• Les comportements matérialistes n'ont pas besoin de preuves

    Maurienne_-_Cathédrale_et_église_Notre-Dame.JPGIl y avait, dans ma thèse, une allusion à quelque chose dont avait parlé Christian Sorrel dans un article, et Christian Sorrel se trouvait dans mon jury de soutenance. Mais il n'était pas content, car des faits qu'il relatait, je n'avais pas tiré le même enseignement que lui.

    Il s'agissait de la restauration curieuse des évêchés de Maurienne et Tarentaise, en 1825, après leur suppression par la France révolutionnaire. Les débats montraient que deux partis s'opposaient: un parti mythologique, fondé sur les traditions de ces évêchés remontant à saint Pierre ou Charlemagne, et un parti rationaliste, fondé sur l'organisation efficace de l'Église catholique. Or, dans les faits, le parti mythologique a gagné, et cela illustrait mon idée que la Savoie de ce temps était tournée, culturellement, vers le mythologique.

    Mais ce n'est pas cela qu'il faut démontrer, bien sûr. C'est tout autre chose! Et, dans son article, Christian Sorrel a émis deux affirmations gratuites. La première est que, en 1966, les deux évêchés en question ont été supprimés définitivement: l'historien se projetait sans preuve vers l'avenir simplement parce qu'il n'avait pas envie que ces évêchés soient restitués, et qu'il voulait croire que l'humanité va vers toujours plus de rationalité. C'est un dogme. Il est faux. J'en suis convaincu. Mais libre à lui, et aux autres historiens agréés par l'Université, de croire autre chose. Je constate simplement que quand on prophétise en faveur du rationalisme universel, on passe aisément pour un historien sérieux, et que quand on prophétise en faveur d'autre chose, on passe plutôt pour un prophète délirant. En tout cas, il n'est bien sûr pas attesté que l'humanité aille vers la rationalité toujours davantage, car aucun historien n'est allé dans l'avenir, et les universitaires n'ont pas vraiment inventé la machine charles-felix-F1-003b-charles-face-apres-.jpgà explorer le temps.

    L'autre affirmation gratuite de Christian Sorrel est que si la balance a penché en faveur du parti mythologique, c'est parce que le roi du temps, Charles-Félix, y aurait vu un intérêt stratégique, son armée étant placée sur le territoire en fonction de ces évêchés. A priori, on ne voit pas le rapport entre les évêques et les soldats, et le fait est que, dans l'article, Christian Sorrel n'apporte pas de preuve, il ne cite pas, par exemple, une lettre de Charles-Félix où il aurait exprimé son intention. Il n'explique pas non plus le rapport qui aurait pu exister entre le clergé et l'armée. Il en parle comme si c'était évident - et comme l'intention supputée est clairement matérialiste et égoïste, on se dit que mais oui, bien sûr, c'est la solution, c'est très vraisemblable, tandis que l'attachement aux figures mythologiques ne l'est guère!

    J'ai laissé de côté, dans ma thèse, cette affaire de stratégie à mes yeux mal étayée, et suis resté attaché aux faits. Je ne pense pas qu'on puisse me reprocher de ne pas avoir épousé le dogme matérialiste qui attribue sans preuve des comportements égoïstes aux peuples ou aux princes. L'intention supputée de Charles-Félix restera improbable tant qu'on n'aura pas trouvé de document intime l'attestant. On peut aussi supputer que lui attribuer de telles intentions ressortit à la jalousie, ou à la peur du sentiment humain en faveur du mythologique - bien plus présente dans le matérialisme que le goût de la véracité, quoi qu'on dise.

  • Instinct de survie et appétit naturel

    clif.jpgLe cinéma américain adore mettre en scène ce que les philosophes appellent l'instinct de survie: ça crée des moments impayables, parce que semblant ressortir à des lois fondamentales du comportement, et en même temps totalement invraisemblables, ou profondément fantastiques. On voit des gens se suspendre à des bords de falaise d'une seule main et survivre, ou affronter d'horribles monstres à mains nues et en venir à bout. Le peuple naïf croit assister à de véritables miracles, à un merveilleux réel, advenant fréquemment.

    Mais comment s'exprime l'instinct de survie dans la vie quotidienne? On a faim, et on aime manger: rien de plus. C'est parce qu'on aime manger qu'on mange, et parce qu'on mange qu'on est vivant. Il n'y a aucun autre mystère à cet instinct de survie. Comme le disait Spinoza, il faut veiller, en l'espèce, à ne pas confondre la cause et la conséquence. On ne mange pas réellement parce qu'on veut survivre, mais on survit parce qu'on mange, et on mange parce que c'est agréable.

    L'observateur avisé des insectes qu'était Jean-Henri Fabre le décelait: l'insecte femelle crée des nids parce que cela lui fait plaisir. Il le fait même quand il ne pond plus d'œufs. Il en a pris l'habitude, et il lui est agréable de s'adonner à cela. Il n'a, évidemment, aucune pensée de perpétuer son espèce. Même l'acte sexuel a été subi parce qu'une pulsion érotique était survenue. L'estomac pousse à manger, et je ne sais s'il existe un dieu qui l'a créé pour qu'on survive, si cela lui fait la moindre chose qu'on survive ou non. Mais la réalité observable est autre que celle du darwinisme: on ne peut absolument pas prouver que celui qui, en mangeant, dans les faits survit, ait jamais eu d'autre but que celui de se remplir la panse, et de savourer le plaisir de manger.

