Histoire du débat des Savoyards et des Savoisiens

pingon.jpgJ'ai déjà mentionné les reproches qu'on m'a faits, lors de ma soutenance de thèse, relativement à la différence entre Savoyard et Savoisien. On fait comme si c'était scientifique, que cette différence, et il y a là quelque chose de radicalement illogique. Car ce débat a été initié par Jean de Pingon – romancier, pamphlétaire, fondateur du mouvement indépendantiste de la Ligue savoisienne. C'est lui, qui a tenu à proscrire le mot Savoyard parce qu'il le jugeait insultant – qu'il renvoyait à ce que les anciens Romains appelaient une plèbe, alors qu'il regardait la Savoie comme ayant été un peuple à part entière, avec son aristocratie et son unité globale, embrassant toutes les classes sociales.

Je m'en souviens d'autant mieux que, je ne le cacherai pas, je l'ai fréquenté avant qu'il ne lance ce débat dans le public, et qu'il avait déjà cette opinion, qu'il développait volontiers devant moi. Et le fait est qu'au dix-neuvième siècle, le mot savoisien renvoyait bien au sentiment national propre à la Savoie, que les historiens faisaient remonter aux Allobroges ou aux Burgondes.

Mais on utilisait Savoyard aussi pour l'aristocratie, et le prince Eugène rapporte, dans ses mémoires, qu'on l'avait présenté comme Savoyard. C'est le mot qu'il utilise. Il n'a pas l'air de le trouver insultant.

L'incohérence des historiens à cet égard est qu'ils ont estimé que Jean de Pingon ne savait pas de quoi il parlait. Oui, mais ensuite, ils veulent que, dans les thèses de doctorat, on évoque le débat qu'il a lancé, en prenant partie contre lui. Si Jean de Pingon ne savait pas de quoi il parlait, pourquoi participer à un débat qu'il a lancé? C'est incompréhensible.

Cela montre qu'il y a un fond de vérité dans ce qu'il a énoncé, et que les intellectuels d'État sont simplement chargés de le contredire, et de proclamer que le mot de Savoisien est impropre, que seul le mot de Savoyard musee savoisien.jpgl'est. C'est du reste dans ce sens très politique que vont les dictionnaires les plus récents. À croire que leur confection est subventionnée par le gouvernement!

Eh, c'est le cas. Et moi qui croyais qu'ils émanaient de sages bénévoles...

Car les plus anciens dictionnaires disent que Savoyard et Savoisien sont simplement synonymes. Mais Jean de Pingon a fait évoluer les choses... On l'a puni en proscrivant le mot de Savoisien, ou en le restreignant aux indépendantistes. Même le Musée savoisien de Chambéry du coup devient suspect...

Tout cela montre que l'histoire et les sciences humaines en général doivent se dégager de la politique, et ne pas se sentir obligées d'entrer dans des débats sur la forme que doit prendre le corps collectif. Elles doivent avoir un point de vue humain global, et se moquer des nations ou des États, qui n'ont réellement aucune valeur scientifique. Qu'importe à l'historien objectif que la Savoie prenne ou non son indépendance? Cela ne le regarde pas. Moi-même j'y suis relativement indifférent, je ne m'intéresse qu'aux faits, physiques ou psychiques – à l'histoire, et à la poésie.

Commentaires

  • Courrageux et parfait
    scientifiquement , bravo Remi!

  • Bon ben pour une fois que je me sens un peu plus concerné par le sujet, voila t'y pas que je dusse réagir.
    Franchement !?
    Savoyard sonne tellement mieux que Savoisien que je suis prêt à parier que les concernés opteraient pour le premier s'ils en avaient le choix.
    Mais ce qui me gêne particulièrement dans ce billet c'est le souci manifesté de ne pas mêler la politique à ce débat alors que le principal concerné en fait justement une question politique.
    "Car ce débat a été initié par Jean de Pingon – romancier, pamphlétaire, fondateur du mouvement indépendantiste de la Ligue savoisienne."

  • Le débat est politique mais il est faux que les mots le soient nécessairement.

  • Va falloir changer le titre de votre blog.

  • Savoyard de la Tribune sonne bien parce que de est précédé de deux consonnes, savoisien de est trop dur à dire. Le contexte du reste (un quotidien) pourrait laisser penser à un engagement politique qui n'existe pas.

  • Pierre Jenni :
    Aller, j’ose, en polémique constructive(sic), si au masculin savoyard et savoisien sonnent à l’unisson pour moi, au féminin je ne perçois pas du tout la même réalité.
    Primo, actons que les terminaisons en ard pouvaient être retenues comme péjoratives ou rustiques.
    Cependant, à titre d’exemple, s'il est très difficilement entendable un parisiard ou un alsaciard pour nous et encore plus pour les concerné(e)s , j’avoue que pour le respect de "l’esthétique " féminin cela me choque encore plus ; une parisiarde ou une alsaciarde, là j’entends poularde et vois la péjorative Sasson imposée par par les franchouillard(e)s...!

  • À remlmogenet
    Savoyard ,Savoisien nous sommes tous de notre beau Pays de Savoie .J'aime votre argumentaire mais Je trouve dommage votre allusion au non politique ...ne faisons nous pas tous de la politique au sens noble du terme dès lors que nous défendons, soutenons,ou recusons une ou des opinions dommage pour moi de laisser la place du politique aux seuls politiciens .qui pour la pluspart nous enfument .Bien â vous

  • L'histoire n'est pas la politique, on ne fait pas de politique en mangeant ou en dormant, il y a un temps pour tout.

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