Stendhal et la cristallisation des anges

stendhal.jpgOn se souvient que selon Stendhal, l’amour vient de ce que, sur un objet humain, on crée une cristallisation d’un fantasme, de quelque chose qui ne vient que de soi. On projette une illusion sur un être.

Mais dire cela n’explique pas tout, car l’homme projette cet idéal en général sur une femme, et après tout il pourrait le projeter sur d’autres objets. On a beau jeu de rappeler que la femme pour l’homme est la condition d’un plaisir qui lui est nécessaire. Les aliments aussi, pour autant, il est difficile de prétendre que sur le poulet qu’on veut manger, on projette un quelconque fantasme. Tout au plus l’imagine-t-on agréablement dans un plat, rôti ou en sauce. Or, il ne tient qu’au cristalliseur de l’apprêter en ce sens. En principe, il n’est guère déçu. Mais pour la femme, c’est plus difficile. Il ne suffit pas, nous le savons, de posséder une femme pour savourer le plaisir qu’on en attendait. Pas plus que manger le poulet cru puisse combler le palais ou même l’estomac. Or, s’il paraît technique de bien s’y prendre, comme on dit, la motivation émane aussi du jugement qu’on porte sur la femme même – pas seulement physique, mais aussi moral et intellectuel.

La Bible dit qu’aux yeux du mâle, rien n’est plus important, chez la femme, que la beauté. Mais elle ajoute que si l’homme trouve, en plus de la beauté, de la vertu, et, en plus de la vertu, de la sagesse, il est aux anges. Il n’est pas seulement satisfait, il est véritablement amoureux, et fait tout ce qu’il peut pour que l’amour se passe bien, et cela permet justement à son désir d’être assouvi.

Où est donc la cristallisation? Parler de cristallisation ne revient-il pas, en ce cas, à présupposer qu’aucune femme belle ne puisse être aussi vertueuse et sage? Que cela tient du miracle?

À vrai dire la Bible le laisse entendre: cela arrive très peu souvent, dit-elle. Donc l’homme est souvent obligé de l’espérer, voire de l’imaginer – de se contraindre à le penser. Sinon, il n’est pas amoureux, et la femme ne se donne pas à lui, il reste seul et inassouvi.

À la rigueur, beaucoup préfèrent mentir, plutôt que de rester dans une telle situation. Même si son assouvissement est au fond superficiel, son penchant matérialiste s’en satisfait souvent – en tout cas s’y résigne.

D’autres, ceux qu’on appelle les poètes, se laissent réellement prendre à l’illusion. Mais elle ne dure pas, comme on ne l'ignore pas.

Mais il est certain que la femme à la fois belle, vertueuse et sage est réellement divine, qu’elle place réellement la divinité sur Terre, et qu’elle ne cristallise rien d’autre que des qualités invisibles. Sur son visage, pour ainsi dire, angelic.jpgune vapeur lumineuse se distingue, à l’œil du voyant, sans laquelle l’amour au sens vrai ne naît pas. À la rigueur, on le sait bien, cette vapeur lumineuse, faite de sainteté et de sagesse mêlées, peut agrémenter un visage irrégulier, et la beauté intérieure peut venir s’imposer à la beauté extérieure – même si le corps de la femme, avec ses rondeurs, a toujours une beauté que le corps de l’homme, avec ses raideurs, n’a pas. Je veux dire, de toute façon, l’homme apprécie les rondeurs, il les trouve belles, et cela n’a rien d’arbitraire, car Platon a affirmé, avec raison, que rien n’était plus beau et plus pur que la sphère, et le fait est que le corps de la femme y tend, tandis que celui de l’homme tend à l’angle.

Donc, même si ce qu’on cristallise est une divinité rêvée, il peut réellement arriver, aussi, que des anges s’incarnent. Lamartine en parlait.

Cela arrive-t-il moins souvent qu’on ne tombe amoureux? Pas forcément. Chaque être humain a en lui une part de la divinité, et l’amour en est aussi le pressentiment – consiste aussi à la deviner, sous l’écorce. À la grossir, peut-être, à effacer dans la conscience ce qui chez les êtres humains tient au terrestre. Mais on vit d’espoir.

Commentaires

  • C´est un sujet de réflexion tres intéressant, ne serait-ce que parce que l´on est tous concernés et qu´etre amoureux représente un des (le?) sommets de l´émotionnel humain. Pour ma part, j´ai remarqué que les femmes aussi bien que les hommes que j´ai rencontrés lorsqu´ils étaient amoureux avaient toujours de l´admiration pour l´objet de leur amour, en plus du simple désir sexuel. La Bible semble donc avoir raison, sauf que tout le monde n´admire pas forcément la vertu et la sagesse. Beaucoup de femmes admirent par exemple la puissance, la force, l´intelligence ou l´humour du male objet de leur amour et beaucoup d´hommes admirent une femme non pour sa vertu ou sa sagesse mais parce qu´elle a un coté femme fatale, séductrice sure d´elle-meme, vamp.

  • Si elle est identifiée clairement comme telle, j'en doute. Ce qui se reflète positivement en elle, alors, c'est l'intelligence, la ruse, et tout de même, pour le moins, l'espérance de sa fidélité. Si elle est maîtresse de ses pensées et qu'en même temps elle choisit la vertu on l'estime sage. Mais l'intelligence suscite aussi l'admiration.

  • Vous en doutez car vous n`avez jamais été amoureux d`une femme fatale mais si elles sont fatales, c`est justement parce qu`elles brisent les coeurs. Par contre, je n`ai pas connu d`homme qui ait été amoureux d`une femme pour son intelligence et encore moins pour sa vertu.

  • J'ai été amoureux de femmes qui se sont avérées fatales mais alors je les croyais pleines de promesses.

  • Étiez-vous amoureux des promesses ou de la séduction particuliere de ces femmes ? De toute maniere peu importe, l´essentiel étant que, pour etre amoureux de quelqu´un le désir physique ne suffit pas (sinon on tomberait amoureux de la premiere prostituée ou actrice porno bien roulée), faut-il encore que l´on ait une sérieuse considération (admiration, respect...) de quelque sorte pour l´objet de son amour. Par la suite, si cette considération venait a disparaitre, l´amour en ferait autant mais si la considération demeure et que seul le désir s´émousse, l´amour a toutes les chances de perdurer.

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