    Au fond, cet instinct de survie est un reste de christianisme mal digéré: il ne vient pas de l'observation du réel, mais de la Bible, et des injonctions de la divinité à vivre qu'on trouve dans ses pages. Dieu veut qu'on vive, dit l'écriture sainte; il y aurait donc, disent les philosophes, un instinct de survie instillé par Dieu. Dans le cinéma Osmia_cornifrons.5.1.08.w.jpgaméricain, c'est très net: les héros qui survivent dans des conditions extrêmes semblent bien incarner des vertus bibliques, une volonté supérieure. Mais qui ignore que souvent les hommes, perclus de douleurs, choisissent de mourir, plutôt que de s'obstiner à vivre? Pourquoi Dieu en ce cas n'a-t-il pas instillé un instinct de survie supérieur à la peine? Il s'agit d'un commandement moral humain, cet instinct de survie, non d'une réalité psychique avérée. Le cinéma fait la morale, mais ne dit pas ce qui est. Quand je mange une pomme, ce n'est pas par instinct de survie, mais parce que j'aime être en bonne santé, et que le goût en est bon. C'est l'amour, qui dirige le monde, non le désir, ni l'intelligence. L'amour de la pomme fait manger et vivre, le désir et la santé en émanent. C'est en tout cas ce que je crois. On trouve peu noble de s'exprimer ainsi. Mais la réalité n'est pas forcément noble.

    Elle est plus belle, en revanche, qu'on le pense.

  • Littérature & littérature

    tolkien 03.jpgL'idée de devenir professeur m'est en partie venue de mes études sur J. R. R. Tolkien, qui furent assez poussées pour que je lusse ses communications universitaires, assez intéressantes. Il s'en prenait, en leur sein, à la manie des professeurs de se lire entre eux, plutôt que de lire et de méditer les textes classiques qu'ils présentaient, et refusait de lire l'ensemble de la production spécialisée consacrée à Beowulf, dont il a été lui-même un spécialiste. Je pensais qu'il était possible d'enseigner, comme lui, à l'Université la littérature en se contentant de connaître parfaitement les textes, sans s'embarrasser avec la littérature critique, dont il se moquait.

    Tout cela m'est revenu en mémoire alors que, relisant le rapport de soutenance de ma thèse de doctorat, je parcourais les remarques de mon directeur de recherche, Michael Kohlhauer, m'accusant de n'avoir ni pratiqué ni cité les grands noms de la littérature universitaire spécialisée dans le Romantisme (tel le Genevois Albert Béguin), et de ne l'avoir fait que pour Georges Gusdorf et Ricarda Huch - les seuls qu'il m'eût enjoint explicitement de pratiquer, de lire et de citer. Je les aimai d'ailleurs beaucoup, ils étaient dans mes cordes, et conformes à ma façon de penser. Et je déclarai à mon maître que j'étais content de les avoir lus, car ils n'étaient pas comme sont pour moi les universitaires habituels, matérialistes et cherchant davantage à créer un discours sur la littérature conforme aux dogmes en cours, qu'à réellement comprendre les textes de l'intérieur, et du point de vue de leurs auteurs. Or, je me moque, comme Tolkien, de ce qu'il faut penser de la littérature selon les institutions d'État, je ne l'ai jamais étudiée que pour m'imprégner de ses formes et me donner l'occasion soit de les méditer pour mon élévation personnelle, soit d'en créer de similaires, dans mes propres écrits.

    Car le plus étonnant, à cet égard, dans ce rapport de soutenance, est que Michael Kohlhauer ait déclaré que je connaissais très bien la littérature dont je parlais, celle des Savoyards, et même trop bien! C'est ce qu'il a écrit. Il m'a réellement reproché de trop bien connaître, d'avoir médité trop intimement les auteurs dont je parle, et leurs textes. Bizarre.

    Très souvent, face aux discours convenus des professeurs de littérature, j'ai pu citer les textes étudiés, pour les contredire. Et cela les énervait passablement, puisque, davantage que la connaissance intime des beaux textes rene-descartes.jpganciens, l'important semble souvent être de créer à leur sujet un discours républicain - fondé sur le rationalisme, le doute critique, et tout ce fatras inspiré vaguement de Descartes, et tant pis si les auteurs étudiés sont d'une tout autre étoffe, il suffit de déclarer que les passages où ils s'expriment autrement sont sans importance et liés uniquement à leur époque - ou quelque autre contingence.

    Je comprends mieux maintenant une remarque curieuse de Michael Kohlhauer selon laquelle il était vain de chercher à entrer dans la logique des époques anciennes, et des auteurs qui y vivaient, qu'on avait le droit, voire le devoir de leur imposer un point de vue moderne et contemporain. Cela montrait peut-être l'origine du discours académique, son essence, son sens. Et moi, qui rédigeais une thèse justement orientée vers la pénétration de l'âme d'une époque, vers la compréhension interne des auteurs anciens, vers le partage de leur point de vue dans le respect et l'amour, je ne mesurais pas ce qui nous opposait.

  • Le mystère de la pierre magique (Perspectives, LXVI)

    Satana.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Don sacré de l'Ornim, dans lequel je rapporte m'être apprêté à prendre un joyau lumineux qu'on me tendait, et qui semblait contenir une bête dangereuse, tant la vie en elle était grande.

