Instinct de survie et appétit naturel

clif.jpgLe cinéma américain adore mettre en scène ce que les philosophes appellent l'instinct de survie: ça crée des moments impayables, parce que semblant ressortir à des lois fondamentales du comportement, et en même temps totalement invraisemblables, ou profondément fantastiques. On voit des gens se suspendre à des bords de falaise d'une seule main et survivre, ou affronter d'horribles monstres à mains nues et en venir à bout. Le peuple naïf croit assister à de véritables miracles, à un merveilleux réel, advenant fréquemment.

Mais comment s'exprime l'instinct de survie dans la vie quotidienne? On a faim, et on aime manger: rien de plus. C'est parce qu'on aime manger qu'on mange, et parce qu'on mange qu'on est vivant. Il n'y a aucun autre mystère à cet instinct de survie. Comme le disait Spinoza, il faut veiller, en l'espèce, à ne pas confondre la cause et la conséquence. On ne mange pas réellement parce qu'on veut survivre, mais on survit parce qu'on mange, et on mange parce que c'est agréable.

L'observateur avisé des insectes qu'était Jean-Henri Fabre le décelait: l'insecte femelle crée des nids parce que cela lui fait plaisir. Il le fait même quand il ne pond plus d'œufs. Il en a pris l'habitude, et il lui est agréable de s'adonner à cela. Il n'a, évidemment, aucune pensée de perpétuer son espèce. Même l'acte sexuel a été subi parce qu'une pulsion érotique était survenue. L'estomac pousse à manger, et je ne sais s'il existe un dieu qui l'a créé pour qu'on survive, si cela lui fait la moindre chose qu'on survive ou non. Mais la réalité observable est autre que celle du darwinisme: on ne peut absolument pas prouver que celui qui, en mangeant, dans les faits survit, ait jamais eu d'autre but que celui de se remplir la panse, et de savourer le plaisir de manger.

Au fond, cet instinct de survie est un reste de christianisme mal digéré: il ne vient pas de l'observation du réel, mais de la Bible, et des injonctions de la divinité à vivre qu'on trouve dans ses pages. Dieu veut qu'on vive, dit l'écriture sainte; il y aurait donc, disent les philosophes, un instinct de survie instillé par Dieu. Dans le cinéma Osmia_cornifrons.5.1.08.w.jpgaméricain, c'est très net: les héros qui survivent dans des conditions extrêmes semblent bien incarner des vertus bibliques, une volonté supérieure. Mais qui ignore que souvent les hommes, perclus de douleurs, choisissent de mourir, plutôt que de s'obstiner à vivre? Pourquoi Dieu en ce cas n'a-t-il pas instillé un instinct de survie supérieur à la peine? Il s'agit d'un commandement moral humain, cet instinct de survie, non d'une réalité psychique avérée. Le cinéma fait la morale, mais ne dit pas ce qui est. Quand je mange une pomme, ce n'est pas par instinct de survie, mais parce que j'aime être en bonne santé, et que le goût en est bon. C'est l'amour, qui dirige le monde, non le désir, ni l'intelligence. L'amour de la pomme fait manger et vivre, le désir et la santé en émanent. C'est en tout cas ce que je crois. On trouve peu noble de s'exprimer ainsi. Mais la réalité n'est pas forcément noble.

Elle est plus belle, en revanche, qu'on le pense.

Commentaires

  • "Comme le disait Spinoza, il faut veiller, en l'espèce, à ne pas confondre la cause et la conséquence. On ne mange pas réellement parce qu'on veut survivre, mais on survit parce qu'on mange, et on mange parce que c'est agréable."
    Il m'étonnerait que Spinoza aurait été d'accord avec votre interprétation de son principe, qui pourrait figurer dans un essai d'Alain Sokal si son contexte était plus "scientifique".
    Je ne doute pas qu'en Européen bien repu vous mangiez par plaisir avant tout et que, comme la majorité d'entre nous, en grande partie obèses (je ne parle pas de vous), vous ne sachiez même plus distinguer véritablement la faim et l'envie de manger.
    Vous semblez cependant oublier que l'espèce humaine, car je doute que votre raisonnement s'applique ne serait-ce qu'aux antilopes qui broutent dans les plaines d'Afrique, fait partie (les religions disent souvent "sont le couronnement") d'une évolution dont les premiers apparitions monocellulaires ont dû capter de l'énergie sous forme de ce que l'on appellera plus tard "la nourriture" pour survivre et se répandre dans le monde.
    Il n'est pas besoin de remonter aussi loin dans le passé ni dans l'espace géographique pour voir et se souvenir de famines naturelles (je passe sous silence les raisons parfois politiques) d'Afrique et d'ailleurs, ou artificielles (tout aussi politiques d'ailleurs) des camps de concentration, pour voir les conséquences non pas de la privation de "plaisir" avant tout, mais d'un des principaux moyens de "survie".

