• Jean-François Deffayet et les mystères de Sixt

    deffayet.jpgMon père, quand il faisait encore de l’édition, a publié le recueil de contes d’un conteur de sa vallée, Jean-François Deffayet, de Sixt, qui a hérité de ses grands-parents une tradition d’histoires fabuleuses ou cocasses. J’ai été frappé, en le lisant, par sa faculté à mettre en scène le merveilleux, le surnaturel.

    J’ai souvent eu l’impression que beaucoup de conteurs en minimisent la portée, évitent de s’appesantir dessus, comme s’ils avaient un peu honte. Mais peut-être que cela change, ou que je ne suis pas tombé sur les bons. Au dix-neuvième siècle, à l’époque romantique, même en France, il n’en était pas ainsi: en tout cas dans les régions, le merveilleux était vivace. Mais par la suite, les contes rapportés ont acquis une sécheresse curieuse, qui, curieusement aussi, s’est fait souvent passer pour une marque d’authenticité.

    Arnold Van Gennep prétendait que le merveilleux était souvent ajouté par des écrivains de seconde zone qui voulaient faire chic et, en réalité, c’était la même tendance qui faisait dire à Victor Bérard que le merveilleux chez Homère avait été globalement ajouté par d’autres que lui, qu’il n’en avait pas eu plus que Jean Racine, ce qui est absurde. L’aberration était telle qu’il reprochait aux Romains d’avoir alimenté ce merveilleux artificiel, sans doute parce qu’Ovide et Virgile faisaient abonder le merveilleux dans leurs vers.

    C’était complètement aberrant, car, spontanément, les anciens Romains étaient en fait moins portés au merveilleux que les anciens Grecs. Mais évidemment, on ne pouvait pas prétendre que le merveilleux de la poésie latine avait été ajouté aux textes primitifs, puisque les conditions d’écriture de ceux-ci étaient parfaitement connues. La même logique encore a tenté de ramener les deffayet.jpganciennes mythologies, le vieux merveilleux, à du merveilleux scientifique – à de la science-fiction. En réalité, tout cela n’émane que du classicisme traditionnel, n’a pas d’autre valeur que la peur des intellectuels face aux mystères de la vie. Ils se réfugient dans des concepts tout faits, rassurants et raisonnables.

    Mais depuis quelques années, je trouve que, peut-être sous l’influence de la culture anglophone, le merveilleux est mieux assumé, et que justement mon ami Jean-François Deffayet en donne un inattendu exemple. Inattendu, parce que, dans sa vie, Jean-François évite de théoriser quoi que ce soit, et n’essaie pas de parler des fées en général, de les définir, il se contente de les mettre en scène dans des contes conformes à la tradition. Je dirai une autre fois de quelle manière.

  • Maison à vendre à Viuz-en-Sallaz

    20181128_124908.jpgJ'ai ici annoncé, déjà, que je déménageais en Occitanie, cela aura lieu cet été. Or j'avais une maison, en Haute-Savoie, à Viuz-en-Sallaz, et je l'ai mise en vente, faisant confiance aux agences immobilières. Cependant, je voudrais aussi la proposer à la vente à d'éventuels lecteurs. Car elle est idoine, pour se reposer le week-end, et je sais que beaucoup de Genevois ont une maison secondaire en France voisine. On peut même y habiter en permanence, beaucoup d'habitants de Viuz travaillant en Suisse: elle est bien située. C'est un carrefour: on peut aisément, depuis cet ancien mandement du Prince-Évêque, se rendre à Genève, ou à Annecy, ou à Thonon. L'autoroute de Lyon et Paris dans un sens, de Chamonix et Turin dans l'autre, est facilement accessible, on ne s'y sent vraiment pas isolé.

    20181128_133733.jpgEt puis le lieu est beau, car ma maison est au-dessus du bourg, et prend la lumière du sud. Face à elle, une immense cuvette de lumière rayonne au-dessus du plateau doucement incliné de Peillonnex, au-delà duquel on plonge brusquement vers Bonneville: les grandes montagnes apparaissent au loin, à gauche, dans cet immense espace doré; elles s'y fondent. Depuis la fenêtre de la cuisine, plus proche, on peut admirer le pyramidal Môle, indicateur sûr des saisons, puisqu'il passe du blanc au brun, puis du brun au vert, puis du vert au noir. Il a une âme, et ses pentes herbues, gravies l'été, rayonnent d'or vivant, on dirait bien qu'elles sont habitées des fées. Il a d'ailleurs été constamment gravi, même au seizième siècle on s'en amusait, et les Genevois le regardent comme un pilier de leur horizon – avec raison.

    Un jour de printemps, un étranger au village, passant dans le hameau que j'habite, voyant les fleurs des jardins et les prés verts, s'est exclamé: Mais vous vivez dans un véritable paradis! Oui. Et il n'est pas cher.

    Derrière ma maison, pour ainsi dire, au-dessus, il y a une station de ski accessible en un quart d'heure, agréable et familiale: les Brasses. J'y ai beaucoup skié. Elle est bon marché et a de bonnes pistes; il y en a même de noires. Il y a de la neige chaque année.