    Pour autant, Othëcal ne me le confiait pas comme s'il se fût agi d'un être mauvais, et Ithälun, que je regardai à ce moment, ne cilla pas, ne dit rien, ne bougea pas, ne m'empêchant aucunement de le saisir – mais, au contraire, par son inaction, semblait simplement attendre que je m'emparasse du joyau. J'en fus surpris, mais, dans ce monde, à vrai dire, les choses n'étaient pas toujours ce qu'elles paraissaient, n'étaient pas toujours ce que les hommes croient qu'elles sont, et les symboles que je pensais y reconnaître n'y étaient en rien des idées prédéfinies (évidemment), mais des choses vivantes et mouvantes, des esprits, des souffles rendus visibles par le don que m'avait fait Solcum (le Génie d'or), et qu'avait prolongé en moi la noble Ithälun son épouse. Le bien et le mal n'y étaient ainsi pas aussi simples que dans les représentations humaines, et on me confiait une gemme habitée par un démon qui peut-être était favorable à ma quête: je n'eusse su le dire. L'attitude d'Ithälun, toutefois, le laissait penser, et je n'avais aucune raison de douter d'elle.

    Je pris donc la pierre entre mes doigts, et faillis aussitôt la lâcher – non qu'elle fût brûlante comme une flamme, mais que, au contraire, un étrange mélange de chaleur et de fraîcheur la rendait comme vivante, comme semblable à la peau d'un animal – une fois de plus. Mais quel animal pouvait bien se trouver dans cette petite prison, c'était impossible à dire. Je crus d'autant plus fortement qu'il allait me mordre, ou me faire du mal, enrouler une queue serpentine autour de mon poignet, et qu'on m'avait trompé, mais rien n'advint, sinon ceci: soudain, sur la facette du rubis taillé, mais à l'intérieur, apparut un visage qui riait, et qui l'instant d'après disparut!

    Je criai, et lâchai la pierre de surprise, mais j'ai toujours été assez adroit avec les objets que mes mains lançaient, et, déjà convaincu que cette gemme était précieuse, et qu'il fallait la traiter avec le plus grand respect – déjà saisi d'amour pour elle, je la rattrapai de l'autre main, plus rapide, plus vif, dans mes réflexes, que je ne m'en serais pourtant cru capable. Elle brillait entre mes doigts, chatoyante, douce, plus belle qu'aucun joyau que j'eusse vu de ma vie, et mon désir s'enflamma, de la porter sur moi, de l'absorber – ou d'être absorbé par elle –, et, lors, une chose des plus incroyables survint, car, à l'intérieur de la pierre, je ne vis plus un visage bestial ricanant, comme j'avais cru l'apercevoir un bref instant, mais le visage d'une femme souriante et belle, aux cheveux purs et blonds, et dont les mèches dorées se fondaient dans l'air vermeil qui la nimbait. Je fus, à nouveau, stupéfait, et, comme je craignais d'être le jouet d'une illusion, je levai le regard vers Ithälun, et celle-ci ne m'aida pas beaucoup: car elle me continuait de me regarder sans rien dire, et sans faire montre d'aucune émotion distincte. Je regardai alors Othëcal, et lui avait un étrange sourire en coin, mais très léger; et ses yeux brillaient, comme si des paillettes d'or s'y étaient agitées, sous l'effet du plaisir, ou d'une quelconque malice difficile à définir.

    «Qu'est ceci?» murmurai-je alors. Je tournai la tête autour de moi, attendant que quelqu'un me répondît. Mais les sujets d'Othëcal gardaient l'œil baissé, comme s'ils s'étaient changés en pierre – et seules des larmes luisantes coulant sur leurs joues, reflétant, même, la lumière de ma gemme, attestaient que ce n'était pas le cas.

    (À suivre.)

  • Notre Dame de Paris

    notre-dame-de-paris-incendie.pngOn se souvient peut-être que, du temps des rois, le bon ange de la France, sa tutelle protectrice, était la sainte vierge Marie, et comme Paris est la capitale de la France, l'incendie de sa cathédrale a donné le sentiment que la France n'était plus protégée depuis les hauteurs des cieux – depuis le monde spirituel. Cela a été un choc. Comme l'événement est venu après d'horribles attentats, et dans un contexte de dissension incroyable, il est apparu comme signe prophétique, d'une façon indéniable.

    Le fait est, d'abord, que, malgré les tentatives de Charles de Gaulle d'y remédier, le lien entre Marianne, patronne ou allégorie de la République, et la sainte vierge Marie n'a jamais été clairement établi, ou simplement admis. Il a été plutôt nié, au nom d'une laïcité plutôt dérisoire, qui tenait plus de la concurrence avec l'Église catholique que d'une véritable liberté de conscience accordée aux individus – notamment dans l'Éducation.

    J'ai fait bien des articles cherchant à montrer que, d'un point de vue intérieur, Marie de Bethléem et Marianne étaient une seule entité – le bon génie de la Artemis_Kephisodotos_Musei_Capitolini_MC1123.jpgFrance au visage de femme. Peut-être que Victor Hugo, renouant avec cet édifice médiéval et le liant à l'âme du peuple – à travers, notamment, Esméralda –, avait déjà cette intention, et on l'en a su gré, mais on n'en a pas tenu assez compte – même si, depuis la catastrophe, cette vision réconciliatrice, rejetant à la fois le matérialisme philosophique et le dogmatisme catholique, mais unissant Isis, Marie et la République, a de nouveau été diffusée publiquement.

    Naturellement, c'est autour d'une telle figure, reliant la Bible et la tradition populaire, que les âmes peuvent surmonter les luttes factieuses, les oppositions communautaires ou partisanes, et trouver une énergie commune, un souffle suffisamment fort pour embrasser la volonté générale, et donner une véritable légitimité aux majorités exprimées.

