• CXXX: le combat de Légion

    Nyarlathotep-02 (2).jpgDans le dernier épisode de cette geste fracassante, nous avons laissé le Génie d'or alors qu'il faisait face à une troupe maléfique accourant d'un souterrain obscur.

    Le premier ennemi surgit du trou noir; il avait l'air d'un gnome hideux, porteur d'une hache trois fois plus grosse que lui, et qu'il portait de ses quatre bras énormes. Il tenta de trancher les jambes du Génie d'or, mais celui-ci bondit par-dessus, et lança un rayon de son sceptre sur le petit être, qui en fut terrassé; car le trait de feu concentré l'avait transpercé par le sein gauche, et était ressorti dans son dos.

    Le second à s'attaquer au Génie d'or était longiligne et ailé, pareil à un spectre bleuâtre aux longues griffes, et le gardien secret de Paris l'abattit avant même de retoucher le sol, après son saut dans les airs, lançant un rayon de feu de son œil bleu qui atteignit le monstre à la tête, qui aussitôt se volatilisa dans un éclair d'azur.

    Puis ce fut la ruée. Une horde d'êtres difformes, ténébreux et noirs, se jeta sur lui, cherchant à le submerger. Pareil à une étoile qu'eussent assaillie des nuées d'obscurité, il brillait par les interstices de leur masse, et ses rayons semblaient repousser leurs assauts, malgré leurs cris et leurs grognements atroces. Sa clarté seule avait apparemment le pouvoir de repousser leur noirceur, et ils n'osaient le toucher, car chacun des reflets d'or de son haubert était pour eux tel qu'un mortel trait de foudre. Toutefois jetaient-ils devant eux leurs armes et leurs traits, la haine étant plus forte que la douleur, et il devait parer leurs coups et riposter sans relâche.

    Sans tarder un monceau de cadavres entoura le cercle de ses coups flamboyants, qu'aucun ennemi ne semblait pouvoir percer, si rapides étaient-ils. Il montait sur ce tas sans âme au fur et à mesure des assauts, et se tenait au-dessus de l'ennemi comme au sommet d'une montagne. Les créatures infernales rugissaient, gémissaient, beuglaient, hurlaient, mais sans parvenir à entamer le Génie d'or, dont la cape emplissait l'espace, et y ondoyait à la façon d'une nuée scintillante.

    Les étoiles s'y voyaient (était-ce en reflet ou réellement, on n'eût su dire), comme si elle eût été une porte vers le ciel, et les monstres en gémissaient derechef, leurs rayons les blessant: car ils s'étaient installés dans les profondeurs pour ne pas les voir - et n'être pas touchés de leurs traits de feu, jaillissant, à leur regard, 600_450557967.jpegd'yeux divins. Bref, leur nombre ne semblait pas devoir suffire à l'abattre quand soudain, malgré sa vivacité incroyable, il sentit cette même cape accrochée, et lui retenu par elle. Une flèche brune, tirée depuis le trou noir qui vomissait les combattants infâmes, l'avait clouée à la paroi rocheuse, derrière lui.

    Le vêtement ondoyant frémit, comme s'il fût doué de sens et possédât des nerfs, et le Génie d'or comprit qu'il fallait pour le moment le sacrifier, puisqu'il était devenu pour ses bras une gêne. Il dégrafa, d'un geste vif, ce manteau qui ondulait en plis soyeux, et son haubert doré éclata dans la pénombre, le rubis à forme de flamme qui ornait son buste jeta un rayon fin, et le tireur, embusqué et à peine visible - sa main griffue seule se voyant sur l'arc -, s'écroula mort, touché au cœur.

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode, pour laisser la suite au prochain, qui verra un monstre innommable surgir des ténèbres, après que le Génie d'or aura reçu une blessure qui douloureusement crispera ses traits.

  • Joseph de Maistre et la réunification des églises

    52360947_2356771887891702_8795018545944592384_n.jpgIl existe un curieux chemin réalisé par Joseph de Maistre au cours de sa vie, sur un point qui l'a tant occupé: la religion. On sait que, disciple de François de Sales et des Jésuites, il a généralement défendu le catholicisme, quoiqu'il ait aussi eu en affection certains penseurs peu canoniques, en particulier Origène – et Louis-Claude de Saint-Martin. À cet égard, par le biais de l'illuminisme lyonnais, il a découvert une tradition qu'on pourrait dire plus ou moins gnostique. Après son éducation catholique, il a découvert la tradition maçonnique mystique de Jean-Baptiste Willermoz, qu'il a beaucoup aimée, avant de prendre quelque distance avec elle.

    Mais la révolution française a fait davantage, car elle l'a d'abord poussé en pays protestant, à Genève et à Lausanne, et on sait qu'à cette période de sa vie, il a fréquenté des protestants effectifs, et a appris à les apprécier, notamment madame de Staël, à laquelle il reprochait son féminisme exacerbé, paraît-il, mais qu'il aimait.

    Et puis, ambassadeur du roi de Sardaigne en Russie, il a fréquenté des orthodoxes, à commencer par l'empereur Alexandre lui-même.

    Bien sûr, dans ses ouvrages, il s'en est pris aux protestants et aux orthodoxes, défendant le catholicisme d'une façon souvent outrancière. Mais il est remarquable qu'il ait cheminé à travers l'Europe pour rencontrer les trois grandes branches du christianisme, comme s'il y avait là un souffle de lui inconnu - un enjeu karmique.