    Il est vrai que la maison, elle-même, n'a qu'un petit jardin; mais il est plein de fertiles fraisiers. Il est vrai qu'elle est mitoyenne; mais la maison voisine est calme. Il est vrai qu'une route la longe; mais elle n'est empruntée que par les voisins, et la nuit un grand silence règne: elle n'est point passante. La route même qui dessert le hameau constitue une boucle à celle qui mène à Bogève et à Thonon: elle est réservée aux riverains.

    20181114_212039.jpgQuant à l'intérieur, il est bien beau. C'est une ancienne ferme restaurée – restaurée avec goût par le précédent propriétaire, un artisan qui voulait s'en faire un nid d'amour (avant d'y renoncer, faute de répondant chez la gent féminine). Il y a en bas un grand salon avec une cheminée qui chauffe bien, et supplée au chauffage électrique, programmable et économique tout de même. La cheminée chauffe les deux chambres du haut exposées au sud, et étreignant pour ainsi dire le conduit en acier. Il y a une troisième chambre, aménagée par moi, exposée à l'est, et, en bas, une chambre encore, exposée au sud mais au bout occidental de la noble demeure. Il est vrai qu'il n'y a qu'une salle de bain pour toute la maison, mais la grange est vaste et demeure inexploitée, elle offre mille possibilités, et cette salle de bain, située juste en face de la chambre du bas, a de merveilleux robinets, lavabos, carrelages vernis, elle est très jolie.

    Beaucoup de vieux objets encastrés, avec des portes en bois typiques et élégantes, parsèment cette maison idéale, que je vous vends, chers amis, pour à peine 285 000 €. Courez-y! Appelez-moi! Je n'hésiterai pas à vous la faire visiter.

  • La métamorphose de moi (Perspectives, LXIX)

    merkaba new copy.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Vision des éons, dans lequel je rapporte que des visions m'ont amené à perdre le sens, et à ne plus voir autour de moi qu'un monde noir, épais, sourd et oppressant.

    J'entendis alors un son de vague. Il venait de ma droite. Je me tournai, et vis une lueur violette dans l'obscurité. Elle ondoyait comme de l'eau. Elle disparut, puis reparut, fit cela plusieurs fois. À la fin elle s'en alla complètement. Mais une lueur plus claire surgit à sa place. Elle était comme la lumière signalant un bateau – et je me souvins de la première fois où m'était apparue la nef d'Ithälun, et de l'embouteillage où je m'étais trouvé, juste avant, dans la cité de Genève, alors que j'écoutais, à la radio, les nouvelles de l'attentat terroriste de Paris, dans la salle du Bataclan. J'avais oublié ce monde, qui avait pourtant été le mien depuis ma naissance – du moins le croyais-je.

    La clarté se rapprocha, et elle prit une teinte rougeoyante, et elle avait la forme de la pierre qu'Othëcal m'avait donnée. J'ouvris la main, elle n'y était plus. Mais comme elle rayonnait, éclairant l'air autour d'elle, je vis qu'elle était au front d'un homme beau et jeune, et qui avait des ailes de feu aux épaules, aussi curieux cela puisse-t-il paraître. Était-ce vraiment des ailes? De chaque épaule jaillissait un jet de flamme, ayant vaguement la forme d'ailes, et au pourtour doré, traversées d'éclairs, également d'or: de cela seul j'étais sûr. L'être avait des yeux profonds, qui me fixaient, et ce regard m'inquiéta, mais je n'eusse su dire pourquoi.

    Il leva le bras vers moi, et sa bouche s'ouvrit. Mais je n'entendis qu'un son indistinct, comme un vent qui se levait. Il eut l'air mécontent. Un éclair traversa l'air, et un coup de tonnerre retentit. Je me revis au volant de ma voiture. La voiture de devant continuait de faire clignoter son feu orange. J'étais de nouveau à Genève. Je fermai les yeux, les rouvris, mais j'étais toujours au volant de ma voiture.

    Puis il fondit dans mes mains, comme changé en liquide chaud, et mes mains fondirent aussi. Je sentis mes cheveux se dresser sur ma tête – avant qu'eux aussi ne fondissent, comme tout mon corps. Puis tout fut dissous comme dans un nuage de fines gouttelettes, et l'obscurité revint, et je revis le visage de l'ange portant sur son front ma pierre magique.

    Je levai le bras, et marchai vers lui. Il me toucha, me prit par les épaules, et je sentis un feu m'entourer, et me crus mort, consumé. Mais l'instant d'après, j'étais de nouveau, un genou à terre, à côté d'Ithälun. Or, cette fois, mon corps était revêtu d'un haubert éclatant, je tenais en main une épée scintillante, et ma poitrine brillait de la pierre magique qu'Othëcal m'avait donnée, inscrustée dans une cuirasse dorée. J'eusse pu m'étonner, mais je regardai l'épée que je tenais, et dont la lame brillait, et je ne l'étais pas; j'avais la sensation de savoir comment m'en servir, comme si les souvenirs d'une autre vie surgissaient en trombe. Je scrutai mes amis immortels, pensant qu'ils seraient peut-être étonnés par ma métamorphose. Mais ils n'en donnèrent aucun signe.