    Le temple d'Éphèse, dit-on, a brûlé quand les mystères y ont cessé d'être saints – quand la vierge et pure Artémis a cessé de s'y rendre. Le rapprochement peut être fait, d'autant plus que, avant de vénérer la sainte Vierge, les Francs vénéraient la vierge des Ardennes, un avatar de la déesse Diane.

    Si Victor Hugo avait décrit cet incendie, il aurait peut-être, comme il le fait dans Quatrevingt-Treize, donné un visage aux flammes – celui d'un démon vengeur, sorti de l'enfer, maître des Furies. Tout le monde l'a ressenti ainsi. La chute de la flèche semblait refléter la coupure du lien de Paris avec le ciel – la signifier dans le monde sensible. Un cri d'horreur a alors retenti, dans les rues de Paris. La fée de la ville n'avait plus de maison.

    Il est difficile de ne pas vivre spirituellement cet événement, quand tout, par ailleurs, semble confirmer ce qui, selon la tradition mythologique, relève – comme on disait – de la face de Dieu se détournant du Peuple. C'était JessieBayes_TheMarriageOfLaBelleMelusine_100.jpgsensible également dans la vie culturelle, sans doute. Mais de celle-ci, plus qu'ils ne le croient en général, les individus sont libres. Nul n'était obligé de se confiner dans le cynisme philosophique d'un Roland Barthes, ou le désespoir métaphysique d'un Léon Bloy. D'autres voies étaient possibles, suggérées par Victor Hugo ou Lamartine – l'inventeur de la figure de Marianne.

    Naturellement, la négligence des ouvriers peut être seule mise en cause. Mais le respect officiel de l'édifice peut-être était devenu faible. S'il n'est pas regardé comme abritant à la fois la reine des anges chère à François de Sales, et la fée Mélusine, protectrice du peuple, chère à André Breton, on ne sait si l'aura sacrée pourra revenir.

  • Nostalgie du monde divin, suite

    tseringma.jpgJ'ai déjà évoqué un article de Michael Kohlhauer, spécialiste chambérien de Joseph et Xavier de Maistre, qui assurait, dans cet article qu'il m'avait envoyé, que ces deux frères prenaient pour une forme de nostalgie du ciel, du monde divin, ce qui n'était qu'un regret de la patrie, du pays natal - la Savoie, dont ils se sentaient exilés à cause de la Révolution, qui les avait envoyés en Suisse et en Russie. J'aurais dû prendre ce texte pour un avertissement majeur, car pour moi je laissais aux auteurs savoyards le droit d'avoir la nostalgie qu'ils disaient avoir, et le fait est que c'était celle du Ciel, non celle de la Savoie.

    Dans son rapport de soutenance, mon directeur de recherche m'a reproché d'avoir parlé de la montagne évoquée par Xavier de Maistre comme d'un signe, un symbole. Signe de quoi? Symbole de quoi? demandait-il. Dans mon développement, comme chez Xavier de Maistre, c'était tout à fait clair: en regardant, à l'ouest, la montagne baignée de la lumière du soleil couchant, le lépreux d'Aoste auquel il prête sa plume dit pressentir le monde divin. Je dis donc que dans ce texte la montagne est un objet mythologique, parce que je prends mythologie dans le sens d'images renvoyant au monde divin. Mais il fallait, pour mon aimable maître, que cela renvoyât à une nostalgie purement physique – la mère, la ville, que sais-je? Peu importe que les auteurs n'en parlassent pas: c'est ce qu'il lui semblait légitime de dire.

    Mais comment pouvais-je le dire? Le principal poète lyrique de la Savoie d'alors, Jean-Pierre Veyrat, a été clair, sur ce sujet: dans La Coupe de l'exil, il raconte qu'il revient en Savoie après avoir séjourné à Paris, et qu'il pensait retrouver les joies de l'enfance et le berceau de ses pères; or, il assure qu'il n'a pas été comblé, parce que la seule patrie véritable de l'homme est celle du ciel – le pays des anges et des harmonies cosmiques!

    Il fallait, peut-être, avoir plus d'esprit critique – affirmer que Veyrat regrettait sa sœur, sa mère ou la laine des moutons, je ne sais pas. Mais Veyrat était un disciple fidèle de Joseph et Xavier de Maistre: il disait ouvertement ce que ceux-ci pensaient. Et cela se recoupait avec ce que les textes chrétiens médiévaux disaient aussi, que la véritable patrie était celle du ciel.

    Illusion, peut-être. Mais qui peut en juger? Michael Kohlhauer m'a dit, dans son bureau, une fois, qu'il était athée, et qu'il regardait les personnifications des montagnes comme de simples projections du psychisme. J'ai été pris d'un doute. Moi qui pensais, comme au Tibet, qu'elles étaient le corps d'êtres spirituels invisibles, ne devais-je pas renoncer à mon projet de thèse? Puisqu'il était sorti de la neutralité, ne devais-je pas comprendre que l'Université le faisait globalement dans le sens du matérialisme, et qu'il n'y avait pas de place pour des polythéistes comme moi? Je lui ai répondu que seule m'intéressait la dimension mythologique de la littérature, la Novalis-1.jpgfaçon dont l'art représentait le monde de l'esprit - suivant en cela Tolkien, Novalis ou Steiner. Je le lui ai dit explicitement, et il a semblé hésiter. Et comme il comprenait que j'allais abandonner la thèse s'il ne l'acceptait pas, il a déclaré que cela l'intéressait aussi. Mais c'était pour que le jour de la soutenance il me déclarât que le concept de mythologie n'avait aucun sens, parce qu'en réalité Barthes avait affirmé que tout était mythologique et qu'il avait raison, que depuis qu'il l'avait dit, tous les gens intelligents le savaient!