  • Il est assez clair que je parle des animaux en général. La conséquence qu'on ne mange pas est qu'on meure: je l'ai dit aussi. Mais les animaux frappés de famine n'ont aucune idée de leur mort prochaine. Et les enfants non plus, ils mangent par plaisir. Même la plupart des adultes font des discours sur la nécessité de leur survie et dans les faits mangent surtout selon leur plaisir, car leurs régimes alimentaires sont peu souvent sains. Que vous parliez de cellules qui aient mangé pour se répandre prête à confusion: le "pour" indique-t-il un but, ou une conséquence? S'il y avait un but, on retombe bien dans l'idée biblique, Croissez et multipliez. Car les cellules n'avaient certainement pas de but. Pour Spinoza, j'ai expliqué en détail son rejet du providentialisme et ce qu'on pouvait en tirer contre non pas seulement les religieux, mais aussi les philosophes: http://remimogenet.blog.24heures.ch/archive/2019/03/17/dieu-n-a-pas-d-intentions-distinctes-867113.html

  • "le "pour" indique-t-il un but, ou une conséquence?"
    "Parce que la reproduction est l'effet du désir sexuel, rien ne prouve qu'elle ait jamais été le but de qui ou de quoi que ce soit."
    Merci d'avoir pris la peine de répondre à mes objections. J'isole ci-dessus deux phrases tirés de vos interventions, qui me semblent poser le même problème, problème qui me semble-t-il se résume dans le célèbre "Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien" dont l'une des réponses serait "Au début il n'y avait ni être ni non-être" du Rigveda ou la "singularité" des lois de la physique.
    Cela pour ce que je suis capable d'en comprendre pour le moment, question oisive si l'on ne cherche pas une réponse de l'ordre du divin transcendant ou d'un scientisme désuet.
    Il me semble que l'on peut dire "tout simplement" que la nourriture comme capture d'énergie et une forme de reproduction sont deux conditions indispensables à la vie et que le plaisir est une des formes qui peut, ou non, s'y associer. Les deux conditions énoncées doivent être remplies pour qu'il y ait vie et survie et je les vois donc comme cause réelle, le plaisir est un complément et un facilitateur, donc cause et conséquence possible. Pas besoin de hiérarchiser plus avant.

  • Le plaisir n'est pas un moyen, c'est le but.

  • @Rémi Mogenet
    Si vous le dites.

  • Pour l'essentiel, entièrement d'accord avec Mère-Grand. Ne pinaillons pas sur les détails.

    "Mais les animaux frappés de famine n'ont aucune idée de leur mort prochaine."
    Je trouve cette phrase non seulement fausse, mais d'une prétention insupportable. Vous n'avez visiblement jamais entendu parler des chiens qui se laissent mourir de faim sur la tombe de leur maître. Ou qui s'isolent pour mourir. Il n'y a pas de différence de nature entre les animaux, et l'Homo sapiens est un animal.

    Quant au plaisir de manger, non monsieur, cela n'est valable que dans une société d'abondance et de gaspillage qui de plus condamne à la famine les paysans producteurs de produits superflus comme le café, le cacao ou le thé qui ne sont pas des vivres, mais des produits de luxe pour gens riches, gavés et obèses. (Aussi obèses à cause de toutes les saloperies chimiques qui sont ajoutés par les industriels de la malbouffe - vous reprendrez bien un peu d'oxyde de titane...) Vous avez du plaisir à manger une pomme qui a reçu un nombre incroyable de traitments chimiques? Alors soit vous êtes inconscient, soit votre pomme est "bio".
    http://ozarbrescitoyens.canalblog.com/archives/2007/10/15/6549150.html