    Et ils me dirent: Es-tu prêt, désormais, Radumel le Preux, toi qu'on fit venir d'un pays lointain, où les temps sont différents? Ils m'avaient appelé d'un nom que je croyais n'être pas le mien, mais je m'entendis répondre, spontanément: Oui, prêt, je le suis! Allons, mes amis, marchons, dirigeons-nous vers la destinée. Car cette dame auguste nous attend! Ils acquiescèrent, et, comme devenu quelqu'un d'autre, je partis avec eux – l'égal de ces êtres, et leur frère, ou cousin, et non plus un mortel venu d'un autre monde, inférieur au leur. J'étais comme possédé, mais possédé par un autre moi-même, dont je n'eusse su dire s'il appartenait au passé, au futur ou à un autre monde, mais que je sentais être plus moi que moi-même, si une telle chose est possible!

    Me croirez-vous? Je n'en sais rien. Mais il en était bien ainsi. Je pourrais le jurer.

    (À suivre.)

  • Le sourire d'Addis et autres textes

    LeSouriredAddis-300.jpgLe 15 mai dernier, est sorti, aux éditions Livres du Monde, un ouvrage collectif auquel j'ai participé, et dont je ne voulais parler qu'après avoir lu tous les textes: Le Sourire d'Addis. Mais le temps passe, et on est très occupé, j'en reparlerai quand j'aurai tout lu, mais je veux dès aujourd'hui annoncer cette sortie. J'y ai mis, pour ma part, des textes sur la Corse et la mythologie que j'ai cru y voir quand j'y suis allé – non pas tirée des livres, mais de l'air même – et des images qui en moi ont surgi quand, effaçant en mon âme les sens, j'ai laissé parler le sentiment de ce que j'avais vu, et l'ai déployé en images.

    C'est surtout l'étrange personnalité de Captain Corsica, qui est montée des profondeurs quand j'ai parcouru cette noble île, ainsi que de son père Cyrnos dont le visage se distingue dans les roches – tandis que le fils se distingue plutôt dans les nuages. Tout est parti cependant d'excursions à pied, et de la contemplation du paysage. Tout à coup un noir se fait, et à la place du sensible surgit l'image pour ainsi dire archétypale, mais vivante.

    Je dois le dire, les noms m'ont été suggérés par un écrivain corse appelé Sylvestre Rossi, qui avait pensé créer un pendant au personnage de Captain Savoy que j'avais moi-même créé. J'espérais qu'il raconterait les aventures de ce gardien secret de la Corse, mais il n'en a rien fait, cela n'avait été pour lui qu'une plaisanterie, ou un songe bref. Je lui suis tout de même reconnaissant d'avoir suggéré en moi des choses infinies.

    J'ai bien lu, par ailleurs, plusieurs textes du livre, et ils sont tous intéressants, choisis avec soin par l'éditeur Lionel Bedin. Celui-ci, à cause de la lettre initiale de son nom, ouvre le recueil, et il rend compte agréablement d'ouvrages d'écrivains importants du genre du récit de voyage. Puis il y a mon vieil ami Georges Bogey, qui évoque, en une dissertation magistrale, l'essence du vrai voyage. Enfin Yanna Byls, qui fait part de ses émotions grandioses lors d'un voyage au Maroc, qui l'a amenée près des dieux. Je poursuivrai ma lecture bientôt, et reviendrai sur les autres auteurs. Merci à Lionel Bedin de cette belle initiative.

    Je lui suis également reconnaissant d'avoir inséré un texte de Jacques Replat (1807-1866) sur Jean-Jacques Rousseau et son séjour à Annecy (assez mal connu). Le style de Replat est inimitable, et je l'adore. Il parvient toujours à impliquer le sentiment le plus poignant, dans ce qu'il dit. J'ai constamment cherché à le faire connaître et à le réhabiliter, et je suis heureux que Lionel soit tombé sous le charme de ce grand auteur.

    Un livre à lire, donc!

    Le Sourire d'Addis... et autres étapes sur les routes du monde,
    Éditions Livres du Monde,
    228 p.,
    18 €.

  • Nuit blanche au pays des fées à Villelongue-d'Aude

    64315861_10219072430063647_629164411956756480_n.jpgL'association Noyau. Au cœur du conte, que je préside, est co-organisatrice, avec Le Petit Théâtre de contes de fées, d'un spectacle de contes avec musique appelé Nuit blanche au pays des fées. Trois contes splendides et mystérieux seront dits au Verre à Soif, café de Villelongue-d'Aude, en Occitanie, le vendredi 28 juin à 20 h. Je sais bien que c'est loin de Genève. Mais de nos jours, il suffit de prendre l'avion: il y a une très bonne ligne Genève-Toulouse - je l'ai utilisée, une fois, pour assister au spectacle de Renata la renne et la nuit de Noël, à Narbonne. Vous aurez peut-être compris qu'il s'agit de la même belle artiste Rachel Salter. Cette fois elle sera seule, et il n'y aura pas de marionnettes; mais il y aura la musique de sa légendaire tempura, instrument indien superbement décoré par John Slavin, et ses beaux chants.

