• Le destin du cheval volant (Perspectives, LXXV)

    pegase.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Fin de la bataille séculaire, dans lequel j'explique que les hommes ailés de la Lune doivent venir aider les hommes saints de la Terre s'ils les appellent, parce que des êtres solaires répercutent auprès d'eux leurs ordres, et qu'ils ne peuvent s'en esquiver.

    Il est bien, en effet, des extraterrestres, comme l'ont conçu les savants parmi les hommes; mais ils n'ont pas la forme qu'ils imaginent, car le système planétaire dans lequel nous vivons est un immense géant, et en son sein vivent des races différentes, qui s'entraident les unes les autres pour assurer à l'énorme organisme la vie, la santé et la liberté.

    Il évolue dans l'espace cosmique, saluant ses frères les étoiles fixes – ou systèmes planétaires extérieurs, comme le disent les savants parmi les hommes. Là est le secret de l'univers.

    Du moins l'ai-je cru, en recevant, de l'esprit peut-être fantasmé de Radumel, des renseignements étranges!

    Par ses yeux extraordinaires, à même de percer le voile des mondes, je vis aussi les Dormïns, elfes aux grandes ailes d'or – et leur armée s'avançait lentement, dans le ciel, en laissant derrière elle des lignes de lumière – une pour chaque rang de guerriers étincelants. C'était splendide, et jamais je n'avais rien vu d'aussi pur. Un moment cosmique semblait être advenu, une heure immense semblait avoir sonné au clocher de l'éternité.

    L'horloge des temps avait annoncé l'avènement d'une armée sainte, et proclamé l'ouverture du passage menant à l'Homme Divisé, qui devait désormais être réuni!

    Je me levai, et m'en allai dans la direction qu'ils suivaient. Je vis bientôt, couché, le cheval que j'avais monté, le brave Isniecsil. Il respirait avec peine. Ses ailes étaient brisées. Les plumes en étaient rompues. Car elles n'étaient pas comme celles des oiseaux périssables. Quoique vivantes, elles avaient un rapport avec un vêtement, étaient comme une parure sur le dos. Et elles pouvaient se détacher – et se briser.

    Tout autour de son corps, mais surtout derrière, ces plumes dorées luisaient encore, à la clarté du soleil matinal, et l'œil de rubis d'Isniecsil, toujours allumé, était plein de tristesse et d'angoisse. Je m'agenouillai près de lui et, ce faisant, une douleur au flanc gauche remonta jusqu'à mon cerveau – si je puis dire. J'y portait instinctivement la main, et un sang luisant et clair, semblable à celui que j'avais vu couler du flanc d'Ithälun, se montra à mes yeux, quand j'eus relevé la main.

    J'avais été blessé, et une chaleur visqueuse descendant de mon front m'indiqua que j'avais été aussi frappé à la tête, et que mon inconscience en avait été l'effet funeste, mais ordinaire. Cependant je ne pensais pas avoir été blessé à mort, tandis que mon cheval respirait fort, et que son âme s'apprêtait visiblement à partir de son corps.

    Hélas! il m'avait si souvent transporté dans les nuées, il m'avait si souvent servi, m'avait tant aimé, et je l'avais tant aimé aussi! Ensemble, nous avions parcouru des chemins obscurs ou lumineux, luisant des couleurs de l'arc-en-ciel ou s'adombrant sous les collines, et avions franchi des seuils fatidiques que gardaient des créatures étranges. Souvent nous avions dû affronter celles-ci, et en général nous les avions vaincues, passant glorieusement les épreuves par lesquelles l'âme s'élève, et s'initie aux mystères du monde.

    (À suivre.)

  • Sagesse et vertu

    charles-feli.jpgDans un récent article, j’ai évoqué le dicton de la Bible selon lequel l’homme n’aime rien tant que la beauté, chez les femmes, et que s’il trouve en elles de la vertu, il est heureux, et s’il trouve en elles, en plus, de la sagesse, il est aux anges.

    Néanmoins, la hiérarchie ainsi créée, dans la succession même, suggère la tendance des religions à privilégier les femmes vertueuses, fidèles et constantes, aux femmes intelligentes et subtiles – ce qui est contredit par la tendance, je dirais, moderne, philosophique et progressiste, à préférer les intelligentes, rusées et subtiles, aux vertueuses. Un combat a lieu ici, qui me rappelle le mot plaisant du roi de Sardaigne Charles-Félix, comparant le Piémont, qu’il n’aimait pas, à la Savoie, qu’il aimait. Car, selon lui, le premier était constitué de deux sortes de gens, les pieux ignorants et les savants impies. Il affirmait qu’on y était soit religieux dans la stupidité, la crédulité, l’abrutissement, soit savant dans l’impiété, l’irréligion, le mépris des choses saintes. Quant à la Savoie, elle unissait les deux, disait-il, la piété et l’intelligence – et quand les deux sont unis, soit dit en passant, c’est ce qu’on appelle la sagesse.

    Il n’est pas difficile de voir que la tendance française, malgré la communauté de langues, n’est pas tant celle de la Savoie que du Piémont, car c’est un pays qui se pique d’intelligence, d’intellectualisme, mais aussi de rejet de la religion, de mépris des croyances traditionnelles.

