• CXLII: la chute de la tour Montparnasse

    Paris-fireworks-14-july-2005.jpgDans le dernier épisode de cette intense saga, nous avons laissé le Génie d'or alors que, venant de se débarrasser de plusieurs Gobelins qui s'étaient accrochés à lui, il se précipitait vers les géants de fer qui détruisaient Paris et tuaient ses habitants.

    Or donc, il s'élança vers le premier grand robot, qui était vert, et luisait à plusieurs endroits de son corps, portant des clartés électriques et du feu en gestation: plein d’énergie, il était prêt à jeter des rafales de rayons concentrés autour de lui, et des éclairs sillonnaient ses bras, ses mains et sa tête. Il était par là-même menaçant plus qu’aucun ennemi que le Génie d’or eût rencontré.

    Et il était en train de détruire la tour Montparnasse, au sud de Paris, et ceux qui à ce moment s’y trouvaient (soit qu’ils y travaillassent, soit que, simples touristes, ils la visitassent) s'enfuyaient par les portes d'entrée, ou tombaient des fenêtres après avoir sauté dans le vide, ne voyant plus d'autre moyen d'échapper aux flammes ou à l'écrasement sous des tonnes de gravats. Car le robot mettait tout en pièces, et incendiait la tour par des rayons de feu sortant de ses yeux ou jaillissant de ses doigts, traits fatidiques et meurtriers, et ceux qui restaient dans la tour (car il y en avait) mouraient ainsi écrabouillés ou carbonisés, le corps brisé par le béton fracassé, ou consumé par le feu.

    C'était horrible à voir, et les survivants rares évoquèrent ensuite une ambiance d’apocalypse. Ils se pensaient à la fin du monde, ou qu’une bombe nucléaire avait été jetée sur eux par quelque ennemi, l’Union soviétique ou d'aucuns terroristes affidés: car, sachez-le, ces événements se déroulaient le 17 février 1974, vingt-trois ans après la première apparition du Génie d'or sur la Terre, et en ce temps-là la Russie se disait communiste, et l’ennemie de la France, et de ses alliés d’Occident. (Le temps dans les mondes parallèles passe en effet bien plus lentement que pour les hommes mortels, et en particulier le séjour du Génie d'or chez le Nain Alastor avait été très long, au regard de ce qu'il pourrait paraître; Jean Levau désormais atteignait l'âge de quarante-cinq ans.) 

    Et voici! dans le tonnerre de la  destruction et de l'incendie conjugués, on entendait des cris, des hurlements, des gémissements – et des hommes et des femmes appelaient pitoyablement au secours, disant des mots désespérés 12106956_857810737648274_4188358083186168327_n.jpgqui fendaient le cœur, et étaient atroces à entendre. Car qui, en toute raison, eût pu venir les aider, dans ces extrémités où ils se trouvaient? Y avait-il un seul être qui pût les défendre, et empêcher la mort d’abattre sur eux son terrible couperet?

    Oui. Il y en avait un. C’était le Génie d'or, gardien secret de Paris.

    Lui pouvait leur venir en aide, car, être lunaire ayant pris corps sur la Terre grâce au don et au sacrifice d’un mortel, le noble Jean Levau, à l’âme pure et à l’esprit clair, il disposait de fabuleux pouvoirs, quoiqu'il eût l'apparence d'un homme: car de Jean Levau il était le double secret, et il avait sa silhouette, même s'il était plus musclé, plus épais de poitrine et de bras, comme s'il eût été Jean Levau transformé par quelque grâce extraterrestre.

    Et la première chose que fit don Solcum (car tel était son vrai nom, celui qu'il portait dans l'orbe lunaire) ne fut pas de se jeter sur le monstre de fer, mais de pénétrer les étages intacts et de prendre dans ses bras les survivants, afin de les sauver du péril mortel où ils se trouvaient: béni soit-il!

    Mais il est temps, divin lecteur, de laisser là cet épisode, et de renvoyer au prochain, quant à ce qui concerne le combat du Génie d'or contre le géant de fer vert de Fantômas.

  • Histoires d'hommes-démons

    Goethe's_Faust.jpegOn pourrait croire, si on repensait à ce que j'ai dit du Joker, le super-vilain ennemi de Batman, que le miracle chrétien n'autorise que les anges, et donc les martyrs transformés par Dieu en êtres célestes – ou les hommes rendus sur Terre thaumaturges par leur sainteté –, mais il n'en est pas ainsi: il y a aussi les hommes qui passent un pacte avec le diable. C'est connu. Le récit de Faust en atteste, et la Légende dorée de Jacques de Voragine en parle abondamment, fréquemment. Les écrivains chrétiens plaçaient des sorciers et donc des démons dans l'entourage des mauvais empereurs, et Grégoire de Tours, l'historien des Francs, en usa de cette manière avec Néron. Cela justifiait qu'il apparût, aux païens mêmes – à Tacite, à Suétone –, comme un surhomme du mal.

    Il serait donc absurde de considérer que le super-vilain peut être d'origine naturelle quand le super-héros doit avoir un lien avec le surnaturel.

