• La tour de Taclamïn (Perspectives, LXXVIII)

    tower.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Marche de Radûmel, dans lequel, me prenant pour un elfe, je raconte le plaisir que j'ai eu à me promener en marchant sur le sol, plutôt qu’en volant sur mon cheval ailé. J’étais alors dans une merveilleuse vallée du pays des génies, appelée Douralmón.

    Et j'admirais le paysage aux contours nets, fixes et purs, si différent de la forêt de nuages aux formes changeantes, et les pentes herbues et fleuries des montagnes me réjouissaient le cœur, semblant tendre vers moi de longs bras pleins d'amour.

    Soudain, je vis au loin la tour de Taclamïn, à l'étonnante beauté. À son service étaient de puissants mages, et, si pervers fût-il, il disposait, lui-même, d’une science hors du commun, qu’il tenait de ses ancêtres angéliques: car il était de haute lignée, et le père de son père était venu sur Terre depuis la Lune; il avait aimé les couleurs de la Terre, ainsi qu'une nymphe qui les avait dans ses yeux, et il l’avait épousée, pour qu'elle lui donne des enfants. Depuis, il était resté sur la Terre, et y avait fondé une puissante maison. Taclamïn ainsi avait eu longtemps des ailes, à l’image de son grand-père, avant de les perdre à l’âge adulte sous l’influence délétère de l’air terrestre. Mais il avait conservé l’art de faire naître de hautes tours des profondeurs, et de manier la roche comme s’il se fût agi de plantes, de la rendre plastique et imprégnée de vie – et quand son donjon était sorti de terre, il était comme un énorme radis de marbre qui eût poussé à vive allure, ou comme quelque phallus géant, ranimé des temps anciens. Car on sait que les Géants avaient une peau de pierre, quoiqu’elle fût vivante, et plastique – quoiqu'elle fût gonflée d'éthérique. Et l'art des mages a souvent consisté à les ranimer, après leur anéantissement sous les coups d'Alar et de Dordïn son père, ainsi que de toute leur maison.

    Et pour accomplir ce prodige, Taclamïn prononça les formules d’éveil qu’il connaissait de son père qui les connaissait du sien, et sa voix résonnait sur les ondes de la rivière voluptueuse, et elle était soutenue par le chœur des mages de la maison de son père - initiés par le père de son père selon les secrets de l’orbe lunaire.

    Or cette tour qui naquit ainsi était haute, lisse, élancée, fine, et d'étranges veines roses la traversaient en s’enroulant autour d’elle, comme autour d'un membre. Et au sommet une couronne de rubis brillants la ceignait, comme à un front, et encore au-dessus était une coupole d'or, comme un chapeau. Elle était magnifique; on n'eût pas pu en voir de plus belle au monde, en ce temps-là, et toutes les tours des mortels étaient imitées de celle-là, soit que Taclamïn les eût invités à l'admirer, soit qu'ils les eussent vus en rêve, à la faveur d'une sortie de leur corps: leurs âmes étaient venues jusqu'au seuil de Taclamïn qui, grâce à ses puissants dons, les avait bien vues; et il les avait laissées faire, il les avait laissées vaguer autour de sa tour et dans son domaine, afin d'accroître son prestige auprès des hommes, et les fasciner sans qu'ils connussent l'origine du charme qu'il leur jetait. Souvent ainsi les hommes accomplissaient ses volontés sans le savoir, pour leur bien ou pour leur mal, et même quelques-uns, éblouis par cette vision, devenaient fous, perdaient la raison, et devenaient les esclaves de Taclamïn, pour leur bien ou pour leur mal. Car d'aucuns exécutèrent ainsi des ordres maléfiques, qui tendaient à immoler des mortels à Taclamïn (souvent des enfants et des jeunes filles), mais souvent aussi Taclamïn leur dispensait par ce biais des enseignements spéciaux, leur montrant de grands secrets, dont l'humanité ensuite profitait.

    (À suivre.)

  • Les universitaires du style

    Three_Witches_(scene_from_Macbeth)_by_William_Rimmer.jpgJ'ai été pris dans une polémique il y a quelques mois, à propos de J. R. R. Tolkien. C'était avec un universitaire qui en était officiellement spécialiste et qui avait commenté, peu de temps auparavant, un article du présent blog consacré à ce grand auteur: il m'invitait à lire un numéro de la revue Europe où il l'évoquait aussi. La présentation ne m'en a pas enthousiasmé, parce qu'elle présentait sa mythologie comme un simple fantasme, sans rapport avec une réalité spirituelle. Tolkien ne pensait pas cela, et je trouvais que c'était lui imposer une vision matérialiste de son imagination.

    Quelque temps plus tard sur Twitter on demande, donc, à cet universitaire ce qu'il pense de mes articles sur Tolkien publiés dans mon carnet de recherche, un blog de doctorant ou de docteur, de chercheur. Il répond publiquement que mon style est pompeux et que je commets des erreurs graves. En particulier, j'affirme que Tolkien n'aimait pas les représentations théâtrales des sorcières de Macbeth.

