La fée de la raison contre la reine Mab

mab 02.jpgDans un commentaire à un de mes précédents articles, je disais que l'intelligence dans l'antiquité était représentée et inspirée par la déesse Minerve – ou Pallas Athéna, patronne d'Athènes –, et que, en un sens, celle-ci est la même déesse de la Raison que les révolutionnaires français se sont efforcés de faire adorer en 1789, lui faisant des processions, lui bâtissant des temples.

En un sens aussi, cette figure se retrouve dans celle de Marianne, la patronne de la république française, car celle-ci a pour objet la diffusion du rationalisme, regardé au fond comme un nouveau dogme. Elle le dit moins clairement que les révolutionnaires français pour ne pas paraître religieuse – et sembler se confondre avec la laïcité, la neutralité, comme si le rationalisme seul était neutre, impartial, et donc supérieur à toutes les religions déclarées.

Mais c'est contre le rationalisme, l'assimilation de la déesse Raison à l'Être suprême, que le Romantisme a parlé et agi, et même le républicain Victor Hugo affirmait que la raison devait améliorer les religions, non les supprimer. À l'opposé, on a vu des romantiques défendre les libertés complètes de l'imagination contre le rationalisme, préfigurant le Surréalisme. Celui-ci se réclamait du romantisme allemand (qui était sans limites et ne pratiquait pas le rationalisme mais affranchissait l'imagination), ainsi que de Gérard de Nerval et des poèmes visionnaires de Hugo. Du vrai Romantisme, si l'on peut dire.

J'aime évoquer, de mon côté, le Savoyard Jacques Replat, qui rejetait le rationalisme et prônait la dévotion à la reine Mab – la fée de l'Imagination, disait-il. On sait qu'elle est apparue dans la littérature moderne avec Shakespeare, plus imaginatif assurément que les dramaturges français classiques: elle est présente dans une chanson de Roméo et Juliette. Prise au folklore celtique, elle est issue de la Reine Maeve, déesse irlandaise rationalisée dans les récits qui sont restés d'elle, incarnation de l'autorité royale. Par cette fée le roi était inspiré et pouvait gouverner, elle était l'esprit du pouvoir. Littéralement, son nom signifiait ivresse.

Certes, Minerve et Athéna inspiraient aussi les princes, dans leurs décisions. Elle était leur sagesse. Ulysse, roi d'Ithaque, l'avait pour mentor, parce qu'elle avait pris l'apparence de son conseiller Mentor – et, sous cette forme, le guidait. Mais Replat se réclamait d'une sagesse nourrie d'imagination, d'ivresse intime, de visions, de révélations acquises en l'état de rêve, et non d'une raison raisonnante, d'un rationalisme qui fondait l'exercice du pouvoir sur la science positive, la tradition cartésienne. Le fait est que les rois de Sardaigne, dont il était le sujet, se réclamaient de l'inspiration prophétique, issue de la tradition chrétienne et des anges intimes, tels que Joseph de Maistre et François de Sales les avaient peints.

La déesse de la Raison, elle-même, avait acquis un peu de tendresse, de douceur, d'esprit chrétien avec Marianne, que créa Lamartine quand il se convertit à son tour au républicanisme. Il était de tendance rationaliste, maedb.jpgmais était, comme Hugo, un vrai romantique, qui voulait améliorer la vie mystique par l'exercice de la raison, non la supprimer. Il aimait le merveilleux chrétien d'un Frédéric Mistral, pourtant catholique traditionaliste, et la fantaisie de Xavier de Maistre, également nourrie de conservatisme chrétien.

Bref, le rationalisme, c'est bien joli, mais c'est vide, et Replat a raison, la fée de l'Imagination est plus belle. Mais il admettait que la raison devait l'éclairer, l'assainir, la diriger, la discipliner, il ne s'agissait pas de devenir fou. Selon les temps, il semble plus judicieux de développer la raison, ou l'imagination; je pense, personnellement, que le temps d'aujourd'hui est celui où il faut développer l'imagination (sans perdre le lien avec la raison). Je pense donc le rationalisme mauvais, comme André Breton le faisait – et même si le Surréalisme, lui, a bien rompu inutilement avec la raison, fréquemment.