    Du moins, il en est ainsi dans la bonne société, car on sait que dans les couches populaires, une forme de réaction a amené beaucoup de gens à suivre aveuglément des principes religieux archaïques, à adopter même des formes religieuses qui rejettent l’intellectualisme, et sont fondées soit sur la soumission de la volonté à des groupes, soit sur des effusions intérieures mettant au moins à distance la clarté rationnelle. Cela a Claude-Favre-de-Vaugelas-261x300.jpgfini par créer de graves conflits et, de mon point de vue, c’est le fond de celui qui oppose les tenants de l’agnosticisme qui se veut laïque, et les tenants d’un islamisme qui se veut rigoureux.

    Vaugelas, qui était savoyard, disait des ouvrages de François de Sales, en particulier le Traité de l’amour de Dieu, que pour l’apprécier, il fallait être à fois très pieux et très docte, et que cela ne se rencontrait que rarement. Lui-même pensait être de ceux qui étaient les deux – à l’exemple de son père Antoine Favre, ou de leur ami Honoré d’Urfé. Souvent les plus grands poètes sont les deux. C’était le cas de Goethe, par exemple, ou de Tolkien.

    C’était aussi le cas de Rudolf Steiner, à mes yeux, et je pense qu’à cet égard, il est le successeur paradoxal de François de Sales. Peut-être que, par rapport à celui-ci, il était plus intelligent que pieux, je ne sais pas. Peut-être pas. Peut-être qu’il unissait encore mieux les deux qualités que François de Sales. Mais il faut avouer que, à l’intérieur de l’espace francophone, seul Joseph de Maistre, un autre Savoyard, peut être comparé à cet égard à François de Sales.

    Cependant, il y en a d’autres, on pourrait les citer, ils ne sont pas tous savoyards. Ils sont tous en tout cas assez rares, Vaugelas avait raison.

  • Stendhal et la cristallisation des anges

    stendhal.jpgOn se souvient que selon Stendhal, l’amour vient de ce que, sur un objet humain, on crée une cristallisation d’un fantasme, de quelque chose qui ne vient que de soi. On projette une illusion sur un être.

    Mais dire cela n’explique pas tout, car l’homme projette cet idéal en général sur une femme, et après tout il pourrait le projeter sur d’autres objets. On a beau jeu de rappeler que la femme pour l’homme est la condition d’un plaisir qui lui est nécessaire. Les aliments aussi, pour autant, il est difficile de prétendre que sur le poulet qu’on veut manger, on projette un quelconque fantasme. Tout au plus l’imagine-t-on agréablement dans un plat, rôti ou en sauce. Or, il ne tient qu’au cristalliseur de l’apprêter en ce sens. En principe, il n’est guère déçu. Mais pour la femme, c’est plus difficile. Il ne suffit pas, nous le savons, de posséder une femme pour savourer le plaisir qu’on en attendait. Pas plus que manger le poulet cru puisse combler le palais ou même l’estomac. Or, s’il paraît technique de bien s’y prendre, comme on dit, la motivation émane aussi du jugement qu’on porte sur la femme même – pas seulement physique, mais aussi moral et intellectuel.

    La Bible dit qu’aux yeux du mâle, rien n’est plus important, chez la femme, que la beauté. Mais elle ajoute que si l’homme trouve, en plus de la beauté, de la vertu, et, en plus de la vertu, de la sagesse, il est aux anges. Il n’est pas seulement satisfait, il est véritablement amoureux, et fait tout ce qu’il peut pour que l’amour se passe bien, et cela permet justement à son désir d’être assouvi.

    Où est donc la cristallisation? Parler de cristallisation ne revient-il pas, en ce cas, à présupposer qu’aucune femme belle ne puisse être aussi vertueuse et sage? Que cela tient du miracle?

    À vrai dire la Bible le laisse entendre: cela arrive très peu souvent, dit-elle. Donc l’homme est souvent obligé de l’espérer, voire de l’imaginer – de se contraindre à le penser. Sinon, il n’est pas amoureux, et la femme ne se donne pas à lui, il reste seul et inassouvi.

    À la rigueur, beaucoup préfèrent mentir, plutôt que de rester dans une telle situation. Même si son assouvissement est au fond superficiel, son penchant matérialiste s’en satisfait souvent – en tout cas s’y résigne.

    D’autres, ceux qu’on appelle les poètes, se laissent réellement prendre à l’illusion. Mais elle ne dure pas, comme on ne l'ignore pas.

    Mais il est certain que la femme à la fois belle, vertueuse et sage est réellement divine, qu’elle place réellement la divinité sur Terre, et qu’elle ne cristallise rien d’autre que des qualités invisibles. Sur son visage, pour ainsi dire, angelic.jpgune vapeur lumineuse se distingue, à l’œil du voyant, sans laquelle l’amour au sens vrai ne naît pas. À la rigueur, on le sait bien, cette vapeur lumineuse, faite de sainteté et de sagesse mêlées, peut agrémenter un visage irrégulier, et la beauté intérieure peut venir s’imposer à la beauté extérieure – même si le corps de la femme, avec ses rondeurs, a toujours une beauté que le corps de l’homme, avec ses raideurs, n’a pas. Je veux dire, de toute façon, l’homme apprécie les rondeurs, il les trouve belles, et cela n’a rien d’arbitraire, car Platon a affirmé, avec raison, que rien n’était plus beau et plus pur que la sphère, et le fait est que le corps de la femme y tend, tandis que celui de l’homme tend à l’angle.

    Donc, même si ce qu’on cristallise est une divinité rêvée, il peut réellement arriver, aussi, que des anges s’incarnent. Lamartine en parlait.