    Et je vous conseille vivement d'y aller, car je connais les contes qu'elle dira, et ils sont sublimes. Mêlant son génie propre à des contes traditionnels occitans, indiens ou écossais, Rachel Salter répondra aux questions fatidiques que se posent réellement les gens au fond d'eux-mêmes - par-delà les problèmes ordinaires auxquels ils feignent de s'intéresser: pourquoi les fées lavandières lavent et sèchent-elles leurs vêtements la nuit? pourquoi n'entend-on jamais d'histoires d'homme-sirènes? pourquoi le trésor des fées devient-il poussière dans les mains de certains, et fait la fortune d'autres? Oui, ces énigmes brûlantes et passionnantes - et d'autres encore! - seront abordées dans cette soirée envoûtante de Villelongue (près de Limoux, dans le département de l'Aude, bien sûr). Les grands-mères peuvent venir, les enfants ne doivent pas être oubliés.Venez nombreux!

    (Merci à l'artiste Anna Steane de Anna Steane Art pour l'affiche si poignante ci-dessus.)

  • Joseph de Maistre et l'arrachement à la matière chambérienne

    saint_petersburg_visa-free_travel_to_russia.jpgJ'ai contesté récemment la validité de la thèse de Michael Kohlhauer selon laquelle, si j'ai bien compris, Joseph de Maistre avait créé des figures de la Providence parce que, se sentant en exil loin de la Savoie, il avait tendu à s'inventer un monde pour compenser, en quelque sorte, son manque affectif. Je l'ai contesté parce que Joseph de Maistre ne s'étant jamais avoué en sentiment d'exil vis à vis de la Savoie et se disant plutôt citoyen d'un ciel inaccessible, cette thèse ne s'appuyait que sur des présupposés rationalistes dans la lignée de Sigmund Freud, que les faits ne confirmaient pas.

    Mais tout de même, il est indéniable que le style prophétique est venu à Joseph de Maistre lorsqu'il a eu quitté Chambéry pour Lausanne puis, plus encore, Saint-Pétersbourg, et même Rudolf Steiner considérait que c'est seulement en s'arrachant au royaume de Piémont-Sardaigne, auquel il avait d'abord été lié, et en entrant dans la sphère culturelle russe, que le prophète savoisien avait trouvé son style, s'était pleinement épanoui, et avait commencé à percer les véritables secrets du monde.

    Xavier de Maistre à son tour est devenu prodigieusement imaginatif en allant à Turin. On n peut pas dire néanmoins que son déménagement à Saint-Pétersbourg l'ait affranchi complètement du classicisme. Il y est piazza-San-Carlo-Turin.jpgrentré, après avoir été rabroué par son frère, qui ne goûtait pas la fantaisie grandiose de l'Expédition nocturne autour de ma chambre, la suite du Voyage. Même en Russie, Joseph représentait pour Xavier l'autorité paternelle, et celle du roi de Sardaigne, aussi celle des Jésuites.

    Mais peu importe. La carrière de Joseph de Maistre montre bien que le départ de Chambéry a déployé ses dons prophétiques, ou son style prophétique tout au moins. Qu'est-ce à dire? La réponse ne se trouve pas dans Freud ou des théories générales démenties par l'intéressé même. Il a clairement énoncé qu'à Chambéry, il était comme une huître sur son rocher: il s'ennuyait. Même l'ésotérisme, il allait le chercher à Lyon, avant 1792. Il était bloqué, en Savoie, par le milieu social, le paysage familier, l'autorité légale, qui le contraignaient à n'avoir que des pensées conventionnelles. Une fois la révolution déclenchée, dégagé de cet environnement chaleureux mais contraignant, il a libéré ses pensées. La révolution a eu en fait un bon effet sur lui, elle l'a émancipé, indirectement: c'est tout le paradoxe de ce philosophe hostile à une révolution qui l'a engendré comme prophète. C'est pourquoi, somme toute, il l'a dite providentielle: pour lui, elle l'a été; elle l'a réellement régénéré, a ramené le fond du christianisme en son âme, et il s'attendait à ce que toute la France suive son exemple.

    L'esprit se libère si le corps est déplacé, arraché au lieu où il s'est engoncé dans la matière: pourquoi le cacher? Les nomades sont réputés avoir une perception spéciale des esprits de l'air; les prophètes allaient de ville en ville pour ne pas avoir l'esprit obscurci par une situation trop stable; les troubadours, de même. Les médecins alchimistes de la Renaissance à leur tour se déplaçaient pour ne pas être piégés par les pensées ordinaires. Joseph de Maistre, par son départ de Chambéry, appartenait à cette lignée: le monde ordinaire se dissolvant, il voyait, derrière les apparences pour lui changeantes, se dessiner les principes spirituels généraux. Cela n'a rien à voir avec un sentiment d'exil. Tout avec l'affranchissement du sentiment local.

  • CXXXV: l'opération du Génie d'or

    amongst_the_creation_by_hellsescapeartist-d4y50yg.jpgDans le dernier épisode de cette étonnante série consacrée au gardien secret de Paris, le Génie d'or, nous l'avons laissé alors qu'il venait de demander au roi des Nains Astalor de l'accompagner dans sa quête contre Fantômas – notamment parce que, blessé, il sentait ne pas pouvoir venir à bout seul de son ennemi.

