Peintres à Madrid

Martirio_de_San_Mauricio_El_Greco.jpgJ'ai visité le musée du Prado, à Madrid, à l'occasion d'une visite familiale, et j'ai été frappé par un trait singulier: la capacité des peintres ayant séjourné en Espagne de s'emparer d'un sujet classique, issu de la tradition catholique ou gréco-latine, et de le transformer en le faisant passer par des strates profondes de l'inconscient, de l'âme. Il en ressort des figures étranges, qui ont un lien avec le baroque, mais un baroque obscur, pas de fantaisie légère – ou avec le Romantisme.

Le peintre le plus connu à cet égard, c'est El Greco, qui a créé des formes incroyables, défiant la régularité extérieure de mise alors, et dont les tableaux représentent des scènes pleines d'anges aux flux flamboyants, et aux membres courbés sans logique apparente. Comme me le disait mon amie Rachel, cela lui a permis d'accéder à des vérités autres que celles du catholicisme habituel, de représenter autre chose que des martyres, comme par exemple dans son fameux tableau de saint Maurice, suspendu à l'Escorial, et qui place en premier plan les discussions entre Maurice et ses compagnons ou détracteurs, et son martyre au second plan. Cela n'a pas plu au roi et aux évêques, mais c'est d'une grande noblesse, comme si saint Maurice était avant tout un héros qui revivait un choix glorieux, et non un homme ordinaire puni par Rome d'avoir effectué un choix libre. Du coup, les évêques ont trouvé que c'était protestant. Mais cela n'empêchait pas El Greco d'abonder dans le merveilleux le plus inspiré et le plus chargé.

Un autre peintre frappant est évidemment Goya. Je ne le croyais pas à ce point, car je connaissais ses toiles grâce à des photographies, ainsi que sa réputation, mais je me disais qu'on avait exagéré. Or, il a créé, dans sa série noire, des formes dignes d'Edgar Poe, et a fait, de scènes réalistes ou fantastiques, voire mythologiques traditionnelles, de véritables cauchemars. Le tableau le plus inouï, selon moi, est celui dit du Sabbat, dans lequel LeGrandBouc-Sabbat_K585.jpgun homme-bouc préside une assemblée d'hommes hideux, aux visages obscurs mais aux yeux blancs, pareils aux Orcs de Tolkien, métamorphosés en gnomes infernaux. Vision immersive, et fascinante. L'homme-bouc ne manque pourtant pas de dignité, il est pareil à un dieu. Mais les sujets bibliques tels que Judith et Holopherne ont aussi leur force inquiétante, et bien sûr Saturne mangeant ses enfants, au réalisme stupéfiant. Cela ne ressemble plus du tout aux figures telles qu'on avait coutume de les voir, comme si Goya les avait vues au fond de son âme, reflétées depuis le monde spirituel même.

Goya inaugurait le Romantisme, par cette série, et ses tableaux historiques ont aussi une force singulière, bien connue de tous.

D'autres œuvres frappantes sont suspendues aux murs du Prado, mais leurs peintres n'ayant pas de rapport particulier avec l'Espagne, j'en parlerai une autre fois.

Commentaires

  • Les fresques de la Quinta del sordo sont aussi surprenantes .elles me bouleversent profondément.Il y a un remaniement de l'espace et un réalisme je dirais fantastique!

  • Oui, c'est grandiose, en un sens.

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