30/01/2019

Captain Savoy est venu à Genève (conte mythologique de Noël, 9)

13516615_10153911111252408_3304185305178877430_n.jpgDans le dernier épisode de cette série spéciale, nous avons laissé l'Homme-Cygne, gardien secret de Genève, alors qu'il venait d'être capturé par le démon des tempêtes, qui lui a annoncé qu'il allait l'emmener dans le nid d'une araignée géante pour qu'elle le dévore.

Et ainsi fit-il: il emmena le Père Noël et le divin protecteur de Genève vers le puits qui servait de nid à son amie, ce qui conduisit celle-ci, affamée, à les suivre, et à accepter de s'y replacer. D'ailleurs, elle craignait le jour plus encore que Mérérim, et, dans sa conscience obscure, elle prévoyait qu'il aurait besoin d'elle, qu'il la ressortirait de ce puits dès qu'elle aurait disposé de ces deux proies. D'ailleurs leur digestion pouvait être longue, et elle promettait de si grandes joies, de si profondes voluptés, qu'au grand jamais l'araignée n'y aurait résisté. Les vagues raisons qu'elle se donnait pour se convaincre de se laisser enfermer étaient peu de chose, face à son désir!

Lorsque le couvercle du puits fut sur eux refermé, l'Homme-Cygne sombra dans le désespoir. Jamais plus il ne reverrait sa mère, ni la lumière du jour. Devant luisaient les quatre yeux du monstre qui le fixaient, et de sa bouche dégoulinait une bave verdâtre, car elle salivait, en préparant en pensée un festin que longuement elle comptait savourer.

Et ce fut son erreur. Car le dégoût qu'elle inspira à l'Homme-Cygne redonna à celui-ci des onces de force, et il put, en traversant psychiquement le couvercle de granit, projeter ses pensées non seulement vers sa mère (qu'il épouvanta, en lui montrant son sort horrible), mais aussi vers un ami qui lui était cher, et qui était le seul être d'origine humaine avec lequel il eût quelque intime contact direct: Captain Savoy.

Dès qu'ils le voulaient, ces deux amis se parlaient à distance, télépathiquement, comme chacun de son côté ils pouvaient le faire qui avec sa mère dans le palais du Léman, qui avec sa femme dans le château de la Lune. Leur lien était si profond qu'il en était bien ainsi.

Et, dans sa base du Grand Bec, en Tarentaise, ayant entendu cet appel, Captain Savoy, qui méditait les yeux fermés sur son fauteuil divin, ouvrit les yeux, et ils étaient éclatants, lumineux, et ils portaient en eux les c4bf58ec8978a83c613bf89600faf524.jpgpensées de l'Homme-Cygne, ils portaient en eux son appel. Il se leva, vêtit son armure (qui était en même temps son costume), et se saisit de sa lance.

Puis il s'éleva dans les airs par la trappe soudain ouverte dans le flanc du Grand Bec, et, volant par dessus les monts enneigés, s'élançant sur le pont d'émeraude que son anneau forgeait dans l'air à mesure qu'il le lui ordonnait en pensée, il se dirigea flamboyant vers le nord, vers le lac Léman. Telle une comète rouge croisée de blanc aux curieux feux verts, ou bien telle une étoile filante munie de bras, de jambes et d'un visage, en quelques minutes il parcourut la distance qui le séparait de la noble cité de Calvin, puis fondit sur le puits qui servait de nid à l'atroce Ataliuth. Ne pouvant en briser le couvercle protégé d'un sort majeur même pour lui, il se glissa dans la crypte qui s'étend sous la cathédrale en ouvrant une brèche dimensionnelle entre les roches - ce qui se fit par un mouvement arrondi de sa lance et par un cercle tracé dans l'air de sa pointe d'or -, puis parvint face au mur du puits, moins protégé par le flanc, ainsi que sa vue perçante et pouvant traverser les pierres le lui avait montré. D'un coup de lance il le fendit. Le sol trembla. L'on crut, à Genève, à un séisme. Ataliuth leva la tête au moment où elle s'apprêtait à attraper dans sa bouche le pied gauche du Père Noël, afin de le sucer et de l'y faire fondre par son suc venimeux.

Mais il est temps, lecteur, de renvoyer à une autre fois la suite de ce récit, et le combat de Captain Savoy contre l'araignée séculaire de Genève: cet épisode fut déjà bien assez long.

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26/01/2019

La grande erreur d'André Breton

delteil-joseph-jeanne-darc-1925-1-1417020721.JPGÉtudiant, avec mon amie Rachel Salter, la tradition littéraire de Limoux, en Occitanie, je tombe sur le nom de Joseph Delteil (1894-1978), qui ne m'est en rien inconnu. Élevé à Pieusse, près de la ville à la célèbre blanquette, il a donné son nom au collège local: la première fois que je suis passé dans la ville, je l'ai perçu comme un signe que celle-ci deviendrait importante pour moi - ou que, si elle devenait importante pour moi, il le rendrait intellectuellement légitime. Il me trottait dans l'esprit depuis plusieurs années, parce que je savais qu'il renvoyait à un homme qu'André Breton avait chassé du Surréalisme parce qu'il avait consacré un livre pourtant plein de fantaisie à Jeanne d'Arc, canonisée quelques années plus tôt par l'Église catholique. Le sectarisme de Breton allait jusque-là: il voulait tellement renouveler les figures mythiques qu'il devenait l'esclave du parti rationaliste, rejetant le merveilleux chrétien.