    Les récits d'occultistes montrant Adolf Hitler possédé par le diable sont judicieux. Et c'est ce qui manquait au film du Joker pour être pleinement réussi. Il ne suffit pas de faire remonter à une enfance pénible, douloureuse, aberrante, l'origine du mal. Le mal est mystérieux. Il est de nature spirituelle. Si c'est naturellement qu'on devient un criminel, alors le crime n'est pas mauvais – il est naturel. S'il est mauvais, c'est que les expériences de la vie ont permis le surgissement du mal pur – de l'esprit du mal. Il chuchotait dans l'oreille intérieure du Joker – ou celui-ci n'était pas un super-vilain, juste un homme mentalement dérangé.

    C'est d'ailleurs par là que le mal est toujours plus ou moins un choix que l'enchaînement des faits passés ne suffit jamais à expliquer. Celui-ci excuse tout, en un sens, car il est fatal. Il fait disparaître le mal sous la détermination. devil.jpgL'enfance, l'hérédité, les expériences de la vie n'expliquent pas le mal. Or, dans la fable, le mal existe. C'est l'essence du super-vilain, du surhomme ennemi de l'humanité. Et là, le mal n'est pas excusable, car il relève toujours d'un choix.

    Même si l'on était prédestiné, apparemment, à faire du mal, il y avait le choix du rachat, du rejet du mal, de l'adoption du bien. Comme disait le vieux poète Prudence, Jésus-Christ foule aux pieds les étoiles, empêchant la destinée d'être souveraine: il sauve qui il veut. Et il ne le fait pas comme un nouvel astre fatal, gratuitement, arbitrairement, mais lorsque les cœurs déjà librement se tournent vers lui, et lorsque les pensées le cherchent. Si on s'aide, le ciel aide. Le proverbe est connu.

    Si le criminel refuse le salut, c'est donc aussi son choix. Il ne renonce pas à Satan et à ses œuvres, comme on dit. C'est cela qui manquait, pour moi, au film du Joker. Peu importe qu'il ait eu une enfance douloureuse. Cela explique le crime, mais cela ne l'excuse pas, et parce que le fabuleux a une essence morale, non une essence technique, la surhumanité du Joker n'est pas expliquée par son enfance douloureuse – seulement par son don à l'esprit du mal.

  • Contes d'hiver au château d'Avully

    3-5754856.jpgDu 21 au 27 décembre prochains, l'association Noyau. Au cœur du conte, que je préside, organisera, en Haute-Savoie et à Genève, une tournée de l'artiste Rachel Salter, conteuse écossaise de langue française dont j'ai déjà parlé. La première étape publique sera le château d'Avully, à Brenthonne, au pied des Voirons, en face du lac Léman, le samedi 21 décembre à 20 h 30. (L'entrée sera de 10 €.) Vous savez que ce château a été magnifiquement restauré par un amoureux de la tradition savoisienne, et qu'il y a fait illustrer les hauts faits de la Savoie et des anciens Bourguignons (entendez: les Burgondes installés en Gaule, dans l'ancien royaume de Bourgogne). Des peintures jolies ont été placées en fresques sur les murs des salles, représentant les comtes et ducs de Savoie ou l'épopée de Girart de Vienne, et des écussons partout, les armoiries de toutes les familles importantes de Savoie.

    Le propriétaire de ce château, passionné et fils d'un passionné qui le racheta pour s'y livrer à sa passion, y effectue nombre de manifestations culturelles généreuses et réussies, et j'ai pu y réciter des poèmes avec affiche avully.jpgmes amis poètes savoisiens, notamment Marcel Maillet et Michel Dunand.

    Nous avons eu l'idée de proposer, pour Noël prochain, des Contes de Dame Hiver, communiqués à Rachel Salter et prononcés par elle par la voie d'une forme de théurgie: l'esprit de l'hiver parle par sa bouche!

    Elle mêlera des contes savoyards, allemands et écossais, puisque la thématique émane des frères Grimm et de leur Frau Holle. On y verra passer de vaillants chevaliers, de nobles petites filles, des chiens enchantés – et Dame Hiver fera pleuvoir de douces paroles pareilles à des flocons de neige, non pas en parlant mais en balançant mollement ses ailes lunaires sur les spectateurs.

    Il y aura aussi de la musique et des chants, et le moment sera magique, j'en suis persuadé. L'esprit de la Savoie le portera, car s'il y a bien une région en France qui ressemble à Noël aux pensées de Dame Hiver, c'est celle-ci – la neige y tombe réellement à Noël. La Savoie pour ainsi dire offre une transparence, pour les rayons de Dame Hiver, et semble plus près de leur source que toute autre contrée de la vieille Gaule. Je suis donc heureux que ce spectacle y ait lieu, et j'espère que le public sera nombreux. N'hésitez pas à venir, chers amis!

