27/12/2018

On aurait vu Dracula à Genève (conte mythologique de Noël, 2)

nosferatu.jpgDans le dernier épisode de cet étrange conte mythologique de Noël, nous nous sommes arrêtés durant l'évocation d'un démon resurgi des ténèbres à la faveur des recherches archéologiques récemment réalisées près de la cathédrale de Genève. Nous disions que les rayons de la Lune, qui baignaient son corps, lui donnaient une enveloppe argentée, à la façon d'une cotte de mailles.

Plus la Lune, notamment lorsqu'elle était pleine, lui tissait ce second corps, plus il acquérait de la force, et une stabilité dans sa forme. Il prit peu à peu la semblance d'un homme, parce que c'est la semblance par laquelle peuvent se manifester sur la Terre à la fois l'intelligence et la coordination des membres. En effet, contrairement à ce que beaucoup croient, du point de vue de la nature psychique, les formes terrestres n'ont rien d'arbitraire; jusqu'à la taille importe - quoiqu'il ne soit pas possible de dire ici pourquoi.

Mais c'était un homme paraissant retardé dans son évolution: il ressemblait aussi à un singe, quoiqu'il se tînt constamment sur ses deux jambes, et se mût avec l'intelligence propre aux hommes. Sa tête était assez grosse, et ses bras plutôt longs.

Ses yeux étaient le seul endroit visible de son corps proprement dit, au-delà de son espèce de haubert d'argent. Ils brillaient comme deux petites flammes, parfois peu visibles, parfois davantage, et tournaient à la semblance d'une diffuse spirale, au fond de ses orbites creuses.

Il avait des membres puissants, noueux et musclés, et sa grande différence avec le singe ou l'homme était les deux cornes luisantes qui ornaient son front. Un fouet semblait luire dans sa main, mais on ne savait point s'il ne s'agissait point de sa queue, car elle était mouvante et vive, comme un serpent, et tantôt paraissait attachée à sa main, tantôt à son échine: elle ne paraissait que par éclairs, à l'œil mortel.

Derrière lui, y avait-il des ailes? En tout cas elles n'étaient revêtues d'aucune maille argentée, comme le reste du corps. Pareilles à sa queue, elles n'étaient que des lueurs vives, apparaissant par éclairs. Mais il volait dans les airs: de cela on était sûr. Certains, le voyant, le prenaient pour une machine inconnue, venue d'une knight_of_crows_by_jameszapata-d71qp5z.jpgautre planète; mais il s'agissait du démon Mérérim, qui volait au feu de la Lune.

Derrière lui, quand aucun reflet d'argent ne s'y voyait, quand aucun diamant ne semblait y jeter son éclat, on croyait voir deux grandes ailes d'ombre, battant l'air. Sans épaisseur sensible, il était difficile de les distinguer; mais derrière ce démon les étoiles disparaissaient - ou bien les lumières de la ville, s'il volait bas -, comme si un manteau buvait leur clarté, ou que ses ailes fussent des failles dévorantes, pour la lumière qui luisait.

Certains, qui l'aperçurent, pensèrent que le célèbre comte Dracula s'était installé à Genève; on ne fit que rire. En un sens, à raison; mais en un autre, à tort. S'il ne s'agissait pas de Dracula, il s'agissait bien d'un être équivalent, à l'essence similaire, et aux agissements semblables. Car dès qu'il eut assez de force pour se mouvoir et sortir, ne serait-ce que quelques instants, hors de la flèche protectrice, il prononça un sortilège par lequel il put aspirer le souffle intime des êtres humains passant à proximité - et aussitôt l'on voyait ces hommes et ces femmes subir un malaise, avoir les genoux qui tremblaient, et ils portaient la main à leur cœur comme s'ils étaient frappés d'un trait soudain, victimes de ce qu'on appelle le mauvais œil, celui du démon Mérérim! Ils vacillaient, chancelaient, certains, les plus faibles, s'évanouissaient. Il s'agissait, en vérité, d'une attaque occulte, mais les médecins (évidemment) ne le démêlèrent jamais. L'un d'eux parla un instant d'un air mauvais, de miasmes morbides; mais même lui fut rabroué avec vigueur, et on affirma que ce n'était là que l'effet d'un microbe, se transmettant d'un homme ou d'une femme à un ou une autre, par le moyen d'une toux, d'un éternuement, voire de touchers plus intimes. On évoqua une sorte de grippe. On s'aveuglait, comme toujours. D'un autre côté, face au mystère, on demeurait prudent: on savait que beaucoup auraient pu inventer mille choses fausses. Du coup, on interdisait aussi l'énoncé public de vérités profondes. Tel est le lot de l'être humain, qui ne se fie qu'à son faible entendement!

Mais il est temps, lecteurs, de laisser là ce conte; la prochaine fois, nous saurons comment Mérérim captura effectivement le bienfaiteur bien connu des enfants de Noël.

08:01 Publié dans Captain Savoy, Conte, Genève | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

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