    Cela arrive-t-il moins souvent qu’on ne tombe amoureux? Pas forcément. Chaque être humain a en lui une part de la divinité, et l’amour en est aussi le pressentiment – consiste aussi à la deviner, sous l’écorce. À la grossir, peut-être, à effacer dans la conscience ce qui chez les êtres humains tient au terrestre. Mais on vit d’espoir.

  • Poèmes de la Cité, II

    22281560_1809015539111932_9104539175768067445_n.jpgL'avant-dernière fois, j'ai publié un poème prononcé le 12 octobre à la Maison de Quartier de Saint-Jean, de moi. Il y en avait deux, et voici le deuxième, à la forme classique, et au propos qui l'est aussi, peut-être, même si le merveilleux n'est pas constant dans la poésie française. Il se nomme Le Chant du ménestrel, et c'est un petit conte en vers.

    De ville en ville et de règne en royaume,
    Un beau matin parti de ma maison,
    Je suis passé marchant vers l'horizon,
    Suivant dans l'air un étonnant arôme.

    Il me semblait qu'une femme inconnue
    Toujours fuyait devant mes pas errants,
    Et que sans but allaient mes pieds mourants
    Et que mon œil se perdait dans la nue.

    Un jour parut sous mon front un abîme;
    Et le parfum m'emmenait vers la mort,
    Et je sentais que je tombais du bord
    Quand une main fit, blanche, un geste infime.

    L'instant d'après j'étais sur la pelouse,
    Et sur mon corps un souffle descendait;
    Et j'entendais une voix qui disait:
    Chante pour moi, je serai ton épouse.

    Alors la route à nouveau fut mon sort;
    Et dans les cours et les palais splendides,
    Jouant des airs qu'inspiraient des sylphides,
    Sans le vouloir je reçus beaucoup d'or.

    Le bleu du ciel un jour sera fendu
    Pour qu'on m'emmène au-delà des étoiles,
    Et le bateau qui hissera ses voiles
    Sera pour moi d'ivoire et d'or battu.

    Mais aujourd'hui je vis dans mon château,
    Attendant l'heure où je pourrai partir,
    Et tristement je scrute le saphir
    Qui doit briller au jour de mon bateau.

    Tel fut le don que mon doigt conserva
    Le lendemain de l'étrange miracle
    Où loin de choir je fus mis au pinacle
    Où plus d'un cœur d'artiste se rêva.

    C'était l'histoire d'un poète qui a eu de la chance – pas nécessairement moi, malgré la première personne. C'est le récit d'un poète béni d'un temps ancien. Je ne sais pas quand j'aurai l'occasion de publier à nouveau des vers, voire d'en composer d'autres, maintenant que j'ai quitté les Poètes de la Cité. Ils me motivaient à en faire. Nous verrons.

  • CXLI: le feu des géants de fer

    blue.jpgDans le dernier épisode de cette série abominable, nous avons laissé le Génie d'or, gardien secret de Paris, alors qu'il s'élançait vers les géants de fer de Fantômas, qui détruisaient la Ville, tuaient ses habitants, et étaient animés par un mystérieux feu bleu qui leur donnait, malgré leur taille, une incroyable vivacité.

    Il était apparenté au feu qui était dans le heaume du Génie d'or: il faut le savoir.

    Mais c'était naturellement, par la grâce divine, et l'art des fées du ciel, qu'il avait ce corps de feu lunaire; et c'était un feu plein de vie, servant d'enveloppe à des génies de l'orbe argenté de l'astre des nuits. Tandis que les géants de Fantômas puisaient leur vie dans les chaudrons assemblant ce qui dans ce feu lunaire était mort, et que volait Fantômas aux démons d'autrefois, tombés sous les coups de Diënïn, et dont le cœur abritait encore des éclats de vie.

    À vrai dire beaucoup d'entre eux le laissaient faire, dans l'espoir de se venger des hommes, qui les avaient supplantés à la surface. Car dans l'ancien temps ils avaient été des géants, lorsqu'ils avaient pris un corps physique, et ils avaient régné sur le monde; mais leur mauvaiseté avait mû les êtres célestes qui gardent la paix cosmique, et les avait poussés à doter de grâces divines plusieurs hommes, qui les avaient vaincus et chassés de la Terre visible, de la partie de la Terre qui s'ouvre sur les étoiles, et demeure au-dessus du Gouffre. Dans ce Gouffre, les géants avaient été précipités, et on les appelait désormais des démons.

    Or, les chaudrons contenant ce qui leur restait de sang – lequel apparaissait sous la forme de ce feu bleu épais, gluant, presque liquide –, ces chaudrons étaient confiés à Fantômas par les goules de l'Abîme, filles des géants morts qui obéissaient à leurs murmures vengeurs. Car ces êtres ne mouraient jamais vraiment, et si leur sommeil était plus profond que celui des hommes, et donc plus proche de la mort, ils n'en chuchotaient pas moins, en rêvant, d'horribles choses, annonçant leur retour, exprimant leur rage, délivrant à ceux qui pouvaient les entendre leur inextinguible haine.

    Et voici! Fantômas se servait par louchées de cette haine, il saisissait dans ses mains gantées des poignées épaisses de cette immonde rancœur, et cela brillait comme un sombre azur, et contenait le reflet des étoiles dont un jour ces êtres étaient venus, avant de choir. Il en demeurait ce pouvoir déchu, qui pouvait être utilisé par les blue 2.jpgsorciers – et qui, en vérité, l'a souvent été.