Je pensais que les paroles théoriques du maître étaient belles, mais que ses réalisations n'étaient pas à la hauteur. À force de vouloir faire du nouveau et de rejeter l'ancien, au fond, il ne savait plus dans quelle direction aller. Ce n'est pas, comme on l'a prétendu, que toutes les figures mythiques ou symboliques aient déjà été ressassées, qu'on ne puisse pas en faire de nouvelles; mais que l'espace laissé à l'innovation n'est dans les faits jamais assez grand pour que, à lui seul, il puisse bâtir une œuvre importante. On est toujours amené à s'appuyer sur des figures antérieures un tant soit peu. Et s'il faut bien rejeter l'intellectualisme et le dogmatisme de l'Église romaine, il est stérile de s'en prendre en bloc, sans discernement, à son merveilleux, à ses figures. D'ailleurs, Delteil rejetait bien le dogmatisme catholique - et la critique qui lui était liée l'a combattu. Seuls Paul Claudel et Jacques Maritain, défendant l'imagination libre dans le catholicisme, l'ont soutenu.

Les Cinq Grandes Odes du premier valent peut-être, en invention fabuleuse, les plus audacieux poèmes d'André Breton. Et j'ai déjà dit ma déception après la lecture du conventionnel Nadja. Le style était beau, mais l'invention pas si riche qu'il l'avait annoncé dans ses discours. Cela relevait pour ainsi dire d'un avant-gardisme néoclassique...

Pourquoi le cacher? Breton était sans doute jaloux de Delteil, qui avait créé une épopée avec du jos.jpgmerveilleux populaire, avec de l'audace et de l'inventivité, mais sans s'opposer frontalement à la tradition religieuse locale. Il minait ses présupposés politiques, par lesquels en réalité il s'efforçait d'asseoir son pouvoir, son autorité. Il l'a exclu définitivement du mouvement surréaliste, comme il devait bientôt le faire avec un Robert Desnos avide de créer des figures mythologiques en vers classiques - ou d'autres artistes réalisant ses desseins affichés sans pour autant reprendre ses obsessions de table rase.

Delteil s'est moqué des artifices de Paris: bientôt, il devait rentrer en Occitanie. Je reparlerai de lui, à l'occasion.

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24/01/2019

Le gardien secret de Genève à son tour capturé (conte mythologique de Noël, 8)

angel.jpgDans le dernier épisode de cette étrange petite série, nous avons laissé le gardien secret de Genève alors qu'il venait de détourner un tir de feu du démon Mérérim, qui l'attaquait depuis la flèche de la cathédrale.

Sans attendre de nouvelle attaque, l'Homme-Cygne se jeta en avant, et, tournant autour de l'octogone de cuivre, pensa prendre de vitesse son ennemi en entrant dans le clocher par le côté droit, après avoir effectué presque un cercle complet. Mais son vol, si vif fût-il, fut arrêté net: il fut pris dans un étrange filet, puant et collant, et dont le trait le plus remarquable était qu'il semblait se reformer, et même s'épaissir à mesure qu'il se débattait. De fait, Mérérim avait arraché son amie, la terrible Ataliuth, de son puits, et l'avait pressée de l'aider, lui promettant des proies; et l'araignée géante avait tendu ce piège, que l'Homme-Cygne n'avait point vu.

Dans le temps qui lui avait été laissé avant l'assaut de l'Homme-Cygne, elle avait pu ligoter plus avant saint Nicolas, le bâillonnant et le préparant à sa dévoration. Elle se réjouissait déjà de manger cet être lumineux, au sang pur, au corps glorieux, qui lui donnerait de la force, la ferait croître, la rendrait plus grosse encore - car elle était la faim incarnée, et cherchait essentiellement à grandir en mangeant, et en absorbant non seulement des choses, mais aussi la lumière, la chaleur, et ce qui donnait à tout être la vie! Son ambition secrète était de se répandre sur toute la Terre puis, s'en servant comme tremplin, de dévorer la lumière des étoiles - et rien ne semblait pouvoir la faire douter de la réussite de son projet. Aussi Mérérim même la craignait-il, car il prévoyait qu'elle finirait par le dévorer aussi, ne serait-ce qu'en faisant de lui un spectre sans épaisseur, après avoir aspiré sa vie. Il avait néanmoins besoin d'elle, et il comptait sur sa ruse pour se débarrasser de ce monstre, une fois qu'il en aurait fini avec lui, car elle en manquait: elle n'était que rage et cupidité, désir sombre, et soif pure.

Sachant qu'il ne pouvait rivaliser avec la puissance de ceux qui lui seraient envoyés, si les elfes trouvaient des alliés, il l'avait délivrée de sa geôle, dont lui-même était sorti. Il lui avait tendu la main, et elle l'avait enserrée de ses fils, et s'était hissée jusqu'à lui: car les parois du puits où elle était enfermée, bénies jadis par saint Salon, ne permettaient pas qu'elle les gravît; elles étaient enduites d'un baume qui repoussait les crochets de ses pattes, et la faisait inéluctablement glisser, quand elle s'y essayait! La force de la pesanteur était trop grande pour elle, en ce trou maudit.

Si les hommes maudissent souvent cette force de pesanteur, apprenez son utilité, lorsqu'il s'agit de faire plonger vers l'abîme les êtres impurs, et poser sur leur geôle des couvercles invincibles. Sans red eyes.jpgelle, l'horizon humain serait bouché, infesté d'ombres. Seule elle permet à l'air de rester libre et à la lumière de l'irriguer, bénie soit-elle.