    Il le dit dans son traité sur les Contes de fées. Il parvient à lire le passage de Shakespeare, raconte-t-il, mais déteste le voir représenté.

    Ne se souvenant plus de cette parole et procédant par généralisation, l'universitaire spécialiste publie l'idée que c'est faux, parce que Tolkien a déclaré qu'il préférait les représentations de Shakespeare à sa lecture qu'il jugeait ennuyeuse.

    Il l'a effectivement déclaré dans sa correspondance, à propos d'Othello et du monologue triste de Desdemona. Mais mon propos concernait la façon dont Tolkien se défiait des êtres magiques représentés visuellement: si le Desdemona_(Othello)_by_Frederic_Leighton.jpgmot peut nommer des faits de l'âme, l'image est plus physique, et donc fait rater l'essence des êtres en question.

    Un problème peut-être trop ésotérique pour avoir été relevé comme important par les penseurs ordinaires; mais en fait très important pour Tolkien, qui n'était pas un homme ordinaire.

    J'ai cité son passage sur Macbeth, et le professeur spécialiste a supprimé toutes ses interventions.

    Je lui ai aussi reproché sa malveillance relative à mon style. Les universitaires qui n'ont jamais publié aucune œuvre littéraire, ni poésie, ni roman, ni rien de ce genre, prétendent souvent s'y connaître en style. Ils sont pourtant dénués de compétence sur le sujet. Pour affirmer le contraire, celui-ci m'a assuré qu'il faisait aussi étudier Marcel Proust, pas seulement Tolkien. Le sens de cette remarque m'a totalement échappé. Elle m'a néanmoins rappelé tous ces professeurs de lycée de ma jeunesse qui, sans fondement aucun, se posaient comme spécialistes de la beauté du style parce qu'ils diffusaient la littérature nationale...

    Peut-être voudra-t-on rappeler que les concours que passent victorieusement les professeurs ont aussi des examinateurs qui veillent au beau style.

    Vraiment? Je me souviens avoir eu de mauvaises notes, à ces concours, mais avec la mention sur la copie que mon style restait beau. Un certain Jean-Louis Backès à cause de cela avait écrit que j'allais triomphant vers le supplice infâmant. Mon détracteur a eu de bonnes notes, sans doute. Mais je ne vois pas ce que ça prouve.

  • Le poivre de Kampot selon Luc Mogenet

    luc.jpgMon oncle Luc Mogenet est l'auteur d'une petite dizaine de livres, tous documentaires, portant soit sur le relief savoyard, soit sur la Guinée Conakry, soit sur Kampot, au Cambodge. Les sujets sont divers, et il est intervenu à la télévision pour évoquer l'enfance de Marguerite Duras en Indochine. C'était dans une émission sur Arte. Il a aussi écrit un livre sur la question, qui fait référence.

    Il anime, de surcroît, le musée de la ville de Kampot, siégant à son Conseil d'Administration. Il a une maison dans cette noble cité que protège le puissant Bokor, montagne tutélaire au pied de laquelle coule le paisible fleuve qui porte le nom de la ville. Au Cambodge, mon oncle est une personnalité.

    Il m'y a invité, un jour, et, plus récemment, il m'a envoyé son dernier ouvrage, consacré à la spécialité de Kampot, qui la rend célèbre à l'étranger: son poivre. Grâce à ce petit livre, je sais tout sur l'élaboration de cet assaisonnement excellent, que moi aussi j'adore, et sur l'histoire de la culture du poivre à Kampot.

    Il apparaît que ce sont les Chinois qui l'ont créée. Les Chinois fondent des colonies partout, assez fermées, et autrefois ils avaient leurs propres écoles, à Kampot même, et n'apprenaient pas le khmer. Je crois que cela leur a valu des déboires à l'époque de Pol Pot, on estimait qu'ils étaient capitalistes dans l'âme, et les Khmers Rouges avaient de toute façon un fond nationaliste.

    La culture du poivre a donc été interrompue, mais elle a repris, ces dernières années, notamment grâce à des Français désireux de s'investir dans la culture locale au sens le plus concret. Leur œuvre est également chaboche.jpgphilanthropique, car ils financent la scolarité des enfants de leurs ouvriers, sauvent des bâtiments traditionnels khmers, ont créé un poivre biologique spécial et en tout cas une marque protégée, avec l'accord du gouvernement du Cambodge – avec même je pense son enthousiasme. Ces Français s'appellent Nathalie Chaboche et Guy Porré. Ils ont dû faire appel, pour relancer la culture du poivre, à des descendants des Chinois qui l'avaient créée autrefois, mais leurs ouvriers sont khmers. Le plus grand soin est apporté à l'activité de récolte et de traitement.

    Car j'ai appris qu'il y avait du poivre vert, du poivre blanc, du poivre noir et du poivre rouge, selon le moment où on le cueille: quand la graine est jeune, le fruit est rouge. Soudain, des grains contenus dans des fioles prennent place dans l'économie naturelle, et ce qui n'avait pas de sens en prend un. C'est parce que les philosophes ont appris à vivre dans un monde détaché de la nature qu'ils ont cru que l'univers n'avait aucun sens. Ils ne comprenaient déjà pas d'où venait le poivre qu'ils consommaient! Grâce à mon oncle, c'est changé: le poivre est issu d'un souffle du sol. On le sait en théorie, mais il faut le saisir dans le réel de la chose.

    De belles photographies nous le dévoilent, dans cet ouvrage intitulé La Renaissance du poivre de Kampot, édité en 2018 à Kon Sat, dans la province de Kampot, par La Plantation – le nom de l'entreprise dont j'ai parlé. On le trouvera en s'adressant à elle.

  • Séminaire sur Jam et le francoprovençal à l'université de Montpellier

    -montpellier-parvis08_03.jpgMardi 25 février, dans moins d'une semaine, de 17 h 15 à 19 h 15, je serai à l'université de Montpellier (dite Paul Valéry), au département d'Occitan, pour une présentation, conjointe avec Bénédicte Pivot, et sous l'impulsion de Marie-Jeanne Verny, du francoprovençal en général et du poète Jean-Alfred Mogenet (1862-1939), mon arrière-grand-oncle, en particulier - car il a écrit en patois de Samoëns, qui appartient au francoprovençal, dont les frontières correspondent pour moi à celles du vieux royaume de Bourgogne.

    Bénédicte Pivot est maitresse de conférences à l'université Paul-Valéry dans le département des sciences du langage. Elle est spécialiste des mouvements sociaux qui s'articulent autour de la revitalisation, valorisation des langues très en danger, c'est à dire des langues dont l'arrêt de la transmission intergénérationnelle est acté depuis deux ou trois générations avec pour conséquence la quasi absence de locuteurs natifs et/ou ayant une compétence totale dans la langue.

    Elle présentera l'exposé suivant: Le francoprovençal, langue galloromane, est parlé sur une aire géographique qui s'étend de la vallée d'Aoste (Italie), aux cantons romands (Suisse) jusqu'aux limites de l'ancienne région Rhône-Alpes. En France, le francoprovençal connait une vitalité très faible qui menace la survie des parlers. Cette présentation, après avoir exposé le contexte géo-sociolinguistique, développera la problématique de la revitalisation du francoprovençal telle qu'elle s'articule en fonction des différents acteurs engagés dans la reconnaissance et la valorisation de la langue et des pratiques langagières. On questionnera la portée des discours qui posent l'école comme l'acteur principal du retour de la transmission, donc de la sauvegarde de la langue et le rôle que peut jouer une approche patrimonialisante, qui s'appuierait sur les principes d'une langue comme vecteur d'un patrimoine culturel immatériel (PCI, UNESCO) pour la survie du francoprovençal.

    Moi, intervenant en tant qu'éditeur scientifique du volume des poèmes de Jean-Alfred Mogenet et, peut-être, docteur ès Lettres à l'université de Chambéry (dite Savoie Mont-Blanc), je présenterai la thématique suivante: Jean-Alfred Mogenet dit Jam (1862-1939), né et mort à Samoëns (Haute-Savoie), a composé ses poèmes en patois de Samoëns à l'époque où il vivait à Paris. Il les publie de 1910 à 1914 dans L'Écho des paroisses du haut-Giffre (le mensuel paroissial de Samoëns), puis en 1926-1927 (brève reprise) dans le Bulletin paroissial de Samoëns, suite du précédent. Tous ces poèmes ont été réunis, traduits et préfacés dans une édition en volume parue en 2016. De facture classique, ils chantent les objets emblématiques du Samoëns de son enfance, usant surtout de l'art de la personnification.

    Après une présentation de sa vie et de son œuvre, l'exposé partira du paradoxe d'un poète nourri de poésie française classique se consacrant à l'hommage rendu en langue régionale à un village savoyard pour saisir la problématique d'un art à la fois savant et populaire, personnel et traditionnel. S'appuyant sur l'étude des thèmes locaux et ruraux mêlés à une prosodie régulière et littéraire, il montrera la richesse tout individuelle d'un imaginaire fondé sur le souvenir précis, soulevé par l'enthousiasme du sentiment ancestral.

    Je suis heureux de retourner à l'université de Montpellier. J'y ai en effet commencé mes études supérieures. D'ordinaire, les Savoyards vont à Grenoble, à Lyon, à Paris, voire à Genève ou à Lausanne; moi, je ne sais pourquoi, j'ai choisi Montpellier. Je voulais partir loin. Et un ange m'a fait nommer cette ville, m'a donné pour elle du désir.

    J'y ai fait un an de Droit et trois de Lettres, repartant avec ma Licence, et m'inscrivant alors à la Sorbonne. Curieusement, quand j'ai voulu faire une thèse de doctorat sur Tolkien, mon directeur de recherche, François Gallix, m'a orienté vers une collègue de Montpellier! J'ai alors refusé, découragé par l'impression de piétinement. La logo_dep_oc.pngvie m'a finalement ramené vers Montpellier. En particulier, son département d'occitan. Car à l'université de Montpellier, comme étudiant, j'ai appris le latin, mais aussi l'occitan médiéval et l'art des troubadours, avec Gérard Gouiran. Cela m'a beaucoup marqué. J'ai dû vivre, dans une autre vie, une sorte d'initiation cathare, dans cette région languedocienne, puisque je suis irrémédiablement attiré vers elle. J'ai dû m'approcher de la spiritualité de l'ancien royaume des Wisigoths. De l'arianisme, peut-être. Maintenant, j'y présente un poète savoyard qui est de ma famille et dont j'ai parlé abondamment dans ma thèse, il y a comme un coup du destin. Je pense, d'ailleurs, que le plus cathare des docteurs de l'Église catholique, celui qui, tout en restant dans les limites du dogme, a le plus concédé à l'esprit mystique des cathares et des ariens, est François de Sales. Joseph de Maistre a aussi quelque chose de cathare et d'arien, selon moi.

    (Et chez les deux, des tendances poétiques troubadouresques indéniables. Le premier notamment a voué à la sainte Vierge des pages que n'aurait pas désavouées un poète de l'ancienne Occitanie!)

    Rendez-vous donc le 25 de ce mois.

  • Le Père Noël enlevé au Canigou, XIII: la destruction de l'Opaclite

    Anima_Victory_Pose.jpgDans le dernier épisode de cette stupéfiante série, nous avons laissé Solicirn l’Opaclite alors qu’il venait d’avoir l’un de ses tentacules tranché par l’Homme-Corbeau.

    Du bras coupé un flot de sang noir jaillissait, ruisseau dangereux et fumant, brûlant et acide. Les héros restés debout s'écartèrent pour ne pas être touchés par le noir venin. Le monstre poussa un hurlement qui fit trembler de peur toute l'Espagne et la France voisine.

    Certains crurent à une explosion nucléaire; d'autres parlèrent de l'effondrement d'une montagne; d'autres d'un tonnerre sans pluie ni chaleur – ce qui n'était point vraisemblable. Nul ne put finalement expliquer ce son effrayant, qui fit se dresser les cheveux sur la tête à tous – se cacher les enfants sous les tables, les animaux dans leurs terriers, les femmes au fond de leurs lits et les hommes dans leurs caves, pétrifiés.

    Sur un ordre de Sinislën le dragon Saboul fit jaillir du feu de sa bouche, ce qui cautérisa la plaie béante de Solicirn, et empêcha son sang venimeux de couler. Mesure salutaire pour lui, bien sûr, mais aussi pour les êtres présents et pour le château de Sinislën, dont même la pierre était rongée par l'acide que ce sang contenait: on la voyait se creuser, fondre, se fissurer sous son action destructrice, dans une fumée nauséabonde que je ne saurais décrire, tant elle dépasse en horreur tout ce que l'être humain peut imaginer.

    Sinislën elle-même fit jaillir de ses yeux un rayon puissant, bleu et pur; alors Captain Corsica leva son fusil rechargé d'énergie cosmique, et en fit partir son feu habituel; puis l'Homme-Corbeau fit de même avec sa pierre sinslen.jpgd'opale frontale; et, pour finir, le Père Noël les imita de ses mains brandies, y faisant partir un feu scintillant, de couleur claire. Le monstre était attaqué par quatre pourvoyeurs de rayons magiques, et c'était trop pour lui, il se mit à crier.

    Et dans sa langue immonde des mots étaient prononcés, parmi son cri. Et derrière lui un mur s'ouvrit, une porte inconnue se créa que personne n'avait jamais vue, et il la prit, et il s'enfuit. La porte disparut, le mur se referma, et il fut impossible de dire par où Solicirn était parti. Les quatre furent surpris, mais ils se rappelèrent rapidement que, disciple de Mardon, il connaissait sûrement de puissants sortilèges, et les seuils entre les mondes, qu'il avait les moyens de les franchir sans être vu de quiconque. Ils comprirent, aussi, qu'ils avaient vaincu – et qu'ils ne reverraient plus l'immonde Opaclite avant d'innombrables siècles. Ils se regardèrent, et sourirent.

    On s'occupa des blessés, et on se rendit dans le salon de Sinislën, où elle fit servir des rafraîchissements, et de quoi se sustenter.

    Pendant toute cette cérémonie courtoise et gracieuse, son œil souvent s'attardait sur l'Homme-Corbeau, et lui souriait. Cela n'échappa pas au Père Noël et à Captain Corsica, qui proposèrent rapidement de s'en aller. Sinislën accompagna le Père Noël jusqu'à son traîneau attelé des quatre rennes légendaires, et le lui rendit avec joie, et en s'excusant mille fois; et saint Nicolas, patron des enfants, s'en alla en les saluant tous avec chaleur et amour; et dès qu'il furent dans le ciel, ses rennes crièrent de toutes leurs forces leur plaisir.

    À son tour Captain Corsica prit solennellement congé et, regagnant son vaisseau spatial, il repartit vers la Corse par les ondes brillantes de l'air.

    Puis l'Homme-Corbeau et Sinislën rentrèrent pour une dernière tisane, et nul ne sait ce qui s'est passé ensuite. Mais je crois que ces deux se reverront, et qu'ils s'aiment beaucoup.

    Ainsi se termine le conte du Père Noël enlevé ce décembre au Canigou: car ensuite il put sans encombre aucun accomplir sa mission habituelle. Peut-être, l'année prochaine, aurons-nous l'occasion de raconter une de ses nouvelles aventures, de présenter un nouvel obstacle s'opposant à lui et à sa sainte mission. En attendant, je souhaite à tous mes lecteurs une magnifique année – quoiqu'elle soit déjà bien avancée.

  • L'anneau de Tolkien et l'énergie nucléaire

    oooooo1.jpgDans sa correspondance, J. R. R. Tolkien a énergiquement nié que son Seigneur des anneaux fût une allégorie de la Seconde Guerre mondiale – notamment parce qu'il affirmait que s'il avait voulu faire une telle allégorie, il aurait montré le camp du bien utilisant l'anneau de Sauron! Il faisait allusion à la bombe atomique. Lui aussi (comme David Lynch et Rudolf Steiner) liait l'énergie atomique à la magie d'un ange déchu, et susceptible de libérer sa puissance.

    Charles Duits faisait à son tour d'Hiroshima l'expression suprême du mal tel que le matérialisme l'avait créé, avec Auschwitz. Et c'était un grand homme – mon auteur francophone préféré, sans doute.

    Pour jeter l'Anneau au feu qui peut le détruire, il faut des trésors de moralité, nous rappelle Tolkien, dont seuls de petits êtres, des gens humbles peuvent donner l'exemple – et encore faut-il qu'ils comptent comme Frodo sur la Providence, le mal incarné par Gollum et qui accomplit sans le vouloir les desseins du Très Haut. Car on se souvient qu'au bord de l'abîme de feu, le hobbit refuse de laisser tomber l'anneau, et qu'il faut que Gollum l'attaque et lui coupe le doigt avec les dents pour qu'il s'en empare et tombe avec lui dans le volcan.

    Ainsi, la Providence agit en dernière instance; mais elle ne le fait que si on s'est beaucoup aidé d'abord, si on est allé au bout de ses forces, si on a accepté de traverser le royaume du mal – de voyager en enfer.

    Tolkien insistait sur l'échec de Frodo: il n'était pas un héros qui, par ses seules forces terrestres, avait vaincu. Seule la force qui vient du fond des cieux peut réellement vaincre.  À elle toute la gloire! Et c'est en donnant à son action une forme suffisamment noble qu'elle peut agir pour donner la victoire au bien.

    Il n'importe donc pas, pour entreprendre, qu'on réussisse. Comme le disait le sage, on n'agit pas pour atteindre des objectifs clairs, mais par beauté de l'action même – parce que, quand on agit bien, 00000.jpgc'est la divinité qui agit à travers soi: on se confond alors avec elle. On n'agit pas en propre. Le corps est le véhicule d'une entité autre, avec laquelle on s'est intérieurement mêlé. C'est aussi cela qui est providentiel. Même quand l'action est héroïque, sa part d'héroïsme vient de ce soi qui est plus soi que soi-même – comme disait Teilhard de Chardin.

    Ce qui figure extérieurement cette voie dans Le Seigneur des anneaux est Aragorn, qui ne fait jamais que ce qu'il doit, et effectue des prodiges, est le roi parfait parce qu'il laisse la divinité agir à travers lui. Loin d'utiliser l'Anneau, il protège ceux qui cherchent à ruiner son pouvoir, afin qu'il cesse de corrompre les gens. Il n'utilise que l'épée de ses ancêtres elfiques ou atlantéens, portant la bonté des anges en elle. C'est la magie blanche. La magie blanche dont sort l'arbre de Minas Tirith – lui aussi blanc comme la neige.

  • Le Père Noël enlevé au Canigou, XII: le combat de l'Opaclite

    cf8d611202563c877076ba58064b29ad.jpgDans le dernier épisode de cette série vraiment étrange, nous avons laissé les sept alliés du bien alors qu'ils s'étaient tournés vers l'Opaclite Solicirn de la maison de Mardon, pour le combattre d'un commun élan.

    La première à donner un coup fut Sinislën. Voulant mesurer la force de ses serpents jaillissant de son épaule gauche à celle des tentacules qui servaient de bras à l'Opaclite, elle leur ordonna, de sa pensée, de s'enrouler autour du bras droit déroulé de Solicirn. Et ils le firent – mais sentirent aussitôt la force terrible du monstre, car le tentacule palpitait sous leur étreinte, et ses mouvements étaient à peine gênés par eux. Finalement d'un coup brusque il leva son tentacule, et les serpents ne purent le retenir, et Sinislën fut tirée brutalement en avant, et tomba.

    Le monstre s'apprêtait à fondre sur elle; mais Captain Corsica sortit, plus vif que l'éclair, son fusil magique, qu'il tenait suspendu à sa ceinture, et envoya une rafale d'énergie cosmique qui bloqua le démon et l'empêcha d'avancer – sans toutefois lui faire plus de mal. Mais ce fut assez pour donner le temps à Sinislën de se relever, aidée par l'Homme-Corbeau.

    Comme les deux chevaliers de la fée étaient honteux, et de n'avoir pas remarqué que leur ami Torcamil avait été remplacé par un monstre horrible de la race des Opaclites, et de n'avoir pas été assez rapides pour secourir leur dame avant que ne le fît l'Homme-Corbeau à l’infinie célérité, ils brandirent leurs épées dégainées et se jetèrent d'un commun élan vers le monstre.

    Celui-ci reçut les pointes blanches sur son pourpoint épais de cuir, qui toutefois s'en trouva percé; mais les lames furent arrêtées par la peau même de Solicirn, et n'y entrèrent pas plus que pour y créer des jrhtyxd5lrwfihdapvru.pngégratignures. Pendant ce temps les tentacules inférieurs du monstre s'enroulèrent autour des pieds des deux hommes, puis d'un coup les soulevèrent pour les envoyer violemment contre le mur du fond de la prison – celui-là même dont avait surgi tout à l’heure l'homme-singe aux dents âpres, et aux bras épais.

    Captain Corsica profita de ce mouvement pour attaquer par la droite; il donna un coup de pied violent au flanc du monstre, qui légèrement en plia; mais aussitôt ensuite il étendit son tentacule brûlant vers le cou du bon génie de la Corse, qui en fut saisi et immobilisé, chauffé même d'une manière extrêmement dangereuse.

    Il faut croire que l'Homme-Corbeau était destiné à ne faire qu'aider ses compagnons sans prendre d'initiative propre, car il se jeta sur le tentacule meurtrier et le coupa d'un violent coup du tranchant de sa main - cela étant rendu possible par l'extrême tension du tentacule étiré par Captain Corsica, qui s'était rejeté en arrière de toute sa vigueur. En quelque sorte, c'était une action conjointe qui leur avait permis de réaliser cet exploit, ils avaient mis leurs forces en commun et étaient parvenus à blesser profondément leur ennemi puissant.

    Mais il est temps, dignes lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cette sanglante histoire.

     

  • L'esprit de l'atome

    lynch.jpgRegardant à nouveau les épisodes de la troisième saison de Twin Peaks, par David Lynch, je crois mesurer ce qu'a voulu dire le cinéaste inspiré dans la partie où il a montré l'explosion d'une bombe nucléaire dans le Nouveau-Mexique. Car elle libère des êtres démoniaques, en particulier un qui n'a pas de visage mais a des cornes et des seins et les mains retournées, comme s'il venait d'un monde inversé. Il répand clairement le mal, se faisant aider par des Woodmen affreux et splendides à la fois, incroyables de beauté d'un point de vue artistique – et de laideur dans l'ordre moral. Ce sont des agents du mal qui sont comme des orcs de Tolkien, ou ses Black Riders.

    À l'époque où, avant même cette saison, je composais les aventures de Captain Corsica en images avec mon ami Régis Brindeau, artiste méconnu, il a eu, lui, l'idée d'un monstre épouvantable sorti de l'explosion non maîtrisée de la centrale nucléaire de Fukushima. Son monstre était plus classique – il l'avait pris, je pense, d'un jeu vidéo – mais l'assemblage était puissamment inspiré, et annonçait la séquence géniale de David Lynch dont je parle. Captain Corsica combattait le monstre et le vainquait, mais il était moins une.

    Les Japonais ont depuis longtemps coutume de dire que les explosions nucléaires libèrent des monstres épouvantables, et c'est tout le thème originel de leur célèbre et inspiré Godzilla. Que son nom commence par la manière dont les Américains nomment Dieu suggère infiniment. Cela ressortit à l'occultisme asiatique, une telle idée répandue dans l'art populaire!

    Rudolf Steiner, pressentant l'apparition de l'énergie nucléaire, la disait asurique: elle était liée aux Asuras, de puissants dieux déchus vivant dans l'abîme – et on retrouve simplement, godz.jpgjustifiée théologiquement, la figure de Godzilla. Dès lors que les humains plongeraient les mains dans ce règne, disait Rudolf Steiner, il faudrait que les forces morales soient décuplées, pour éviter les catastrophes.

    Cela rappelle Pierre Teilhard de Chardin assurant que les pressions que les peuples exercent actuellement les uns sur les autres, la technologie désormais les rapprochant, créeraient une sorte de fermentation dont forcément l'humanité sortirait grandie, trouvant dans ces épreuves des solutions qui lui permettraient d'évoluer, et de connaître mieux le Christ cosmique.

    C'était un vœu pieux. Teilhard de Chardin croyait en l'homme, en la grâce, en les dons providentiels. Steiner affirmait, plutôt, que cette grâce surviendrait si les hommes y mettaient du leur en plaçant leurs pensées dans les mystères de l'esprit, et saisissaient directement les forces morales à l'œuvre dans l'univers. Foin des directives abstraites: c'est dans l'ordre secret des choses que les humains devaient trouver les sources et les motivations de leur action!

    Encore fallait-il qu'ils le connussent. Peut-être que la culture populaire – David Lynch, Godzilla et Régis Brindeau – le permettra, si la philosophie s'y refuse.

  • Le Père Noël enlevé au Canigou, XI: la métamorphose de l'elfe noir

    tumblr_nevn4jplay1s4e1cqo1_400.jpgDans le dernier épisode de cette subtile série, nous avons laissé la fée du Canigou alors qu'elle venait d'accuser son fidèle chevalier Torcamil de l'avoir induite en erreur et qu'il avait soudainement montré d'étranges signes de corruption sur son beau visage.

    Il dit: «Pauvre folle, pauvre folle, Torcamil est mort, et j'ai pris son apparence. Il a osé venir me défier, moi, Solicirn disciple d'excellence du roi Mardon – et son orgueil l'a perdu. Je me suis revêtu de son armure et même de sa peau, et je me suis présenté devant toi. Mais pas dans le but de te nuire, car je n'ai dit que la vérité que tu ne voulais pas entendre, et ce sont eux, tes nouveaux amis, qui sont d'horribles menteurs.

    « Mais maintenant, regarde – regardez tous, et tremblez, car vous ne me faites pas peur, mais vous allez avoir de bonnes raisons d'avoir peur!» Et soudain le corps de Torcamil se fendit, se rompit et explosa, il fut réduit en miettes; et un monstre horrible à la gueule énorme, aux dents immenses, aux yeux sombres, à la taille de géant et aux bras et jambes tentaculaires – un être immonde apparut devant eux, n'ayant rien à voir avec l'apparence jadis douce de Torcamil.

    L'Homme-Corbeau se demanda comment il avait pu tenir dans le corps normal de l'elfe noir; mais il comprit que le monstre s'y était enroulé, et qu'il avait la faculté de se cacher derrière des silhouettes trompeuses – qu'il avait à sa disposition de singuliers sortilèges le lui permettant.

    Tous comprirent cependant qu'il fallait se mettre en garde, les sept êtres qui demeuraient malgré leurs disputes du côté du bien saisirent tous qu'ils avaient un ennemi commun à combattre. Il y avait Sinislën, bien sûr, et puis son dragon, qui avait pour nom Saboul, et ses deux derniers chevaliers fidèles, Taldil et Socamaler; Captain Corsica, fier et mâle, était de la partie, et l'Homme-Corbeau, renommé Nasül à sa résurrection était rempli du désir de combattre; et le Père Noël aussi était prêt, il avait levé ses mains qui envoyaient des rayons.

    Aucun ne serait de trop pour affronter ce monstre de la race évidente des Opaclites, plus ancienne que l'Homme et même que l'Elfe. Car il appartenait à l'espèce inférieure d'anges qui n'avaient pas voulu suivre les leurs 4185334717.jpglorsqu'ils avaient évolué et étaient partis vers Vénus, et sa puissance était terrifiante, et sa laideur épouvantable. Mais il fallait le vaincre, aucun des sept n'en doutait. Le combat donc commença.

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant au déroulement de cette bataille furieuse.

  • Le gouvernement et les manuels

    1377780369.jpgUn manuel scolaire rend apparemment service aux enseignants, mais il est surtout le moyen d’imposer des lignes culturelles, pour le gouvernement. Les poèmes de Victor Hugo y sont coupés lorsqu’ils parlent de Dieu – et cela donne l’avantageuse impression (pour les dirigeants agnostiques), que Victor Hugo ne parlait guère de Dieu. Le merveilleux scientifique peut bien être proposé aux enseignants des séries technologiques, les manuels de littérature des lycées polyvalents ne le contiennent pas, on n’en trouve que dans les manuels des lycées professionnels, ce qui est révélateur de ce que ressentent les élites face à ce merveilleux scientifique – voire face au public des lycées professionnels.

    Cela me rappelle une idée de Philippe Meirieu, célèbre pédagogue ministre, selon laquelle le professeur devait se servir de Harry Potter pour amener les enfants à la grande littérature. Mais personne ne sait si Harry Potter est réellement inférieur à Victor Hugo, seul le gouvernement l'a jugé ainsi.

    Le plus étrange est le sentiment que le professeur ne peut absolument pas choisir d’avoir un manuel ou non, car les fonds pourraient après tout servir à d'autres moyens de reproduction des textes: tous les classiques sont à disposition sur Internet, et tous les établissements scolaires ont des imprimantes et des photocopieuses. Même sans avoir à faire recopier les poèmes aux élèves, les enseignants ont à présent les moyens matériels d'une liberté complète.

    Sous prétexte de protéger les auteurs, on interdit, ou on limite ces moyens nouveaux. Mais les auteurs classiques sont tous libres de droits. Le raisonnement est si dénué de discernement qu'on m'a reproché de ne pas respecter les droits d'auteur parce que j'avais imprimé et photocopié un poème de Baudelaire, auquel 3023519577.jpgj'avais adjoint des notes et des questions conçues par ma seule modeste personne. La confusion est grande, car il s'agit en fait de protéger les éditeurs, et non les auteurs.

    Les auteurs de manuels travaillent surtout pour la gloire, car cette activité leur prend beaucoup de temps, mais les paie bien moins que leurs heures de cours. La seule classe de gens qui vit des manuels scolaires est les éditeurs subventionnés, dont la subsistance dépend entièrement des achats publics. Mais le souci du Gouvernement n'est pas la subsistance des personnes concernées, mais de leurs institutions, commodes pour lui: car le contrôle exercé par l'État sur la culture enseignée passe par ces éditeurs connus, approuvés, avec lesquels les inspecteurs généraux et les ministres entretiennent des rapports étroits. Ces producteurs de manuels obtempèrent sur les lignes voulues par les fonctionnaires et leurs dirigeants élus, et c'est ainsi qu'on peut nationaliser la culture, la restreindre à ce qui est utile politiquement aux partis qui gouvernent.

    Ce n'est même pas que d'une élection à l'autre les manuels changent beaucoup, même si le gâchis commercial vient aussi de ce que chaque parti élu désire imposer sa ligne – c'est simplement que les partis de gouvernement ont des intérêts communs, fondés sur le culte de la capitale et de l'idole nationale, et la diffusion de ce qu'on appelle les valeurs de la République – mais ce serait un royaume ce serait pareil, les valeurs des rois avaient aussi leurs vertus, je suppose. D'ailleurs cette forme de propagande remonte à eux, je pense.

  • Le Père Noël enlevé au Canigou, X: Sinislën apaisée

    sinislen 4.jpgDans le dernier épisode de cette auguste série, nous avons laissé l'Homme-Corbeau, bon génie du Quercorb, alors qu'il venait de proposer ses personnels services à la fée du Canigou furieuse.

    Étonnée par ces paroles inattendues, Sinislën tourna vers lui un regard grand ouvert, et ouvrit légèrement la bouche. Le génie du Quercorb soudain lui parut beau, malgré ses origines mortelles. Elle avait méprisé sa race, mais lui semblait faire curieusement exception. On la vit s’adoucir, et son sein se soulever calmement. Une flamme se dissipa en arrière de son corps, sortant de sa colonne vertébrale.

    La voix tremblant quelque peu, elle dit: «Tu me touches d'une bien étrange manière, mortel divinisé qu'on m'a dit t'appeler Homme-Corbeau et qui protèges le Quercorb, au pied des Pyrénées, de ton aile généreuse. Je ne saurais bien expliquer ce que je ressens, après t'avoir écouté parler. Je pense qu'il n'y a aucun mal à accepter tes offres de service, car tu es preux et valeureux, et noble est ton cœur – je l'ai vu et le vois. Il n'y a pas de mensonge dans tes yeux, et ce n'est pas par hasard que tu fus métamorphosé en changé en bon génie du Quercorb après y avoir séjourné comme simple mortel. Les dieux ne font pas d'erreur, je le conçois bien.

    «Mais écoute – et toi aussi, Captain Corsica, écoute-moi –, une fumée épaisse s'est dissipée de mon sein, et je vois bien que la rage m'a aveuglée. Or, je me souviens qu'elle est née du récit d'un de mes trois chevaliers, qui m'a assurée que le Père Noël conspirait dans mon dos etrigan 2.jpgpour que les mortels me dédaignent et me méprisent et s'emploient à me jeter dans l'abîme de l'oubli. Je ne sais plus s'il a raison, ni même ce qui m'a poussée à le croire. Car après tout, quelle apparence y a-t-il à ce que cela soit vrai?

    «Dis-moi, Torcamil», dit-elle en se tournant vers l'un des trois chevaliers terrassés par Captain Corsica et qui, pendant cet échange de paroles, s'étaient relevés en se caressant et en se massant la mâchoire, et les autres parties du corps que le génie de la Corse avait maltraitées; «dis-moi, toi qui as juré de me servir toujours fidèlement et de ne jamais me mentir, d'où tires-tu les choses que tu m'as révélées? Qui te les a dites? Car soudain je me demande si tu n'as pas tout inventé.»

    Torcamil, le troisième chevalier à avoir été abattu par Captain Corsica, avait retiré son heaume, et son beau visage d'elfe se tordait et se disloquait, à ces paroles de sa maîtresse; il grimaçait et devenait hideux – et, lui qui avait eu une belle peau entièrement jaune comme l'or, voici qu'il acquérait d'abominables taches grises sur tout son visage, et que l'or en était délavé, terni, rendu morne et sale.

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à l'explication d'une si étrange métamorphose.