    Fantômas ainsi versait l'élixir maudit dans les veines artificielles, forgées par ses Gnomes, de ces géants de fer ses fils, qui renouvelaient pour ainsi dire les géants morts d'avant le Déluge, leur succédaient et les ramenaient sur la Terre sous une forme refaite, leur donnaient une nouvelle vie. L'effondrement de l'Atlantide les avait, pensait-on, fait disparaître de la surface de la Terre; mais grâce à Fantômas et à ses machines à visage humain, ils revenaient, leurs membres s'agitaient, ils agissaient par eux à distance.

    Car leur esprit n'était pas tout entier dans ces robots; mais il l'était en partie. Tel était l'art extraordinaire appris par Fantômas, cet ancien Romain devenu immortel à la suite de son pacte avec Mardon, prince des démons. Et il comptait bien s'en servir pour devenir le maître du monde, en cet hiver des siècles.

    Mais il est temps, dignes lecteurs, de laisser là cet épisode, et de renvoyer au prochain, quant à la suite. Vous verrez alors comment on tenta vainement, depuis l'arrière, d'empêcher le Génie d'or d'abattre les robots géants de Fantômas.

  • Poèmes de la Cité, I

    FB_IMG_1571078027153.jpgJ'ai longtemps refusé de publier sur mon blog mes poèmes, sans doute parce que j'avais publié plusieurs recueils imprimés, et que je comptais continuer. Mais j'ai assez de poèmes aujourd'hui, en réserve, pour en constituer un nouveau, et je ne vois pas que l'occasion puisse se présenter, n'ayant plus ni assez d'argent pour participer à un tel projet, ni assez de temps pour vendre le livre moi-même, ni assez de lustre pour convaincre un éditeur de prendre tout en charge. La Tribune de Genève électronique reste mon meilleur éditeur, et le présent blog contient déjà des récits fabuleux fictifs, et il peut contenir aussi des poèmes, notamment ceux qui sont liés à l'actualité. D'ailleurs d'autres blogueurs de cette plate-forme publient leurs vers.

    Le 12 octobre, comme annoncé récemment, j'ai lu deux poèmes de ma plume, et je voudrais les publier ici. Voici en tout cas le premier, La Révolte du Poète, dont je voudrais dire qu'il s'appuie sur une alternance nouvelle d'assonances et d'allitérations, sous une forme suivie. Pour l'assonance, il s'agit de la dernière voyelle, pour l'allitération, de la dernière consonne. C'est en lisant un poème de Paul Éluard jouant beaucoup, de cette manière, sur les sons à des endroits réservés d'ordinaire à la rime, que j'ai eu cette idée, qui consiste à séparer deux phénomènes allant normalement ensemble. Mais j'ai voulu conserver une régularité, pour créer un rythme réellement porteur. Voici donc ce poème:

    Dans la nuit le Poète a tourné son regard
    Et n'a vu nul chemin, ni devant, ni derrière;
    À sa droite est un mur, à sa gauche est le vide,
    Il marche sur la boue d'un sentier de corniche.
    Nul œil de flamme à l'horizon de l'est ne s'ouvre,
    Et son corps est tremblant sous l'effet de la fièvre;
    Il sent la peur monter des profondeurs de l'âme
    Et la sueur couler à flots de son front pâle.
    Mais un feu semblant bleu court autour de ses membres,
    Et revient le courage en ses chemins d'opprobre.
    Comme un air de saphir ceint ses bras qui se meuvent,
    Et voici que surgit la force qui lui donne
    Le pouvoir de sauter par dessus la muraille
    Et de se tenir droit sans que son pied vacille
    Au milieu de la cour dont on voulait l'exclure.
    Et traçant de sa main dans l'air le feu de runes
    Il s'ouvre une mandorle, et des hommes de foudre
    Jaillissent de la faille en écartant son cadre,
    Et voici que le barde est vengé des immondes
    Qui voulurent qu'il fût banni au fond des combes.
    Le pouvoir du Poète est tel: il est le sabre,
    Il est le vent qui hurle au son des chants funèbres.
    Il renverse les murs, il renverse les tours,
    Il renverse les rois ingrats quoi qu'il en coûte;
    Il sauve l'être humain lassé des habitudes
    Que font peser sur lui les ténèbres du monde.
    Mais qui reconstruira, hélas! le palais d'or
    Que le Poète aimait? Lui-même par quelque ode?
    Béni soit le charmeur doté de la puissance
    De rassembler la pierre et d'en remplir les fosses!

    Un tel texte a forcément besoin de l'indulgence du lecteur!

  • Jacques Chirac en apothéose

    chirac 02.jpgJ'ai bien voulu sacrifier au rituel des hommages à Jacques Chirac par un article sur le Musée des Arts Premiers, dont je pense du bien, et qu'il a réalisé avec les deniers de la République, mais je suis surpris par la tournure qu'a prise cet hommage notamment dans l'Éducation nationale, car les professeurs ont reçu un message relativement édifiant de leur ministère pour les inviter à une minute de silence recueillie et pleine de componction qui sentait bon la religion officielle, quel que soit son nom – ou le livre qui lui serve de référence.

    Mais la tradition n'en est pas difficile à reconnaître, pour qui a lu l'ancienne littérature romaine, Pline le Jeune, Tacite ou Ovide, qui montraient comment les empereurs romains étaient divinisés après leur mort. De façon atténuée, parce que chapeautée par un christianisme qui soumettait l'apothéose des princes à la piété religieuse, au jugement des prêtres, le culte du chef a continué à l'époque féodale et monarchique, comme on ne l'ignore guère. Mais la monarchie a tendu à affranchir le prince du collège des prêtres, comme c'était le cas dans l'Empire romain, puisque l'empereur même était pontife, grand prêtre, et assurait, notamment après sa mort, la solidité du pont entre les hommes et les dieux.

