Le Lare et la famille selon Plaute

lar 03.jpgLes anciens Romains croyaient à un esprit protecteur de la maison et de la famille qui y vivait, qu'ils appelaient Lare, et qui est probablement à l'origine du Sarvant des Savoyards – ou du moins, l'équivalent chez les Gaulois ou les Germains en est l'origine probable. On a gardé de lui nombre de représentations liées au culte, car on l'honorait religieusement chaque jour, en principe, on lui faisait des offrandes, comme en Asie on le pratique encore, livrant aux esprits protecteurs de la maison des denrées alimentaires; c'est du moins ce que j'ai vu en Thaïlande et au Cambodge, quand j'y suis allé.

On le représentait sous la forme de ce que J. R. R. Tolkien aurait nommé un elfe – et le fait est que les Germains appelaient sans doute l'équivalent du Lare de cette façon, ainsi que J. K. Rowling en a gardé le souvenir, par son elfe de maison, bien qu'elle en ait changé le sens, l'humanisant beaucoup – trop. Il s'agissait d'un jeune homme élégant et gracieux, tenant dans le creux de son coude gauche une corne d'abondance, signalant ainsi son désir de rendre service aux hommes, et de la main droite une patère, sorte de plat destiné aux offrandes, aux sacrifices. Il prend de la main droite, et rend au centuple de la main gauche.

Le texte le plus complet, à ma connaissance, sur un Lare est celui que Plaute a placé en prologue de sa comédie Aulularia, ou La Marmite, et il y apparaît qu'on lui sacrifie surtout des denrées alimentaires et des couronnes de fleurs et de feuilles, ainsi que les jeunes filles notamment savaient les faire. Elles étaient, apparemment, les plus dévotes, à son égard. Il se plaint que les chefs de famille le soient très peu.

Mais ce qui est peut-être le plus beau, c'est qu'on y apprend que, pour lui, il ne suffit pas d'honorer son père et sa mère, newseed2.jpgcomme le recommande la Bible: il faut aussi que les parents honorent leurs enfants, en leur laissant du bien, un bel héritage. Cela va dans les deux sens. La descendance pour les anciens Romains est très importante, et l'enfant divin, prometteur d'avenir et d'immortalité, y était une idée profondément ancrée, ainsi d'ailleurs qu'un vers mystérieux de Virgile le précise, vers qu'on a cru tantôt annonciateur d'Auguste, tantôt annonciateur de Jésus-Christ, et qui est peut-être simplement l'expression d'une figure mystique enfouie dans les âmes romaines. N'est-ce pas lui qu'on reverra à la fin du film de Stanley Kubrick 2001: l'Odyssée de l'espace? Transparent et gigantesque, il observe la Terre depuis les étoiles, annonçant l'homme futur.

J'ajouterai ceci: pour les anciens Romains, honorer le Lare, c'était faire naître en soi le désir spontané d'honorer ses parents, ou ses enfants. Les deux choses n'en faisaient qu'une. On cristallisait la piété familiale par le rituel, qui à son tour conformait l'âme aux vues saintes du dieu. C'était là profonde sagesse, car la théorie ne suffit pas, l'idée reste facilement lettre morte, si elle ne s'appuie pas sur une figure mystique.

Commentaires

  • À propos des Lares ou les premières Maitresses d’école… et la Mère dans la Rome antique
    Toutes les sciences, toutes les institutions, émanent d'une source unique : celle des Institutrices Elyséennes.
    Les prêtres de toutes les religions les ont altérées et les ont propagées dans tous les pays en les masculinisant ; c'est le fond de la mythologie.
    Mais remontons à la source de cette Ecole unique et nous verrons qu'un nom est resté pour la représenter : c'est Minerve.
    Le mot « Minerve » (min-erve) est composé de « min », « minne », qui signifie mémoire, esprit, intelligence (en latin mens). « Ment » en Irlandais signifie encore institution, institut, et, dit Ihm, « pour ainsi dire, mentis cultura. Le mot Mentor, dans la même langue, signifie eruditus, institutor, savant, pédagogue ». Mentor vient de « men » (esprit) et « tor » abrégé de thorah (loi). « Erve » signifie culture, par extension champs labourés, mais primitivement culture de l'esprit.
    On s'est habitué à rapprocher le nom de Minerve de celui des Muses et du Mont Parnasse.
    Ceci a une cause lointaine qu'il faut expliquer.
    Parnasse se disait antérieurement « Larnassas » (voir Noël, Dict. de la Fable), mot qui signifie Ecole. Il dérive du verbe « laren » ou « leeren », enseigner en anglo-saxon. « Lar » signifie doctrine, et « Lareow », Maître ou interprète de la parole divine. Il existe dans la Belgique plusieurs endroits nommés Lærne, Leerne, Lerne ; c'était des lieux consacrés à l'instruction du peuple.
    « Les dieux Lares étaient, dans leur origine, des précepteurs du public. Diane était réputée Lare » (De Grave, La République des Champs Elysées, tome 1, p. 96).
    (…)
    La Mère dans la Rome antique c'est d'abord Mater Matula, Déesse de l'aurore et des naissances.
    Sa fête s'appelait « la fête des Mères », Matralia. Nous trouvons aussi Acca Larentia, réceptacle des semences, dont le nom devient générique dans les Lares, qui sont les bons Esprits, protecteurs des champs et des moissons.
    Le Laris familiaris était le génie protecteur du foyer. On célébrait les Laralia, fête familiale, en l'honneur de ces Divinités.
    Ce culte persista longtemps. On le retrouve dans les Lares publics, les Lares de carrefour (compitales ou viales), les Lares Hostilii, protecteurs contre les ennemis, etc.
    Ces Lares représentaient l'Esprit providentiel de la Femme, veillant sur la demeure et pourvoyant à tous les besoins de l'existence. C'est pourquoi les Déesses personnifiaient aussi la vie heureuse de cette époque : Fortuna est la Déesse du bonheur. Elle a différentes formes : Fortuna Muliébris, Fortuna Régia, Fortuna Respicius (favorable).
    Du mot sanscrit Mâtri on fait en latin : matri-monialis, matrimonium, Matrona, Maturare.
    Tout cela indique bien que c'est la Mère qui est la tête de la famille et l'esprit mûri (maturalio) qui dirige avec sagesse.
    Cordialement.