    Rudolf Steiner disait curieusement, mais avec beaucoup de profondeur (comme toujours avec lui), que ces trois branches renvoyaient aux trois expressions, aux trois personnes de la divinité. L'orthodoxie, comme d'ailleurs l'Islam, renvoie avant tout au Père, au dieu créateur et plongé dans les profondeurs de l'univers, rayonnant du passé et du premier jour des mondes. Mais l'Église catholique, on le méconnaît grandement, est liée au Fils, à l'insertion de la divinité sur le plan terrestre, à la manière dont elle y crée des choses, y modèle le monde – et souvent s'y perd, en demeurant trop proche dès l'origine du pouvoir romain, de l'Empereur. Saint Augustin, qu'aimaient si peu les théologiens grecs, disait ainsi que c'est par le Fils, le dieu incarné sur Terre, que l'homme peut obtenir son salut.

    Quant au protestantisme, dit encore Steiner, il est émané du Saint-Esprit. Il se projette vers l'avenir en admettant à l'individu la faculté de juger par lui-même, à partir de l'intelligence – de la force de penser qui est la sienne. Certes, dans un premier temps, il ne l'a fait qu'en s'attelant aux apparences sensibles, à la raison extérieure, demeurant à la surface des choses; mais il préparait le temps où la pensée entrerait dans les profondeurs des mystères en se détachant des apparences extérieures, et permettrait à chaque homme de recevoir consciemment en lui l'effusion de l'Esprit-Saint – et donc de voir clair dans l'obscurité de la vie. Cela Annonciation-miniature-Jami-Tawarikh-Rashid-Din-1314_0_730_529.jpgétait nécessité par la liberté de l'individu, qui seule pouvait rénover la vie spirituelle.

    Or, si Joseph de Maistre vouait un culte à l'institution catholique, dans les faits, il a constamment défendu son droit individuel de philosophe à percer les secrets du monde divin, notamment par le biais de l'analogie entre le Ciel et la Terre, et la création d'images, de symboles. Il a constamment, aussi, annoncé une grande effusion de l'Esprit-Saint. Et, à l'inverse, il a rendu hommage aux religions païennes, à leur merveilleux spécifique, et même à l'Islam, en citant le Coran, à propos de la sainte Vierge. Il vouait un culte à la tradition, mais attendait beaucoup de l'avenir. En un sens, et jusqu'à un certain point, il a uni les branches du christianisme dans son âme, vivant en acte la trinité dépeinte par Steiner – qui, d'ailleurs, lui rendit hommage.

  • Éducation publique et voie artistique

    riziere.jpgJ'ai critiqué la dernière fois la tendance de l'Éducation nationale, en France, à partir du principe que l'élève ne réussissant pas dans les matières intellectuelles réussira bien assez dans les disciplines manuelles, qu'on l'affirme sans preuve puisque le Collège ne contenant pas de disciplines manuelles, il n'y a aucun moyen de l'évaluer! Pour l'intellectualisme ordinaire, il va de soi que le manuel est facile, que tout le monde peut le faire, que l'évolution de l'humain a consisté à se hisser vers l'intellectuel. C'est très commode, d'avoir cette vision des choses, quand on est diplômé. Les prolétaires authentiques ont vite fait de répondre que si un professeur devait se mettre au travail avec ses mains, il mourrait rapidement d'inanition. En général, ils ont raison. Mais l'État, ne le cachons pas, accordent des privilèges aux intellectuels, il les protège et fait en sorte qu'ils soient mieux payés que les manuels. C'est un choix.

    Un choix arbitraire, en somme, et qui s'expose au retour de bâton, aux révolutions prolétariennes qui prennent le contre-pied des républiques bourgeoises en vantant les mérites du travail manuel et en pourfendant le travail intellectuel, comme on a vu dans le Cambodge de Pol Pot. Position bien sûr absurde, en tout cas autant que celle des républiques bourgeoises, et qui ne tient qu'à une forme de réaction épidermique, nourrie maladroitement des illusions de Karl Marx selon lesquelles le prolétariat est en phase avec les principes cachés de l'univers.

    La vérité est tout autre. L'homme est fait à la fois de manuel, d'intellectuel et de ce que j'appellerai le cordial - le travail du cœur. C'est précisément ce que ni les intellectualistes, ni les communistes ne veulent admettre - qu'il existe, entre leurs marottes respectives, quelque chose d'au moins au moins aussi important que ce qui les occupe: l'artistique. Entre le scientifique et le technique, il y a, fondamental, articulant les deux pôles opposés, ce qui émane de la sensibilité et touche, à ce titre, à la fois au technique et au scientifique, à la pensée claire et à l'exécution manuelle.

    Il y a peu de pédagogues qui s'en soient rendus compte, car la plupart oscillent entre les pôles sans user de trop de discernement, ils suivent aussi leur marotte. Même Rousseau s'enfermait avec complaisance dans steine.jpgl'opposition au pôle intellectualiste et bourgeois.

    Mais il y en a un, tout de même, c'est Rudolf Steiner. Les écoles Steiner proposent d'articuler le manuel et l'intellectuel autour de l'émotionnel et de la pratique artistique, et, qu'elles fassent ensuite bien ou mal, elles ont totalement raison sur le principe.