  • Un texte sur Louis Rendu

    RS-photo-2015-002-194x300.jpgPour ceux que cela intéresserait, la Revue savoisienne de la 158e année, parue fin septembre, a publié les communications réalisées en son sein en 2018, et elle contient, par conséquent, le texte d’une conférence que j’ai donnée devant ses membres sur Louis Rendu – intitulée Des Sciences naturelles au projet social européen. Rendu était professeur de philosophie et de sciences physiques au Collège Royal de Chambéry dans la première moitié du dix-neuvième siècle, puis il fut nommé évêque d’Annecy. Ses diverses fonctions et sa participation à l’Académie de Savoie, créée en 1820, l’amenèrent à se consacrer d’abord aux sciences naturelles, et il est l’auteur d’une Théorie des glaciers qui fait encore autorité, parce qu’il a le premier établi comment se formaient et évoluaient les glaciers. On a peine à se représenter que jusqu’à lui, on fantasmait beaucoup sur la question, sans trouver le vrai, fautes d’observations directes et attentives. Rendu notamment montre comment Horace-Bénédict de Saussure s’est beaucoup fourvoyé, faute d’être resté assez longtemps sur le terrain. Car s’il y est resté, c’était pour gravir les montagnes, plus que pour observer les choses. Quant aux autres savants, dit Rendu, ils se sont contentés d’imaginer la chose depuis leurs cabinets de travail...

    Une élévation dans l’Antarctique porte à présent son nom, et un glacier en Alaska.

    Mais le plus intéressant est que Rendu était romantique dans sa démarche scientifique, cherchant les marques de l’action divine dans la nature – notamment dans l’eau, assez plastique pour la porter activement, Rendu Glacier Flyover.jpgassez physique pour la porter visuellement. Il a établi une grande loi de la circulation qui fait aller les corps d’un état à l’autre, et l’âme même du Ciel à la Terre et inversement – et qui pour lui était universelle, étant la marque sur l’univers sensible de la sagesse divine. Les implications théologiques en sont lourdes, mais il ne les a pas nommées. Il n’a pas par exemple parlé des vies successives, ou du lien entre l’âme et les éléments de l’air et du feu, gazeux et calorique.

    Cependant sa méthode rappelait celle de Goethe étudiant les plantes, puisqu’il disait qu’à force d’observations une raison plastique, une imagination raisonnée et disciplinée pouvait naître, dans l’esprit des savants qui pour cela avaient assez de foi et d’amour.

    À la fin de sa vie il s’est plutôt consacré à la vie sociale, tentant de répertorier les croyances dites païennes des gens de son diocèse, et se projetant vers un avenir universel parce que dominé dans le monde par des institutions chrétiennes: il laissait les nations aux particularismes sans valeur légale décisive. Cet universalisme chrétien préfigurait d’autant mieux Pierre Teilhard de Chardin que Rendu regardait les progrès images.jpgtechniques (par exemple le télégraphe) comme manifestant la providence divine, et l’aspiration au progrès comme un reflet, dans l’espace physique, de l’appel de la divinité à aller toujours plus loin, à chercher toujours davantage l’éternité et l’infini. Il fondait en quelque sorte la science-fiction dans sa dimension mystique!

    Sinon, dans ce numéro de la Revue savoisienne, il y a des hommages à Paul Guichonnet, qui présida longtemps l’Académie florimontane, et qui est mort récemment. Et quelques autres communications archéologiques et historiques. À se procurer incessamment (au siège de l'Académie, à Annecy)!

  • Le seigneur des rançons (Perspectives, LXXVI)

    58e1b4e6eae0bb1fd279925b6a599bda.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Destin du cheval volant, dans lequel je raconte que mon cheval ailé Isniecsil m'avait transporté partout dans le monde, m'exposant à des épreuves dont je m'étais toujours sorti.

    Or, je dois dire que, la plupart du temps, c'est grâce à ce cheval, Isniecsil, que j'avais passé victorieusement ces épreuves. Car il me lançait vers l'ennemi, et me donnait mystérieusement une énergie qui me semblait venue de nulle part – dont je ne comprenais pas la source énigmatique, mais qui me revigorait périodiquement. Car, lorsque je le montais, dès que sonnait l'heure de midi une force nouvelle entraient dans tous mes membres, et mes bras se mettaient en feu, et mes jambes, et ma poitrine, et mes yeux – et leur éclat terrorisait mes adversaires, qui ne savaient, non plus, d'où me venait cette puissance inattendue, par laquelle je dominais soudainement un ennemi sûr de m'écraser. Ah! quelles grâces me sont venues d'Isniecsil! Quelles bontés eut-il pour moi! Je me devais de lui être infiniment reconnaissant.

    Je me souviens d'un jour en particulier où, à l'entrée d'une vallée – de cette vallée appelée Douralmón, où coule la rivière dite Oshicald, et qu'ornent des pentes pleines de fleurs blanches aux vertus merveilleuses, que les gens du lieu nomment Silupar –, nous dûmes affronter un seigneur hostile, qui entendait asservir ou tuer les voyageurs qui passaient le long de sa tour, entrant dans la terre d'Oxud par un étroit défilé – longeant la rivière abondante, pareille à un torrent, et qu'à cet endroit on ne pouvait traverser.