    Si manger était un plaisir, alors nous serions continuellement en train de manger, nous ne serions jamais rassasiés. En fait cette pratique existe, soit chez les obèses et on parle d'épidémie, soit chez les boulimiques et on parle de maladie mentale. Manger n'est pas un plaisir par définition, mais une nécessité. Je n'ai aucun problème à sauter un repas pour une activité qui me fait plaisir, par exemple pour créer.

    http://ozarbrescitoyens.canalblog.com/archives/2007/10/15/6549150.html

  • C'est vrai, les plaisirs varient selon des individus, certains aiment manger, d'autres pas, et si mon chien mange la viande que je lui donne, c'est parce qu'il entend bien continuer à garder ma maison, et entre deux intrus espère-t-il même perpétuer son espèce. Nous mangeons par devoir.

  • "Nous mangeons par devoir."
    Non, par nécessité, si ce qui nous intéresse dans le débat ce ne sont pas les goûts de tel ou tel, homme ou animal, sans compter les plantes, qui se nourrissent aussi, mais les conditions de la survie de toute espèce.
    Par nécessité d'abord, tout le reste consiste en modalités pour rendre la chose efficace, y compris le plaisir, qui peut être, comme dans l'acte sexuel, un stimulant plus ou moins indispensable.

  • Comme c'est beau, de manger par nécessité ! Nous mangeons pour vivre, nous ne vivons pas pour manger, c'est conforme à la morale chrétienne.

  • Daniel a écrit "ne pinaillons pas" et c'est une sage et intelligente décision. Vous devriez l'appliquer aussi. Vous pourriez la transformer en "faisons de la science plutôt que de la littérature".
    Malgré mes très anciennes études de littérature, qui n'ont pas été couronnées par une doctorat en cette manière, comme c'est le cas pour vous, je ne vois pas une différence fondamentale entre "manger pour vivre" et "manger par nécessité". à moins que vous n'estimiez que vivre ne nous est pas nécessaire, ne serait-ce que pour faire de la littérature. Je n'envisage évidemment pas ce "vivre" dans l'absolu, qui relèverait alors d'une définition de l'univers et d'une volonté transcendante, vaine spéculation pour moi.
    Cependant je suis toujours prêt à reconnaître, pour des raisons de simple logique plutôt que par morale chrétienne, que je ne comprends simplement pas votre fonctionnement intellectuel et dans ce cas, inutile de poursuivre. La lassitude me gagnerait même avant la fatigue.

  • Dans les faits, peu de gens mangent par nécessité, la plupart mangent par goût ou par habitude. Même la faim est semblable à un désir, issu du plaisir entrevu et de l'habitude prise. Oui, par nécessité et pour vivre, c'est la même chose, je pensais à un passage de Molière. La science a bon dos. Elle accueille libéralement les théories à la mode lorsqu'il s'agit d'expliquer des faits.

  • "La science a bon dos. Elle accueille libéralement les théories à la mode lorsqu'il s'agit d'expliquer des faits."
    Je laisserai les lecteurs ayant quelque connaissance de ce qu'est la science, et capables de distinguer une affirmation qui touche à l'ensemble du vivant de celle qui se centre sur l'auteur lui-même, juger de ce que vous présentez comme illustration de votre propre compréhension du sujet que nous avons essayé de traiter.

  • Les gens qui essaient de faire passer des théories matérialistes ou fonctionalistes pour des faits avérés sont évidemment ceux qui empêchent les sciences d'évoluer positivement.

  • @Mère-Grand
    "Je n'envisage évidemment pas ce "vivre" dans l'absolu, qui relèverait alors d'une définition de l'univers et d'une volonté transcendante, vaine spéculation pour moi."
    Toujours entièrement d'accord sur ce point.

    @RM
    "Les gens qui essaient de faire passer des théories matérialistes ou fonctionalistes pour des faits avérés sont évidemment ceux qui empêchent les sciences d'évoluer positivement."
    Quelles théories? Que la Terre est une sphère? Que la Terre n'est pas au centre de l'univers? Que l'évolution des espèces montre que nous avons un ancêtre commun avec les chimpanzés?

    La science s'occupe de ce qui est démontrable, reproductible expérimentalement ou réfutable. Elle s'intéresse aussi au fonctionnement du cerveau. Les élucubrations non matérialistes peuvent faire l'objet d'une étude en psychologie ou en sociologie ou en anthropologie.

