19/11/2018

Gargantua ou l'expression du génie national

Gargantua.jpgDeux personnages fictifs de la Renaissance semblent se lier à la tradition populaire: Falstaff en Angleterre, Gargantua en France. Leur énormité accueille comme une outre vide l'âme du peuple, et ils ne se conduisent, au fond, que selon les principes du génie national - en un sens, divinement. Gargantua pourtant a un avantage, inhabituel: c'est un personnage merveilleux, un géant.

Mais c'est un bon géant. Dans la tradition classique et biblique, les géants, à l'exception de saint Christophe, étaient mauvais, donc combattus par les héros.

On dit que Gargantua est issu d'une figure de l'ancienne mythologie gauloise, présente sous une forme rationalisée dans les chroniques latines des anciens Bretons, notamment Geoffroy de Monmouth. Il faut savoir, en effet, que les Gaulois et les Bretons parlaient une langue proche, avant que les premiers n'adoptent le latin, et que leurs figures légendaires étaient souvent identiques. La tradition en est demeurée obscurément, et Rabelais l'a réhabilitée. Cela a sa résonnance mystérieuse, que le conservatisme et le rationalisme manquent tous les deux dans leur regard sur son œuvre. Autant dire: presque toute l'Université.

La question n'est pas seulement nationale, elle n'est pas seulement la réhabilitation du peuple gaulois qui prépare la Révolution voire la République; ce serait trop simple. Gargantua incarne aussi les forces élémentaires, diabolisées dans le catholicisme, et auxquelles lui, comme les anciens Celtes, attribuait de la sainteté. Il était médecin: c'est un fait qu'on ne mesure pas assez. La spiritualité qui imprègne les phénomènes terrestres était la préoccupation majeure de la médecine du temps, et, bien que ce soit, apparemment, pour s'en moquer, Rabelais fait fréquemment allusion au célèbre médecin du duc de Savoie Corneille Agrippa, occultiste notoire.

Une orientation nouvelle existait, symbolisée par le géant Gargantua, incarnation des vertus humaines - mais aussi, héritier du monde des elfes. À cet égard, Rabelais est à rapprocher essentiellement de Cyrano de Bergerac.

Le plus troublant est qu'il fasse de Gargantua et de son fils Pantagruel de bons chrétiens, émus par le sacrifice du Christ. Plusieurs épisodes de ses récits l'illustrent. Cela ressemble aux textes irlandais établissant un lien entre le Christ fils du dieu vivant et les rois païens, fils des immortels de la Terre.

Le merveilleux chez Rabelais n'est pas superfétatoire - pas simplement décoratif: il est le cœur de la chose, on ne l'a pas assez compris. La fin de Pantagruel livre un récit énigmatique, dans lequel le narrateur, Rabelais lui-même, pénètre dans le corps immense du géant, et découvre une cité. Elle est singulière, mystérieuse, city_fantasy_art_futuristic_cave-146243.jpg!d.jpgpeut ne rien vouloir dire, et en même temps suggère infiniment. Les habitants en sont ceux qui, sur terre, ont trouvé le moyen de l'immortalité, peut-être, et vivent à l'abri du corps du géant. Ils se sont initiés aux secrets de la forme, de la force qui organise les corps. Ils ont pu, ainsi, se faire leur propre monde.

La pensée peut en théorie être à la mesure des mystères, mais il est difficile de l'empêcher de les rabaisser. Ce n'est réservé qu'à des philosophes rares. Je ne sais pas si j'en suis.

08:08 Publié dans Littérature, Philosophie, Spiritualités | Lien permanent | Commentaires (14) | |  Facebook

Commentaires

Sur votre dernière interrogation, il est difficile de commenter.

Toutes fois sur cette problématique de la confrontation de la pensée face aux mystères, cela ressemble un peu à d'autres comparaisons, telles que; le conscient versus l'inconscient, ou encore le cerveau droit versus cerveau gauche selon H Laborit, en ce qui me concerne j'oserais réduire ceci à une dialectique entre la plante et la terre. L'une reposant et étant issue de l'autre. Et donc impossible de réduire l'un sans que l'autre en soit réduit aussi.

Ainsi pour en revenir à Gargantua, il y aurait une étymologie celtique qui signifierait " Tua = origine, lignée et Garg ou Jarg = les pierres ou cailloux " Substantif que l'on retrouve dans des lieux vers chez nous ...
Ex. Jargonnant (le Nant des pierres), Nantua (Ceux qui viennent de la rivière)


Alors selon Rabelais, Gargantua de passage dans la région de Genève, saisi d'une grande soif que le petit filet du Rhône ne pouvait étancher, creusa à la main la cavité qui servi d'accumulation à l'eau du Rhône. Ainsi naquit le Léman (qui est aussi un terme celtique qui signifie lac ou étendue d'eau).
En France comme en Suisse Romande, les particularités topographiques régionaux sont truffées de légendes de ce type.

Il y a un lien direct entre le géant Gargantua et les grandes forces de la nature qui modèle l'environnement. Grandes forces mystérieuses, imprévisible et effrayante avec laquelle l'homme a appris à composer avec cette crainte teintée d'humour pour mieux s'émanciper de cette peur fondamentale

Écrit par : aoki | 19/11/2018

Merci pour l'étymologie. Elle est logique. Les géants datent du temps où la roche était vivante. Peut-être que réellement les éléments sont mus par un esprit qui a l'allure, à la conscience imaginative, d'un géant. Je ne posais la question que pour moi, en principe je suis convaincu que c'est possible, d'avoir une pensée à la mesure des mystères, justement par le biais de la conscience imaginative.