    Alors Astalor le roi des Nains répondit: Seigneur Solcum, seigneur Solcum, même avec mon armée, si tu es ainsi blessé, tu ne pourras pas franchir les portes de Fantômas. Ton corps sera vaincu, déjà, avant que nous ne les atteignions. Tu dois venir dans ma cité, afin que mes médecins t'auscultent. Sache que de la part de sa demoiselle Inëlïn, Ithälun m'a fait dire que tu étais blessé, et a communiqué à mes mires les secrets d'un remède, tel qu'ils pouvaient le saisir dans leur science profonde mais limitée. Car si elle étonnerait les mortels par son étendue, elle ne peut tout faire, et plus d'un mort a échappé à leur étreinte, lorsqu'ils ont voulu le ressusciter. Mais viens, car tu n'en es pas encore là, et ils pourront faire merveille, sur toi, grâce à l'enseignement et aux indications qu'a livrés Inëlïn.

    Entendant ces paroles, le Génie d'or acquiesça, malgré qu'il allât perdre du temps, au cours de l'opération. Mais que pouvait-il faire? Car sa blessure le rongeait, et il fallait qu'il fût libéré du parasite, de l'instrus à l'âme sombre qui s'était mêlé à lui. Ensuite il reviendrait, et vaincrait.

    Longue fut la route jusqu'à la cité d'Astalor, pour lui; car il s'affaiblissait d'heure en heure, et bientôt les Nains durent le soutenir, lui bâtir un brancard, et, inquiet, Astalor le regardait dépérir, et craignait qu'on ne pût le récupérer, et que l'âme du Génie d'or s'envolât, partît loin de la Terre pour ne plus jamais revenir – sinon en de lointains éons –, et que, en son absence, Fantômas ne répandît partout un règne définitif, que nul ne pourrait plus combattre. La Terre serait alors saisie dans ses griffes, et le Chaos seul serait prince, en réalité, car Fantômas n'était que son agent, quoi qu'il crût, lui-même. Et la haine entre les hommes serait profonde, le meurtre et la trahison répandraient leurs souffles, les passions immondes justifieraient les pires exactions aux yeux de leurs auteurs, et tout cela aurait lieu sous le voile artificiellement doré du progrès indéfini et de l'émulation collective, 23031501_347179849075745_429127023592021686_n.jpget Fantômas rirait, et avec lui Mardon, seigneur du Chaos qui l'habite, et lui inspire presque tous ses sentiments. Le Génie d'or seul pouvait faire échapper l'humanité à ce fatal destin. Lui seul avait le pouvoir d'arrêter Fantômas, que toutes les forces de la Terre ne pouvaient arrêter, et c'est pourquoi il avait reçu du Ciel tant de dons. S'il ne pouvait pas les utiliser, l'humanité était perdue.

    On l'emmena, désormais plus mort que vif, jusqu'à la salle d'opération, où les chirurgiens agirent avec art, accompagnant leurs gestes sacrés de formules sacramentelles, évacuant l'esprit obscur du loup maudit, en même temps que ses restes infects.

    Trois lunes dura l'opération complexe, et mille fois les gestes sanglants des mires entrèrent dans le corps meurtri de Don Solcum. Et voici! ils y plaçaient du feu, et de l'eau, afin de le purifier, et de le nettoyer.

    Pendant ce temps, plongé dans l'inconscience, le seigneur Solcum voguait, en esprit, dans des limbes constellées de feux obscurs. Sur Terre, il respirait lentement, mais irrégulièrement, comme s'il souffrait, et dans les eaux éthériques où il nageait – tel un naufragé dans une mer infinie –, des cauchemars l'assaillirent, pleins de griffes et de dents longues, d'yeux de braise et de membres sombres. Il dut les combattre, mais sous une autre forme que celle qu'il avait habituellement, sur Terre.

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode, et de renvoyer au prochain, pour la peinture des combats violents du Génie d'or contre les cauchemars de l'Intermonde.

  • La fée de la raison contre la reine Mab

    mab 02.jpgDans un commentaire à un de mes précédents articles, je disais que l'intelligence dans l'antiquité était représentée et inspirée par la déesse Minerve – ou Pallas Athéna, patronne d'Athènes –, et que, en un sens, celle-ci est la même déesse de la Raison que les révolutionnaires français se sont efforcés de faire adorer en 1789, lui faisant des processions, lui bâtissant des temples.

    En un sens aussi, cette figure se retrouve dans celle de Marianne, la patronne de la république française, car celle-ci a pour objet la diffusion du rationalisme, regardé au fond comme un nouveau dogme. Elle le dit moins clairement que les révolutionnaires français pour ne pas paraître religieuse – et sembler se confondre avec la laïcité, la neutralité, comme si le rationalisme seul était neutre, impartial, et donc supérieur à toutes les religions déclarées.