  • Merci de ce commentaire. Je suis aussi convaincu que les mères de famille vivent en lien étroit, spontané, avec le Lare familial, que je prends pour un esprit réel, objectif, et non comme une simple extrapolation idéelle de l'attitude de la mère de famille - même si, dans les faits, c'est bien la contemplation de la mère de famille qui peut faire naître l'image de cet esprit dans l'âme, et donc le porter à la connaissance. Comme je le précise d'après Plaute, le culte des Lares semble être le fait des femmes, surtout, et je pense que c'est la même chose en Asie, où on vénère encore les esprits de la maison, ma tante cambodgienne m'en a parlé, elle connaît ces choses très bien, et elle m'a aussi précisé, allant dans votre sens, que la société khmère est essentiellement matriarcale. C'est donc lié, c'est aussi les religions essentiellement masculine, abstraites, qui ont supprimé le culte des Lares.

    En Savoie, comme je l'ai écrit, il s'est poursuivi jusqu'au dix-neuvième siècle, on lui y donnait le nom de Sarvant - et, significativement, c'est une poétesse, une femme, qui a laissé le texte (en patois) le plus important sur ce Sarvant (Amélie Gex). Un romancier - un homme - en a repris le thème dans un roman de science-fiction appelé "Le Péril bleu", mais l'esprit familier est réinterprété selon des concepts que je crois aussi masculins, car il prétend que le Sarvant (nommé ainsi aussi dans le Bugey) est un être invisible mais solide et en même temps léger (ce qui est ridicule) vivant dans les hauteurs de l'atmosphère, une sorte d'espèce vivante inconnue qui kidnappe des humains pour les étudier dans des laboratoires. Ce scientisme est pour moi masculin, il est conceptuel, même s'il ramène les esprits à des choses matérielles.

    Minerve est directement la patronne des enseignants, dont le salaire s'appelait le minerval, c'était un versement effectué par les parents à la fin des périodes scolaires, à Rome et dans l'ancienne Savoie ; maintenant cela s'appelle un traitement, puisque les professeurs sont généralement fonctionnaires, et Minerve au mieux c'est Marianne, au pire juste l'Etat unitaire et centralisé.

  • Le sarvant ou servant se retrouve aussi par exemple dans les légendes vaudoises et valaisannes, ce qui est logique puisque toute cette région fait avec la Savoie (Lyon, Grenoble etc., et même deux communes des Pouilles en Italie, voir la carte) partie de l'Arpitanie:

    https://en.wikipedia.org/wiki/Arpitania

    et

    https://fr.wikipedia.org/wiki/Francoproven%C3%A7al

    région où l'on parlait l'Arpitan ou Franco-Provencal, langue dans laquelle a été composé le fameux Cé qu'è lainô genevois:

    https://fr.wikipedia.org/wiki/C%C3%A9_qu%27%C3%A8_lain%C3%B4

    Charles-Ferdinad Ramuz a d'ailleurs écrit une nouvelle à ce sujet qui s'intitule "Les Servants"

    http://renegodenne.be/?p=268

  • En Valais on trouve aussi une variante très espiègle du sarvant appelée le folaton. Voici comment on le présente:

    "Le folaton était un esprit espiègle qui hantait les alpages et les chalets où il se permettait des tours de polisson. Il n'était pas rare que le berger trouvât deux vaches attachées dans le même licol, des mottes de beurre piquées de crottes de chèvre, qu'il vît la casserole de polenta se renverser. On dit même que pendant le sommeil d'un gardien d'alpage, le folaton vint régulièrement lui sucer le sein qui s'allongea comme un téton de chèvre.
    Le remède était de se laisser agacer sans rouspéter et d'utiliser la formule rituelle : "que celui qui l'a fait le défasse."

    texte tiré de ce site:

    http://www.verossaz.ch/verossaz/6passe2.php

    Toujours sur le même site on mentionne la si dangereuse sénégougue:

    "La sénégougue ou synagogue se réduit le plus souvent à un cortège nocturne invisible mais d'autant plus bruyant et propre à terroriser les malheureux qui en étaient témoins. C'étaient une cacophonie où se mélangeaient sifflets, clochettes, miaulements, aboiements et hurlements. Les participants qui devaient être des défunts, chantaient un refrain macabre dont les mêmes mots revenaient constamment : tua, copa, tzapla, borla, (tué, coupé, haché, brûlé). Qui entendait la senégougue devait attendre sur place la fin du concert discordant et lugubre ou, s'il le pensait, faire un signe de croix pour être libéré et donner fin à la manifestation."

    Il serait intéressant de répertorier et comparer les légendes parlant de la sénégougue, appelée aussi chénégauda, chénégouda (etc.), en Savoie, en Valais etc. Il s'agit d'une "chasse nocture" appelée aussi "chasse du roi Hérode." Voici un article sur le sujet pour la Savoie et le Dauphiné:

    https://www.persee.fr/doc/mar_0758-4431_2001_num_29_4_1744

  • Merci pour tous ces renseignements.

Les commentaires sont fermés.