Jean-Jacques Rousseau Savoyard?

rousseau.jpgLa première question qui me fut posée lors de ma soutenance de thèse, après mon petit discours, vint, préalablement à tout commentaire, de Michael Kohlhauer, mon directeur de recherche, qui me demanda si selon moi Jean-Jacques Rousseau était savoyard. Je ne l'avais pas présenté comme tel dans ma thèse. Je répondis non. Mais le premier il a parlé des Alpes, me répliqua-t-on. Outre, reprends-je, qu'il a surtout parlé des Alpes valaisannes, il a constamment adopté le point de vue d'un Genevois, en parlant des Savoyards comme d'un peuple qu'il aimait, certes, mais auquel il n'appartenait pas. Dans La Nouvelle Héloïse, il marque même ce qui le sépare de la tradition savoyarde: lui est du côté de la liberté, du protestantisme et de la république, les Savoyards sont catholiques et soumis à leur roi.

Il y a plus, cependant. Jusque dans son style, il était surtout genevois. Son rejet des figures du merveilleux chrétien est caractéristique, et impensable en Savoie, où ce merveilleux chrétien s'est bientôt prolongé vers le merveilleux païen, avec l'intrusion des fées et dieux celtiques chez Replat ou Arnollet, ou des dieux antiques chez Dantand. Même chez Jacquemoud, le lien entre les anges et les dieux païens est patent. Rousseau avait horreur de cela. Son style est tout autre.

En un sens, il écrit mieux que la plupart des Savoyards, et c'est le cas des écrivains genevois en général, plus souples, plus naturels, plus distingués en français, leur langue première et spontanée. Les Savoyards parlaient entre eux patois et leur français manque globalement d'élégance. Je veux bien l'avouer. Il a un caractère légèrement empesé. À l'inverse, leur distanciation de cette noble langue leur a permis d'introduire le merveilleux populaire d'une belle et libérale façon, que ne connaissaient guère les Genevois, plutôt abstraits. À chacun ses qualités, pour ainsi dire. Le problème des universitaires est que, dirigés depuis Paris, ils ne peuvent s'empêcher de trouver que les facultés d'élocution et de composition, c'est à dire la capacité à parler facilement la langue officielle et d'organiser le discours, sont supérieures à l'invention ou à l'imagination. Or, c'est faux. Et le fait est qu'en termes d'invention et d'imagination, les Savoyards sont souvent admirables. Tpffer_886.jpegJusque dans leur style, comme Joseph de Maistre l'a constamment montré, ils savent être inventifs.

Rousseau a un dynamisme et une fluidité que même Joseph de Maistre n'a pas. D'autres Genevois ont un style raffiné et pur, comme Töpffer ou Amiel. Ce n'est pas que je n'aime pas ce style, j'adore les écrivains que j'ai cités. Mais il y a une différence, qui n'est pas annulée par la célébration de Rousseau par les Chambériens.

Je sais bien que Louis Terreaux a mis Rousseau parmi les auteurs savoyards. Il n'a pas mis Lamartine. Pourquoi? Celui-ci a bien dit: On est toujours, crois-moi, du pays que l'on aime - à propos de la Savoie. Mais si j'aime, aussi, Lamartine, lui non plus n'a pas en réalité un style typiquement savoyard. Son éloquence est toute française. Ses images abstraites n'ont rien qui le renvoient à la Savoie, à l'inspiration en fait plus populaire des Savoyards. Louis Terreaux a simplement voulu rendre hommage aux Chambériens qui ont mis une statue de Rousseau dans leur ville. Cela ne s'appuie pas sur les faits.

Commentaires

  • Ça se discute Docteur Rémi:-). Lamartine était un touriste alors que Rousseau a formé sa sensibilité en Savoie où il aurait vécu, s'il faut le croire, les meilleures années de sa vie. Il est vrai qu'il se revendique comme Genevois mais doit-on le croire sur parole ? Son style "souple et naturel",il l'a "attrapé" grâce à son oreille musicale dans ses lectures (faites principalement à Chambéry!)mais sa manière d'argumenter dans ses textes politiques est assez inventive et différente de ses collègues philosophes français (cf la comparaison qu'il fait lui même de sa manière avec "l'opéra italien" où tout commence dans un grand désordre mais où tout est en place à la fin). Je crois qu'on peut au moins en faire un citoyen d'honneur de notre Savoie et que Monsieur Terreaux a eu raison de le faire figurer dans son anthologie. Amicalement.

  • Ah, Bernard, cela correspond-il à un désir, ou à une réalité? Oui, Rousseau était nourri de tradition savoyarde, à travers les prêtres qu'il a connus et qui étaient nourris, eux, de François de Sales. Mais c'est tout. Il y a une influence savoyarde, pas plus. Le style baroque et imagé de François de Sales ne se retrouve pas chez lui, qui imitait plutôt Calvin. Peut-être y a-t-il quelque chose de la Savoie dans son enthousiasme. Mais son rejet du merveilleux est impensable en Savoie. Sa manière d'argumenter est fondée sur la logique pure, dans un esprit en fait assez cartésien ou calviniste, seule peut-être sa chaleur d'âme reflète les paysages alpins. Le fait même qu'il ait cherché à argumenter le rapproche des Genevois et des Français, les Savoyards ne s'adonnaient pas beaucoup à la controverse, ils ne s'y préparaient guère - au sein d'un système éducatif fondé sur l'illustration de la pure doctrine de saint Thomas d'Aquin. Le contraste avec les Français vient de la tradition genevoise, je pense.

  • Bonjour,
    Je serais d'accord avec vous Rémi Mogenet, et avec la phrase qui clôt votre article.
    Une source inépuisable de talents littéraires, cet homme, sans doute abondée par les livres que lui fila à lire son père Isaac, des Vies de Plutarque, mais aussi nombre de "pulps" de la littérature sentimentale de l'époque.
    Cela dit, même un chambérien de coeur comme Stendhal, après s'être littéralement repu de "La Nouvelle Héloïse", s'en trouva dégoûté pour la vie (in Henry Brulard), son narcissisme, sa sentimentalité excessive, un style en soi, certes, mêlé à cette sévérité puritaine, très calviniste dans l'esprit en effet, agacèrent tous ses amis après 1750.
    Nous ne serons jamais chez Daniel-Rops avec ce Rousseau-là, encore moins lorsque qu'il prétend se faire juge de Jean-Jacques.
    Un Rousseau plus Dijonnais et donc Bourguignon que Savoyard, puisque c'est à partir de l'Académie de cette ville que sa carrière d'homme de lettres décolle pour ne plus jamais redescendre, sa stature le transformant en ange des hautes sphères (il devient le compétiteur de Jésus dans sa promotion de la Vertu,"science sublime des âmes simples").
    Combien de philosophiques suiveurs reprendront pour argent comptant ses théories ("sa" théorie) sur la ville corruptrice, la ville faiseuse de prolétaires, cela dit sans se montrer partisan, j'aime beaucoup le lire, hélas, comme dirait un autre écrivain.
    Bravo pour votre blog.

  • Merci. Rousseau avait du style, le sens du rythme, il était musicien quand il écrivait, il avait de l'allant, de la séduction, un dynamisme fluide et plein d'émotion. Ses idées souffraient de cette sorte de fontaine à paroles, les rythmes chatoyants suffisaient, la pensée était parfois noyée dans le flot luisant des mots.

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