L'Homme-Cygne, prisonnier de sa toile, ne pouvait plus bouger. Il avait été vite vaincu. Mérérim s'avança vers lui, souriant, et l'Homme-Cygne put voir que ses yeux étaient plus rouges que des braises. Sans doute il avait trouvé le moyen d'encore accroître ses pouvoirs, depuis son combat avec saint Nicolas, par exemple en lui volant le sien: car c'était manifestement de ces yeux que les jets de feu vermeils étaient partis, et les avaient atteints lui et Fagir.

Mérérim se mit à rire, le narguant. Il jouissait de sa victoire - se sentait plus fort que jamais. Il annonça qu'il allait reconduire l'amie Ataliuth dans son puits qui était désormais son nid, et qu'il ferait l'honneur à l'Homme-Cygne et à saint Nicolas de les y placer avec elle, pour qu'elle pût se rassasier de leur vue, et même davantage! dit-il en éructant de plaisir, démoniaque et immonde. Quant à lui, il demeurerait ici, quelque temps, afin de préparer sa conquête de la cité, avec les pouvoirs acquis nouvellement par la capture du Père Noël: et il montra la crosse, qui avait perdu tout son éclat, et affirma qu'il en avait pris le feu et l'avait intégré à sa nature propre, et que c'est ainsi que l'Homme-Cygne lui-même avait senti sa nouvelle puissance!

Mais il est temps, dignes lecteurs, de laisser là cet épisode, pour laisser la suite au prochain: nous lirons alors l'intervention heureuse de Captain Savoy.

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22/01/2019

Christian Sorrel et la littérature savoisienne

sorrel.jpgChristian Sorrel est un historien sympathique, professeur à l'université de Lyon, qui a consacré une partie de ses travaux à l'ancienne Savoie, et que, à ce titre, j'ai dû consulter et citer dans ma thèse de doctorat. Et s'il a des lumières spécifiques sur la Savoie du dix-neuvième siècle et en particulier sa vie religieuse, j'ai été un peu heurté, je dois l'avouer, par la manière dont, presque en passant, il porte, dans ses écrits, des jugements sur des auteurs savoisiens d'autrefois, sans les justifier. Il a par exemple, dans le gros livre qu'il a fait avec Paul Guichonnet lors du cent-cinquantième anniversaire de l'Annexion en 2010, fait allusion à une pièce de théâtre de Joseph Dessaix, représentée en 1860 et racontant comment le mont-Blanc avait été enlevé par les montagnes de Suisse. Il y a mis dedans son hymne de la Liberté, dit des Allobroges, et s'est plaint de la manière méprisante dont les Français traitaient les Savoyards. Or, Christian Sorrel dit que cette pièce a peu de valeur littéraire; et je veux bien le croire, mais il ne s'en justifie aucunement. C'est ce qu'on appelle un jugement gratuit.

À vrai dire, il est de bon ton d'affirmer que les œuvres de la littérature savoisienne dont l'université française ne s'occupe pas ne valent rien: qu'elle ne s'en occupe pas n'en est-il justement pas la preuve? On n'aura, en disant cela, aucun collègue contre soi et, avec soi, on aura les instances qui veulent qu'on étudie de préférence la littérature française de Paris. Peu de monde pour demander des comptes - la justification d'un jugement!

Mais le fait est que j'ai lu cette pièce - et je ne sais même pas si c'est le cas de Christian Sorrel, puisqu'il n'en donne non plus aucune preuve, ne citant rien du texte. Or, la partie sur les Français qui méprisent indûment et en parfaite ignorance de cause les Savoyards est plutôt amusante et bien vue, elle résonne de façon juste, socialement, car cela existe encore. Davantage, la fin de la pièce fait parler le mont-Blanc d'une manière séduisante, romantique et cosmique, l'assimilant à une sorte d'entité antique, préhistorique, un géant des âges obscurs, comme les montagnes du Tibet sont par les locaux assimilées à des divinités. Tout cela est plaisant et agréable à lire. Ça l'est même plus qu'un roman d'André Malraux, quoique ça tombe moins souvent à l'Agrégation de Lettres.

Dans le même ouvrage, Christian Sorrel évoque le conflit qui opposa les historiens d'État aux autonomistes savoisiens - qui se piquaient aussi d'histoire, quoiqu'en amateurs. De nouveau, mon collègue fait comme s'il était évident que les seconds avaient tort, sans entrer dans leurs arguments. Or, il est évident qu'ils se sont beaucoup inspirés du professeur Jacques Lovie, une figure majeure de l'histoire universitaire, qui enseigna à Chambéry. Pour moi, c'est un historien qu'on n'a pas dépassé depuis, car même quand on a apporté des éléments supplémentaires, on n'a pas eu de vision plus équilibrée, plus judicieuse. On ne peut pas faire comme s'il était évident qu'il avait tort parce qu'il avait des sympathies pour l'Ancien Régime, de l'affection pour le vieux duché de Savoie.

Dans un autre article, par ailleurs intéressant, Christian Sorrel racontait la restauration des évêchés de Maurienne et Tarentaise en 1825 en terminant son discours par l'affirmation que leur suppression, qui marianne.jpgremonte à 1966, est définitive. Si l'histoire s'appuie sur des données avérées, comment connaît-il l'avenir - qui n'a pas encore eu lieu?

Il peut y avoir une portée prophétique à l'histoire pratiquée à l'Université – mais c'est à condition d'aller dans le sens de l'État unitaire et centralisé. Si on se met peu ou prou dans les travées d'un Jules Michelet, on peut porter des jugements péremptoires, c'est possible, et on est regardé comme étant dans la vérité historique. De fait, Marianne est un personnage historique: il appartient à la hiérohistoire avérée, il est le seul dieu dont la science française ait pu constater l'existence.