    Mais non: le langage peut être spirituellement vide, et ne représenter aucunement l'esprit - être rivé à la matière. On peut toujours dire qu'il est mythologique que Joseph de Maistre ait regretté la Savoie: mais c'est cela qui ne veut rien dire si, dans la Savoie, il n'y a pas d'êtres mythologiques, c'est-à-dire des dieux, ou des anges, des entités spirituelles – et si on dit qu'il n'y en a pas.

    Si j'avais abandonné ma thèse, je ne serais pas docteur. Je ne pourrais pas écrire d'articles sur mon aventure de doctorant. Je ne regrette rien. Mais en quoi Michael Kohlhauer aurait été gêné que je l'abandonne, puisque mon point de vue l'a mis en colère, je ne sais pas.

  • De l'origine secrète des Mutants

    SentinelMkIIUXM59p19.PNG.pngJe me suis longtemps demandé si les mutants des comics Marvel pouvaient avoir une origine mystique - si leurs mutations, présentées comme liées à l'Évolution, pouvaient être dites d'origine divine, et si la Providence, pour les auteurs de ces illustrés (comme disait ma grand-mère), avait un rôle dans leur apparition. Ce n'était pas clair car, en général, pour Stan Lee et Jack Kirby, inventeurs de la série des X-Men, ces évolutions, ou mutations, étaient issues d'accidents, de hasards, et on ne pouvait pas affirmer que ces accidents, ces hasards, eussent un sens mystique - rien ne le laissait supposer.

    Or, cette série a, elle-même, évolué - notamment sous la plume de Roy Thomas, au mysticisme souvent explicite, et qui était un grand lecteur de fantasy - de Tolkien, Dunsany, Eddison, Morris. Dans les impressionnants épisodes dessinés par Neal Adams, on trouve justement une étrange révélation: c'est le cœur du soleil qui est la source des mutations créant les super-héros - mais aussi des évolutions qui ont tiré les êtres vivants vers l'humanité. Cela se présente ainsi: obsédés par leurs désirs de tuer les Mutants, les robots appelés Sentinelles sont amenés à chercher la source des mutations, pour enfin la supprimer. Ils s'élèvent dans le ciel et, sentant cette source instinctivement, se précipitent dans le cœur de l'astre solaire!

    Le scénariste voulait-il plaisanter, ou était-il nourri d'occultisme? Car selon celui-ci, le Christ est un être solaire, et provoque l'évolution de l'humanité vers la surhumanité, à travers l'acquisition d'un corps glorieux. Et qu'ont les super-héros, sinon ces corps glorieux? À quoi renvoient leurs costumes colorés, sinon à ces corps de cristal ou d'arc-en-ciel aussi évoqués par l'ésotérisme tibétain? Leurs facultés extraordinaires, leurs liens avec les forces élémentaires, leur maîtrise des flux psychiques, y renvoient encore.

    J'ai déjà évoqué l'excellent Roy Thomas qui, dans la série Adam Warlock, avait créé des figures explicitement christiques - avait fait appel clairement à la mythologie chrétienne. Il raconte que Stan Lee en a été gêné, mais AngelNealAdams.jpgqu'il ne l'a pas empêché de faire ce qu'il voulait - favorisant la création de ses artistes affidés, quoi qu'on dise. Il raconte aussi que certains critiques se sont plaint, alors même que, pour lui, ce n'était là que fantaisies librement inspirées de motifs mythologiques, qu'il n'y avait pas de volonté de propagande religieuse, mais seulement de s'inspirer sans frein des figures portées par les textes sacrés. Et il avait raison, se restreindre à ce sujet est absurde.

    Mais cette idée des mutations dont l'origine serait le cœur du soleil est entrée profondément en moi, je la médite comme malgré moi, elle a pénétré dans les profondeurs de mon cerveau, est allée jusqu'à l'arrière de la tête dont je n'ai pas conscience - et nourrit mes rêves, et mes rêveries. En fait je la crois juste, je ne crois pas du tout que les forces terrestres soient l'origine d'une évolution qualitative, ou de mutations de l'homme vers le surhomme. Toute philosophie qui prétend créer des surhommes à partir des forces terrestres (comme est le fameux transhumanisme) me paraît fallacieuse, et propre seulement à créer des parodies de ce qu'elle prétend créer. Je suis d'accord avec Roy Thomas, et crois qu'il a transcendé le genre au départ douteux du super-héros, tel que des accidents radioactifs ont pu le créer - au lieu de le faire mourir, créant en l'homme une involution, comme ils le font en réalité!

  • CXXXII: la bataille des zombies de Paris

    Amazing-Zombie-Art-520x623.jpgDans le dernier épisode de cette insigne saga, nous avons laissé le Génie d'or, gardien secret de Paris, alors que, blessé, il combattait les monstres de Fantômas et que, soudain, d'un trou qui menait au château de celui-ci, il avait vu quelque chose qui l'avait terrorisé, lui, l'elfe cosmique des temps!