    Au mieux, les seigneurs de la Savoie médiévale étaient regardés comme de bons anges, des esprits protecteurs du peuple, du pays, mais ils demeuraient soumis aux archanges, et aux saints du Ciel, à Dieu, au Christ. L'empereur romain était virtuellement l'égal de Jupiter, le faisait descendre sur Terre. Bien sûr, les Romains n'étaient pas stupides, ni immoraux: c'était le cas si l'empereur était juste et bon. S'il pouvait avoir en lui une part de sainteté. Mais il n'y avait pas pour eux de saint indépendant de la sphère politique, même les saints de la République étaient des dirigeants de la cité, non des ermites ou des prêtres sans pouvoir autre que d'officier et de sacrifier dans les temples. Ceux-là demeurent cachés dans l'histoire, on ne parle jamais d'eux.

    Voici que Jacques Chirac fait l'objet d'une sorte de culte, et que le bras armé de l'État dans la sphère culturelle, je veux dire l'Éducation nationale, est chargé de l'exécuter dans le peuple, qui doit apprendre à vénérer les chefs suprêmes de la République.

    On a même vu passer l'information selon laquelle la messe d'hommage à Jacques Chirac serait présidée par Emmanuel Macron, à Saint-Sulpice...

    Ce n'était pas vraiment un saint, que le défunt Président, même s'il était sympathique – il a pensé surtout à lui, au cours de sa carrière politique, même s'il aimait les gens, dit-on. On insiste sur son bon cœur mais DivineAugustus.jpegmalheureusement Machiavel a révélé que sans bonté affichée aucun prince n'a jamais pu régner. On ne voit pas que son âme soit suffisamment pure pour monter dans un ciel assez élevé pour protéger de ses rayons stellaires la France immortelle, malgré l'adhésion populaire et ses nombreuses élections remportées – son statut de champion de la compétition politique. On sait bien qu'il n'a pas réalisé grand-chose, quelles qu'aient été ses plus ou moins nobles intentions, sans doute assez nombreuses. Du reste j'ai tendance à penser que les poètes méritent plus qu'on leur voue un culte que les hommes politiques, et aussi les conteurs.

    Le problème est de savoir qui après sa mort entre dans un rayonnement suffisant pour aider, éclairer, guider, porter les vivants, et pour cela il faudrait un regard occulte, un don de seconde vue. Mais la façon dont le gouvernement invite à vénérer un chef de gouvernement rappelle un peu trop la façon dont les prêtres catholiques canonisaient essentiellement d'autres prêtres catholiques. L'intérêt privé dont cela relève est un peu évident.

  • Jacques Chirac et les arts premiers

    Branly-630x405-C-OTCP-Lois-Lammerhuber-I-172-06.jpgDe mon point de vue, Jacques Chirac a réussi peu de choses, si ce n'est son musée du quai Branly, dit des Arts Premiers, qui a remplacé le Musée Colonial de la Porte Dorée – que j'ai souvent visité avant son transfert, car j'habitais à côté, et mon école en était plus proche encore. Sans doute ces Arts Premiers étaient-ils affectionnés d'une façon assez sincère par le défunt Président, et en tout cas il sut employer le talent de Jean Nouvel, car le bâtiment même est beau. Tout le monde en a convenu, et c'est étrange, car son prédécesseur François Mitterrand a fait créer beaucoup plus de bâtiments, il se piquait en effet de culture et de lumières particulières en matière architecturale, mais la vérité est que la production mitterrandienne est médiocre et sentait sa pompe moderniste, une certaine absence d'implication personnelle: il en faisait beaucoup, mais d'une manière abstraite, il aimait d'ailleurs les formes mathématiques ennuyeuses.

    Ce qui est troublant, c'est que Mitterrand s'appuyait sur une tradition typiquement française, classique, y compris en poésie, qui échappait à Chirac, plutôt amateur de traditions asiatiques ou africaines. Or il en est sorti un bâtiment de plus de charme, comme si la grande tradition à la française était devenue vide. Comme si Paris ne brillait que par les cultures des pays que son armée a conquis, même si dans les faits elle continue d'afficher orgueilleusement son style propre, continue d'en pénétrer son propre espace, ne s'embellissant pas tant qu'on voudrait.

    Le style moderniste et mathématique est volontiers imité des Américains, mais en Amérique les bâtiments géométriques et nus de Paris, de ceux que Mitterrand a fait produire, sont plutôt l'apanage des villes de province, quai-branly.jpgtandis que Washington affiche son style néoromain, et New York son néogothisme, au-delà de son gigantisme. En quelque sorte, le Musée des Arts Premiers est une heureuse intrusion de l'art amérindien dans le sol occupé par les Européens, comme si la vérité de Paris, par-delà les siècles chrétiens que l'incendie de Notre-Dame semble avoir encore davantage annihilés, était dans l'indigénat chamanique préceltique, ou au moins prélatin.

    Il est curieux que la fin d'une civilisation se marque par l'absence de capacité à digérer les choses sans renoncer à ses traditions propres, je veux dire, le christianisme et le philosophisme auraient pu s'animer en accueillant le chamanisme des anciennes colonies, ou même des régions à tendance païenne – mais, au lieu de cela, Paris superpose les traditions sans parvenir à les synthétiser, comme si le génie n'y flamboyait plus autant que les accumulations de science vide.

    Car le problème des traditions chamaniques est que, aussi belles soient-elles en soi, elles apparaissent comme extérieures à la tradition européenne, et que leur exposition publique anesthésie leurs pouvoirs de suggestion, quoi qu'on dise, les plaçant dans la lumière artificielle dont Walt Disney use lorsqu'il s'agit d'exposer le merveilleux traditionnel – la même. Pendant ce temps, le style géométrique à la Mitterrand continue de régner - suscitant l'ennui.

    Il n'y a guère que Charles Duits qui parvint à synthétiser la tradition française et le chamanisme, et il était américain, il ne faisait pas de politique, il n'avait pas même le droit de vote.

  • La fin de la bataille séculaire (Perspectives, LXXIV)

    angel 03.jpgCe texte fait suite à celui appelé C'était un monde étranger tout proche, dans lequel je donne la nature intime du monde des génies, et son rapport avec celui des hommes mortels, avant d'annoncer le récit de la fin de la bataille contre mes hommes-chauves-souris du mal.

    Et donc, je continuais, sous la forme de Radumel, à donner des coups fulgurants, mais mon âme s'épuisait, et il en allait de même d'Othëcal. Seule Ithälun semblait garder son éclat, et ne douter en rien, parant les attaques à la fois des chauves-souris géantes et des spectres fins qui s'élançaient de leurs rangs – exécutant les ordres plus intimement donnés par Mardon. Je l'en admirais, cette dame ravissante, flamboyante, toute proche des anges. Mais mon sang se glaça quand j'aperçus, à son flanc droit, une blessure qui laissait couler un liquide rouge et brillant – son sang à elle. Elle ne perdait pas foi, mais du coup son corps subissait les assauts des chauves-souris, si son cœur restait intact, et je me demandai si ce ne serait pas elle, finalement, qui tomberait la première! À cette idée, une horreur sans nom m'étreignit, et une large souffrance m'enveloppa.

    Une ténèbre voila mon visage, et je sentis ma cuisse me brûler, me piquer. On avait dû l'atteindre, la percer. Je sombrai dans le désespoir, comme au fond d'un lac. Tout au loin, juste avant de perdre conscience, j'entendis crier, comme en un son étouffé et obscur: «Les célestes Dormïns arrivent!» Et la voix était joyeuse, mais pensant que je mourais, je me désolais de ne pas pouvoir voir ces nouveaux arrivants, et songeais que peut-être une merveille aurait lieu, que je ne verrais pas. Et j'en versai une larme grosse, avant de sombrer dans l'inconscience.

    Quand je me réveillai, j'étais étendu sur l'herbe, toujours vêtu de mon armure, et c'était le matin. Le sol était encore frais et humide, mais le soleil, bien dégagé de l'horizon, commençait à me chauffer. Ayant ouvert les yeux, je reconnus, autour de moi, le vallon d'Aslacïn, qui s'était étendu souvent sous nous durant notre combat dans les airs, bordé cependant par les hauts plateaux d'Orcled et le lac d'Icimïn. Nous allions et venions, sur nos chevaux volants, et parcourions, tout en donnant et en recevant les coups, de nombreuses lieues, et même si nous avions à peine le temps de reconnaître les montagnes et les rivières, d'un coup d'œil nous les voyions, et leurs noms rutilants passaient dans notre esprit agité.

    J'étais entouré de corps sans vie, jonchant épars l'herbe drue pleine de fleurs, surtout des corps de chauves-souris géantes (les Umulers), mais aussi de quelques chevaliers de la suite d'Othëcal; je reconnus notamment un homme que j'avais fréquenté, nommé Bëlal, fils d'Ontoloc. Je l'avais aimé, sous ma forme de Radumel, et avais mené avec lui quelques assauts, contre les troupes de Mardon, mais aussi accompli quelques cérémonies festives, dans la maison de Sëgwän. C'était un bon et joyeux compagnon, et mon cœur à sa vue se serra.

    Je songeai au cri que j'avais entendu au moment de sombrer dans les ténèbres, et tentai de voir, dans le ciel, les Dormïns. Des étoiles en troupe m'apparurent bientôt, volant dans les airs, et, aiguisant le feu de mon regard, je reconnus en elles des formes – celles de guerriers en armure qui avaient au dos des ailes. Je le savais, ils se les forgeaient eux-mêmes, les faisant pousser de leurs corps souples et mobiles, plastiques et purs, lorsqu'ils parvenaient dans l'atmosphère terrestre. Ils en avaient le pouvoir, pouvant changer de forme.

    Car voici! leur habitacle ordinaire était l'orbe lunaire. Ils vivaient là-haut dans une forteresse obscure, et ils n'en sortaient que lorsqu'ils étaient invoqués par des âmes saintes pour venir les secourir, et donc quand leur cause était juste au plus haut point. Alors leurs mots, leurs appels avaient une valeur injonctive puissante – et ils ne pouvaient y résister, tout virils qu'ils fussent. Car d'en haut, du grand orbe solaire, leur venait l'ordre répercuté et approuvé par le Conseil des Puissances – les maîtres occultes de notre système solaire; et ils devaient s'y plier.

    (À suivre.)

  • Récital des Poètes de la Cité le 12 octobre

    01.jpgLes Poètes de la Cité cet automne encore présenteront un récital exceptionnel, en partenariat avec l’association Noyau. Au cœur du conte, que je préside aussi, et qui est occitane. Il aura lieu à la Maison de Quartier de Saint-Jean samedi 12 octobre 2019 à 15 h – et c’est le dernier que je présiderai, car j’ai donné ma démission, ne pouvant m’occuper de l’association genevoise alors que je vis à plus de six cents kilomètres. J’y serai avec ma double casquette néanmoins, et y viendrai depuis les environs de Limoux avec Rachel Salter, qui livrera un conte particulièrement poétique, Histoire de la fée lavandière, tandis que les Poètes livreront aussi soit des contes poétiques, soit des poèmes narratifs. C’est ce que je ferai moi, je dirai deux de mes poètes narratifs qui ont bien l’allure de contes, La Révolte du poète et Le Chant du ménestrel. Puis Dominique Valllée, l’excellente, dira aussi un poème de son cru. Linda Stroun à son tour fera élégamment part d’une Métamorphose. Brigitte Frank puissamment racontera l’histoire du Géant Galatio. Yann Cherelle, avec sa profondeur habituelle, fera dire un texte sur les Enfants perdus. Émilie Bilman, avec son imagination subtile, fera résonner le chant des fées et des oiseaux, et montrera le reflet pur des cygnes. Catherine Cohen, avec sa vivacité accoutumée, dira un émouvant Yoga du soir. Et l’épique Giovanni Errichelli plongera 71500902_10157268742452420_765629090752364544_o.jpgavec force dans les mystères de Nyx et Érèbe et de La Légende de Salimonde. Les artistes de la parole seront accompagnés d’un musicien renommé à juste titre, le joueur de korâ Sankoum Cissokho: il commencera et finira le spectacle, et le ponctuera de son instrument mélodieux.

    Mais avant le récital des poètes et conteurs de nos deux associations associées, il y aura une présentation du Président, et, après, des tréteaux libres, pour tous les poètes, inscrits ou non inscrits, membres ou non membres. Vous pouvez tous venir pour présenter vos contes et apologues ensorceleurs!

    Pour moi, je ne sais si je ferai le bilan de ces années de présidence que je ne compte plus, je suis content de les avoir faites, c’était un titre plein d’honneur, notamment, il faut le dire, à l’étranger, en France. On se doute que d’annoncer aux Savoyards et aux Languedociens que je suis président d’une société de poètes à Genève me donnait aussitôt du lustre. Même les Parisiens étaient charmés.

    Ce n’est pas pour autant bien sûr que j’aie été digne de ma fonction, je ne suis pas certain d’avoir été à la hauteur et que je fusse fait pour un tel poste, je pense qu’on m’y a élu parce que j’ai des facilités pour m’exprimer en public, pour communiquer. Quant aux capacités d’organisation et à l’autorité naturelle, je dirai que je n’ai pas ces qualités à un degré particulièrement élevé, étant tiré par l’élément de l’air et la volatilité. Je peux d’autant poetes.jpgmoins m’empêcher d’essayer d’amuser et de faire rire que même quand je ne m’y efforce pas, j'en crée le résultat: jusqu’à ma démarche, me dit-on, a quelque chose de comique. Je n’y peux rien, c’est ainsi.

    J’essaie bien à l’occasion de m’améliorer, mais je m’efforce surtout de travailler pour remplir les tâches concrètes sur lesquelles je me suis engagé, pensant que cela suffit bien, et que l’autorité minimale est acquise par cette activité, et la légitimité qu’elle possède. Bref, je ne prétends pas laisser l’association des Poètes de la Cité au pinacle, car sa situation objective n’est pas particulièrement glorieuse; mais je pense avoir animé l’association, tout de même, avoir créé des choses, et donné l’occasion à beaucoup de poètes de briller, d’être mieux connus et appréciés du public. Le présent blog, il faut l’avouer, y a participé.

    Ils le méritaient d’ailleurs tous, ils sont bons, ce sont des poètes talentueux, que je suis content d’avoir fréquentés. J'espère les revoir un jour.

  • Arthur Rimbaud et l'imagination raisonnée

    Rimbaud_1872_n2.jpgToujours pour des motifs professionnels, après Luc Alberny et Guy de Maupassant, je m'amuse à relire Arthur Rimbaud – ses poèmes en vers. Et je découvre une introduction réalisée, dans l'édition choisie, par mon ancien professeur à la Sorbonne Pierre Brunel. Je l'aimais bien, il s'intéressait à la poésie contemporaine, aux motifs mythologiques, et j'ai participé à son Dictionnaire de don Juan – y publiant un article. Mais une remarque qu'il fait sur Rimbaud m'a surpris.

    Il assure que son imagination était raisonnée, semblant contredire une école de pensée qui la trouve délirante. Il paraît mettre un point d'honneur à ce qu'il en soit ainsi, comme si le problème était moral. Cependant, il n'en donne pas d'illustration, il n'en livre aucune preuve.

    Ce n'est pourtant pas difficile: peu ou prou, l'imagination représentée par des mots contient des éléments de raison, comme la langue elle-même. La question n'est pas là. Je suis d'accord avec le présupposé de Pierre Brunel: toute imagination de poète digne de ce nom est raisonnée – ou, comme disait Rudolf Steiner, disciplinée. Je rejette à la fois les imaginations délirantes et l'absence d'imagination en poésie – le rationalisme sec. Pour moi, même, les meilleurs poètes sont ceux qui équilibrent le mieux ce qui ressortit à la raison et ce qui ressortit à l'imagination.

    J. R. R. Tolkien à son tour disait que plus une imagination était claire, plus elle était belle. Il rejetait avec énergie l'imagination délirante, celle des poètes échevelés dont la vie, affirmait-il, était fortunately short. Il n'avait probablement pas d'intérêt pour Rimbaud.

    Le problème est en effet de savoir dans quelle mesure un poète est équilibré entre la raison et l'imagination, de quelle manière il a pu créer des imaginations disciplinées. Si la mesure est petite, le blâme n'est pas loin. Pierre Brunel le sait, et défend Rimbaud pour le principe. Mais il ne prouve rien.

    Il est évident que si on le compare avec des écrivains rationalistes, il semble manquer de discipline, que son imagination n'apparaît pas comme très raisonnée – qu'on s'en plaigne ou s'en réjouisse. Mais c'est là pure subjectivité. Comment créer en la matière un jugement fiable? Il faudrait pouvoir le comparer avec la production poétique mondiale. Ou au moins avec l'ensemble de la production poétique française, depuis les origines. Or, de brunel.jpgnouveau, il semble bien, si on fait cela, que son imagination tend au délire, qu'il appartient à cette sorte de poètes.

    Dans un certain sens, on peut s'en réjouir, car la production française tend au rationalisme et à la sclérose, et c'est pourquoi Rimbaud la détestait, pourquoi il s'en prenait à la tradition poétique nationale. D'un autre côté, la production mondiale tend bien à l'équilibre entre l'imagination et la raison – équilibre dont il sort des mythologies, et je ne sais pas si on peut dire que Rimbaud en a créé une. Dans les Illuminations, peut-être.

    Si Pierre Brunel n'entre pas dans la discussion, c'est qu'elle est périlleuse. Rimbaud a aussi donné naissance à toute une tradition de poètes plus imaginatifs que leurs prédécesseurs, je trouve que les écrivains de science-fiction français lui doivent beaucoup, notamment Kurt Steiner et Stefan Wul.

    Le rejet néanmoins de tout repère traditionnel est lui aussi périlleux, car il n'est pas donné à tous les esprits de retrouver par eux-mêmes le sens du monde, ce qui dans l'appréhension imaginative se cristallise comme pensée claire.

  • Guy de Maupassant et le monde élémentaire

    Maupassant_9529.jpgLa différence entre Émile Zola et Guy de Maupassant est surtout dans la place que le second laisse à l'occulte, aux forces élémentaires, qui sont chez lui objectives, et n'émanent pas seulement, comme souvent les professeurs le veulent, du psychisme humain. Disciple de Flaubert qui méprisait le Naturalisme qui pourtant se réclamait de lui, Maupassant concédait aux mystères de l'âme humaine dans leur relation avec les forces cachées de l'univers, et il restait chez lui quelque chose de la tradition hugolienne – et Hugo lui aussi détestait Zola.

    Cela ne se voit pas seulement dans le Horla, salué par Lovecraft et qui objective la schizophrénie et lui donne un fondement cosmique, mais aussi dans ses romans, et ma lecture récente de Bel-Ami pour des motifs professionnels me l'a dévoilé. Car s'il ne croit certainement pas aux forces bienveillantes de l'univers, à l'amour cosmique des mystiques et des chrétiens, il a encore avec Lovecraft ce trait commun, qu'il croit à des forces élémentaires qui animent le monde au-delà des apparences, et justifient l'égoïsme humain. Car le monde est égoïste jusque dans ses strates magiques, pour Maupassant, et dans le roman cité au-dessus, il n'esquisse une mythologie que pour peindre l'ange de la mort, dominant tout, emportant tout, faisant de la vie une illusion.

    Pourtant, il y a chez lui des liens sympathiques obscurs, qui, au-delà des conventions sociales et des fausses lois justes, rapprochent les êtres, créent des amours durables, immortelles – une substance qui embrasse les couples. Il est étrange que dans Bel-Ami un courant de ce genre, lumineux, brillant, astral, passe entre le héros et son éternelle maîtresse, avec laquelle il ne se marie jamais mais qui est la seule femme qu'il aime, et qui l'aime en retour. La société est absurde, mal faite, illusoire, stupide, et ne permet pas de réussir cette union légalement, de la faire passer dans la règle; mais une force souterraine existe, qui est plus pure, plus sainte, et fait se retrouver à l'infini ces deux âmes au-delà de leurs mariages et de leurs mensonges.

    Il est curieux que peu de temps avant le triomphe du héros et ses nouvelles retrouvailles avec madame de Marelle son éternelle amante, les personnages croient voir, derrière les hirondelles qui volent dans le ciel printanhirdondelles.jpgier, les lignes qu'elles ont tracées dans l'air – qu'ils pensent les distinguer encore, comme le dit Maupassant.

    Sans doute, cette force élémentaire est dénuée de morale, de règle, de lois, de pensée, et Maupassant reste païen, athée – ce que Rudolf Steiner appelait ahrimanien. En ce sens, il participe pleinement du matérialisme de Zola, malgré ses tendances ésotériques, et le plaisir qu'il eut à composer des poèmes. Il fait penser à un Robert E. Howard de la bourgeoisie parisienne, car sous son réalisme dur et cru un vague romantisme subsiste, qui mêle les images du néant absolu et épais, du néant qui se cristallise en figures démoniaques, aux images plus fleuries, plus optimistes, plus inspirées par le vol des oiseaux et les amours substantielles des amants secrets.