Je n'ai pas souvenir que Rabelais parle du Léman, je pensais que c'était une légende purement locale, je l'ai lue çà et là, chez des auteurs suisses ou français, sans que jamais Rabelais soit cité. Gargantua, contrairement à Pantagruel, n'est pas une invention de Rabelais.

Écrit par : Rémi Mogenet | 19/11/2018

"Voici l'étymologie que donne Rabelais de ce mot qu'il a forgé : Son père voyant comme il ouvroit le gosier s'escria : Que grand tu as, d'où l'on fit Gargantua. Mais c'est une plaisanterie. M. Baudry, Rev. de l'Instr. publ. 19 mai 1859, p. 404, pense que Gargantua provient du languedocien gargante, gosier, et se rattache ainsi à Grandgousier et Gargamelle."

Languedocien, celte, faites votre choix

A noter : Gargamelle a été la première chambre à bulles au Cern, pour détacter les neutrinos. Comme quoi les physiciens ont aussi des lettres...

Écrit par : Gislebert | 19/11/2018

En général ils n'en font pas grand-chose... L'origine languedocienne est peu vraisemblable...

Écrit par : Rémi Mogenet | 19/11/2018

Ne soyez pas si sévère, vous leur devez de pouvoir communiquer vos pensées les plus profondes grâce votre ordinateur, téléphone mobile ou autres reliés à la toile, toute une technologie dérivée des travaux des théoriciens du XXe siècle.

Écrit par : Gislebert | 19/11/2018

J'en suis tout ébloui. Je comptais justement leur sacrifier les prémices de mon salaire. Mais l'Etat le fait déjà, j'en suis tellement aise.

Écrit par : Rémi Mogenet | 19/11/2018

En effet je ne suis pas sûr que l'histoire du Léman viennent de Rabelais.

Par contre pour d'autres légendes locales concernant les lieux, j'ai nettement apprécié le livre de Jean François Kister sur la toponymie et le témoignage des vieilles croyances et cultures; "MÉGALITHES, DES LÉGENDES ET DES DIEUX".

table des matières ici:

http://berthier.archeojurasites.org/sites/default/files/ajs_1998-10_kister.pdf

Écrit par : aoki | 19/11/2018

Je l'ai lu, il y a quelques années. Intéressant. Mais j'aime les livres plus colorés et plus imaginatifs. Comme les deux premiers de Rabelais, au fond.

Écrit par : Rémi Mogenet | 19/11/2018

"L'origine languedocienne est peu vraisemblable…" Rabelais a fait sa médecine à Montpellier, comme tout le monde à l'époque…
Moi qui pensais que Montpellier était au cœur du Languedoc...

Écrit par : Géo | 19/11/2018

Géo ... on parle de Gargantua, il n'a pas été inventé par Rabelais

Écrit par : aoki | 19/11/2018

Selon la tradition, Gargantua est antérieur à Rabelais, était déjà présent dans les contes, et vient de la tradition celtique. D'ailleurs Rabelais a commencé par écrire le roman de Pantagruel fils de Gargantua, ce dernier n'étant présent que pour servir de référence légendaire, que pour renvoyer à une tradition déjà connue. Ce n'est qu'ensuite qu'il a écrit le récit consacré à ce personnage qu'il n'a pas inventé. Pantagruel est bien une invention de Rabelais, en revanche, mais son nom doit surtout au grec, langue importante pour la médecine... Il faut d'ailleurs remarquer que le Tiers Livre n'intègre plus guère le caractère gigantesque de Pantagruel, le personnage principal devenant Panurge. Rabelais n'était pas très naturellement porté à la mythologie, il n'a pas pu inventer la tradition de Gargantua, celle-ci l'a un peu porté, mais ensuite il a surtout plaisanté sur le genre délibératif, il n'était pas réellement un créateur de mythes.

Écrit par : Rémi Mogenet | 19/11/2018

OK, merci pour la correction. J'avoue être très peu cultivé dans le domaine des Géants, des elfes et autres trucs surnaturels.

Écrit par : Géo | 19/11/2018

« Est-il besoin de vous dire... que je suis sensible... aux services qu'elle pourrait rendre à une prise de conscience de la culture française ? »
Lettre d'André Malraux à Henri Dontenville après la publication de La mythologie française, 1948)
...
« Le peuple de ce pays-ci continuera t-il à s'ignorer ? »
Lien : https://livresdefemmeslivresdeverites.blogspot.com/2017/07/celtes-et-latins.html
Cordialement.

Écrit par : Anwen | 20/11/2018

Oui, je ne l'ai pas lu, son livre, moi-même. Mais honnêtement je pense qu'on s'enthousiasmera toujours plus pour des ouvrages mythologiques nouveaux, jamais célébrés évidemment par les ministres, qui préfèrent les ouvrages documentaires sur les mythes anciens ou étrangers. La culture française des anciennes générations ne lie pas forcément les nouvelles, il faut voir.

Écrit par : Rémi Mogenet | 20/11/2018

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