    Il s'agissait d'hommes morts qui bougeaient encore, ou qu'animait un esprit mystérieux, quelque sortilège abject. Leur corruption était visible, car leurs yeux étaient blancs, retournés ou vitreux, et leur bouche ouverte laissait souvent couler du sang, mais un sang épais et noir, ou bien était remplie de vermine grouillante; et souvent aussi leurs membres étaient brisés, et ils boitaient - voire, pour certains, rampaient. Mais ils avançaient, inexorables, se mouvant d'un même rythme comme si un seul esprit les dirigeait à distance, et, sortis de sombres tombes, ne semblaient point pouvoir être arrêtés.

    Le Génie d'or y songeait: quelle blessure pouvait empêcher de tels êtres d'avancer? Puisque (la couleur de leur peau pâle le montrait) ils n'étaient point vivants, quelle mort eût pu freiner leur pas, anéantir leur action? Il avait ouï parler de ces êtres abjects, corps sans vie que mouvait un sorcier, ou bien un démon, et qui ravageaient toutes les terres qu'ils traversaient. Comment les vaincre, si ce n'est par une destruction totale - par le feu ou l'eau? Car leurs membres n'étaient pas si solides, ni si bien liés entre eux, qu'un torrent n'eût pu les dissoudre, ou les émietter.

    Mais, en attendant, ils ne connaissaient nulle peur, car ils n'avaient nulle conscience, ils n'étaient poussés que par le désir de tuer. Car la Mort les habitait, et même seul son esprit les animait, en plus de celui du mage qui les avait éveillés, ou libérés de leurs tombes. Car ainsi la magie procédait-elle: elle passait un pacte avec la Mort!

    Quoi qu'il en fût, il n'y avait d'autre choix que de combattre cette nouvelle arme, et le Génie d'or, vaillant Solcum des ères, entreprit de jeter ses traits de feu, qui fulguraient de son rutilant sceptre d'or, sur ces êtres que la langue populaire appelle zombies. Et, certes, ils les perçaient de part en part, entraient dans leur ventre et ressortaient dans leur dos, traversaient leurs crânes sans effort, et en expulsaient des yeux, des dents, des wei-feng-001q7wp3gy6ut4qu2aq4e.jpgoreilles, ou ils achevaient de briser leurs bras, de trancher leurs jambes, les contraignant à ramper davantage, ou à marcher sur leurs genoux, ou leurs moignons. Car ces traits de feu doré s'abattaient sur eux comme une pluie, et jamais peut-être le Génie d'or n'avait déployé une telle puissance. Dans sa main droite son bâton tournait comme une hélice, ou une toupie, et les traits qui en jaillissaient étaient innombrables et indistincts, de telle sorte qu'une mortel eût pu, ne voyant plus tourner cette baguette, croire être en face d'une étoile. Dons de la lune d'argent, ces flèches de lumière concentrée manifestaient la volonté de la dame céleste d'abattre ces êtres immondes en venant en aide à son protégé le Génie d'or.

    Las, la masse de ces hommes et de ces femmes qu'un mage avait arrachés au sépulcre n'en était point arrêtée pour autant: car si les premiers tombaient, les suivants montaient sur ce qu'il restait d'eux sans se soucier de rien, et ils continuaient d'avancer, tendant leurs mains noires et décharnées vers le Génie d'or, s'apprêtant à le saisir et, peut-être, dans leur sauvagerie spontanée, à le détruire, à l'anéantir, à le mettre en pièces!

    Le génie lunaire n'en avait pas peur: il s'inquiétait seulement de la réussite ou non de sa mission. Et, s'il était brisé dans son corps terrestre par ces horreurs marchantes, il ne pourrait plus la mener à bien, il le savait. Peu importait sa douleur, puisqu'il habitait ce corps de toute son âme, et que sa vie l'irriguait: il n'en avait cure. Seule la tâche divine, confiée à lui par sa mère céleste, le préoccupait.

    Mais, précisément, il ressentit une douleur pénible, à l'idée qu'elle pourrait ne pas être menée à bien, être accomplie. Et il voyait avec inquiétude les mains décharnées et crispées, imprégnées de boue et de sang, qui se tendaient vers lui, et les regards vides, vitreux, hideux, de ceux qui les avaient. Il continuait à jeter sur eux son feu, mais cela ne suffisait pas, ils poursuivaient leur avance inexorable, comme au sein d'un cauchemar.

    Mais il est temps, lecteur digne, de laisser là cet épisode, pour laisser au prochain l'issue de cette terrible bataille.

  • Tendances globales et lutte des classes

    Abbaye_d'Hautecombe_6.JPGDurant ma soutenance de thèse, j'ai, outre Christian Sorrel, été en butte aux questions du sympathique historien professionnel Bruno Berthier, que j'avais déjà rencontré une fois. Il s'est étonné, pour ne pas dire plus, de ce que j'osasse livrer une tendance générale traversant les classes sociales, dans la Savoie de la Restauration dite sarde. Pour lui, c'est méthodologiquement contestable. Je lui ai demandé si, pour établir une tendance globale, il valait mieux se confiner dans une seule classe sociale.

    Cela a fait sourire. Le problème n'était bien sûr pas là, c'est qu'on ne voulait pas que j'établisse la moindre tendance globale, on voulait imposer l'idée que dans ce petit duché enfermé dans ses montagnes, les classes sociales s'étaient durement affrontées - comme en France. Las, on a beau chercher, on ne trouve rien. On voudrait bien trouver quelque chose, puisque Marx a assuré que la Lutte des Classes est une constante. On brandit donc quelques faits conflictuels, faibles échos de la divinité de la Discorde qui alors rayonnait de son feu dévastateur sur la puissante voisine francophone...