    L'école d'État, en France, est publique mais pas populaire - déjà parce qu'elle n'intègre pas le travail manuel. Même l'artistique est généralement réduit à l'intellectuel. Elle favorise donc la classe bourgeoise, la convention aristocratique, et ne concède au travail manuel que parce que les acteurs économiques réclament des prolétaires pour exécuter les tâches pensées par les élites. Les lycées professionnels étant censés fournir des salariés fiables, leurs programmes d'étude sont établis en concertation avec les syndicats patronaux.

    Tout cela rend évident qu'on part soit de préjugés philosophiques pour favoriser l'intellectuel, soit d'exigences économiques pour nourrir le professionnel, mais qu'on ne part pas de l'humain. Si on le faisait, on mettrait, comme le voulait Charles Duits, l'imagination et l'art à la base de l'éducation, et on articulerait, à partir de cela, l'intellectuel et le manuel. En général, on ne fait rien de tel, on fait tout autre chose, les enseignants eux-mêmes tirant leur position sociale et leurs salaires de diplômes où ils ont fourni la preuve de leurs facultés intellectuelles seules. Quoique décide le gouvernement, cela décide ensuite de tout.

  • La voie professionnelle dans l'Éducation nationale

    bac-pro-obm1-1024x681.jpgLe discours convenu du gouvernement français est d'affirmer que les Lycées professionnels offrent une formation idoine et reconnue, égale à celle des autres Lycées, et que l'élève qui les choisit n'est en rien en échec, qu'il s'agit là d'un beau choix. Hélas, on n'en sait vraiment rien, car dans les faits, voici ce qui se passe: dès la classe de Quatrième, on demande aux élèves qui n'obtiennent pas de bons résultats dans les disciplines enseignées de réfléchir à leur orientation - c'est à dire de prévoir l'intégration à des filières professionnelles. Mais on ne sait pas réellement si ces élèves réussiront dans ces filières, puisque le travail manuel n'est absolument pas enseigné au Collège!

    Beaucoup d'élèves rechignent - ils veulent aller en Seconde générale, et les enseignants du Collège leur disent qu'ils sont fous, ils se plaignent, ils affirment que c'est inadmissible! Mais peuvent-ils apporter la preuve que l'élève qui échoue au Collège peut réussir au Lycée professionnel et même que l'élève qui échouera au Lycée polyvalent y fera pire que dans un Lycée professionnel? Si ça se trouve, ceux qui sont mauvais dans les disciplines intellectuelles le seront encore plus dans les disciplines manuelles!

    Mais il existe bien le préjugé que le travail manuel est tellement plus facile que le travail intellectuel, qu'il est à la portée de tout le monde! On proclame qu'il est noble, mais tout de même, il est fait pour ceux qui ont échoué dans les matières intellectuelles. On affirme qu'il est digne, mais on pense que n'importe quel plomberie.jpgmaladroit en français ou en mathématiques peut avoir une adresse suffisante comme plombier ou charpentier.

    La réalité d'une telle situation, au-delà des discours convenus, a généralement amené les filières techniques sélectives à choisir de préférence les bacheliers ès sciences, qui avaient simplement prouvé leur capacité à travailler. Les patrons se plaignent assez de bacheliers de lycées professionnels qui ont reçu une formation avec laquelle leur syndicat était théoriquement d'accord - pour laquelle ils ont souvent participé financièrement -, mais qui ne savent pas travailler, ni même n'en ont l'envie. Car le fait est là: beaucoup d'élèves mauvais dans les disciplines intellectuelles le sont aussi dans les disciplines manuelles. Ne pas vouloir l'admettre en feignant de louer les filières professionnelles revient souvent à se débarrasser, en accord avec les professeurs de lycées polyvalents, des élèves globalement faibles, dont l'institution, figée et dénuée d'inventivité, ne parvient pas à résoudre le problème.

    Je sais bien que les professeurs n'aiment pas toujours qu'on leur dise la vérité, qu'ils préfèrent souvent vivre dans les fictions d'État. Mais à cet égard, l'instruction publique, en France, est profondément défaillante. Déjà, on peut se demander pourquoi il n'y a pas de disciplines manuelles au Collège, si elles sont tellement dignes et nobles. Mais comme je l'ai dit, beaucoup d'élèves ne pourraient pas même résoudre de cette façon leur problème. Ils ne sont ni manuels, ni intellectuels, mais émotionnels, et ils ont besoin d'apprendre par le moyen de l'art, qui relie la science et la technique. La sculpture est manuelle, la poésie intellectuelle, mais l'intellectuel et le manuel ne sont dans l'art que des moyens, non des fins en soi. C'est heureux. L'Éducation nationale est défaillante parce qu'elle n'est pas artistique au premier chef. C'est ce que je pense.

  • L'évolution des Ornims (Perspectives, LXIII)

    geminitwins_painted_by_ravenmoondesigns-d9px9bl.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Chef des hommes-lueurs, dans lequel je rapporte un échange oral entre un prince parmi des hommes étrangement lumineux, et ma gardienne privée, Ithälun. Ils en étaient à confronter l'autorité dont émanaient leurs lois et leurs actes. Et ils évoquaient un mystérieux Ornim - tantôt au singulier, tantôt au pluriel.