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18/01/2019

Le gardien secret de Genève a volé au secours du Père Chalande (conte mythologique de Noël, 7)

43787621_2144011565928224_7781500607340216320_n.jpgDans le dernier épisode de cette série spéciale de Noël, nous avons laissé le démon Mérérim alors que, venant de capturer le Père Noël, il s'attendait à une tentative de le libérer par le secours espéré par les elfes de saint Nicolas, partis au moment de la capture.

Or, les quatre elfes se dirigèrent aussitôt vers le royaume caché du Léman immortel, où ils avaient séjourné trois ans auparavant: alors saint Nicolas, leur maître, y était invité par la noble et célèbre reine Nalinë, et elle l'avait fêté, l'avait honoré abondamment. Tout de suite avaient-ils eu cette idée, sachant qu'elle avait à sa suite de nobles chevaliers, parmi lesquels son propre fils, le fameux Homme-Cygne, protecteur occulte de la cité genevoise.

Passant le rocher du Niton, ils entrèrent dans le domaine de cette reine immortelle, et adressèrent leurs requêtes aux deux gardes qui veillaient aux portes, et qui les saluèrent avec joie, les reconnaissant. On ne tarda pas à les faire entrer, et ils purent expliquer ce qui s'était passé.

La reine, en entendant ce récit, entra en grande fureur. Son fils, l'Homme-Cygne, se tenait à ses côtés. Or, lui seul pouvait intervenir. En effet, lui seul avait du sang de mortel dans les veines, étant né d'un homme aimé de sa mère immortelle, jadis. Les autres chevaliers étaient interdits d'intervention dans la cité de Genève, n'appartenant pas au peuple humain. Tel avait été l'ordre donné à eux par les dieux après leur intervention à Annecy, lorsqu'ils avaient sauvé Captain Savoy du Fils de la Pieuvre. C'était la dernière fois qu'ils avaient pu le faire car cette intervention, quoique bonne en apparence, avait modifié le cours des destinées, dans le monde périssable, et la loi divine le proscrivait. En revanche, maintenant que l'Homme-Cygne était né, il faisait aussi partie du destin de Genève et de la race humaine, et avait le droit d'intervenir. Mais seul, comme nous l'avons dit.

Or, versant d'amères larmes en entendant le récit des quatre elfes, il supplia sa mère de bien vouloir le Elven Art 75.jpglaisser secourir saint Nicolas, et, quoique son cœur en conçût une peine peu dicible, elle accepta. Il s'arma, vêtit son haubert aux mailles éclatantes, déploya ses ailes argentées, puis repartit avec les elfes, lesquels se nommaient Toëglir, Dimmir, Balënos et Fagir.

Sans tarder ils arrivèrent devant la flèche de la cathédrale où, de loin, les elfes fuyards avaient vu Mérérim emmener le Père Noël. L'Homme-Cygne, Ëtelder, s'adressa au démon, pensant bien qu'ils l'entendrait: il lui ordonna de relâcher immédiatement saint Nicolas - et il aurait la vie sauve, pourrait même rester libre, ce geste étant dès lors interprété comme une initiation à son rachat. Mais s'il refusait, il fallait qu'il tremblât, car il ne laisserait pas, lui, l'Homme-Cygne, gardien secret de Genève, ce crime impuni!

Il n'obtint d'abord pas de réponse. À travers les baies, l'obscurité fut soudain transpercée de deux flammes rouges. Deux flèches rouges, purs rayons de feu cristallisé, s'élancèrent, dont l'un toucha l'elfe Fagir en peine poitrine, le tuant aussitôt, et dont l'autre fut arrêté dans sa course par l'aile droite de l'Homme-Cygne, soudain levée devant lui comme un bouclier: car il était destiné au fils de Nalinë! Le trait rouge fut détourné, et se dissolva dans le ciel blanc de l'aube.

On entendit, derrière les baies à meneaux, un rire sardonique retentir.

Mais il est temps, aimables lecteurs, de laisser là cet épisode, et de renvoyer au prochain, pour le terrible récit de la défaite de l'Homme-Cygne!

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16/01/2019

De Limoux à la Savoie

limoux.jpgEffectuant des recherches avec mon amie Rachel Salter sur les traditions historiques et légendaires de Limoux, dans la vallée de l'Aude (Occitanie), pour préparer une promenade contée, je tombe sur la révélation qu'Alexandre Guiraud (1788-1847) est natif de la cité: il m'est connu pour avoir composé des Élégies savoyardes. Ce n'est pas qu'alors je les aie déjà lues, mais qu'elles m'ont été envoyées par une camarade engagée dans la culture du vieux duché du mont-Blanc. J'en ai le fichier téléchargé, je l'ouvre, je lis.

Les vers sont bien frappés, et le texte n'est pas long. C'est l'histoire d'un petit Savoyard que sa mère envoie à Paris pour y gagner son pain, et qui n'y trouve pas d'espoir de survie. Cependant une voix retentit dans les ténèbres: ce sont de nobles nonnes qui, recueillant le pauvre petit, le renvoient en Savoie chez sa mère. Celle-ci a, dans sa modeste demeure, un crucifix qu'elle vénère: la Providence s'explique.

C'est un conte catholique, qui suggère que le Christ agit dans la vie; mais qu'il le fait par l'intermédiaire de ses symboles reconnus, et des religieux approuvés. Guiraud était royaliste: le conte a sans doute une portée politique. On pourrait croire que c'est du coup conforme à l'esprit savoyard. Mais il faut voir. Que la Providence s'incarne dans des objets ou des femmes officiellement consacrés renvoie davantage au formalisme et au fétichisme typiques du gallicanisme - ou classicisme catholique de Paris. En Savoie, on pratique un art baroque qui décale le symbole officiel vers le merveilleux - les anges. Ceux-ci peuvent toujours s'incarner dans des objets et ordres religieux consacrés; mais plus souvent ils se manifestent par des êtres et des choses qui n'ont pas consciemment agi dans un sens chrétien.

