23/12/2018

Jeux d’ombre: François de Sales et Théodore de Bèze

bezz.JPGIl y a comme une image luisante, dans l'ombre profonde du temps, qui montre François de Sales rendant visite, à Genève, à Théodore de Bèze: elle dure, éternelle, comme fixée dans la lumière dont l'air s'imprègne.

Je ne sais ce que le successeur de Calvin a dit après cette rencontre, seulement ce que l'évêque de Genève a rapporté: Théodore de Bèze aurait eu des mots peu philosophiques...

Je me dis, parfois, que je devrais en apprendre davantage sur la pensée et les paroles des grands réformés francophones, mais leur rejet du merveilleux me rebute. J'ai aimé les écrits latins de Sébastien Castellion - le Savoyard réformé du Bugey, rival malheureux de Calvin dans l'éclairement des consciences de Genève -, car ils mêlaient les faits évangéliques au merveilleux de Virgile, et le fait est que, en Allemagne, ses églogues chrétiennes ont eu beaucoup de succès. Mais le rationalisme français a déteint, de mon point de vue, sur le protestantisme de Calvin, qui s'est contenté de célébrer les vertus bibliques. Je suis plus attiré par les protestants anglais - qui, depuis John Bunyan, osent créer des figures fabuleuses en s'appuyant sur l'allégorie et le principe de similitude (entre le monde physique et le monde moral) - en fait, comme François de Sales. L'aboutissement en est George MacDonald et C. S. Lewis - voire H. P. Lovecraft. Mais j'y reviendrai un autre jour.

Il y a, dans l'acceptation du mystère insondable, chez François de Sales, sans recherche d'explications intelligentes, quelque chose de touchant, qui rappelle la foi naïve des Savoyards autrefois, leur culte des anges qui était si profondément lié à leur attrait pour les fées, les lutins des eaux et les esprits du foyer - les sarvants -, bien qu'il fût aussi combattu par les prêtres. Il ne faut pas regarder les choses de façon abstraite, depuis les hauteurs de la théologie: François de Sales, en exorcisant les maisons de leurs génies hostiles, de leurs esprits frappeurs sources de désordres, admettait leur existence; et le fait est qu'un génie mal honoré, dans le paganisme, créait bien du désordre aussi, et que les vertus chrétiennes, pour François de Sales, étaient bien le meilleur moyen de placer les anges, les bons esprits du ciel divin, dans les maisons John_Bunyan_by_Thomas_Sadler_1684.jpget les familles. Or, même si les Savoyards sacrifiaient à l'antique à ces génies, leur donnaient du lait et des grains, c'était aussi une façon de leur marquer de la bonne volonté, et de veiller, le reste du temps, à ce que les actions fussent conformes aux principes sacrés de la famille et du foyer. Le sarvant pouvait prendre l'apparence d'un ange plus souplement qu'on le croyait, et le rationalisme qui refusait aux anges la possibilité de vivre parmi les familles, dans la campagne ordinaire, s'opposait davantage, évidemment, au culte des sarvants - assimilés aux illusions du diable.

La contemplation naïve du mystère insondable serait plus sympathique encore si elle n'avait pas mené à une étrange bizarrerie, l'agnosticisme dogmatique qui refuse à la raison de pouvoir pénétrer les mystères quels qu'ils soient, et qui bloque jusqu'à l'élan protestant qui le pensait vaguement possible. Il y avait une hésitation, et l'esprit catholique appliqué au rationalisme a tranché – mais dans le mauvais sens. On peut, certes, accepter des incapacités particulières répandues; mais pas d'affirmation péremptoire qui interdirait à tout le monde d'essayer...

C'est pour cette raison, en vérité, que la rencontre de François de Sales et de Théodore de Bèze luit toujours dans la brume des songes: on pressent que leur rencontre aurait dû faire naître un être nouveau, comme la rencontre du Mystère et de la Pensée, ainsi que même Joseph de Maistre plus tard l'a tentée - ou, dans le monde calviniste, John Bunyan.

10:36 Publié dans Culture, Genève, Histoire, Littérature, Région, Savoie, Spiritualités | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

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