    - Ah! s'exclama Othëcal, mais de quel Ornim parles-tu, Ithälun? Tu sais qu'ils sont plusieurs, et que ceux qui t'ont parlé ne sont pas ceux dont je tiens, par mon père et le sien, mes instructions à moi, mes commandements à moi! Tu pourras dire, sans doute, qu'ils vivent au même endroit, et que ceux de qui je tiens mes lumières sont partis au loin, laissant à ceux qui s'adressent à toi le soin de diriger l'univers. Mais n'est-ce pas usurpé? Avaient-ils, ces nouveaux Ornims, fils des précédents, la sagesse de leurs pères? Je peux tout contester, si je le veux, en particulier dans mon propre royaume, et ma propre maison; et s'il est vrai que le sceptre de puissance a été donné à Solcum, et que les talismans du pouvoir cosmique résident dans ta ceinture et ton sabre, s'il est vrai que contre eux je ne puis rien, puisque tes Ornims disposent du feu des astres, je n'en suis pas moins libre d'accuser les Dieux, et de me plaindre de l'injustice des Temps! Non, il n'est pas juste que les mortels entrent ici, car ils sont indignes, et leur indignité va dissoudre la grâce de ce lieu comme une eau sale qui pollue, et emporte tout!

    - Allons, Othëcal, répliqua Ithälun, tu sais bien que ce mortel, aussi piètre puisse-t-il paraître, a les moyens, enfouis en lui, de sauver la Terre, et que tu ne les as pas. Tu ne peux pas conserver la puissance d'antan, et tu le sais: elle n'est plus confirmée par les astres, et, de cette sorte, tu ne peux plus empêcher que croissent les forces de l'hiver cosmique, et que les portes ne s'ouvrent sur les hordes de Mardon le Maudit. Le cercle enchanté tracé autour de ta maison ne pourra résister indéfiniment, il devra être brisé, et ton palais s'écrouler, et, si tu veux bénéficier d'une autre maison sur l'orbe lunaire, il te faudra seconder mes efforts et ceux du pauvre Rémi - qui n'en peut mais, et ne comprend rien à ce qui lui arrive, hélas!

    - Ah, pourquoi je n'aurais pas le pouvoir de résister au Malin! s'écria, furieux et triste, Othëcal, qui tout à coup devint flamboyant, comme si la colère et le dépit l'avaient transformé en torche. N'avons-nous pas montré l'excellence de nos coups, jadis, quand ta propre maison était en péril, et que celle d'Othëcal arriva en renfort, par pure bonté, pure charité, et qu'elle chassa, par son art du combat, les dragons les plus puissants, les spectres armés les plus forts? Tu te souviens, oui, tu te souviens de la merveille qu'était notre troupe, quand elle déchaînait le feu du ciel sur les hérauts de la Ténèbre, et qu'elle fendait les géants en deux de ses coups d'épée! Nous riions, en combattant, et personne ne nous résistait. Pourtant nous avons perdu plusieurs des nôtres - au moins douze, comme tu ne l'ignores pas: pris par surprise, ils furent percés au dos, au talon, à l'arrière de la tête, par dessous, par dessus - car nul n'aurait pu abattre un des miens, s'il lui avait fait face. Nous les avons pleurés, mais nous ne vous les avons pas reprochés. Que viens-tu donc, à présent, nous reprocher la superbe affichée depuis l'aube des siècles, et que nous avons méritée d'arborer comme autant de ces joyaux que nous arborons au front, et sur nos vêtements, et à la poitrine, et aux doigts, et au ventre, afin de lier nos ceintures enchantées? C'est donc ainsi que sont remerciés les sacrifices de jadis, et les souffrances de notre peuple, par des insultes?

    (À suivre.)

  • L'Histoire et les Cathares

    cathares.jpgLes historiens officiels tendent à nier l'importance des Cathares, en Occitanie, autant que les occultistes comme Déodat Roché ont tendu à en faire le cœur du génie occitan - son étincelant noyau -, mais caché sous les couches de rationalisme à la française, ou à la romaine. Les historiens officiels sont rationalistes par principe et, en un sens, cela les rend toujours favorables à Paris, et donc au centralisme, même quand ils disent et pensent aimer l'histoire locale: leur pensée est spontanément française, bien qu'ils ne s'en aperçoivent pas, persuadés qu'ils sont que cette pensée française est universelle et aurait pu naître n'importe où dans le monde - avec suffisamment d'Évolution. Ce n'est pas propre à l'Occitanie, j'ai rencontré beaucoup de régionalistes agnostiques aussi en Corse et en Savoie, où la culture, avant d'être assumée par la France, était essentiellement catholique. La méconnaissance des autres pays du monde fait qu'il est même difficile de se rendre compte que c'est un trait parisien, et que le particularisme savoyard, par exemple, était nourri de liens avec l'Italie baroque - telle que Stendhal l'aimait et la chantait, et telle que Dante l'a formalisée dans le merveilleux chrétien de son chef-d'œuvre.

    Comme toujours, l'argument des historiens matérialistes est d'affirmer que ceux qui ont parlé des hérésies, des conceptions merveilleuses des uns et des autres, l'ont fait parce qu'ils étaient animés par de la politique - par leur désir de pouvoir. Si Stendhal disait ce qu'il disait de la Savoie, c'était d'abord pour s'opposer, par principe, au régime français. Si tel théologien médiéval évoquait les croyances cathares, c'était pour répandre le centralisme papal, et ses dires n'étaient que prétextes.