Joseph de Maistre allait ainsi jusqu'à affirmer que la Révolution avait accompli les desseins de la Providence sans que ses acteurs l'aient jamais su. Antoine Jacquemoud attribuait aux tempêtes, comme dans les Alexandre_Guiraud.jpgmythologies antiques, une signification morale. Alfred Puget faisait de même pour les éboulements et les avalanches. Les Savoyards étaient moins rivés à la forme religieuse que les Français - à la structure externe.

Cela explique à la fois le rejet par les Français d'esprit libre de la tradition catholique, et les accommodements que les Savoyards opéraient avec leur catholicisme propre, salésien et maistrien. Certains parlent franchement, pour la Providence, d'apparitions, de fantômes, de saints célestes. C'était la méthode médiévale, néopaïenne si on veut, en réalité moins politisée, moins liée aux institutions, moins dépendantes de l'ancienne tradition romaine, qui est à la véritable origine de cet état d'esprit: ce n'est pas spécifiquement chrétien, contrairement à ce qu'on a souvent dit.

Mais Alexandre Guiraud n'en a pas moins fait des vers sympathiques, qui montrent sa conviction que les Savoyards étaient un peuple pauvre et pieux, qui disent son admiration pour eux. Et puis il concède à la nature une forme de sainteté qu'aurait mille fois approuvée François de Sales: c'est l'amour de la mère qui est à la source du salut de l'enfant. C'est elle qui prie, quel que soit le dieu qu'elle prie. Même dans le respect des formes extérieures, le catholicisme classique est contraint d'admettre la divinité de la mère naturelle: par la vierge Marie, il se lie à la Lune, comme disait l'auteur du Traité de l'amour de Dieu. C'est touchant.

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14/01/2019

On a capturé le Père Chalande à Genève (conte mythologique de Noël, 6)

spider.jpgDans le dernier épisode de cette étrange petite série, nous avons laissé le Père Noël alors qu'il venait, d'un rayon de feu de sa crosse divine, de trancher la jambe droite du démon Mérérim qui l'attaquait - et, ainsi, de le rendre boiteux.

Mais, quoiqu'il sentît une vive douleur, il avait trop de rage et de courage pour renoncer, saint Nicolas avait d'ailleurs jeté toutes ses forces dans ce violent coup. Volant de côté, Mérérim s'élança, et, abattant sa main droite en faisant faire à son bras un cercle flamboyant, frappa le Père Noël en plein visage, maudit soit cet infâme!

Il s'empressa de ligoter l'assommé, tombé sur le traîneau laqué, d'étranges liens qu'il faisait sortir de sa bouche, à la façon d'une araignée, et, sifflant mille injures entre ses dents, les yeux rouges de colère, de l'emporter d'un coup de ses ailes noires, pour l'emmener triomphant jusqu'à la flèche de la cathédrale, son repaire. Sans doute, il rêvait mieux: le palais du gouvernement brillait dans son esprit comme une cible. Car tel était son ardent désir: devenir le maître incontesté, quoique caché, de la république de Genève, son potentat, aspirant à souffler dans l'ombre ses ordres aux hommes devenus ses pantins, après avoir été portés au pouvoir par le peuple. Il y était parvenu, jadis, avant que l'évêque Salon ne le chassât, libérant les gens de sa présence perverse. Le maudit prélat l'avait précipité dans un puits infect, l'humiliant, lui, le prince des démons, le né du ciel, le fils des esprits d'en haut! Comment avait-il osé, ce minable?

Le souvenir l'en cuisait, il en bavait, il en écumait d'amertume. Pendant plus de seize siècles, il s'était efforcé de briser sa prison bien close, d'entamer les parois, de percer le couvercle, en vain. Demeurant dans l'ombre parmi les monstres qu'il apprivoisait, ne pouvant pas mourir, ni réellement vivre, il était devenu hideux de haine et de vengeance projetée. Le jour de la revanche était venu, que les mortels tremblassent, dans leur sûreté apparente, et leur paix illusoire!

En lui se développa la forme d'une araignée, sous l'effet d'un monstre plus ancien que lui, vivant dans des profondeurs par lui découvertes, car le bas était la seule voie qui dans sa prison fût molle, et qu'il pût creuser; et dans une âpre grotte, il avait trouvé ce monstre, et s'était mêlé à lui, en le fréquentant nuit et jour. Il avait acquis plusieurs de ses vertus, après lui avoir voué allégeance, il avait pris de lui des pouvoirs, et juré de lui sacrifier mille hommes et mille femmes dès qu'il serait libéré de sa prison. Ainsi renforcé, et profitant d'une occasion malheureuse, il s'était arraché à sa geôle infâme; désormais, il exultait!

Il projetait de livrer saint Nicolas à ce monstre en guise de premier présent, comptant se concilier par là définitivement ses bonnes grâces. Car, plus encore que lui, il était un vampire atroce, dévoreur d'hommes que giants.jpgnul mortel ne saurait vaincre, et qui un jour pourrait défier jusqu'aux dieux, s'il était assez nourri de vie noble, sur terre. Il aspirait à conquérir le cercle des anges de la Lune, et, de là, attaquer l'orbe solaire. Mérérim l'accompagnerait, et deviendrait sur la Lune son homme-lige, son représentant, vicaire!

