Idées passéistes et tabous légitimes

dune 1.jpgJ'ai lu par hasard, sur un forum consacré à Frank Herbert et à ses romans, une discussion relative à un article que j'ai publié ici. On m'y accusait de défendre les écrivains qui avaient envie d'avoir des idées passéistes, dans le sens où le leur interdire était limiter leur inspiration. Surtout, j'ai dit que la religiosité était pourchassée en France dans la littérature, et que, dans les faits, elle avait beaucoup nourri la science-fiction, au moins au travers de la théologie classique, et que cette restriction, sous couvert d'empêcher de défendre les idées passéistes, avait eu pour effet de créer un obstacle à la vie culturelle en général et à l'essor de la science-fiction en particulier.

Les critiques qui m'étaient adressées avaient une forme singulièrement ordinaire: elles contenaient des insultes, et prétendaient que mes idées étaient peu claires, alors qu'il était simple de considérer que les restrictions idéologiques limitaient la liberté de l'artiste et la variété de son inspiration. L'Union soviétique en a donné assez d'exemples pour que cela soit parfaitement clair pour tout le monde.

Mais il s'agit bien sûr de montrer patte blanche aux gardiens de l'humanisme républicain, quand on ose imaginer quelque chose: pas de marxisme, bien sûr, mais de bienséance humaniste et républicaine!

C'est assez typique. Pour s'excuser de m'avoir cité, l'initiateur de la discussion évoquait l'idée de l'Homme Oméga (que j'ai bien sûr prise chez Pierre Teilhard de Chardin), en la disant intéressante mais certainement pas de moi. Oui, mais je l'ai adoptée, et illustrée, et j'en ai fait le fondement du motif du super-héros, et même, dans un livre collectif récent, j'ai donné ma version de la chose à travers le personnage de Captain Corsica.

Cette idée, je l'ai développée en la liant à Frank Herbert, où d'ailleurs elle n'est pas très solidement illustrée, parce que Herbert, sceptique, dénonçait en réalité le mythe de l'empereur surhumain, issu de l'ancienne Rome. Du moins restait-il ambigu, parce que justement, américain, il avait le sens du mythe et du récit épique, et ne voulait pas détruire la possibilité que l'Homme Oméga fût une réalité.

Or, mon article visait à démontrer que la science-fiction française n'avait pas la même vitalité que l'américaine parce qu'elle affiche son rationalisme pour montrer patte blanche aux autorités humanistes et républicaines, et s'empêche donc de proposer à la foi du lecteur la possibilité d'un surhomme impérial. Avec ses lourds sabots, elle dune 2.jpgcondamne, anéantissant toute perspective de développement dans l'imaginaire – ou privant de substance morale cet imaginaire, le laissant à la rêverie évanescente.

Il y a des exceptions, bien sûr. Beaucoup d'écrivains français sont quand même parvenus à cristalliser quelque chose à cet égard, soit qu'ils aient trouvé dans le classicisme républicain assez de motifs de foi pour construire une épopée (cas rare mais avéré), soit qu'ils se soient, à l'exemple des Américains, affranchis de tout dogme, même progressiste: Charles Duits en est l'idéal modèle (il était d'ailleurs de nationalité américaine, quoique francophone).

Bref, les barrières restent fortes, dans les milieux littéraires, excessivement tournés vers Paris et sa vie culturelle subventionnée par la France entière.

Commentaires

  • Excelle blog
    Ce rationalisme n etait d ailleurs pas partage en Savoie jusqu'à a ce sue son annexion s est aussi traduite sur le plan littéraire et artistique...

  • C'est vrai, Jean-Luc, merci. Les Savoyards restaient salésiens ou maistriens, d'un catholicisme assez imaginatif nourri de merveilleux chrétien. C'est ce qui peut faire dire que l'excès d'assauts contre la tradition catholique est nuisible à la variété et à la vivacité de l'imaginaire. D'un autre côté les catholiques français ont souvent été très rationalistes aussi, c'est un problème culturel, comme on dit, qui n'est pas réellement lié au catholicisme en tant que tel.

  • "La religiosité ..... avait beaucoup nourri la science-fiction"
    Puisque vous vous référez en particulier à Frank Herbert, auteur américain du milieu et de la fin du siècle dernier, il est opportun de rappeler que votre remarque s'applique en fait à toute la littérature américaine de l'époque. Pour ceux qui ne la connaissent guère, on peut au moins rappeler les références religieuses de romans aussi populaire que Le Vieil homme et la mer et Hemingway et Les Raisins de la colère de Steinbeck.
    Pour ce qui est de la SF et du cinéma, l'exemple le plus marquant est celui de Blade Runner, avec sa recherche du Père créateur, et ses images christiques de la fin, où l'androïde acquiert la qualité d'humanité en sauvant le détective au moyen d'une main traversée par un clou, suivi de l'envol d'une colombe blanche au ciel.
    Ce symbolisme très évident pour des lecteurs américains imprégnés de la fréquentation de la Bible, étaitaient déjà peu repérés en Europe laïcisée de l'époque, ou alors considéré comme trop évident et typique d'un "manque de subtilité" que les intellectuels d'ici reprochaient aux "naïfs" Américains.

  • Oui, cela passait inaperçu, ou les intellectuels feignaient de ne pas le voir, mais à l'image ça fonctionnait quand même, le symbole portait, parlait à l'âme. J'ai écrit un article sur l'avantage qu'ont les Américains d'avoir la Bible comme référence: http://remimogenet.blog.tdg.ch/archive/2017/05/28/la-bible-dans-les-hotels-americains-11-284312.html

  • S'ils ont la bible comme référence, alors on peut comprendre leur propension aux mensonges et à l'extermination des Amérindiens avec l'exemple de Jéricho.

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