    Quant à l'évolution des sciences il vaut la peine de noter que c'était bien parti du temps de l'antiquité grecque avec des scientifiques comme Thalès, Pythagore, Eratosthène ou Anaximandre et bien d'autres avant que le platonisme, puis son avatar chrétien ne viennent plonger l'Europe et le bassin méditerranéen dans plus de 15 siècles d'obscurantisme et de régression scientifique.

    "Dans les faits, peu de gens mangent par nécessité, la plupart mangent par goût ou par habitude."
    C'est faire bien peu de cas des millions de personnes qui ont moins d'un dollar par jour pour vivre. Dans des pays asiatiques, c'est riz matin, midi et soir, et encore à la condition de pouvoir faire plus d'un repas par jour. Et pas de sauce tomate ou de parmesan pour varier le goût. Je vous trouve très méprisant de faire fi ainsi d'une partie non négligeable de l'humanité.

  • @Daniel
    "Toujours entièrement d'accord sur ce point."
    Merci et adieu sur ce site, qui me semble mieux destiné aux disciples de Teilhard de Chardin et de Rudolph Steiner qu'à nous autres matérialistes.

  • Comme je l'ai écrit dans mon dernier article, celui de ce jour, les postulats matérialistes apparaissent comme des faits avérés, alors qu'ils émanent de théories sur le comportement humain ou animal. Est-ce qu'un animal a jamais témoigné qu'il se nourrissait pour survivre ? Non. Il manifeste simplement qu'il a du plaisir à manger. Les spéculations fonctionalistes émanent de la Bible, je l'ai montré, elles attribuent à la nature ou, pire, à l'animal lui-même les injonctions divines qui y sont exposées. Il est évident que ne pas manger provoque à l'inverse de la souffrance, qui est aussi un sentiment, et c'est à un tel point que beaucoup préfèrent soulager cette souffrance en mangeant ce qui mettra inéluctablement en mauvaise santé. L'écrivain H. P. Lovecraft par exemple mangeait faute d'argent des conserves périmées, et il a eu un cancer fatal des intestins. S'il avait mangé pour survivre, il se serait peut-être abstenu. Le riz n'est pas si mauvais, même tout seul le riz Lustucru se mange agréablement. Le fonctionalisme affirme que Dieu ou la Nature crée les sentiments de souffrance ou de plaisir pour perpétuer les individus, mais il n'en sait rien, c'est juste un héritage de la Bible qui le fait dire. On ne peut constater que ces sentiments. Mais ça gêne les matérialistes d'admettre comme cause un sentiment. Ils inventent donc un objectif physique. Dans les faits on mange inconsciemment pour communier avec ce qu'on mange, par amour. Il n'y a pas d'objectif physique. On veut absorber le monde du vivant. On a de la souffrance quand on ne l'absorbe pas. Ce ne sont pas là des spéculations, mais des faits qui terrifient les matérialistes, perdus dès que le monde n'a plus d'objectifs physiques.

  • @Mère-Grand

    Voyons, qu'est-ce que c'est que cette scission matérialiste -spiritualiste !
    En réalité plusieurs angles d'observations peuvent coexister et être vraies à des niveaux différents. Le débat philosophique mérite mieux que cela.

    L'ensemble du débat m'a passablement rappeler une description d'Aristote du corps et de l'âme .

    La partie végétative absorbe et nourrit le corps de manière passive, comme le fond les plantes.
    Par contre un être humain dans un état végétatif est capable de nourrir ses cellules, à la seule condition que quelqu'un lui inocule une alimentation sous une forme prédigérée !
    Seul un être animé ou disposant de ses facultés psychiques aura envie de se mettre en quête activement de nourriture.
    Cette envie nait d'une sensation qui active soit une émotion, une pensée ou un sentiment qui met l'être en mouvement qui le pousse à satisfaire l'envie.

    A partir de là

  • Je ne suis pas sûr de la passivité des plantes. On voit des arbres qui se courbent attirés par la lumière, et peut-être que les racines s'étirent selon ce qu'elles préfèrent parmi ce qu'elles trouvent. Un arbre est peut-être moins passif qu'un homme à qui on inocule des choses. D'ailleurs il se débrouille seul, on ne lui inocule rien.

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