    La question des Voraces, ouvriers lyonnais d'origine savoyarde qui ont envahi la Savoie lors de la révolution française de 1848, est ici cruciale, puisque, selon Sylvain Milbach, historien patenté (qui n'était cependant pas dans mon jury), ils attestaient de la permanence d'un souvenir. Celle de la république française, s'entend. Ou de la révolution de 1789. Peut-être. Mais ces ouvriers vivant en France, pas trop besoin d'invoquer un souvenir: la vie culturelle française était nourrie de références à la Révolution!

    Quant aux Savoyards restés au pays, Jacques Lovie, le grand historien d'autrefois, assurait qu'ils n'étaient républicains que d'une façon profondément minoritaire. Et pour preuve (il utilisait le mot), il rappelait que les notables de Chambéry ont arrêté ou fait arrêter les Voraces, et que ceux qui, parmi ces derniers, ont pu s'échapper, ont été rattrapés par les paysans, et tués. Je ne dis pas que je m'en réjouis. Mais c'est un fait.

    Les nobles, les bourgeois et les paysans ont invoqué Dieu et le Roi, la patrie de Savoie et tout le reste, et n'ont pas suivi les Voraces. Mieux encore, dit Lovie, ceux-ci sont devenus dans les campagnes des croques-mitaines, invoqués pour faire peur aux enfants pendant des décennies. Ils avaient été intégrés à la mythologie populaire.

    Mère de Dieu, j'avais peut-être dit des faits vrais, mais pas ceux qu'il faut dire. On m'a déclaré que j'avais beaucoup de courage, d'oser dire une chose pareille. Je me serais presque cru en Chine.

    Christian Sorrel aussi a abordé cette question, notamment à travers l'insurrection turinoise de 1821: quelques historiens piémontais avaient réalisé récemment d'excellents travaux montrant qu'elle avait touché aussi les Savoyards. Mais depuis plusieurs historiens se sont montrés sceptiques, car il n'y avait pas de Carlo_Felice_di_Savoia.jpgraison de penser que si ç'avait été le cas, le roi Charles-Félix aurait, comme il l'a fait, félicité les Savoyards de ne s'être pas révoltés: c'est justement pour cette raison qu'il a restauré l'abbaye d'Hautecombe et s'y est fait ensevelir... Disons, si on veut, que les insurgés savoyards étaient bien moins nombreux que ceux du Piémont!

    Peut-être qu'en disant cela, je ne fais pas honneur aux Savoyards, présentés par les faits comme sans énergie, sans aspirations à des temps nouveaux. Le fait est que le Surréalisme, par exemple, a laissé les écrivains savoyards de glace. Leur qualité n'était pas là, n'était pas dans l'élan vers les temps nouveaux. Je ne dis pas cela pour les féliciter, j'aime le Surréalisme. En un sens, je trouve bon que la Savoie ait été intégrée à la France, justement pour qu'elle se pénètre de visions futuristes, d'inspirations libres: la tradition ancienne était désormais dépassée.

    Ils n'y demeuraient pas moins satisfaits, s'efforçant surtout de la maintenir vivante. Et c'est en soi une qualité. Fréquente chez les montagnards, qui conservent intact l'ancien, comme au Tibet. Mais qui, aussi, tendent à rejeter les changements - même, éventuellement, les bons.

    Je ne suis pas politisé comme le jury a voulu le croire - peut-être parce que lui l'est. Je voulais juste illustrer un état d'esprit qui a sa valeur, quoiqu'il ne puisse pas servir de modèle absolu.

  • Conférence pédagogique à l'école Steiner

    ecole.jpgLe mercredi 10 avril prochain (à 20 h), j'aurai l'honneur de présenter une conférence à l'école Steiner de Genève (à Confignon), sur le thème de la pédagogie anthroposophique appliquée dans les institutions éducatives publiques: dans quelle mesure cela est-il possible? Jusqu'à quel point les convictions pédagogiques d'un enseignant peuvent-elles librement s'exprimer dans le cadre étatique?

    Le fait est que, quand j'ai commencé à enseigner, j'étais dans une sorte de désarroi. Je voulais travailler, gagner ma vie, fonder une famille - et je savais que la poésie, à laquelle je m'étais voué, ne me le permettrait pas. J'avais fait des études de Lettres pour mieux connaître la poésie médiévale et antique dont je voulais m'inspirer, et l'emploi naturel qui m'était réservé était celui de professeur - mais l'enseignement officiel ne m'enthousiasmait pas.

    J'ai déjà souvent dit, ici, que, pour moi, l'art et l'imagination, au sein de l'éducation, étaient fondamentaux, étaient le socle incontournable de l'évolution de chaque être humain. Par eux on accédait au monde des idées d'une façon libre et responsable, et on devenait un citoyen à part entière; par eux aussi on restait inventif dans la vie économique, en même temps que fraternel. Et par eux, enfin, l'éducation était une joie, non une corvée.

    Ma conviction était fondée sur mon expérience, et ce qui m'avait le plus nourri dans mon enfance: ce qu'André Breton appelait le Merveilleux, et que je trouvais chez Lovecraft et Tolkien, Virgile et Ovide, et les mythologies en général. L'étude approfondie de l'œuvre de Tolkien m'a amené, cependant, à harwood.jpgdécouvrir celle d'Owen Barfield, qui justifiait ontologiquement sa philosophie esthétique, en fondant tout le langage sur l'image – la métaphore. Il était proche d'un grand ami de Tolkien aussi amateur de merveilleux, C. S. Lewis, qui avait aussi pour mentor intime un certain Cecil Harwood. Or, Harwood et Barfield étaient tous les deux anthroposophes, disciples de Rudolf Steiner. Je me suis bientôt intéressé à ce dernier, qui fondait rationnellement (à mes yeux) l'éducation sur la faculté imaginative, ce qu'il appelait l'imagination disciplinée - et qui faisait écho aux pensées de Tolkien sur la nécessité d'allier la clarté au merveilleux.

