Politique et éducation: charges spéciales

logo_educ_ensup.jpgLes autorités de tutelle de l’Éducation publique, en France, ont particulièrement à cœur de sauver les âmes perdues, peut-être dans l’espoir de limiter le nombre de rebelles à l’autorité publique – de les contrôler en tout cas, de les surveiller. On donne ainsi aux professeurs fonctionnaires des fonctions policières, des tâches de maintien de l’ordre, d’administration du peuple.

À vrai dire, c’est surtout donné, officiellement, aux chefs d’établissement. Mais ceux-ci le répercutent sur les enseignants, devenus ainsi les agents de sécurité du Gouvernement.

Je me suis entendu dire, un jour, que le collège dans lequel j’enseignais, dans les montagnes savoyardes, était le dernier recours des élèves renvoyés ailleurs, qu’ensuite ils n’avaient plus de solution, et que cela liait le collège. J’ai répliqué que celui-ci ne disposait d’aucune faculté spéciale, qu’aucune contrainte extérieure ne pouvait limiter sa liberté, et que les problèmes du gouvernement et de sa police n’étaient pas les siens. Le collège ne peut qu’appliquer la procédure, et renvoyer un élève s’il le mérite, si les faits dont on peut l’accuser y mènent. Un collège n’a pas à se soucier de la situation sociale globale, n’a pas à relayer à cet égard les soucis des politiques. Il n’a pas à protéger des politiques qui n’arrivent pas à régler eux-mêmes le problème – peut-être trop occupés à profiter personnellement de leurs beaux titres.

Mais dans le lycée où j’ai ensuite enseigné, les mêmes discours existaient – émanant des gouvernements et se répercutant vers les responsables. On se réjouissait avec émerveillement d’un élève sauvé du déclin scolaire par la République triomphante, comme si tout l’effort des enseignants devait être tourné vers ces âmes perdues arrachées à l’enfer social – comme disait Victor Hugo. Car la mythologie est celle des chrétiens, si elle est entièrement placée dans l’espace physique: matérialisme mystique souvent appelé improprement spiritualité laïque. Une âme sauvée, n’est-ce pas, et tout l’univers, ou du moins toute la nation saute de joie. Il était donc plus ou moins interdit d’exclure de cours un élève même mettant en danger la classe dans sa progression – puisque c’était lui ôter l’occasion du salut.

Thomas a Kempis, dans son Imitation de Jésus-Christ, évoquait quelque chose qui joue peut-être ici: la fausse bonté qui n’est que faiblesse, car les élèves la plupart du temps le ressentaient ainsi, cela n’émanait pas tant de la bonté que de la peur. On avait peur, oui, de ce que les élèves rebelles à l’ordre social pourraient faire à l’extérieur d’une institution d’État, et dans les lycées publics ils étaient sous la surveillance des courroies de machiavel.jpgtransmission de la force publique, mais des courroies de transmission à l’air amène, avec l’apparence du salut dans les yeux, et la bonté au cœur. Car un État, pour être obéi, doit faire croire qu’il ne veut que le bien du peuple, disait Machiavel. Mais le peuple n’est pas toujours dupe, et la faiblesse est souvent interprétée comme telle: dans la lutte pour l’existence, le citoyen finit par menacer les gouvernements de lui donner ce qu’il veut. C’est pourquoi l’enseignant doit se dégager de tout enjeu politique. Il n’a pas à participer à ce jeu. Il doit pouvoir en être libre.

Les commentaires sont fermés.