Commentaires

  • Qui était Minerve ?
    Toutes les sciences, toutes les institutions, émanent d'une source unique : celle des Institutrices Elyséennes (Les Champs Élysées est le lieu géographique d'où est partie la première impulsion qui a créé la grande civilisation des temps anciens.).
    Les prêtres de toutes les religions les ont altérées et les ont propagées dans tous les pays en les masculinisant ; c'est le fond de la mythologie.
    Mais remontons à la source de cette Ecole unique et nous verrons qu'un nom est resté pour la représenter : c'est Minerve.
    Le mot Minerve (min-erve) est composé de min, minne, qui signifie mémoire, esprit, intelligence (en latin mens). Ment en Irlandais signifie encore institution, institut, et, dit Ihm, « pour ainsi dire, mentis cultura. Le mot Mentor, dans la même langue, signifie eruditus, institutor, savant, pédagogue ». Mentor vient de men (esprit) et tor abrégé de thorah (loi). Erve signifie culture, par extension champs labourés, mais primitivement culture de l'esprit.
    D'autre part, le surnom de Minerve, Athéné, est formé de At-aland, qui a la même signification que Atlante ou Athélé.
    Il faut donc croire qu'une Déesse a été réellement connue sous le nom d'Athélé « et même par ceux, dit Athénagore, qui traitent la chose avec le plus de mystère, c'est-à-dire par les savants qui sont les mieux instruits de l'origine de la nature de la Déesse ».
    Ce qui prouve, du reste, que Minerve fut une femme réelle, c'est qu'on l'appelle la Déesse aux yeux pers (On devinait la patrie des Cimbres à la couleur de leurs yeux. Cérès est appelée « la blonde », Vénus aussi. La plus célèbre des Sibylles se nommait Erythrée, Sibylle rouge ou rousse.). Et Homère donne constamment à Minerve le surnom de Glaucopis, Déesse aux yeux bleus. Pausanias veut expliquer pourquoi elle a les yeux pers (verts). Donc, Minerve fut la première maîtresse d'école, c'est elle qui a fondé ce que, plus tard, on appellera les Collèges des Druidesses.
    On se sert du mot Druidesse pour désigner les grandes femmes de la Celtide qui dirigeaient la vie spirituelle de la nation, mais ce nom n'est pas celui qu'on leur donnait et ne semble avoir été employé par les Grecs et les Latins que pour donner un féminin au mot Druide, qui représenta le degré supérieur de l'initiation quand on institua des Mystères.
    Il est certain que, puisque les Déesses conféraient aux initiés des Mystères qu'elles avaient fondés des titres tels que Barde, Vate, Druide, elles ne pouvaient pas, elles-mêmes, porter un titre qui aurait été le féminin de celui qu'elles donnaient à leurs élèves. C'est pour cela que le mot Druidesse ne se trouve nulle part avant le premier siècle de notre ère.
    Lien : https://livresdefemmeslivresdeverites.blogspot.com/2017/07/celtes-et-latins.html
    Cordialement.

  • Merci de votre commentaire. Pour les anciens, les anges avaient une figure de femmes, et les oracles étaient des femmes : les dieux s'exprimaient à travers elles. La figure traditionnelle des dieux vient sans doute d'hommes et de femmes réputés avoir abrité ces dieux, avoir agi selon les ordres et les volontés de ces dieux : le corps des hommes et des femmes en question était l'outil par lequel agissaient les dieux. C'est montré par le fait que les dieux sur Terre prennent l'apparence d'hommes qui y vivent. Je ne pense pas que des femmes auraient pu être des initiatrices si elles n'avaient pas incarné des dieux, si elle n'avait pas prêté leur bouche à la divinité. Pour ainsi dire, le féminin a ses spécificités, le masculin aussi, dépasser l'un et l'autre pour toucher à l'humain ressortit à la divinité qui est au-delà des sexes. Comme le disait Charles Duits, c'est sous l'orbe de la Lune que les sexes se créent, et les dieux vivent au-dessus. Mais il dit aussi que l'accès à la divinité passe à présent par l'image de la femme immortelle. Il a raison. Pour les époques antérieures, cela dépend, pour moi je pense que parfois l'image de l'homme immortel a eu aussi son effet bénéfique et donc qu'il était légitime de donner également à la divinité un visage masculin. Je ne suis même pas persuadé que l'humanité primitive ait absolument préféré la femme, peut-être qu'elle vénérait des êtres androgynes, plutôt, ou même des hermaphrodites. La figure de Shiva l'exprime.

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