    Ce seigneur, répondant au nom de Taclamïn, croyait de son devoir de veiller au seuil de Douralmón, et de réduire à l'esclavage tous les chevaliers qui voulaient y entrer. Or, il y avait, un peu plus loin, la noble cité d’Oxud, favorable aux chevaliers, et remplie d'un trésor admirable, dont la seule vision ennoblissait le cœur d'une fabuleuse façon. Mais lui, Taclamïn, se disait le gardien de cette cité d’Oxud, quoique ses habitants ne l'agréassent nullement, ne lui eussent nullement donné ce titre; et il profitait de l'attrait d’Oxud pour asservir et rançonner les voyageurs, fussent-ils des plus nobles et des plus dignes.

    Il avait avec lui une armée d'hommes grands, enfants dégénérés des géants de jadis, et deux dragons servaient de monture à son fidèle lieutenant Tocúl le Borgne ainsi qu’à lui-même, lorsqu’ils poursuivaient dans les airs les chevaliers bénéficiant, de leur côté, de la vitesse de chevaux rapides – ou bien, comme moi, de chevaux si rapides qu’ils en étaient ailés, que des ailes de flamme leur poussaient aux épaules! Et immanquablement, ces dragons – venus de siècles enfouis, antérieurs à l'apparition des hommes mortels sur la Terre – les rattrapaient et les mettaient en pièces, ou au moins les contraignaient à se rendre. Car non seulement ils volaient à la vitesse de l'éclair, mais de leurs yeux, pareils à des gemmes, jaillissaient des rayons de feu rouges qui assommaient tous les ennemis qu'ils voulaient. Et Taclamïn et Tocul leur commandaient, dès que l'envie leur en prenait, de les utiliser, et ils le faisaient, et ils vainquaient ainsi leurs adversaires les plus fiers – maudits soient-ils!

    Or, nous voulûmes un jour entrer dans cette vallée, Isniecsil et moi. Nous le fîmes sans crainte, car Taclamïn était parvenu à garder le plus grand secret sur ses criminelles activités, et nous ne savions point que Douralmón était ainsi gardée par ce qu'on appelle un seigneur brigand – voué au Malin, allié objectif de Mardon. Qui sait d'ailleurs si celui-ci ne lui avait pas directement fourni les deux dragons dont il usait, en les arrachant au gouffre où les avait jetés le héros Dal, au temps où il avait constaté qu'ils exécutaient les basses œuvres des mauvais esprits, et qu’ils le faisaient avec plaisir? Temps terribles, funestes et grandioses à la fois, où l’on vit des montagnes s’écrouler, et d’autres naître ailleurs. Je m’en souviens, car si j’étais alors tout jeune, j’étais déjà né, bien que cela remonte à six millénaires et demi. Si longue est la vie des génies, sur la Terre!

    (À suivre.)

  • Mohamed Aouragh

    poete_1.jpgUn nouveau poète s'en est allé, assez jeune, Mohamed Aouragh, qui s'était installé en Savoie il y a de nombreuses années, et qui l'aimait profondément. Il racontait qu'au Maroc, dont il venait, il avait eu un professeur savoyard, et qu'aucun autre de ses maîtres ne l'avait plus marqué, parce qu'il lui avait présenté la poésie de Lamartine, dont il était amoureux. À son tour, il fit des poèmes, et vint en Savoie, près du lac du Bourget. Il est mort il y a quelques jours, de façon pour moi inattendue.

    Car je l'ai rencontré au festival de poésie de montagne organisé, en août 2018, à Queige, au-dessus d'Albertville, par Patrick Jagou, et j'ai été frappé par la beauté de sa voix lorsqu'il lisait en arabe ses poèmes, dont immédiatement ensuite son ami Patrick Chemin, autre poète savoyard majeur, lisait une traduction. Il y chantait le souvenir ébloui du Maroc et du haut Atlas, l'atmosphère spirituelle qui haut-atlas-maroc.jpgimprégnait ces montagnes, et la mémoire se chargeait en lui de sentiments mystiques, tendres et pleins d'amour.

    Plein d'amour, il l'était lui-même, d'une gentillesse illimitée, enthousiaste et lumineux, et on pouvait parler avec lui de mille choses. Je l'ai revu à un salon du livre de Moûtiers, si ma mémoire est bonne, et nous avons conversé avec grand agrément de la langue arabe, peut-être du Coran, des voyelles longues et des voyelles brèves qui font de l'arabe une langue orientale et antique – qui le rapprochent du latin et du grec.

    Sa vivacité et sa jovialité ne laissaient en rien deviner qu'il nous quitterait si vite, et la nouvelle de sa mort fut une surprise, cela la rendit d'autant plus amère et désagréable, sinistre. Nous sommes peu de chose.

    Mais le souvenir de son visage restera comme l'enveloppe d'un esprit pur – il fera converger vers soi les rayons de la divinité, les rayons vivants du très haut, dont chaque exemplaire est un messager doué de conscience, de pensée – est une personne.

    Je pense aussi à Patrick Jagou, qui a ainsi perdu le deuxième poète ami ayant participé à son festival de Queige, après Sang-Tai Kim, le Coréen. J'espère qu'il n'y a pas une malédiction sur ce festival qui fut formidable, que les poètes présents ce jour-là n'ont pas bravé un interdit secret, n'ont pas dérangé un lieu sacré, une cité de trolls vindicatifs. Car en ce cas, qui sera le prochain? Moi, peut-être.