    On m'a opposé Stendhal, lors de ma soutenance de thèse: je veux dire, on m'a affirmé qu'il ne parlait que par politique. J'ai dû répondre que ses motivations politiques n'empêchaient pas forcément la vérité de ses dires. D'ailleurs, Pierre Leroux les a confirmés, alors même que, contrairement à Stendhal, il désapprouvait ce qu'il voyait. L'un disait du bien des Chambériens, l'autre du mal, mais pour les mêmes choses constatées. Rien ne prouve que les discours des évêques sur les Cathares, qu'ils aient été ou non animés d'intentions politiques, ne se soient pas appuyés sur des faits. Il ne suffit pas de démontrer l'intention politique pour démontrer la fausseté d'observations factuelles.

    Mais le plus singulier, dans la méthode ordinaire des historiens officiels, est que l'intention politique n'est jamais démontrée. Elle est constamment supputée, et ressortit au préjugé matérialiste, que tout le monde partage. On croit qu'elle va de soi, alors qu'aucun document ne la confirme, on s'appuie sur un dogme qui aux esprits petits relève de l'évidence.

    Au bout du compte, c'est un postulat matérialiste qui pousse à nier le catharisme. Les faits disent qu'il y a bien eu une hérésie importante, nourrie de manichéisme, et que la culture occitane s'est liée en profondeur à elle. Ce n'était d'ailleurs pas nouveau: avant les Cathares, en Occitanie, il y avait eu les Ariens, avant encore, priscillien.jpgles Priscilianistes, il est constant que cette région a différé du catholicisme classique, il est véritable que cela émane de son caractère profond. Le refus de détacher le christianisme de la Nature, notamment, en est un signe clair. Il souffle des Pyrénées un air de féerie qui fait reculer le rationalisme catholique, et qui s'est aussi manifesté dans l'attaque de Charlemagne et de son arrière-garde, à Roncevaux, par les Basques. C'est indéniable, même si les historiens rationalistes tributaires de la pensée française essaient de prouver autre chose.

  • De Jeanne d'Arc à Limoux, ou les qualités provinciales

    joan-of-arc-e1479837656914.jpgJ'ai déjà évoqué le cas de Joseph Delteil, auteur d'un Jeanne d'Arc qui, en 1925, à sa parution, obtint un prix national, à Paris. Mais il composa également, en hommage à la ville qui l'a vu grandir, une Ode à Limoux, dans laquelle il attribuait, à la noble cité de la blanquette, à peu près les mêmes qualités que celles qu'il attribua aussi à Jeanne – la solidité paysanne, ou régionale, à même, dit-il, d'accueillir en son sein la divinité, loin des artifices de la cour et de Paris. Idée qu'on trouvait aussi chez Mistral, et qui le justifiait d'utiliser le provençal dans sa poésie. L'authenticité populaire et paysanne, ou celle des petites villes marchandes, était propice à l'épopée, au mythe. Jeanne d'Arc était faite pour devenir une héroïne. Dans sa pureté de paysanne lorraine, elle pouvait accueillir Dieu. Limoux aussi, puisque, dans sa netteté, dans la géométrie de ses lignes, elle était en phase avec les lois fondamentales de l'univers. C'est du moins ce que dit Delteil.

    Il affirme que Limoux n'aime pas l'imagination factice - effectivement condamnée par l'Église catholique et qui lui a fait dire, ainsi qu'à ses adeptes, que Victor Hugo, par exemple, était tombé dans la fantasmagorie illusoire, avait sorti de sa seule subjectivité des mythes absurdes. Delteil ne serait jamais allé jusque-là, sans doute, mais son refus d'accorder aux rêves une importance majeure, manifestée lors d'une enquête surréaliste (il affirma qu'il ne rêvait jamais), fait écho à ce rejet de l'imagination subjective et purement personnelle, émanant du désir, de Lucifer. Il y a là certainement un trait catholique, en profondeur, mais aussi latin, et provençal, ou occitan. Cela rappelle éminemment l'entomologiste Jean-Henri Fabre refusant de se soumettre aux théories hardies de Charles Darwin, pourtant son ami, et croyant voir, dans le réel observable, mille faits les rendant factices - ou du moins relatives. Et lorsqu'on lui demandait de créer, à la place, ses théories propres, il refusait encore, affirmant que le réel ne se résume à aucune théorie, et que l'imagination était trompeuse. Pareillement Frédéric Mistral s'était gardé de rien imaginer en dehors de la tradition.

    On comprend qu'André Breton ait été irrité par une telle position, qui cependant ne manque pas de santé, a l'avantage de s'appuyer sur des structures et des principes clairs, au sein de l'imaginaire, et d'éviter les inventions chaotiques ne se déployant pas en mythologie nette. Cela a au moins permis de créer tout un Limoux-Pont_neuf1.jpglivre, de cent cinquante pages environ, sur une femme en lien avec le monde spirituel, tandis que Breton ne créait que des bribes de mythologie, cherchant tellement l'originalité qu'il reculait, quand ce qu'il songeait ressemblait à ses yeux à du merveilleux éculé.

