Le don sacré de l'Ornim (Perspectives, LXV)

ruby.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Résignation d'Othëcal, dans lequel je rapporte un changement d'attitude du roi elfique auquel ma dame protectrice et moi rendions visite: soudain il s'est fait plus doux. Et j'avais l'impression qu'il projetait en moi ses pensées, que je comprenais mieux.

Mais lui-même, pouvait-il lire dans mon esprit, et ses yeux avaient-ils la faculté de déceler mes pensées, par-delà mon enveloppe corporelle? Je me rendis soudain compte que quand son regard s'était abaissé, c'était aussi mon cœur que, à distance, il avait sondé - y projetant sa conscience, comme il en avait le pouvoir. Le froid que j'avais alors ressenti, l'impression d'être épié, me revint en mémoire, et je sus qu'un lien s'était établi entre Othëcal et moi, qui était de nature occulte, et comportait un danger - mais aussi une chance. Car bien des pans du réel à mon esprit alors s'ouvrirent et, jusqu'à un certain point, Othëcal, plus généreux qu'il n'avait paru au cours de son échange avec Ithälun, m'avait fait son héritier parmi les mortels, me révélant quelques-uns de ses secrets les plus chers, quoique je n'eusse su les exprimer, et qu'ils demeurassent en moi comme d'obscures images. Ils m'avaient effleuré, et j'eusse pu croire à de brèves illusions si mon séjour déjà long dans le pays des génies ne m'en avait appris davantage, et ne m'avait montré comment prendre au sérieux les sentiments étranges que dans la vie ordinaire on étouffe en riant, comme s'ils n'étaient que folie.

Accompagnant le geste au mystère, il tendit le bras dans ma direction, et je crus un instant qu'il me mettait en accusation; mais, au lieu de cela, sa main s'ouvrit et, sur sa paume longue et blanche, et tournée vers les hauteurs, je vis un singulier joyau, une sorte de pierre rayonnante, qui me parut d'abord être une lampe, mais diffusant une lumière rouge; un regard plus attentif me montra qu'il ne s'agissait que d'une gemme apparentée au rubis, telle que celles qui ornaient autrefois les couronnes des rois, et que son cœur rayonnant ne s'expliquait par aucune forme d'énergie électrique. Il semblait palpiter et luire à la façon d'une étoile, de son propre feu, comme s'il était vivant et que sa vie s'exprimât justement à travers cet éclat. Une sorte de clignement, ou d'alternance de vivacité et de retenue, évoquait la respiration, comme si ce fût de la lumière qu'effectivement cet objet exhalât. Les yeux d'Othëcal reflétaient son éclat d'une façon étrange, comme si un lien secret existât entre lui et la pierre, à la façon du lien qui unit le chien à son maître. Mais qui était le maître, et qui le valet, je n'eusse su le dire. Cette pierre contenait-elle l'esprit d'un dieu, ou d'un elfe serviteur, je ne pouvais en juger avec certitude. En tour cas des étincelles, dans son éclat rouge, couraient, et une force intense s'en dégageait, qui me médusa. L'être qu'elle contenait attendait-il d'être libéré? J'eus le spoupçon qu'il était assez puissant pour ravager la Terre, et que cette sorte de talisman – car je ne doutais pas que ce fût un, tel que les anciens réellement les concevaient, contenant un esprit, un souffle cosmique – devrait être manié avec prudence et dextérité, et que je n'en étais guère digne.

Comme Othëcal attendait visiblement que je prenne cette pierre dans ma propre main, je la levai et la tendis en tremblant, craignant qu'elle ne fût brûlée, consumée en un instant, ou bien mordue par l'esprit qui était dedans; car, en un étrange éclair, au moment où mes doigts s'apprêtaient à la toucher, j'eus la vision d'un animal aux yeux rouges et aux dents longues et blanches, en son sein; il avait aussi des ailes noires et des griffes acérées, et je me demandai s'il s'agissait d'un dragon, ou d'un démon à tête de chauve-souris, je ne savais pas vraiment.

(À suivre.)

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