Jacques Chirac en apothéose

chirac 02.jpgJ'ai bien voulu sacrifier au rituel des hommages à Jacques Chirac par un article sur le Musée des Arts Premiers, dont je pense du bien, et qu'il a réalisé avec les deniers de la République, mais je suis surpris par la tournure qu'a prise cet hommage notamment dans l'Éducation nationale, car les professeurs ont reçu un message relativement édifiant de leur ministère pour les inviter à une minute de silence recueillie et pleine de componction qui sentait bon la religion officielle, quel que soit son nom – ou le livre qui lui serve de référence.

Mais la tradition n'en est pas difficile à reconnaître, pour qui a lu l'ancienne littérature romaine, Pline le Jeune, Tacite ou Ovide, qui montraient comment les empereurs romains étaient divinisés après leur mort. De façon atténuée, parce que chapeautée par un christianisme qui soumettait l'apothéose des princes à la piété religieuse, au jugement des prêtres, le culte du chef a continué à l'époque féodale et monarchique, comme on ne l'ignore guère. Mais la monarchie a tendu à affranchir le prince du collège des prêtres, comme c'était le cas dans l'Empire romain, puisque l'empereur même était pontife, grand prêtre, et assurait, notamment après sa mort, la solidité du pont entre les hommes et les dieux.

Au mieux, les seigneurs de la Savoie médiévale étaient regardés comme de bons anges, des esprits protecteurs du peuple, du pays, mais ils demeuraient soumis aux archanges, et aux saints du Ciel, à Dieu, au Christ. L'empereur romain était virtuellement l'égal de Jupiter, le faisait descendre sur Terre. Bien sûr, les Romains n'étaient pas stupides, ni immoraux: c'était le cas si l'empereur était juste et bon. S'il pouvait avoir en lui une part de sainteté. Mais il n'y avait pas pour eux de saint indépendant de la sphère politique, même les saints de la République étaient des dirigeants de la cité, non des ermites ou des prêtres sans pouvoir autre que d'officier et de sacrifier dans les temples. Ceux-là demeurent cachés dans l'histoire, on ne parle jamais d'eux.

Voici que Jacques Chirac fait l'objet d'une sorte de culte, et que le bras armé de l'État dans la sphère culturelle, je veux dire l'Éducation nationale, est chargé de l'exécuter dans le peuple, qui doit apprendre à vénérer les chefs suprêmes de la République.

On a même vu passer l'information selon laquelle la messe d'hommage à Jacques Chirac serait présidée par Emmanuel Macron, à Saint-Sulpice...

Ce n'était pas vraiment un saint, que le défunt Président, même s'il était sympathique – il a pensé surtout à lui, au cours de sa carrière politique, même s'il aimait les gens, dit-on. On insiste sur son bon cœur mais DivineAugustus.jpegmalheureusement Machiavel a révélé que sans bonté affichée aucun prince n'a jamais pu régner. On ne voit pas que son âme soit suffisamment pure pour monter dans un ciel assez élevé pour protéger de ses rayons stellaires la France immortelle, malgré l'adhésion populaire et ses nombreuses élections remportées – son statut de champion de la compétition politique. On sait bien qu'il n'a pas réalisé grand-chose, quelles qu'aient été ses plus ou moins nobles intentions, sans doute assez nombreuses. Du reste j'ai tendance à penser que les poètes méritent plus qu'on leur voue un culte que les hommes politiques, et aussi les conteurs.

Le problème est de savoir qui après sa mort entre dans un rayonnement suffisant pour aider, éclairer, guider, porter les vivants, et pour cela il faudrait un regard occulte, un don de seconde vue. Mais la façon dont le gouvernement invite à vénérer un chef de gouvernement rappelle un peu trop la façon dont les prêtres catholiques canonisaient essentiellement d'autres prêtres catholiques. L'intérêt privé dont cela relève est un peu évident.

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