    Mais il y a, dans la position de Delteil, une forme de réaction face à Paris et à ses artifices qui tient de la pétition de principe - assez typique de ce qui oppose, en France, la capitale et la province, la première s'imposant par la force, la seconde réagissant violemment. À l'intellectualisme parisien, Delteil opposait le culte de l'instinct, qui était une antienne de Charles Maurras, lui aussi disciple de Mistral. Seul l'instinct était lié à la divinité, disait-il. Voire. Peut-être que le cœur, entre l'intelligence et l'instinct, et accordant les deux, doit seul être préféré. L'amour.

    À Limoux, il y a une fontaine de Vénus, sur la place de la République, et Delteil disait Limoux tellement sans artifices qu'elle était sans fontaine sculptée. Curieux. Il faudra que je regarde à quelle date et dans quelles circonstances cet édifice a été créé.

    Mais en disant vouloir s'assimiler intimement à Jeanne d'Arc, ce noble auteur a aussi marqué, au premier chef, sa volonté d'aimer. Ou de rêver.

  • Conférence sur le poète Antoine Jacquemoud

    ange.jpgMercredi 13 février prochain, chers amis, je ferai une conférence à l'Académie de la Val d'Isère, cette noble association tarine créée en 1865 par Antoine Martinet et André Charvaz, et qui avait pour devise Deus et Patria, et pour saint patron François de Sales. Elle est sise à Moûtiers en Savoie, dans l'ancien évêché, et la conférence aura lieu à 18 h 30. Elle portera sur le poète Antoine Jacquemoud (1806-1887), surtout connu pour sa carrière politique après ses années de poésie: il a été député libéral à Turin et conseiller général de la Savoie à Chambéry, et il a défendu l'intégration de la Savoie à la France en chantant que le cœur des gens allait là où coulait l'Isère (et non nos rivières, comme cela a été déformé par la suite).

    Mais ce n'est pas l'homme politique que j'étudierai: c'est le poète deux fois lauréat de l'Académie de Savoie, avec un poème en douze chants d'alexandrins sur le Comte Vert de Savoie (1844), et des Harmonies du progrès (1840), essai lyrique sur les réussites techniques de la Savoie du temps. C'est, je pense, une gageure, car cette poésie n'a pas été saluée bruyamment par la postérité, elle a même été un point d'achoppement entre le professeur Michael Kohlhauer et moi lors de ma soutenance de thèse. Lui disait que ses vers ne valaient pas grand-chose, qu'ils étaient convenus. C'était déjà le sentiment de Louis Terreaux, qui approuvait ses idées libérales et sa facilité de versification, mais condamnait ses allégories comme artificielles et factices. Le second n'est plus de ce monde, mais lorsqu'il m'avait demandé de présenter les poètes romantiques savoisiens pour une publication dans son gros livre sur la littérature de la Savoie, il m'avait précisé que je devais démontrer globalement leur médiocrité.

    Quant à Michael Kohlhauer, j'ai pu lui répondre en disant que j'avais simplement ouvert, un beau jour, Le Comte Vert de Savoie en ne prévoyant aucunement d'y prendre plaisir, juste par curiosité, et que je m'étais laissé capter - que j'avais été charmé, au fil des pages, par l'agréable éclat des figures et des images, tendant à la mythologie. Que si je reconnaissais que le récit d'ensemble était statique, puisqu'il ajoutait les conte-verde.jpgépisodes de la vie d'Amédée VI les uns aux autres, j'avais été ému par la richesse de l'imagination de Jacquemoud, qui avait mêlé le comte savoisien aux anges, aux esprits de la nature, qui avait aussi personnifié ses armes, et ainsi de suite. La morale même en était belle, parce que fondée sur le libre choix d'un individu, c'est l'idée qu'il poursuivait qui le mettait en relation avec la divinité, plus que son lignage grandiose.

    J'essaierai, mercredi, d'illustrer mon sentiment en citant des passages significatifs, qui attribuent notamment une âme aux montagnes, les dit à l'écoute de Dieu - ou un sens providentiel aux orages, ou un sens de la justice illimité chez le Comte Vert, ou des esprits, mêmes, aux machines nouvelles, et de la féerie aux ouvrages d'art du Roi. Jacquemoud était un homme remarquable, comparable à James Fazy, lui aussi auteur d'œuvres romantiques et pleines d'imagination, dans sa jeunesse. C'est ce que j'ai dit quand j'ai présenté, récemment, la poésie de Jacquemoud devant les Poètes de la Cité, à Genève. Je fais régulièrement sur ce poète des conférences, depuis un certain temps: à Moûtiers, déjà, au sein d'un salon du livre, puis à Albertville, dans le festival de l'Imaginaire de l'excellent Jacques Chevallier (il m'a filmé), et, enfin, à Genève. C'est qu'un éditeur avait prévu de rééditer son poème héroïque. À sa demande, j'avais établi le texte et écrit une préface, et je comptais présenter l'ouvrage dans ces diverses interventions. Normalement il devrait être paru depuis presque un an, je ne sais pas ce qui se passe...

    Au moins cela m'aura amené à faire ces conférences. La Providence a dû vouloir m'y pousser.

  • Les héros se disent adieu à Genève (conte mythologique de Noël, fin)

    4248f9a4fcf4d56edee6c3716126dddb.jpgDans le dernier épisode de cette étrange série mythologique de Noël, nous avons laissé les génies protecteurs de Genève et de Savoie, l'Homme-Cygne et Captain Savoy, alors qu'ils venaient d'assommer l'ennemi ravisseur du Père Noël au cœur de la cité de Calvin, Mérérim démon des tempêtes.