    Mais c'est contre le rationalisme, l'assimilation de la déesse Raison à l'Être suprême, que le Romantisme a parlé et agi, et même le républicain Victor Hugo affirmait que la raison devait améliorer les religions, non les supprimer. À l'opposé, on a vu des romantiques défendre les libertés complètes de l'imagination contre le rationalisme, préfigurant le Surréalisme. Celui-ci se réclamait du romantisme allemand (qui était sans limites et ne pratiquait pas le rationalisme mais affranchissait l'imagination), ainsi que de Gérard de Nerval et des poèmes visionnaires de Hugo. Du vrai Romantisme, si l'on peut dire.

    J'aime évoquer, de mon côté, le Savoyard Jacques Replat, qui rejetait le rationalisme et prônait la dévotion à la reine Mab – la fée de l'Imagination, disait-il. On sait qu'elle est apparue dans la littérature moderne avec Shakespeare, plus imaginatif assurément que les dramaturges français classiques: elle est présente dans une chanson de Roméo et Juliette. Prise au folklore celtique, elle est issue de la Reine Maeve, déesse irlandaise rationalisée dans les récits qui sont restés d'elle, incarnation de l'autorité royale. Par cette fée le roi était inspiré et pouvait gouverner, elle était l'esprit du pouvoir. Littéralement, son nom signifiait ivresse.

    Certes, Minerve et Athéna inspiraient aussi les princes, dans leurs décisions. Elle était leur sagesse. Ulysse, roi d'Ithaque, l'avait pour mentor, parce qu'elle avait pris l'apparence de son conseiller Mentor – et, sous cette forme, le guidait. Mais Replat se réclamait d'une sagesse nourrie d'imagination, d'ivresse intime, de visions, de révélations acquises en l'état de rêve, et non d'une raison raisonnante, d'un rationalisme qui fondait l'exercice du pouvoir sur la science positive, la tradition cartésienne. Le fait est que les rois de Sardaigne, dont il était le sujet, se réclamaient de l'inspiration prophétique, issue de la tradition chrétienne et des anges intimes, tels que Joseph de Maistre et François de Sales les avaient peints.

    La déesse de la Raison, elle-même, avait acquis un peu de tendresse, de douceur, d'esprit chrétien avec Marianne, que créa Lamartine quand il se convertit à son tour au républicanisme. Il était de tendance rationaliste, maedb.jpgmais était, comme Hugo, un vrai romantique, qui voulait améliorer la vie mystique par l'exercice de la raison, non la supprimer. Il aimait le merveilleux chrétien d'un Frédéric Mistral, pourtant catholique traditionaliste, et la fantaisie de Xavier de Maistre, également nourrie de conservatisme chrétien.

    Bref, le rationalisme, c'est bien joli, mais c'est vide, et Replat a raison, la fée de l'Imagination est plus belle. Mais il admettait que la raison devait l'éclairer, l'assainir, la diriger, la discipliner, il ne s'agissait pas de devenir fou. Selon les temps, il semble plus judicieux de développer la raison, ou l'imagination; je pense, personnellement, que le temps d'aujourd'hui est celui où il faut développer l'imagination (sans perdre le lien avec la raison). Je pense donc le rationalisme mauvais, comme André Breton le faisait – et même si le Surréalisme, lui, a bien rompu inutilement avec la raison, fréquemment.

  • Origines du plaisir de manger

    fruit.jpgJ'ai, il y a quelque temps, contesté la valeur scientifique des intentions prêtées à la nature dans le goût que les êtres vivants avaient de manger, appelé communément instinct de survie – et, comme je m'y attendais, cela a créé du débat. Voire de la polémique. Regarder l'âme des bêtes de façon extérieure ou intellectualisée est très facile, mais rien ne prouve que le plaisir de manger ait la cause qu'on croit.

    Mais alors, quelle serait-elle? Car rien n'arrive sans cause. Si la nature ou un dieu n'a pas créé cette ruse pour permettre aux espèces de survivre, si les animaux eux-mêmes n'ont pas conscience que c'est pour que leur espèce survive qu'ils ont faim et ont par conséquent du plaisir à l'assouvir, d'où cela vient-il?

    On a tort de réduire des mouvements de l'âme, fût-elle animale, à des idées préétablies et simplistes, ou à des causes physiques. C'est en explorant l'âme même qu'on parvient à dégager des vérités sur l'âme, ou du moins à distinguer des pistes.

    Et disons tout de suite une chose, une chose qui surgit spontanément et vigoureusement si justement on reste dans le monde de l'âme: la cause d'un sentiment ne peut pas être une idée développée par le sujet lui-même. Constamment, en effet, le sentiment précède l'idée!

    Veut-on parler d'idée inconsciente, en allant dans les profondeurs de l'âme? Cela ferait dire que les pulsions volontaires de l'animal ont une fonction providentielle, et peu importe que cela vienne d'une nature soudain rendue intelligente, ou d'un dieu – car qu'est-ce qu'une intelligence de la nature, sinon un esprit divin? C'est bien sa définition.

    N'allons pas aussi loin: n'extrapolons pas. Regardons déjà ce qui donne faim. Car la faim n'est pas aveugle: le plaisir diffère en nature et en intensité selon les aliments. Il apparaît clairement, dès lors, qu'on mange ce qu'on aime, au sens littéral: on veut se l'assimiler à soi. L'objet ou l'être mangé a une qualité qu'on voudrait acquérir. Et cette qualité, c'est l'animation.

