Guy de Maupassant et le monde élémentaire

Maupassant_9529.jpgLa différence entre Émile Zola et Guy de Maupassant est surtout dans la place que le second laisse à l'occulte, aux forces élémentaires, qui sont chez lui objectives, et n'émanent pas seulement, comme souvent les professeurs le veulent, du psychisme humain. Disciple de Flaubert qui méprisait le Naturalisme qui pourtant se réclamait de lui, Maupassant concédait aux mystères de l'âme humaine dans leur relation avec les forces cachées de l'univers, et il restait chez lui quelque chose de la tradition hugolienne – et Hugo lui aussi détestait Zola.

Cela ne se voit pas seulement dans le Horla, salué par Lovecraft et qui objective la schizophrénie et lui donne un fondement cosmique, mais aussi dans ses romans, et ma lecture récente de Bel-Ami pour des motifs professionnels me l'a dévoilé. Car s'il ne croit certainement pas aux forces bienveillantes de l'univers, à l'amour cosmique des mystiques et des chrétiens, il a encore avec Lovecraft ce trait commun, qu'il croit à des forces élémentaires qui animent le monde au-delà des apparences, et justifient l'égoïsme humain. Car le monde est égoïste jusque dans ses strates magiques, pour Maupassant, et dans le roman cité au-dessus, il n'esquisse une mythologie que pour peindre l'ange de la mort, dominant tout, emportant tout, faisant de la vie une illusion.

Pourtant, il y a chez lui des liens sympathiques obscurs, qui, au-delà des conventions sociales et des fausses lois justes, rapprochent les êtres, créent des amours durables, immortelles – une substance qui embrasse les couples. Il est étrange que dans Bel-Ami un courant de ce genre, lumineux, brillant, astral, passe entre le héros et son éternelle maîtresse, avec laquelle il ne se marie jamais mais qui est la seule femme qu'il aime, et qui l'aime en retour. La société est absurde, mal faite, illusoire, stupide, et ne permet pas de réussir cette union légalement, de la faire passer dans la règle; mais une force souterraine existe, qui est plus pure, plus sainte, et fait se retrouver à l'infini ces deux âmes au-delà de leurs mariages et de leurs mensonges.

Il est curieux que peu de temps avant le triomphe du héros et ses nouvelles retrouvailles avec madame de Marelle son éternelle amante, les personnages croient voir, derrière les hirondelles qui volent dans le ciel printanhirdondelles.jpgier, les lignes qu'elles ont tracées dans l'air – qu'ils pensent les distinguer encore, comme le dit Maupassant.

Sans doute, cette force élémentaire est dénuée de morale, de règle, de lois, de pensée, et Maupassant reste païen, athée – ce que Rudolf Steiner appelait ahrimanien. En ce sens, il participe pleinement du matérialisme de Zola, malgré ses tendances ésotériques, et le plaisir qu'il eut à composer des poèmes. Il fait penser à un Robert E. Howard de la bourgeoisie parisienne, car sous son réalisme dur et cru un vague romantisme subsiste, qui mêle les images du néant absolu et épais, du néant qui se cristallise en figures démoniaques, aux images plus fleuries, plus optimistes, plus inspirées par le vol des oiseaux et les amours substantielles des amants secrets.

Commentaires

  • « il restait chez lui quelque chose de la tradition hugolienne »
    Rien chez Maupassant n'appartient à Victor Hugo.
    Permettez quelques mots pour étayer mes propos entre ce grand philogyne qui écrivait « Quand tout se fait petit, femmes vous restez grande ! », et le vulgaire misogyne qu'était Maupassant.
    il est peu d'hommes, parmi les « modernes » qui aient mis plus cyniquement en évidence leur dégradation sexuelle que Maupassant.
    A trente ans, il écrivait dans le Gaulois ceci :
    « Je ne sais quels cris d'animaux imiter, quelles contorsions de singe, quelle gymnastique exécuter, pour exprimer à l’inénarrable joie, la prodigieuse envie de rire qui m'a tordu pendant deux heures en songeant à cette adorable idée !
    « Hein ? La tâtons-nous là dans toute son incapacité, dans toute sa bêtise originelle et triomphante, dans toute sa grandiose niaiserie, l’intelligence des citoyennes libre-penseuses.
    « Est-ce beau ? surprenant ? stupéfiant ? Plus on y pense, moins on s'en lasse ! Plus on creuse, plus on réfléchit, plus on imagine les conséquences, plus on demeure abasourdi et délirant de gaîté.
    « Votez, oh ! oui, votez. Oh oui ! soyez indépendantes, citoyennes, car nous rirons, nous rirons, nous rirons, en dussions-nous mourir, ce qui serait, du reste, la seule vengeance dont vous puissiez vous enorgueillir. »
    « Allons, levez vos boucliers, guerrières, ça ne sera jamais qu'une levée de jupes ! »
    A quarante ans, il mourait fou chez le Docteur Blanche.
    La misogynie est le premier mot de la folie.
    C'est Guy de Maupassant qui écrivit un jour « qu'on pouvait douter que la femme fût la femelle de l'homme, tant elle pensait différemment de lui. » En effet, quelle femme parlerait comme le faisait cet homme ?
    Cordialement.

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