    Ils le couvrirent de liens, et le livrèrent à la justice de Nalinë, puisqu'il avait empiété sur son domaine. Elle le mit sous bonne garde, au sein de ses prisons, au fond du lac, d'où il ne pourrait jamais ressortir. Il eut beau hurler, pleurer, supplier, siffler entre ses dents, écumer de rage, cela ne changea rien. On lui ôta les pouvoirs qu'il avait acquis, on le dévêtit du haubert qui le couvrait et, ombre enchaînée au fond du lac, il demeura tel, nu, douloureux sous le Ciel, à la merci des rayons des étoiles qui le tourmentaient comme des épingles, tant ils étaient remplis d'un amour qui le blessait. Car la bonté est pour le méchant un fer rouge, dit le sage.

    Au Père Noël, on rendit son traîneau et ses rennes, toujours entreposés dans la flèche de la cathédrale, et il put repartir faire ses cadeaux aux enfants, ou répandre sur le cœur des adultes les flammes de son amour, afin qu'ils le ressentent, et le partagent.

    Dans le Ciel, sur l'arc d'or de la Lune, là où tout est lumière, saint Salon applaudit et se réjouit de voir le monstre qu'il avait vaincu vaincu à nouveau, et qu'on lui eût trouvé une nouvelle geôle.

    On fit néanmoins une cérémonie grandiose, et pleine d'émotion, pour les quatre elfes tombés au combat, et que rien ne ramènerait jamais sur Terre, puisque leur essence luisante s'en était allée, dans la souffrance, vers les cieux. Captain Savoy, l'Homme-Cygne, la reine du Léman et saint Nicolas y participèrent. Des signes 2fcf486cf1576c0cce32819c49cbac34.jpgfurent gravés sur la flèche de la cathédrale, visibles seulement des initiés, en souvenir de leur mort, et du don de leur personne au bien. L'encre de Lune servit à les inscrire dans l'air qui demeurait sous la flèche, derrière les baies, et ils ne sont visibles, même aux initiés, qu'à certains moments privilégiés de l'année, quand certaines étoiles sont cachées par la Lune; mais nous ne les nommerons pas, afin d'éviter de susciter une curiosité malsaine.

    Puis l'Homme-Cygne et Captain Savoy prirent congé du Père Noël, qui s'en fut de son côté; ils passèrent quelque temps ensemble, discutant des affaires de ce monde, et prenant joie et plaisir à leur douce conversation, d'abord dans le palais de la reine du Léman, ensuite dans la base du Grand Bec, alors couvert d'une belle et pure neige sous laquelle les mystères de la terre renaissante déployaient leur éclat. Finalement ils se séparèrent, se faisant de mutuels cadeaux, et se promettant de se revoir bientôt.

    Telle est l'histoire à la fois belle et douloureuse du Père Noël cette année capturé à Genève, et ligoté dans la flèche de la cathédrale - et, plus brièvement, dans le puits de Mérérim, le démon des tempêtes et de la fureur des hommes, mais heureusement libéré par l'action de Captain Savoy et de l'Homme-Cygne conjuguée.

  • Captain Savoy a combattu une araignée à Genève (conte mythologique de Noël, 10)

    10371455_741599559269393_6821098895952526979_n.jpgDans le dernier épisode de cette étrange série de Noël, nous avons laissé Captain Savoy alors qu'il venait de pénétrer de force dans l'antre de l'araignée géante de Genève, Ataliudh, et qu'il s'apprêtait à la combattre. Elle s'apprêtait, de son côté, à dévorer celui qu'à Genève on appelle le Père Chalande, en personne!

    Déjà elle l'avait léché de sa bave verte, l'avait comme baisé du bout des lèvres qu'elle n'avait pas, et saint Nicolas avait senti une atroce douleur envahir son pied, et une fumée acide s'en était élevée. Mais la pierre fendue par Captain Savoy arrêta ce festin, et la clarté se dégageant du gardien de la Savoie secrète emplit le puits, à la façon d'un soleil se levant dans l'obscurité. L'araignée rugit. Son cri était sourd et en même temps aigu, faisant froid dans le dos. Les Genevois qui l'entendirent crurent à la chute d'une grue, à de la ferraille déchirée.

    Captain Savoy avança dans le puits, lentement et comme s'il flottait, et le rubis de sa lance, l'émeraude de sa bague, le saphir de son front et le diamant de sa ceinture brillaient, éclairant les ténèbres de leur éclat stellaire.

    Que pourrons-nous dire? Un grand combat eut lieu entre le héros de la Savoie immortelle et l'amie de l'ignoble Mérérim. Des éclairs jaillirent, des foudres s'élevèrent, mais à la fin le monstre fut vaincu, transpercé par la lance de Captain Savoy - qui était aussi celle de saint Maurice et qui, avant de lui venir entre les mains, avait appartenu aux comtes de Savoie.