En attendant d'offrir le Père Noël à l'araignée géante dont il avait fait son affreuse amie, il le plaça dans la flèche de la cathédrale, an fin de se servir de lui comme otage, lorsque surviendrait la réaction à laquelle il s'attendait. Car il se doutait que les quatre elfes partis chercher du secours reviendraient, seuls ou avec effectivement du secours, qu'il ne devinait cependant pas. La porte du Ciel en tout cas ne leur serait pas ouverte, il ne le croyait pas. Quels êtres sur Terre pourraient l'attaquer, lui, Mérérim le tout-puissant? Il n'en connaissait aucun. Il se voyait déjà le maître de toute chose.

Mais il est temps, lecteurs dignes, de laisser là cet épisode sixième, pour renvoyer au prochain, qui verra l'Homme-Cygne, gardien secret de Genève, tenter de libérer le Père Noël.

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10/01/2019

Le dauphin dans le ciel, ou l'origine du Dauphiné

Dauphin_of_Viennois_Arms.svg.pngOn pourrait créer des récits mystérieux dans lesquels les emblèmes des écus anciens sont des êtres à part entière, et j'ai le sentiment que l'allégorie médiévale s'y est plus ou moins adonnée - et aussi, plus tard, sous la forme de poèmes énigmatiques, William Blake. Il existe un symbole héraldique particulièrement frappant, parce qu'il a donné son nom à une province, c'est le dauphin du comté de Vienne. Il a une si grande importance qu'on a oublié qu'il s'agit du Viennois.

Ce dauphin d'azur baignant dans l'eau dorée de sa bannière a quelque chose de si parlant, semble dire quelque chose de si profond, que c'en est troublant.

Le symbolisme de ce noble animal est connu par divers mythes, notamment celui d'Arion (si ma mémoire est bonne), dans lequel un enfant est sauvé par un dauphin qu'il chevauche alors qu'il a été jeté dans l'eau. Dès lors, le salut par le dauphin renvoie aux figures de poètes, de saints, de prophètes emmenés dans le monde divin par un poisson chevauché, au moment où, atteignant l'horizon, au lieu de s'abaisser sur la terre courbe, ils poursuivent leur route tout droit, jusqu'à atteindre l'orbe de la Lune! Le grand poète chinois Li Po est réputé avoir été emmené au pays des dieux par un poisson ainsi enfourché, et cela a un sens profond - agréé par les chrétiens, qui ont assimilé le poisson au Christ. Par l'élément de l'eau on peut atteindre au monde divin; les formes qui y nagent sont le reflet des astres.

L'origine, dans le comté de Vienne, de ce dauphin est mystérieuse, puisque ce pays n'a pas de mer, et certains l'ont liée à Delphes; mais je ne sais où est l'oracle du Dauphiné. Est-ce dans Mélusine, femme-poisson manifestant la grâce de l'eau, et réputée y avoir vécu? Un poète français, catholique et royaliste, en a tiré que les Alpes étaient vouées au diable - dont cette Mélusine était selon lui une figure, un déguisement. C'est une idée triste et absurde, surtout quand on sait que le diable s'exprimait, selon ce poète (appelé Parseval), par le féodalisme, le vrai dieu par l'absolutisme - et cela montre de quelle façon les catholiques français ont lamentablement pourchassé l'Imagination, et de quelle manière c'est lié au centralisme. On peut Melusine-Heinrich-Vogeler.jpgdire que celui-ci est l'ennemi du mythologique parce qu'il est rationaliste, hostile à l'Intuition, qui passe par l'image et ce qu'elle a de féminin, de fluide - de lié aux ondes, à Mélusine! Peut-être par réaction, André Breton a pris cette dernière comme symbole de l'imagination créatrice...

Le fait est que le Dauphiné avait autrefois un statut spécial, peut-être parce qu'il était issu du Saint-Empire romain germanique et avait été acheté - et non conquis - par le roi de France au quatorzième siècle, et que ce Statut dit delphinal a été supprimé par le nivellement républicain, le rationalisme du dix-huitième siècle. Plus qu'il ne le croyait, Parseval était le serviteur du centralisme agnostique, celui qui rejette l'imagination libre comme ne disant rien du monde...

Ce Statut explique que le Dauphin, ou comte de Vienne, soit devenu, après le rattachement à la France, systématiquement l'héritier promis à la couronne royale: un Dauphin était princier. Finalement, dans la langue, un dauphin est un héritier promis à une couronne royale: trait étrange, puisque le dauphin de l'emblème est l'ange qui emmène au Ciel!

Son amante cependant était Mélusine, et rejeter celle-ci était condamner l'ancienne monarchie à la vacuité.

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08/01/2019

On a vu combattre le Père Noël à Genève (conte mythologique de Noël, 5)

13466475_10208718421829522_2595428585895190099_n.jpgDans le dernier épisode de cette série spéciale, nous avons laissé les elfes du Père Noël alors qu'ils venaient de blesser le démon Mérérim qui attaquait leur maître, mais qu'il n'était que ralenti dans son action mauvaise, non arrêté.

Trois des elfes, s'élançant sur les chemins de l'air, sortirent leurs épées et l'assaillirent, après s'être portés à sa rencontre. Malgré leur vitesse incroyable, le monstre para leurs coups de sa queue virevoltante, ainsi que de ses bracelets: car il en portait, qui était d'argent pur, et brillaient comme si leur créateur fût parvenu à saisir assez de rayonnement lunaire pour en forger des anneaux compacts. C'était le cas.