  • Le film du Joker

    jokerjoaquinwarner-e562a8-0@1x.jpegOn a dit beaucoup de bien du film The Joker, qui retrace l'origine du super-vilain affronté par Batman, parce qu'il intellectualise le film de super-héros en scrutant l'évolution d'un méchant surhumain, mais je pense que ce bien a été souvent exagéré, car si globalement l'histoire est intéressante et agréable à suivre, elle manque en réalité de profondeur, et en même temps de vraisemblance.

    Ce n'est pas que le film de super-héros, parce qu'il contient du merveilleux, puisse se passer en effet de cette vraisemblance. Comme le disait Pierre Corneille, il y a aussi la vraisemblance interne de la fable, quand les éléments se tiennent entre eux, suivent une logique, et apparaissent comme cohérents. Or, ce qui n'est pas vraisemblable dans ce film, c'est qu'un meurtrier suscite l'engouement des foules. Si les grands criminels ont toujours des adeptes, en général ils se cachent, ils sont épars, et les masses suivent plutôt des héros.

    Mais avec son costume éclatant de la fin, irréel, son attitude quasi extraterrestre, le Joker apparaît bien comme un surhomme. Un surhomme du mal, mais un surhomme tout de même. Or, l'origine de cette surhumanité n'est absolument pas donnée. Aucun élément ne justifie la transformation d'un homme mentalement dérangé en un surhomme du mal. Le surhomme appartient à la fable; et rien n'est fabuleux, ou miraculeux, dans l'évolution du personnage, aucun événement fatidique ne justifie qu'il passe de l'homme au 801x410_joker.jpgsurhomme. Il ne fait que suivre une évolution lente, progressive, naturaliste, vers cette surhumanité. À d'autres.

    Croit-on qu'il suffit à une larve d'évoluer telle quelle pour devenir un papillon? Ou, si on trouve qu'un papillon est trop gentil, croit-on que la larve du frelon évolue lentement et progressivement vers la forme de l'âge adulte? Croit-on que la tige qui croît mécaniquement devra forcément donner une fleur, même vénéneuse, même carnivore? Le mystère dépasse les conceptions du matérialisme, et pour créer un nouvel être à partir de l'ancien, modeler l'ancien ne suffit pas, il faut aussi l'intervention d'un autre élément, nouveau, extérieur. Toute métamorphose est un miracle, et la véritable évolution se fait par sauts.

    Il en est ainsi dans l'ancienne mythologie, à juste titre. On explique la surhumanité par un dieu qui s'est uni à une mortelle. Il en est aussi ainsi dans les légendes chrétiennes: les miracles ont derrière eux des anges, qui transforment les martyrs en saints du ciel. Et il en est encore ainsi dans la majeure partie des récits de super-héros, un extraterrestre a donné à un mortel des pouvoirs extraordinaires, ou au moins un événement fatidique a eu lieu, comme la piqûre d'une araignée radioactive, le surgissement de rayons gamma, et ainsi de suite. Le naturalisme du film du Joker jure simplement avec la fin, qui tient du merveilleux. C'est illogique, et le film joue d'un symbole, l'ennemi séculaire de Batman, pour rendre piquante une histoire réaliste, de manière plutôt incohérente.

    Cela dit, il se laisse regarder, pour deux raisons. En soi, le cheminement vers la surhumanité est toujours agréable à suivre, même quand il manque de crédibilité, et l'apparence finale du Joker est géniale. Et l'acteur principal est bon, il est expressif, plus que beaucoup d'acteurs de super-héros. Les super-vilains le sont parfois plus que les super-héros. Le mal a toujours avec lui une qualité piquante, qui le lie au monde spirituel, aux profondeurs inconnues de l'humanité.

  • Donald Trump et le Kurdistan

    donald-trump-ne-decolere-pas-et-peine-a-dissimuler-son-inquietude.jpgRudolf Steiner affirmait que le but secret de la politique anglo-américaine, dans le monde, était d'y créer une instabilité contrôlée, afin d'y favoriser le commerce que les anglophones dirigeaient, pour lequel ils étaient particulièrement doués. Ils dressaient, disait-il, les peuples les uns contre les autres, étaient pour cela très doués aussi, ils connaissaient d'instinct ce qui pouvait toucher les êtres humains à travers le monde, les fasciner, les exciter, les pousser, les tirer.

    Il caractérisait ainsi la politique de Woodrow Wilson, en 1919, et sa manière de favoriser l'éclosion des nationalismes, sa prétention à donner aux peuples le droit de disposer d'eux-mêmes, qui n'était qu'une façon de les contrôler en émiettant les empires européens unissant plusieurs peuples – notamment l'Autriche-Hongrie, dont Steiner était issu. Les égoïsmes nationaux étaient éveillés, excités par le gouvernement américain, qui était lui-même, au fond, excité et galvanisé par son propre égoïsme national, au-delà des prétentions universalistes de son melting pot.