    Il n'en mourut pas; mais sa blessure était profonde, et son ennemi trop puissant. Elle s'enfuit dans les profondeurs du puits, à travers une fissure que les coups donnés par Mérérim dans le but de se libérer avaient créée; Captain Savoy ne put pas la suivre. Il la regarda s'éloigner, se glissant dans l'interstice en laissant traîner deux pattes postérieures et couler le sang de sa plaie, qui puait et était noir. Puis il délivra de leurs liens saint Nicolas et l'Homme-Cygne, et ils résolurent d'aller tous trois rendre visite à Mérérim le maudit!

    Celui-ci ne les avait point attendus. D'en haut, il avait vu Captain Savoy pénétrer le puits terrifiant, et n'avait pas osé intervenir, connaissant ce guerrier de réputation; l'éclat qui se dégageait de lui, aussi, l'avait surpris. Il pensait de toute façon que soit Ataliudh serait assez forte pour l'en débarrasser, soit que si lui le débarrassait d'elle, peut-être n'était-ce pas plus mal: oui, il eut ce genre de pensées étranges, quoiqu'il ne se l'avouât pas; car les chassant aussitôt de son esprit, il s'apprêta même à descendre aider 18097_1586924098258403_8055176817938626104_n.jpgson amie araignée, mais quand il parvint à son tour au bord du puits, tout était fini. Il s'enfuit donc.

    Les trois elfes qui restaient le guettaient, et de loin le suivirent. Dimmir, demeuré en arrière, vit venir à leur rencontre, sur un pont de cristal vert, Captain Savoy et saint Nicolas, aux couleurs si semblables, et, au-dessus, l'Homme-Cygne porté par ses ailes argentées. Il leur indiqua où s'était enfui Mérérim: en direction du lac. Il espérait, sans doute, y créer une tempête en invoquant les ondines et les sylphes et en les contraignant, malgré la puissance de Nalinë, à lui obéir. Les génies du lac et de l'air qui le baigne commençaient à se rallier à son appel, malgré les injonctions contraires de la reine du Léman, quand Captain Savoy et l'Homme-Cygne jusqu'à lui arrivèrent. Il n'eut pas le temps d'éviter leurs coups. L'un de son aile, l'autre de sa lance le frappèrent, et l'assommèrent.

    Mais il est temps, dignes lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, qui terminera cette saga par les adieux des héros, adressés les uns aux autres.

  • Joseph de Maistre, Français inconscient?

    Louis_XVIII_of_France.jpgDurant ma soutenance de thèse, le 20 décembre, j'ai été interpellé par Bruno Berthier, grand connaisseur de Joseph de Maistre, qui me demandait si selon moi celui-ci était un Français inconscient.

    En fait, il aurait aimé être français: il se réclamait de Jean Racine, du style de Bossuet, du siècle de Louis XIV, et on a intercepté une lettre adressée par lui à Louis XVIII lui déclarant son désir de devenir son sujet. Dans ses œuvres, il ne se référait pas aux comtes de Savoie, mais aux Francs et à Charlemagne, le seul prince temporel qu'il eût jamais chanté et dont il eût fait un héros.

    Il regardait la langue française comme quasi divine, portant les vérités saintes de la religion chrétienne - et le peuple gaulois, fait de Celtes latinisés, comme supérieur à tous les autres. Venaient ensuite les Anglais - proches au fond des Français, parce que Bretons à l'origine, puis latinisés, avant de devenir saxons.

    Cela n'avait rien d'inconscient. C'est cruel à dire pour les régionalistes, mais Joseph de Maistre jurait surtout par la France. C'est ce que j'ai dit à Bruno Berthier, qui n'a pas nié.

    Mais il y a bien quelque chose d'inconscient chez Joseph de Maistre: c'est son caractère savoyard. S'il croyait que le procédé de l'analogie pouvait exprimer, par voie d'images, le monde spirituel, c'est parce qu'il dépendait, psychologiquement, de François de Sales. Cette idée était peu répandue en France, notamment chez les catholiques. Elle l'était davantage dans le calvinisme anglais, avec John Bunyan. La Savoie était francophone, mais ouverte sur le monde germanique, Angleterre comprise. Elle était sensible aux mystères des phénomènes, et cherchait dans la nature les signes de l'action divine. C'est en tout cas ce que recommande François de Sales, affirmant la puissance de l'imagination, lorsqu'elle est mue par l'amour! Jusqu'à un certain point, c'est ce qu'accomplit Jean-Jacques Rousseau dans la Profession de foi du vicaire savoyard: inconsciemment inspiré par des prêtres nourris de pensée salésienne, il fonde sa preuve de l'existence de Dieu non sur le raisonnement abstrait, comme l'avait fait Descartes, mais sur l'analogie entre louis-de-bonald.pngl'homme et l'univers: quelque chose qu'on sent - qui apparaît comme vérité à la conscience morale -, pas quelque chose qu'on prouve par la logique extérieure.

    Maistre, en cela, appartenait au Saint-Empire romain germanique, sans même s'en rendre compte. Il aurait voulu être français, tiré par son admiration pour le siècle de Louis XIV; mais il ne le pouvait pas: sa tournure d'esprit était spécifiquement savoisienne, et lui et Louis de Bonald (son équivalent français, l'autre grand philosophe contre-révolutionnaire du temps) ne se comprenaient pas, lorsque le Savoyard fondait sa logique sur le sentiment d'un soi divin liant le monde d'en bas à celui d'en haut - l'intérieur à l'extérieur.

    Chez Joseph de Maistre, la tradition française était un choix, la tradition savoisienne un réflexe.