    Bientôt je devais découvrir le francophone Charles Duits, qui à son tour assurait que l'imagination, dans l'éducation, était absolument nécessaire. J'avais trouvé mes guides intimes, et des solutions pour me motiver dans mon métier – pour concilier l'aspiration artistique et les nécessités professionnelles.

    J'avais déjà lu le grand traité pédagogique de Jean-Jacques Rousseau, et il m'avait inspiré jusqu'à un certain point. J'avais été élève de l'école Decroly, dans la région parisienne, également adonnée à l'art – quoique l'imagination y soit limitée, un fond de matérialisme l'empêchant de prendre son envol: Ovide Decroly était disciple de Rousseau, qui détestait le merveilleux, quoiqu'il admît que les images héroïques devaient éveiller la conscience morale.

    Bref, je voulais me lancer dans un enseignement fondé sur l'art, et en même temps fidèle aux directives de mes employeurs - et bien sûr, parfois, j'étais face à des dilemmes cornéliens, car les deux semblaient s'opposer. Il a fallu agir avec tact, ou souffrir quelques avanies. Globalement, tout de même, on m'a reconnu un sens pédagogique si, aux yeux des inspecteurs, je n'intellectualisais pas assez mon enseignement. Mais ce qui est intellectuel et abstrait touche peu les élèves, notamment les plus jeunes. L'important était de continuer à œuvrer, selon ce que je croyais, et ce qu'on me demandait. Souvent les élèves m'ont marqué de la gratitude, et je n'ai pas trop eu à me plaindre. C'est ce dont je parlerai le 10 avril, en donnant des exemples d'application de mes principes, dans le cadre des programmes officiels.

  • Soutenance de thèse et méthode historique

    Christian-Sorrel.jpgJ'ai déjà évoqué le dialogue avec le professeur Christian Sorrel, lors de ma soutenance de thèse, concernant la nature de l'Église de Savoie, qu'il voulait au fond faire plus conforme au catholicisme rationaliste contemporain qu'on pratique en France, qu'elle ne l'était. Mais un autre point de discorde a surgi, qui m'est cher: la méthode historique. J'en avais parlé dans mon discours préliminaire, en disant que les historiens restaient à la surface du sentiment des peuples, en ne lisant pas les œuvres littéraires qu'ils produisent.

    Était-ce une provocation? Je le pense vraiment. Ils déduisent ces sentiments selon la vraisemblance et à partir de faits répertoriés par les administrations, et en général cela tombe à côté, ne correspond pas à ce qu'on trouve dans la littérature produite.

    Christian Sorrel me reproche donc de faire s'appuyer l'histoire sur la littérature alors que les deux ont en principe leurs outils propres. En effet, affirme-t-il, la littérature n'est faite que de discours, et l'histoire s'appuie sur des faits solides. Ah? les documents administratifs, rédigés par des fonctionnaires, sont donc fiables, et pas les œuvres des poètes? Et pourquoi donc? Je lui ai répondu que les documents administratifs étaient aussi des discours, qu'on pouvait, si on voulait, ne pas s'appuyer sur ceux des poètes, mais qu'on pouvait aussi s'appuyer sur eux. Chacun sa méthode, en somme. On peut avoir foi en la parole des fonctionnaires, ou en celle des poètes, selon sa préférence.

    L'argument selon lequel les poètes seraient de classe bourgeoise et ne permettraient pas de connaître le peuple tient un peu mal, si on ne se fie du coup qu'aux documents rédigés par les fonctionnaires: eux non plus ne sont pas du peuple - ils le sont même encore moins, en moyenne. Qu'ils assurent le représenter n'y change rien, d'ailleurs les poètes ont souvent aussi cette prétention. C'est donc affaire de goût, voire de préférence catégorielle, de sentiment corporatif, et moi qui me sens d'abord poète, je préfère me fier aux poètes. Libre à ceux qui se sentent d'abord fonctionnaires de procéder autrement!

    Sérieusement, quand plusieurs auteurs, individus libres, vont dans le même sens, c'est un fait fiable, pour appréhender l'esprit d'une époque. C'est bien la vérité. On m'en a voulu, une fois, à l'association des 1602.JPGGuides du Patrimoine de Genève, d'avoir dit que les Savoyards, en 1602, étaient favorables à leur duc et défavorables à la cité de Calvin en m'appuyant sur les écrits de François de Sales, qui était savoyard, et aimé et suivi de la majorité des Savoyards. J'ai cité d'autres écrits, allant dans le même sens. On aurait bien voulu établir autre chose. Et le fait est que quand on ne lit pas les œuvres littéraires du temps, et qu'on trace des lignes à partir de quelques faits répertoriés par des fonctionnaires, on peut dire ce qui est le plus agréable à entendre - sans être trop contredit. Hélas, la réalité est parfois cruelle. Oui, les Savoyards étaient nourris de merveilleux chrétien dans la lignée du treizième siècle et dans l'esprit de l'art baroque. Non, ils ne voulaient pas se rallier au rationalisme de Calvin ni à l'agnosticisme de Montaigne. On croit cela impossible - comme les Chinois croient le Tibet une aberration. Mais cela existe: il existe réellement des aberrations!