    Je ne dirai rien de la prétention de la France à représenter aussi un universalisme voué à une nation déterminée, car elle a une part qui la tire vers l'Amérique, mais aussi un reste d'empire carolingien, qui rend indistincte sa politique, hésitante, mais en même temps lui suscite de la sympathie dans le monde – de cette sympathie incarnée par exemple par Jacques Chirac s'opposant à BOYAIIXGRM6B3C54J5FMHE32RQ.jpgGeorge Bush, ou ami des Palestiniens contre la rigueur des agents de sécurité israéliens: on s'en souvient. C'est l'héritage de De Gaulle.

    Il est ainsi naïf de s'étonner de la politique de Donald Trump dans les pays arabes, qui suit bien plus celle de Barack Obama qu'on aurait pu croire, quoique le prétexte soit différent. Les régimes autrefois alliés de l'Union soviétique et s'appuyant sur des monarques plus ou moins élus, forts, autoritaires, avaient fait leur temps, et il s'agissait de réorganiser l'Orient. L'émiettement favorise forcément ceux qui ont un sens pratique particulièrement aigu, ont l'instinct du commerce, sont connus pour leur pragmatisme. Les préoccupations de Donald Trump sont d'abord commerciales, sa vie entière l'atteste, et dans le commerce les États sont en compétition, conformément aux principes darwinistes majoritairement adoptés aux États-Unis.

    Rudolf Steiner est souvent attaqué, dans la presse et les universités, parmi les penseurs et les écrivains, mais c'est peut-être parce qu'il était lucide, et est encore susceptible d'ôter leurs illusions à ceux qui rêvent de gendarmes faisant régner la vraie justice sur Terre, la démocratie, les droits de l'homme, faciles prétextes pour déstabiliser les uns et les autres, quand le libre commerce l'exige – ce libre commerce qui favorise justement les Américains.

  • CXLI: l'attaque des Gobelins

    28066.jpgDans le dernier épisode de cette série indescriptible, nous avons laissé les robots géants de Fantômas alors qu'il s'apprêtait, par eux, à détruire Paris pour y régner sans partage.

    Mais le Génie d'or entendait bien, de son côté, l'en empêcher. Et pendant que les Gobelins, armés de leurs fusils de lumière cristallisée, tiraient sur son dos luisant et voyaient leurs traits rebondir sur sa cuirasse ou disparaître dans les plis de sa cape d'ombre, le fils du ciel lunaire s'en allait, insouciant des blessures ainsi infligées à sa chair meurtrie, volant derrière son sceptre que soulevait un feu d'argent.

    Car c'est de cette façon, en vérité, qu'il vainquait la pesanteur: le sceptre volait et de sa main puissante il se suspendait à lui.

    Puis une traînée d'étincelles flamboyait, que créait ce bâton.

    Et le Génie d'or s'élançait, tâchant de rejoindre les géants qui mettaient les immeubles à bas, et tuaient les Parisiens sans vergogne. Et sa mission, à nouveau, semblait désespérée, et on avait peine à croire qu'Alastor l'eût arraché aux ténèbres pour qu'il fût aussitôt replongé dans les affres d'un combat perdu d'avance.

    D'ailleurs, des Gobelins à l'affût l'attendaient en avant, prévenus par leurs frères de l'arrière (car ils pouvaient communiquer par la pensée, de loin, à distance). Ils jetèrent sur lui un filet d'acier, pour l'empêcher d'avancer, mettre fin à son vol triomphant. Il fut effectivement arrêté, et cela laissa à ceux qui le poursuivaient le temps de le rejoindre.

    Il dut riposter, et son sceptre s'alluma, et d'une lame de feu vert sortant de son pommeau doré, il coupa le filet d'acier. Mais les Gobelins, maintenant tout proches, l'accablaient de leurs traits de feu à eux, brandissant leurs fusils, qui ressemblaient à d'autres bâtons enchantés. Et il tourna sur lui-même, pour faire rebondir 68eb730ffc6792d54a8f11338ec4e0fe.jpgleurs traits sur son armure invincible, et en même temps frapper à vive allure, de son sceptre, de son poing gauche, de son coude, de ses pieds, de ses genoux, les Gobelins qui s'amassaient autour de lui, et tentaient de lui rendre ses coups – mais n'y parvenaient pas, car il était trop rapide, et trop fort.

    Il en abattit plusieurs, et finalement les autres s'enfuirent, comprenant qu'ils ne pourraient l'empêcher, malgré leur nombre, d'aller affronter les géants de fer – qu'en leur langue ils nommaient Hostrocón, comme voulant dire Spectres métallisés. Quand en effet ils s'étaient collés à lui, l'entourant de leurs bras, il avait levé son sceptre, qui avait éclaté de lumière, et deux Gobelins, qui se trouvaient proches de ce sceptre, étaient morts, et les autres avaient été entraînés avec lui dans sa course, qu'il avait reprise malgré leur nombre amassé. Les derniers Gobelins, craignant sa fureur, s'étaient détachés de lui, et à présent, le Génie d'or fonçait vers les géants, entrant parmi le bois des immeubles parisiens, et survolant les rues. Et ceux qui le voyaient le prirent pour un missile envoyé par je ne sais quelle machine placée au loin – mais il était un missile vivant, et il n'avait pas été propulsé par une machine, mais par sa propre volonté, et il ne venait pas d'un endroit de la Terre, mais du château de la Lune, et seul l'âme d'un mortel lui avait donné son enveloppe sensible: celui qu'on nommait Jean Levau, journaliste de son état. C'est un profond mystère, que peu de gens comprendront.