Des étincelles jaillissaient quand une lame rencontrait sa queue ou ses bracelets, et plus d'un homme crut à une pluie d'étoiles filantes, en les voyant. Quand une épée parvenait jusqu'au corps de Mérérim, elle ne rompait aucunement ses mailles, mais rebondissaient dessus en créant de nouvelles gerbes d'étincelles. Les elfes voyaient bien qu'ils ne pourraient venir à bout de lui, qu'il était trop fort pour eux.

Jusque-là, ils ne lui avaient pas laissé le temps de riposter; mais ils savaient qu'il disposait de pouvoirs fulgurants, et que, dès qu'il aurait un moment, il en userait. Or, ils commençaient à fatiguer. Et leurs coups pareils à des éclairs devenaient plus lents.

Soudain, sa queue s'élança vers l'un des trois elfes, et le frappa à la poitrine. Celle-ci fut aussitôt ouverte. La cuirasse qui la recouvrait avait été rompue sans effort apparent, et le sang jaillissait de la plaie, et l'elfe glissait vers le sol, quasi inconscient. L'instant d'après, parant encore deux coups, le monstre leva sa main droite et un éclair blanc en jaillit, rafale d'énergie pure qui atteignit un autre elfe au front; et celui-ci tomba, à son tour, le heaume brisé, le sang s'écoulant sur ses joues. Le troisième n'attendit point son heure dernière; Satana.jpgcomprenant qu'il n'avait aucune chance, il courut vers le traîneau, qui s'élançait au loin. Mais le démon, qui volait dans les airs plus vite que ne le fait un faucon, le rattrapa, l'abattit d'un coup de sa main destructrice, après avoir brisé son épée, qui se levait, d'un coup de queue des plus violents. La lame brandie se brisa lorsque cette queue l'atteignit, et le démon n'eut qu'à asséner un coup de poing à l'elfe, qui s'écroula. Car au moment où le poing l'avait touché, il était flamboyant d'énergie blanche, et la force du coup en avait été décuplée, et des foudres avaient jailli, qui avaient anéanti l'elfe sans retour.

Exalté par cette victoire, exultant de la souffrance qu'il avait causée, le démon se précipita plus vite que jamais vers sa proie, et saint Nicolas, le voyant arriver, commanda aux quatre elfes restants de fuir et de partir chercher du secours, puisqu'ils ne pouvaient rien contre le monstre infâme.

Puis il se retourna, et prépara la plus grande force qu'eût jamais contenue sa crosse transfigurée. Elle vibra, étincela, ses extrémités s'entourèrent de globes de feu. Le corps même de saint Nicolas devint luisant, rayonnant, et plus d'un mortel, en le voyant, crut à un météore. La force du trait de feu qui jaillit du bâton sacré eût suffi à précipiter le dragon de saint Michel dans l'abîme, et Mérérim le prit à la jambe droite, ayant bondi dans les airs au dernier moment dans le but de l'éviter, mais ne le pouvant.

Oyez! cette jambe fut tranchée net au-dessus du genou, et soudain Mérérim devint boiteux.

Il est cependant temps, lecteurs, de laisser là cet épisode, pour annoncer que dans le prochain seulement nous assisterons à la capture effective du Père Chalande.

07:45 Publié dans Captain Savoy, Conte | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

06/01/2019

Noël Communod n'est plus

noel 220x330.jpgJ'avais ouvert sur le site de la Tribune de Genève un blog pour mon ami Noël Communod qui a été quelque temps actif, notamment lorsque lui était Conseiller régional à Lyon; il m'envoyait ses articles, et je les publiais. Car même s'il avait travaillé comme cadre dans des entreprises importantes, il n'était pas spécialement doué en informatique.

Ses sujets tournaient principalement autour des grands projets inutiles, une tradition française - l'entreprenariat d'État censé doper une économie sinon dormante, chez un peuple latin davantage porté à attendre les bienfaits de la Providence qu'à devancer sa bonté en allant de l'avant. En particulier, il dénonçait la ligne de chemin de fer Lyon-Turin, qui allait détruire la montagne savoyarde sans réellement dynamiser un commerce très mou entre l'Italie et la France. Les autres élus régionaux s'efforçaient de l'intimider, pour lui faire abandonner ses protestations.

Il était atteint depuis plusieurs années de la maladie de Parkinson, et il vient de succomber. Je l'aimais, il était bon et sympathique, et m'a beaucoup soutenu lorsque j'ai réclamé la régionalisation des programmes d'enseignement, y compris à l'Université quand on passe les concours de recrutement d'État. Encore une spécificité française: l'État contraint les gens à se croire unifiés, car d'eux-mêmes ils n'en ont pas du tout le sentiment! Je supposais quand même vrai le discours qui assurait qu'il y avait le pressentiment d'un destin commun, en disant que justement la régionalisation de l'enseignement le confirmerait...

Noël Communod était intelligent et intellectuellement courageux. Physiquement, il était assez fluet, et la dureté des politiques parfois l'atteignait psychiquement. C'est un monde cruel. Le cynisme y est grand, Communod-05-1024x683.jpgnotamment lorsqu'il est question de culture: les politiques croient toujours qu'elle est d'abord à leur service, que sa vocation est de nourrir leurs discours si souvent creux... Finalement, j'ai délaissé le Mouvement Région Savoie, qu'il avait présidé, car il n'était pas prêt à défendre la liberté culturelle quand la propagande d'État assimilait tel ou tel élément culturel au Mal. Ce n'était pourtant pas que je voulusse défendre un discours haineux: seulement le choix des communes d'ériger une statue à Marie de Bethléem - dont le véritable tort, aux yeux des philosophes, est sans doute de n'avoir pas fait de politique...