    Si un chat mange une souris après l'avoir animée, ce n'est pas par un dessein secret, parce que la souris échauffée lui donne des toxines utiles; c'est simplement que quand elle s'anime, elle lui donne très faim, et au moment où elle est le plus animée par la peur, sa faim le porte à la manger. Il aime en fait les souris, c'est pour cette raison qu'il joue avec elles.

    On ne me croira pas. Mais qui ignore que, chez les adolescents, l'amour s'exprime de cette façon, par des agacements? Et même dans l'amour mûr, les caresses ont ce but, de rendre le corps plus désirable. Jusque dans l'amour intellectuel, le débat rapproche, et suscite le désir – donne du plaisir –, crée les conditions de l'union CupidPsyche_KinukoCraft_8.JPGintime.

    La relation avec un dieu est de même nature. Par le péché qui éloigne de la divinité, par la sainteté qui en rapproche, l'homme vit avec les astres, pour ainsi dire, une histoire d'amour. Il anime les anges par sa bonté, ses méditations, ses chants! Et même ses disputes avec Dieu - ses luttes avec l'Ange - préludent à son retour au Ciel.

    Le légume bon à manger se présente aussi à l'œil comme beau, rond, brillant, plein, attirant – et que dire du fruit? La salade épanouie appelle l'homme à la manger, pour s'unir à lui, après qu'il l'a bien mêlée à l'huile et au vinaigre. Acte d'amour, encore. Et la cuisson en est un autre.

    Ce qui vit appelle ce qui veut vivre, c'est vrai, mais cela prend directement l'allure de l'animation, de la plénitude, de qualités morales qu'on cherche à faire entrer en soi. Or, manger les fait réellement acquérir, et c'est bien celles qui permettent de continuer à vivre. Le moral n'est pas coupé du physique, le corporel n'est pas coupé du spirituel, en un sens tout est religieux, même manger. Mais pas pour obéir à un dessein utile de la nature – seulement pour aimer le monde et ses êtres.

  • La technologie ouvre-t-elle sur les étoiles?

    GÉRARD-KLEIN-HISTOIRES-COMME.jpgJe me souviens avoir eu une petite correspondance avec un écrivain dont j'adorais la fabuleuse imagination: l'auteur de science-fiction Gérard Klein. Dans sa jeunesse, il avait une inventivité géniale, et il a écrit des récits incroyables. Mais plus tard, il s'est intellectualisé, et n'a plus eu la même inspiration, le même feu. Il n'en demeurait pas moins nostalgique et plein d'affection pour le jeune homme qu'il avait été, et qui prolongeait par l'imagination les rêves de conquête de l'espace qu'on faisait alors.

    Je lui ai écrit que, dans le ralentissement donné à cette conquête de l'espace par les États, il fallait peut-être voir un coup de la Providence, qui invitait l'être humain à pénétrer le monde des étoiles par l'âme, au moyen de l'imagination, plutôt que par les machines. Pour moi, c'est ce qu'avait magnifiquement fait Gérard Klein même, dans sa jeunesse, avec en fait plus d'éclat et de génie que toutes les compagnies aéronautiques du monde.

    Mais l'intéressé, peut-être par modestie, ne voyait pas les choses ainsi, il prévoyait que la conquête des étoiles par des moyens physiques allait bientôt reprendre. Cela date de vingt-cinq ans, et je n'ai rien vu. Par contre, en déménageant en Occitanie, dans l'ancienne seigneurie du Quercorb, j'ai pu constater que moi, j'avais conquis les étoiles. Car dans les vallées de cette ancienne province, comme il y a peu de lampadaires, on voit bien les feux célestes – qui semblent être tout proches, accrochés à un plafond rond, accessibles aux sens, et remplis de vie, d'êtres grandioses.

    J'y ai été aidé par mes lectures mythologiques et ésotériques, de textes d'astronomes antiques comme Hygin, de ceux de Rudolf Steiner, de ceux de J. R. R. Tolkien, de ceux de Dante, tous auteurs qui appréhendaient la vie des astres au-delà de leurs apparents mécanismes – sans parler d'Olaf Stapledon, qui, s'appuyant sur l'astronomie cosmoc.jpgmoderne, n'en disait pas moins que les étoiles effectuaient un ballet grandiose, dont l'essence esthétique échappait aux astronomes mécanistes, mais était une réalité, vécue par les étoiles elles-mêmes, douées de conscience!

    Et le fait est que Gérard Klein dans certains de ses récits douait aussi les étoiles de conscience, et qu'il m'a bien aidé à ressentir la vie propre des étoiles – quoi qu'il ait dit, à froid, dans ses lettres.

    La poésie ouvre le chemin des astres, et la technologie tend à le boucher, éloignant leur clarté par la lumière artificielle, réduisant leurs mondes à des terres à exploiter, à commercialiser, à coloniser. C'est ce que je pense, et d'avoir cheminé sous les étoiles dans une vallée du Quercorb affranchie des lampadaires pour promener de joyeux chiens a achevé de m'en convaincre.