    Mais il est temps, lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, seul à même de narrer la suite du combat du Génie d'or contre les géants de fer.

  • Arthur Rimbaud voyant

    bateau ivre.jpgArthur Rimbaud se voulait souvent voyant, mais mon idée est que si on reste dans la confusion hallucinatoire, on ne voit que le reflet imprécis de ses propres états intérieurs. Pour que les images nées de l'âme et cristallisées dans les mots donnent réellement à voir le monde spirituel, il faut établir un lien pensé entre les états de l'âme et ce monde spirituel; il faut non seulement regarder en face les images hallucinatoires qui montent des profondeurs – en faire des figures, comme le font généralement les poètes –, mais aussi les sonder jusqu'à l'endroit où elles naissent – scruter le miroir, et passer au travers!

    Car une hallucination n'est qu'une hallucination. C'est l'essence du paganisme idolâtre de prendre les images pour la chose même dont elles sont l'image. Une statue n'est pas l'être qu'elle représente. Et Pythagore rappelait que les dieux n'avaient ni forme, ni couleur, ni sons – qu'ils n'avaient point de corps. Si on leur en donne, c'est de façon erronée, ou symbolique. Comme le disait La Fontaine, l'erreur permet de remonter à la vérité cachée.

    Or, cela demande à ce que, dans les hallucinations, on pressente un ordre secret, une musique, une harmonie, et un sens. Ce n'est pas qu'il faille délivrer prosaïquement ce sens, mais le pressentir, et donc donner à l'imagination ce que Tolkien appelait the inner consistency of realiy. Or, Rimbaud ne l'a pas toujours fait, il faut l'avouer. J'ai souvent trouvé ses figures flottantes, insuffisamment substantielles, prétendant se soutenir par elles-mêmes alors qu'une hallucination ne vaut que si elle devient symbole, et qu'en elle-même elle n'est que vent.

    J'avoue même que la science-fiction française m'a souvent fait cet effet, sans doute parce qu'elle doit beaucoup à Rimbaud.

    Le rejet par celui-ci du christianisme est sans doute pour beaucoup dans ce caractère flottant, car le christianisme a donné à l'Occident la structure profonde des mystères tels qu'il le vivait, en la reprenant souvent du paganisme le plus élevé – ou en prorogeant celui-ci, du moins. C'est connu, mais on en parle pour rabaisser le etoiles.jpgchristianisme. Or, cela devrait au contraire le légitimer, puisque les anciens mystères ne sont bien connus que par ce que le christianisme en a gardé. Cela montre que s'en prendre au christianisme est simplement impie, et l'est même du point de vue des religions antiques.

    Mais il y a dans les vers de Rimbaud des perles, des fulgurances, et je voudrais citer une strophe qui me paraît telle:

    Cependant que silencieux sous les pilastres
    D'azur, allongeant les comètes et les nœuds
    D'univers, remuement énorme sans désastres,
    L'ordre, éternel veilleur, rame aux cieux lumineux
    Et de sa drague en feu laisse filer les astres!
    (L'Homme Juste.)

    L'ordre est ici décoré de figures grandioses, et personnifié, Rimbaud retrouvant une piété toute hugolienne au fond de ses images fabuleuses. Les Illuminations le confirmeront souvent.

    Les poèmes en vers, moins.

  • Catalogne romantique et Espagne classique

    Josep-Maria-TERRICABRAS.jpgJ'ai un jour pu approcher un député européen de la gauche catalane profondément indépendantiste, Josep-Maria Terricabras, par ailleurs philosophe et universitaire. C'était à un congrès des régionalistes français, et plus globalement européens, et ce philosophe était drôle, sympathique et talentueux, il parlait avec cœur du projet d'indépendance de la Catalogne, il était certain qu'il se réaliserait. C'était avant le référendum qui a valu à ses organisateurs une condamnation à de la prison.

    On lui demandait ce qu'il comptait faire si cette procédure ne marchait pas, s'il avait un plan B. Il répondait que quand on était amoureux, on n'avait pas de plan B. Il le présentait de façon comique. Cela respirait la fête et la foi. Cela s'accompagnait de moquerie et de mépris pour le pouvoir central, présumé impotent, dans l'incapacité d'agir le moment venu.

    Je mesurais ainsi le romantisme des Catalans, mais aussi leurs illusions, car j'étais persuadé que le pouvoir central avait un fond de force statique, la faculté d'empêcher les changements qui ne l'arrangeaient pas, et qu'il saurait tôt ou tard en user. Franco n'était-il pas déjà la surprenante victoire du sud agricole, catholique et royaliste sur le nord industriel, rationaliste et républicain? Le monde entier ne suit pas toujours le même mouvement, et l'Espagne a en elle une force durablement cristallisante – quelque chose de solide, en même temps que de pesant – si on veut. Quelque chose de minéral, venu des anciens Romains. Comme la France.

    Rudolf Steiner nommait cette force Ahriman – le poids de la matière, ou des institutions consacrées. Face à lui, Lucifer, l'esprit des nuées – des rêves, des illusions, des désirs fous.

    Entre les deux, le Christ. Il les tient, les dompte, et en même temps les écarte. Mais est-il trouvé, par les protagonistes?

    Il y a toujours, en vérité, un camp qui s'éloigne plus de lui, plus du juste milieu.

    À presque tout le monde, la condamnation à de la prison a paru excessive. Un référendum n'est pas un grand crime. Il est évident que le gouvernement ahriman.jpgespagnol défend ses intérêts propres.

    Je suis d'accord pour dire que les indépendantistes n'ont pas mesuré le danger, qu'ils ont agi légèrement. Mais ceux qui défendent le gouvernement central, nombreux dans la presse officielle, sont des adorateurs évidents des institutions vides, de l'État, de ce qui vient du passé – Ahriman – ce que Charles Duits appelait le dieu sans tête du matérialisme. Peut-être que certains sont de vrais amoureux de l'ordre, qu'ils ont candidement les yeux fixés sur ce qu'il apporte de positif à l'être humain. Toutefois, le gouvernement catalan a paru plus respectueux de cet ordre que le gouvernement central n'a paru indulgent. Il est lui-même apparu comme rigide. C'est en tout cas mon avis – peut-être biaisé par mes sympathies.

  • Mon ami Steph

    littoz.jpgMon ami Stéphane Littoz-Baritel est mort, il y a quelques jours, et il était assez jeune. Il avait le cœur fragile, et il ne se ménageait pas. C'est avec lui que mon père et moi avons fait les livres des éditions Le Tour car, ancien publicitaire, il était un infographiste et un photographe excellent. Il nous prêtait son talent, et nous a permis de créer – sans dépenser trop – des livres qui avaient un air professionnel, et étaient de beaux objets.

    J'ai en particulier travaillé avec lui pour l'ouvrage De Bonneville au mont-Blanc, qui rassemblait des extraits d'auteurs célèbres consacrés au chemin qui, de la porte d'entrée de la haute vallée de l'Arve, mène au pilier blanc de l'Europe. Mon père et moi lui avons demandé de photographier les lieux nommés par les écrivains afin d'orner le livre, et aussi pour que le lecteur mesure le travail d'imagination et de transfiguration des auteurs, parce que les lieux devaient pouvoir être reconnus: avec les anciennes représentations, ce n'était pas toujours le cas, les artistes tranformant d'emblée leurs sujets. Le photographe le fait aussi, mais il est tenu par la technique, il y a en lui quelque chose de forcément plus naturaliste que chez les peintres et même les graveurs. Et puis il est moderne, il a un regard adapté à la sensibilité actuelle – du moins c'était le cas de Stéphane Littoz-Baritel.

    De tous mes livres, c'est celui-ci qui s'est le mieux vendu, quoiqu'il fût le plus cher, et je le dois principalement à Steph, car tout le monde trouvait justifié de payer cher pour de belles photographies colorées. Sans lui, même le nom des écrivains célèbres – français, anglais, allemands, genevois, savoisiens – n'aurait pas suffi à assurer son succès.

    Et le fait est que, comme photographe, il fut grand, il fut beau, il fut bien à même de transfigurer ses sujets. Tous les deux, nous fûmes marqués par une photographie qui montrait les couleurs d'arc-en-ciel prises par les volutes de neige que le vent emportait au sommet des montagnes, lorsqu'au soir le soleil brillait. Qui ne sait que ces littoz.jpgteintes emmènent l'âme vers les dieux, vers Asgard? Qu'elles sont le signe de l'alliance que Noé, une fois qu'il eut abordé sur une montagne, passa avec Yahvé? De même, nos montagnes en semblaient bénies, puisque les teintes de l'arc-en-ciel les surmontaient, semblant proposer une échelle vers les cieux. Nous en parlâmes longtemps, Stéphane et moi, et développâmes ainsi des idées quasi mystiques.

    Puisse-t-il emprunter cette échelle, et passer à travers l'arc-en-ciel! Car il aimait sincèrement les montagnes, et l'art.

    Il a aussi fait de la politique, faisant de bons scores comme écologiste, à Annecy, aux élections. Il a écrit quelques livres, dont le premier a très bien marché, consacré à Annecy et très bien présenté, avec de belles photos. Un autre est venu ensuite, plus ambitieux encore, grand et plein de photographies d'artiste.

    Il était une figure majeure d'Annecy, un des hommes les plus sympathiques que j'y aie rencontrés, un des hommes les plus ouverts d'esprit qui y habitaient. Même mes tendances mythologiques l'intéressaient, et il était un admirateur de Tolkien. J'aimais passer du temps avec lui dans sa maison, rue Albert Besnard, et j'y rencontrais des gens qu'il y logeait, des vagabonds et des artistes, à leur manière, dormant dans ses pièces ou son jardin. Il était généreux.

    Nous nous reverrons, peut-être.