Noël Communod n'a rien pu faire, contre les voix hostiles à la défense des droits des communes en matière de culture. Il s'était déjà retiré.

Il a beaucoup fait néanmoins quand j'ai décidé de me rendre au congrès de Régions et Peuples solidaires, le groupement de partis régionalistes auquel appartenait le Mouvement Région Savoie. C'était en Corse, près ncommunod-1024x803.jpgde Bastia, et j'ai pu me baigner, et rencontrer plusieurs membres de la famille Simeoni: Gilles était déjà maire de la seconde ville de Corse. Noël Communod, que j'accompagnais avec Claude Barbier, s'est montré très gentil, prévenant, et m'a ôté tout souci matériel. Ma vie politique devait néanmoins bientôt s'arrêter, je ne m'y sentais pas très à l'aise, j'aime mieux la poésie et les contes. Je défends surtout le droit d'en faire, face ou à côté des romans réalistes d'un Michel Houellebecq, nourris de satire et d'inutiles plaintes amères. Le régionalisme a quelque chose de romantique qui offre un lien avec le lyrisme enthousiaste; il défend les mythologies régionales, Frédéric Mistral et les autres. Mais s'il n'assume pas assez cet aspect, je m'en désintéresse spontanément.

Noël Communod portera comme une ombre douce et claire l'élan vers la liberté culturelle des régions de France, j'en suis sûr.

10:47 Publié dans Culture, Décentralisation, Politique, Région, Savoie | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

02/01/2019

On a assailli le Père Noël à Genève (conte mythologique de Noël, 4)

shamans_journey_74_by_love1008.jpgDans le dernier épisode de cette étrange série spéciale, nous avons laissé le démon Mérérim alors que, pressentant la venue dans l'atmosphère terrestre de saint Nicolas, il préparait son piège, rêvant de devenir maître du monde grâce aux dons de ce Père Chalande et de ses troupes d'elfes, volés, arrachés par lui aux hommes auxquels ils étaient destinés.

Il attendit patiemment que le Père Noël se montre, et, lorsqu'il apparut, il le reconnut aussitôt. Il n'avait pas changé. À son époque, il existait déjà, quoiqu'il eût un autre vêtement. Oui, dans l'antiquité, un être semblable au Père Noël, peut-être le Père Noël lui-même sous une autre forme, vivait déjà: cela a été souvent dit. Mais il avait une allure un peu différente, et jusqu'à son âme était dissemblable, vingt siècles de méditation l'ayant changé - et surtout, la rencontre avec Jésus-Christ, sous la forme de l'Enfant Divin, dont justement on fête la naissance à Noël! C'est là un grand mystère, que l'on ne dévoilera pas aujourd'hui.

Mais quoique Mérérim trouvât qu'il avait effectivement un peu changé, il le reconnut, et se souvint des petites guerres qu'il lui avait menées. Il fut ravi de le santa-claus-and-reindeer-georgi-dimitrov.jpgretrouver, pour se venger de lui et de celui qui l'avait enfermé dans le puits, saint Salon - car il est allié et ami de saint Nicolas, personne ne l'ignore.

Il s'élança, porté sur l'air par ses pouvoirs, et surgit devant lui. Sa queue battait l'air, ses yeux flamboyaient. Le reconnaissant, saint Nicolas ne s'empêcher d'avoir le sein glacé. Ses cheveux se hérissèrent. Sachez que si un mortel avait vu ce démon dans sa laideur nue, il en eût été si épouvanté qu'il en eût aussitôt perdu la raison; or, à l'œil exercé et spirituel de saint Nicolas, la véritable forme du monstre n'échappait pas. Pourtant, sa foi en Jésus-Christ et sa vie au-delà des apparences du monde, qu'il avait vécue de nombreux siècles, lui permirent, malgré son effroi, de conserver son esprit intact.

Il éprouvait surtout de la peine pour les hommes, de voir revenu d'entre les ombres cet être maudit, qu'il reconnaissait bien, pour avoir eu autrefois avec lui quelques escarmouches. D'instinct, il savait ce qu'il voulait. Il leva sa crosse (métamorphosée depuis son ascension au ciel en sceptre cosmique, arme redoutable pour les démons), et elf.jpgen fit jaillir un trait de lumière cristallisée; sans peine le monstre l'évita: il était lent, s'il était pur. Saint Nicolas ne se découragea pas, mais en fit jaillir un autre, puis un autre - et finit par le toucher. Mais l'armure du monstre était bien forgée, et ses mailles détournèrent le trait flamboyant, sans dommage pour lui. Mérérim éclata de rire...

Saint Nicolas comprit qu'il ne lui restait plus que la fuite. Il s'adressa à ses rennes, et voici! ils bondirent en avant. Pendant ce temps, les sept elfes qui accompagnaient le Père Noël, et se tenaient derrière lui sur son traîneau, jetèrent ensemble et d'un coup des javelines dorées qu'ils gardaient en attente, afin de retarder le démon et l'empêcher d'assaillir leur maître, quand il passerait près de lui.

Quatre l'atteignirent et l'une d'elles put enfin percer et briser le réseau de mailles d'argent qui recouvrait le monstre. Mais cela ne fut pas suffisant. Car même si du sang noir s'échappa de la plaie et forma comme une volute épaisse devant Mérérim, il n'était pas blessé assez profondément pour être empêché d'agir comme il le projetait. Tout au plus cela pouvait-il, à terme, l'affaiblir, et, sur le moment, ajouter à sa rage.

Il est cependant temps, lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cette bataille que le Père Noël, il faut qu'on le sache, perdra.

10:49 Publié dans Captain Savoy, Conte | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook