Horace et les dieux

apollo1.jpgJ'ai relu un choix d'Odes d'Horace contenant aussi l'Ode séculaire composée à l'occasion d'un événement religieux initié par l'empereur Auguste, et j'ai encore été frappé par la beauté des vers du poète, mais aussi par la façon vivante et colorée dont il représente les dieux – et je suis resté songeur au souvenir de l'arc éclatant d'Apollon, patron des poètes et des médecins.

Je connais bien la littérature chrétienne, et souvent elle a tendu à s'exprimer d'une façon comparable pour les anges, mais d'une manière plus figée, hiératique, abstraite. La nécessité morale a absorbé les êtres divins du christianisme dans la lumière divine, et les saints hommes défunts ont paru plus accessibles, puisqu'au ciel ils conservaient une figure terrestre. Mais, à l'inverse, leur réalisme a moins de poésie que les dieux de l'Olympe.

Tiré d'un côté par le réalisme de la légende dorée, de l'autre par l'abstraction des anges trop moraux pour avoir un corps complet – pour être même sexués –, le christianisme est l'inventeur à la fois du naturalisme littéraire et de l'abstraction philosophique dont l'époque présente souffre tant. Car si cette double tendance a pu paraître bonne en ouvrant l'esprit, elle a aussi eu ses effets négatifs en le dissolvant, en le polarisant, en l'emmenant soit dans le néant des concepts, soit dans l'obscurité de la matière. La mythologie antique était par essence intermédiaire, et même si, peut-être, elle embrassait trop peu, à la fois dans le ciel philosophique ou théologique et dans les sciences naturelles et physiques, elle avait cet insigne avantage, cet avantage touchant et immense de créer pour l'âme cet intermonde cher à Henry Corbin, par lequel l'âme justement peut toucher au spirituel vivant, aux dieux. Si elle ne passe pas par cette étape, elle se perd ou reste à terre.

Plusieurs chrétiens en ont été conscients, et c'était l'objet de ma thèse de doctorat, de montrer que les Savoyards ont été globalement de ceux-là, et qu'ils se sont efforcés de ramener les anges à Terre, et de leur donner des attributs clairement accessibles – des épées, des archer.jpgboucliers, des armures, des visages. François de Sales et Joseph de Maistre étaient de grands défenseurs du merveilleux chrétien, et l'accusation, lancée contre le premier, d'avoir trop concédé à l'amour humain pour représenter l'amour divin est absurde et témoigne d'une incompréhension profonde de la véritable vie de l'âme, au-delà des injonctions morales toutes faites. Quant au second, on lui a reproché d'avoir représenté la divinité agissant dans l'histoire, et cela participe de la même incompréhension, du même attachement à la théologie abstraite et figée qu'affectionnait la Sorbonne quand elle était catholique, et qu'elle affectionne en fait toujours, maintenant qu'elle ne l'est plus.

De nos jours, pour représenter les surhommes de façon vivante, on a les super-héros, avec l'appui de la science-fiction – des illusions du scientisme.

Mais il faudra trouver un jour le moyen de représenter de façon vivante (et comme le faisait Horace pour les Olympiens) les anges, de perfectionner à cet égard la tendance médiévale qu'avaient tenté de conserver les Savoyards, de la renouveler. Les poèmes mystiques de Rudolf Steiner sur l'archange Michael peuvent servir d'exemples, je pense. Mais J. R. R. Tolkien a aussi œuvré en ce sens, et même H. P. Lovecraft, à sa manière. Sans parler de Jack Kirby, et d'autres, inutiles à nommer. (En France, peut-être Nathalie Henneberg, qui a tenté de fusionner les anges et les extraterrestres.)

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