    Un soir, en Grèce, à Delphes, j'en avais eu le soupçon, alors que, regardant les bras de mer qui entraient dans les replis des montagnes, j'admirais la terre sombre, dénuée de lumière artificielle. J'ai alors eu une superbe vision, celle d'un pèlerin sur les eaux. Mais la vie m'a donné raison, tout comme du reste l'inaction des États en matière de conquête de l'espace, les robots envoyés sur Mars ne faisant pas si rêver qu'on le dit – même si les déserts caillouteux qu'ils ont montrés ont cet air inquiétant des terres maudites, infestées de démons, dont parlait Lovecraft!

  • La vision des éons (Perspectives, LXVIII)

    ainur.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Pierre de ma mission, dans lequel je rapporte un discours que m'a tenu sur la ruine du royaume dont on m'avait confié le cœur sous la forme d'une pierre magique.

    Cet étrange discours me jeta dans de nouvelles affres. Je regardai Ithälun, étonné. Et, tout en l'écoutant, son visage me paraissait se détacher de son corps, de tout, et entrer en moi, dans mon cerveau, comme si plus rien au monde n'existait qu'elle – comme si elle me parlait du fond des mondes, et que je fusse ailleurs que sur Terre, et qu'elle m'eût entraîné dans les plus curieux lointains. Or, dans ses yeux devenus rayonnants, rendus pareils à des soleils, je vis soudain un monde que je n'avais jamais vu auparavant. D'abord perdu dans la lumière, inaccessible à mon éblouissement, il dessina peu à peu ses formes, ses teintes et ses êtres.

    Et j'y vis des âges, j'y vis se dérouler des éons – ils passaient comme des êtres vivants dans l'air, et sous leurs pas le monde se transformait. Dans une succession d'éclairs il se modifiait, et j'apercevais, dans le cycle des âges, des évolutions cosmiques, et des étoiles passaient en tournant, et elles étaient pareilles à des hommes et à des femmes, aussi étrange cela puisse-t-il paraître. Elles glissaient dans l'azur infini comme sur un sol de cristal – semblant danser –, et je savais que depuis la Terre elles prenaient la forme de ce qu'on nomme les étoiles filantes.

    Puis j'y vis des batailles entre les êtres planétaires – et elles étaient furieuses, et les guerres humaines les plus meurtrières et les plus destructrices m'apparurent comme peu de chose, à comparer de celles-là, dont l'univers tremblait jusque dans ses bases. Car d'un geste, d'un coup d'épée, d'une flèche lancée, des mondes disparaissaient, des races étaient anéanties, des planètes étaient supprimées, des époques ruinées parsemaient l'espace de leurs sinistres fragments, et l'homme n'était qu'un fétu de paille, entre les mains des Puissances.

    Les armées s'affrontaient parmi des nébuleuses luisantes, et surgissaient éclatantes de l'épaule d'Orion ou de la queue du Dragon, des ailes de Pégase ou des pinces du Crabe, des yeux de Méduse et de la voile d'Argo – et traversaient les astres, et des feux jaillissaient de leurs vaisseaux, et se croisant par milliers coloraient l'air de leurs teintes rouges, bleues, jaunes, vertes, mauves. J'en étais étourdi, ne comprenant rien, ne distinguant rien de connu, étonné que ce ciel que j'avais cru mort, ou mû par de simples mécanismes, s'animât de toutes parts de lui-même, et que ces batailles que j'y voyais fussent aussi des ballets rituels d'anges immenses, comme si la guerre parmi eux n'était qu'un jeu, ou qu'un art. Une harmonie se dégageait de ces visions dramatiques, et elle me parvenait comme depuis le fond d'un rêve, et parfois il me semblait n'entendre que le frou-frou d'un rideau, et des échos de rires et de cliquetis guerriers résonnaient comme dans des coulisses où l'on eût préparé un étonnant spectacle. Mais parfois je voyais des anges tomber vers la Terre, sous la forme de boules de feu, et je savais que ces êtres vivaient aussi d'affreux malheurs!

    Il y avait aussi des châteaux, des palais, des brumes vermeilles constellées de lampions énormes, et des fêtes se déroulaient, noces immenses – et je crus devenir fou, car cela dépassait l'entendement. Un vertige me saisit, et je mis un genou à terre, tandis qu'une nappe noire recouvrait mes sens et pénétrait mon esprit.

    Soudain, je ne vis plus Ithälun, ni Othëcal, ni rien du monde des génies. De toutes parts un épais mur noir m'entourait, bloquant ma vue. Je ne voyais plus mon corps, qui se perdait dans les ténèbres, et me sentais assiégé par des brumes lourdes, oppressantes, épaisses, et grand était mon tourment. J'entendais de vagues chuchotements qui m'inquiétèrent, une sourde rumeur monta ensuite, et, me tournant vers la droite, puis vers la gauche, levant les yeux, les abaissant, regardant devant, derrière, je n'aperçus plus rien – sinon de grosses bouffées plus noires encore que le reste, si une telle chose est possible.

    (À suivre.)