dans Culture, Genève, Poésie, Savoie | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

01/10/2018

La poésie de Sang-Tai Kim (2)

41189662_2182786511762411_6683358730534256640_n.jpgJ'ai dit avoir rencontré et lu le poète coréen Sang-Tai Kim, qui a fait paraître un recueil bilingue consacré à la Savoie, appelé Un Matin calme dans le Beaufortain, et j'en ai déjà cité des vers. D'autres encore m'ont frappé. Notamment ceux-ci, placés sous le titre Le ciel nocturne:

Le clair de lune
appelle la crête couverte de neige
qui s'élève en scintillant.

Interpréter les phénomènes lumineux comme manifestant une vie spirituelle cachée relève à mes yeux du pur génie. Surtout si, lorsqu'on en brosse l'image, on parle profondément à l'âme. Et ici c'est le cas, la crête appelée semblant être pleine de joie, de désir et d'amour pour ce clair de lune qui la fait briller. Sinon, comment s'élèverait-elle?

Un autre poème sur la lune de Sang-Tai Kim impressionne; c'est Au clair de lune:

Croissant de lune
moitié de lune
pleine lune
croissant de lune,
marée haute,
marée basse,
pourtant,
toujours la même lune
jette sa lumière sur le Grand Mont.

Oh! quel est ce Grand Mont? Une montagne de l'autre monde? L'opposition entre les formes successives de la lune et son unité intime, lorsqu'elle est face à une mystérieuse entité minérale, fait surgir une image grandiose. La lune éternelle sur le Grand Mont semble parler d'un monde absolu, immortel.

Les éléments sont habités, chez Sang-Tai Kim, et une figure a bondi en moi, lorsque j'ai lu le poème Au chalet d'Outrechenais:

Le soleil levant, le soleil couchant,
envoient tour à tour leur parfum souriant.
La lune, les étoiles, toutes viennent à la fenêtre,
seule, chante la cascade du Mirantin.

N'est-ce pas d'une beauté infinie? Quel parfum peut sourire? La lumière rasante des soleils penchés sur la Terre a-t-elle une odeur? Et ces astres qui rendent visite à l'être Gargantua Notre Dame 001.jpghumain en venant à la fenêtre, ne sont-ils pas autant d'elfes grandioses? À leur visite au reste répond le chant de la cascade, si vivant, tout à coup!

Sang-Tai Kim ne dédaigne pas la mythologie populaire alpine, évoquant les géants et les roches tutélaires, dans La Pierre Menta:

Malgré le coup de pied de Gargantua,
toute droite sur la montagne,
en souriant,
depuis des siècles elle garde le village.

Le sourire des divinités gardiennes crée un pays tellement beau, tellement pur! Les trois premiers vers raccourcissent progressivement, puis le dernier, qui est une révélation, redevient long, faisant surgir son tableau discrètement grandiose. Sang-Taim Kim, avec sa sensibilité asiatique, a saisi que les paysans savoyards conservaient en eux la mythologie universelle, lorsqu'ils attribuaient à des objets minéraux une personnalité morale, une aura protectrice. Il l'a fait ressortir magnifiquement. À Samoëns, la montagne divine, c'est le Criou. On l'appelle d'ailleurs simplement Criou. On lui parle, on lui fait confiance, il s'agit d'un ange qui gardant le village en détourne le mal de ses longs bras de cristal!

Je continuerai cet exposé sur la poésie de Sang-Tai Kim une autre fois.

18:26 Publié dans Poésie, Savoie, Spiritualités | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook