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  • Le gardien secret de Genève à son tour capturé (conte mythologique de Noël, 8)

    angel.jpgDans le dernier épisode de cette étrange petite série, nous avons laissé le gardien secret de Genève alors qu'il venait de détourner un tir de feu du démon Mérérim, qui l'attaquait depuis la flèche de la cathédrale.

    Sans attendre de nouvelle attaque, l'Homme-Cygne se jeta en avant, et, tournant autour de l'octogone de cuivre, pensa prendre de vitesse son ennemi en entrant dans le clocher par le côté droit, après avoir effectué presque un cercle complet. Mais son vol, si vif fût-il, fut arrêté net: il fut pris dans un étrange filet, puant et collant, et dont le trait le plus remarquable était qu'il semblait se reformer, et même s'épaissir à mesure qu'il se débattait. De fait, Mérérim avait arraché son amie, la terrible Ataliuth, de son puits, et l'avait pressée de l'aider, lui promettant des proies; et l'araignée géante avait tendu ce piège, que l'Homme-Cygne n'avait point vu.

    Dans le temps qui lui avait été laissé avant l'assaut de l'Homme-Cygne, elle avait pu ligoter plus avant saint Nicolas, le bâillonnant et le préparant à sa dévoration. Elle se réjouissait déjà de manger cet être lumineux, au sang pur, au corps glorieux, qui lui donnerait de la force, la ferait croître, la rendrait plus grosse encore - car elle était la faim incarnée, et cherchait essentiellement à grandir en mangeant, et en absorbant non seulement des choses, mais aussi la lumière, la chaleur, et ce qui donnait à tout être la vie! Son ambition secrète était de se répandre sur toute la Terre puis, s'en servant comme tremplin, de dévorer la lumière des étoiles - et rien ne semblait pouvoir la faire douter de la réussite de son projet. Aussi Mérérim même la craignait-il, car il prévoyait qu'elle finirait par le dévorer aussi, ne serait-ce qu'en faisant de lui un spectre sans épaisseur, après avoir aspiré sa vie. Il avait néanmoins besoin d'elle, et il comptait sur sa ruse pour se débarrasser de ce monstre, une fois qu'il en aurait fini avec lui, car elle en manquait: elle n'était que rage et cupidité, désir sombre, et soif pure.

    Sachant qu'il ne pouvait rivaliser avec la puissance de ceux qui lui seraient envoyés, si les elfes trouvaient des alliés, il l'avait délivrée de sa geôle, dont lui-même était sorti. Il lui avait tendu la main, et elle l'avait enserrée de ses fils, et s'était hissée jusqu'à lui: car les parois du puits où elle était enfermée, bénies jadis par saint Salon, ne permettaient pas qu'elle les gravît; elles étaient enduites d'un baume qui repoussait les crochets de ses pattes, et la faisait inéluctablement glisser, quand elle s'y essayait! La force de la pesanteur était trop grande pour elle, en ce trou maudit.

    Si les hommes maudissent souvent cette force de pesanteur, apprenez son utilité, lorsqu'il s'agit de faire plonger vers l'abîme les êtres impurs, et poser sur leur geôle des couvercles invincibles. Sans red eyes.jpgelle, l'horizon humain serait bouché, infesté d'ombres. Seule elle permet à l'air de rester libre et à la lumière de l'irriguer, bénie soit-elle.

    L'Homme-Cygne, prisonnier de sa toile, ne pouvait plus bouger. Il avait été vite vaincu. Mérérim s'avança vers lui, souriant, et l'Homme-Cygne put voir que ses yeux étaient plus rouges que des braises. Sans doute il avait trouvé le moyen d'encore accroître ses pouvoirs, depuis son combat avec saint Nicolas, par exemple en lui volant le sien: car c'était manifestement de ces yeux que les jets de feu vermeils étaient partis, et les avaient atteints lui et Fagir.

    Mérérim se mit à rire, le narguant. Il jouissait de sa victoire - se sentait plus fort que jamais. Il annonça qu'il allait reconduire l'amie Ataliuth dans son puits qui était désormais son nid, et qu'il ferait l'honneur à l'Homme-Cygne et à saint Nicolas de les y placer avec elle, pour qu'elle pût se rassasier de leur vue, et même davantage! dit-il en éructant de plaisir, démoniaque et immonde. Quant à lui, il demeurerait ici, quelque temps, afin de préparer sa conquête de la cité, avec les pouvoirs acquis nouvellement par la capture du Père Noël: et il montra la crosse, qui avait perdu tout son éclat, et affirma qu'il en avait pris le feu et l'avait intégré à sa nature propre, et que c'est ainsi que l'Homme-Cygne lui-même avait senti sa nouvelle puissance!

    Mais il est temps, dignes lecteurs, de laisser là cet épisode, pour laisser la suite au prochain: nous lirons alors l'intervention heureuse de Captain Savoy.

  • Le gardien secret de Genève a volé au secours du Père Chalande (conte mythologique de Noël, 7)

    43787621_2144011565928224_7781500607340216320_n.jpgDans le dernier épisode de cette série spéciale de Noël, nous avons laissé le démon Mérérim alors que, venant de capturer le Père Noël, il s'attendait à une tentative de le libérer par le secours espéré par les elfes de saint Nicolas, partis au moment de la capture.

    Or, les quatre elfes se dirigèrent aussitôt vers le royaume caché du Léman immortel, où ils avaient séjourné trois ans auparavant: alors saint Nicolas, leur maître, y était invité par la noble et célèbre reine Nalinë, et elle l'avait fêté, l'avait honoré abondamment. Tout de suite avaient-ils eu cette idée, sachant qu'elle avait à sa suite de nobles chevaliers, parmi lesquels son propre fils, le fameux Homme-Cygne, protecteur occulte de la cité genevoise.

    Passant le rocher du Niton, ils entrèrent dans le domaine de cette reine immortelle, et adressèrent leurs requêtes aux deux gardes qui veillaient aux portes, et qui les saluèrent avec joie, les reconnaissant. On ne tarda pas à les faire entrer, et ils purent expliquer ce qui s'était passé.

    La reine, en entendant ce récit, entra en grande fureur. Son fils, l'Homme-Cygne, se tenait à ses côtés. Or, lui seul pouvait intervenir. En effet, lui seul avait du sang de mortel dans les veines, étant né d'un homme aimé de sa mère immortelle, jadis. Les autres chevaliers étaient interdits d'intervention dans la cité de Genève, n'appartenant pas au peuple humain. Tel avait été l'ordre donné à eux par les dieux après leur intervention à Annecy, lorsqu'ils avaient sauvé Captain Savoy du Fils de la Pieuvre. C'était la dernière fois qu'ils avaient pu le faire car cette intervention, quoique bonne en apparence, avait modifié le cours des destinées, dans le monde périssable, et la loi divine le proscrivait. En revanche, maintenant que l'Homme-Cygne était né, il faisait aussi partie du destin de Genève et de la race humaine, et avait le droit d'intervenir. Mais seul, comme nous l'avons dit.

    Or, versant d'amères larmes en entendant le récit des quatre elfes, il supplia sa mère de bien vouloir le Elven Art 75.jpglaisser secourir saint Nicolas, et, quoique son cœur en conçût une peine peu dicible, elle accepta. Il s'arma, vêtit son haubert aux mailles éclatantes, déploya ses ailes argentées, puis repartit avec les elfes, lesquels se nommaient Toëglir, Dimmir, Balënos et Fagir.

    Sans tarder ils arrivèrent devant la flèche de la cathédrale où, de loin, les elfes fuyards avaient vu Mérérim emmener le Père Noël. L'Homme-Cygne, Ëtelder, s'adressa au démon, pensant bien qu'ils l'entendrait: il lui ordonna de relâcher immédiatement saint Nicolas - et il aurait la vie sauve, pourrait même rester libre, ce geste étant dès lors interprété comme une initiation à son rachat. Mais s'il refusait, il fallait qu'il tremblât, car il ne laisserait pas, lui, l'Homme-Cygne, gardien secret de Genève, ce crime impuni!

    Il n'obtint d'abord pas de réponse. À travers les baies, l'obscurité fut soudain transpercée de deux flammes rouges. Deux flèches rouges, purs rayons de feu cristallisé, s'élancèrent, dont l'un toucha l'elfe Fagir en peine poitrine, le tuant aussitôt, et dont l'autre fut arrêté dans sa course par l'aile droite de l'Homme-Cygne, soudain levée devant lui comme un bouclier: car il était destiné au fils de Nalinë! Le trait rouge fut détourné, et se dissolva dans le ciel blanc de l'aube.

    On entendit, derrière les baies à meneaux, un rire sardonique retentir.

    Mais il est temps, aimables lecteurs, de laisser là cet épisode, et de renvoyer au prochain, pour le terrible récit de la défaite de l'Homme-Cygne!

  • On a capturé le Père Chalande à Genève (conte mythologique de Noël, 6)

    spider.jpgDans le dernier épisode de cette étrange petite série, nous avons laissé le Père Noël alors qu'il venait, d'un rayon de feu de sa crosse divine, de trancher la jambe droite du démon Mérérim qui l'attaquait - et, ainsi, de le rendre boiteux.

    Mais, quoiqu'il sentît une vive douleur, il avait trop de rage et de courage pour renoncer, saint Nicolas avait d'ailleurs jeté toutes ses forces dans ce violent coup. Volant de côté, Mérérim s'élança, et, abattant sa main droite en faisant faire à son bras un cercle flamboyant, frappa le Père Noël en plein visage, maudit soit cet infâme!

    Il s'empressa de ligoter l'assommé, tombé sur le traîneau laqué, d'étranges liens qu'il faisait sortir de sa bouche, à la façon d'une araignée, et, sifflant mille injures entre ses dents, les yeux rouges de colère, de l'emporter d'un coup de ses ailes noires, pour l'emmener triomphant jusqu'à la flèche de la cathédrale, son repaire. Sans doute, il rêvait mieux: le palais du gouvernement brillait dans son esprit comme une cible. Car tel était son ardent désir: devenir le maître incontesté, quoique caché, de la république de Genève, son potentat, aspirant à souffler dans l'ombre ses ordres aux hommes devenus ses pantins, après avoir été portés au pouvoir par le peuple. Il y était parvenu, jadis, avant que l'évêque Salon ne le chassât, libérant les gens de sa présence perverse. Le maudit prélat l'avait précipité dans un puits infect, l'humiliant, lui, le prince des démons, le né du ciel, le fils des esprits d'en haut! Comment avait-il osé, ce minable?

    Le souvenir l'en cuisait, il en bavait, il en écumait d'amertume. Pendant plus de seize siècles, il s'était efforcé de briser sa prison bien close, d'entamer les parois, de percer le couvercle, en vain. Demeurant dans l'ombre parmi les monstres qu'il apprivoisait, ne pouvant pas mourir, ni réellement vivre, il était devenu hideux de haine et de vengeance projetée. Le jour de la revanche était venu, que les mortels tremblassent, dans leur sûreté apparente, et leur paix illusoire!

    En lui se développa la forme d'une araignée, sous l'effet d'un monstre plus ancien que lui, vivant dans des profondeurs par lui découvertes, car le bas était la seule voie qui dans sa prison fût molle, et qu'il pût creuser; et dans une âpre grotte, il avait trouvé ce monstre, et s'était mêlé à lui, en le fréquentant nuit et jour. Il avait acquis plusieurs de ses vertus, après lui avoir voué allégeance, il avait pris de lui des pouvoirs, et juré de lui sacrifier mille hommes et mille femmes dès qu'il serait libéré de sa prison. Ainsi renforcé, et profitant d'une occasion malheureuse, il s'était arraché à sa geôle infâme; désormais, il exultait!

    Il projetait de livrer saint Nicolas à ce monstre en guise de premier présent, comptant se concilier par là définitivement ses bonnes grâces. Car, plus encore que lui, il était un vampire atroce, dévoreur d'hommes que giants.jpgnul mortel ne saurait vaincre, et qui un jour pourrait défier jusqu'aux dieux, s'il était assez nourri de vie noble, sur terre. Il aspirait à conquérir le cercle des anges de la Lune, et, de là, attaquer l'orbe solaire. Mérérim l'accompagnerait, et deviendrait sur la Lune son homme-lige, son représentant, vicaire!

    En attendant d'offrir le Père Noël à l'araignée géante dont il avait fait son affreuse amie, il le plaça dans la flèche de la cathédrale, an fin de se servir de lui comme otage, lorsque surviendrait la réaction à laquelle il s'attendait. Car il se doutait que les quatre elfes partis chercher du secours reviendraient, seuls ou avec effectivement du secours, qu'il ne devinait cependant pas. La porte du Ciel en tout cas ne leur serait pas ouverte, il ne le croyait pas. Quels êtres sur Terre pourraient l'attaquer, lui, Mérérim le tout-puissant? Il n'en connaissait aucun. Il se voyait déjà le maître de toute chose.

    Mais il est temps, lecteurs dignes, de laisser là cet épisode sixième, pour renvoyer au prochain, qui verra l'Homme-Cygne, gardien secret de Genève, tenter de libérer le Père Noël.

  • On a vu combattre le Père Noël à Genève (conte mythologique de Noël, 5)

    13466475_10208718421829522_2595428585895190099_n.jpgDans le dernier épisode de cette série spéciale, nous avons laissé les elfes du Père Noël alors qu'ils venaient de blesser le démon Mérérim qui attaquait leur maître, mais qu'il n'était que ralenti dans son action mauvaise, non arrêté.

    Trois des elfes, s'élançant sur les chemins de l'air, sortirent leurs épées et l'assaillirent, après s'être portés à sa rencontre. Malgré leur vitesse incroyable, le monstre para leurs coups de sa queue virevoltante, ainsi que de ses bracelets: car il en portait, qui était d'argent pur, et brillaient comme si leur créateur fût parvenu à saisir assez de rayonnement lunaire pour en forger des anneaux compacts. C'était le cas.

    Des étincelles jaillissaient quand une lame rencontrait sa queue ou ses bracelets, et plus d'un homme crut à une pluie d'étoiles filantes, en les voyant. Quand une épée parvenait jusqu'au corps de Mérérim, elle ne rompait aucunement ses mailles, mais rebondissaient dessus en créant de nouvelles gerbes d'étincelles. Les elfes voyaient bien qu'ils ne pourraient venir à bout de lui, qu'il était trop fort pour eux.

    Jusque-là, ils ne lui avaient pas laissé le temps de riposter; mais ils savaient qu'il disposait de pouvoirs fulgurants, et que, dès qu'il aurait un moment, il en userait. Or, ils commençaient à fatiguer. Et leurs coups pareils à des éclairs devenaient plus lents.

    Soudain, sa queue s'élança vers l'un des trois elfes, et le frappa à la poitrine. Celle-ci fut aussitôt ouverte. La cuirasse qui la recouvrait avait été rompue sans effort apparent, et le sang jaillissait de la plaie, et l'elfe glissait vers le sol, quasi inconscient. L'instant d'après, parant encore deux coups, le monstre leva sa main droite et un éclair blanc en jaillit, rafale d'énergie pure qui atteignit un autre elfe au front; et celui-ci tomba, à son tour, le heaume brisé, le sang s'écoulant sur ses joues. Le troisième n'attendit point son heure dernière; Satana.jpgcomprenant qu'il n'avait aucune chance, il courut vers le traîneau, qui s'élançait au loin. Mais le démon, qui volait dans les airs plus vite que ne le fait un faucon, le rattrapa, l'abattit d'un coup de sa main destructrice, après avoir brisé son épée, qui se levait, d'un coup de queue des plus violents. La lame brandie se brisa lorsque cette queue l'atteignit, et le démon n'eut qu'à asséner un coup de poing à l'elfe, qui s'écroula. Car au moment où le poing l'avait touché, il était flamboyant d'énergie blanche, et la force du coup en avait été décuplée, et des foudres avaient jailli, qui avaient anéanti l'elfe sans retour.

    Exalté par cette victoire, exultant de la souffrance qu'il avait causée, le démon se précipita plus vite que jamais vers sa proie, et saint Nicolas, le voyant arriver, commanda aux quatre elfes restants de fuir et de partir chercher du secours, puisqu'ils ne pouvaient rien contre le monstre infâme.

    Puis il se retourna, et prépara la plus grande force qu'eût jamais contenue sa crosse transfigurée. Elle vibra, étincela, ses extrémités s'entourèrent de globes de feu. Le corps même de saint Nicolas devint luisant, rayonnant, et plus d'un mortel, en le voyant, crut à un météore. La force du trait de feu qui jaillit du bâton sacré eût suffi à précipiter le dragon de saint Michel dans l'abîme, et Mérérim le prit à la jambe droite, ayant bondi dans les airs au dernier moment dans le but de l'éviter, mais ne le pouvant.

    Oyez! cette jambe fut tranchée net au-dessus du genou, et soudain Mérérim devint boiteux.

    Il est cependant temps, lecteurs, de laisser là cet épisode, pour annoncer que dans le prochain seulement nous assisterons à la capture effective du Père Chalande.

  • On a assailli le Père Noël à Genève (conte mythologique de Noël, 4)

    shamans_journey_74_by_love1008.jpgDans le dernier épisode de cette étrange série spéciale, nous avons laissé le démon Mérérim alors que, pressentant la venue dans l'atmosphère terrestre de saint Nicolas, il préparait son piège, rêvant de devenir maître du monde grâce aux dons de ce Père Chalande et de ses troupes d'elfes, volés, arrachés par lui aux hommes auxquels ils étaient destinés.

    Il attendit patiemment que le Père Noël se montre, et, lorsqu'il apparut, il le reconnut aussitôt. Il n'avait pas changé. À son époque, il existait déjà, quoiqu'il eût un autre vêtement. Oui, dans l'antiquité, un être semblable au Père Noël, peut-être le Père Noël lui-même sous une autre forme, vivait déjà: cela a été souvent dit. Mais il avait une allure un peu différente, et jusqu'à son âme était dissemblable, vingt siècles de méditation l'ayant changé - et surtout, la rencontre avec Jésus-Christ, sous la forme de l'Enfant Divin, dont justement on fête la naissance à Noël! C'est là un grand mystère, que l'on ne dévoilera pas aujourd'hui.

    Mais quoique Mérérim trouvât qu'il avait effectivement un peu changé, il le reconnut, et se souvint des petites guerres qu'il lui avait menées. Il fut ravi de le santa-claus-and-reindeer-georgi-dimitrov.jpgretrouver, pour se venger de lui et de celui qui l'avait enfermé dans le puits, saint Salon - car il est allié et ami de saint Nicolas, personne ne l'ignore.

    Il s'élança, porté sur l'air par ses pouvoirs, et surgit devant lui. Sa queue battait l'air, ses yeux flamboyaient. Le reconnaissant, saint Nicolas ne s'empêcher d'avoir le sein glacé. Ses cheveux se hérissèrent. Sachez que si un mortel avait vu ce démon dans sa laideur nue, il en eût été si épouvanté qu'il en eût aussitôt perdu la raison; or, à l'œil exercé et spirituel de saint Nicolas, la véritable forme du monstre n'échappait pas. Pourtant, sa foi en Jésus-Christ et sa vie au-delà des apparences du monde, qu'il avait vécue de nombreux siècles, lui permirent, malgré son effroi, de conserver son esprit intact.

    Il éprouvait surtout de la peine pour les hommes, de voir revenu d'entre les ombres cet être maudit, qu'il reconnaissait bien, pour avoir eu autrefois avec lui quelques escarmouches. D'instinct, il savait ce qu'il voulait. Il leva sa crosse (métamorphosée depuis son ascension au ciel en sceptre cosmique, arme redoutable pour les démons), et elf.jpgen fit jaillir un trait de lumière cristallisée; sans peine le monstre l'évita: il était lent, s'il était pur. Saint Nicolas ne se découragea pas, mais en fit jaillir un autre, puis un autre - et finit par le toucher. Mais l'armure du monstre était bien forgée, et ses mailles détournèrent le trait flamboyant, sans dommage pour lui. Mérérim éclata de rire...

    Saint Nicolas comprit qu'il ne lui restait plus que la fuite. Il s'adressa à ses rennes, et voici! ils bondirent en avant. Pendant ce temps, les sept elfes qui accompagnaient le Père Noël, et se tenaient derrière lui sur son traîneau, jetèrent ensemble et d'un coup des javelines dorées qu'ils gardaient en attente, afin de retarder le démon et l'empêcher d'assaillir leur maître, quand il passerait près de lui.

    Quatre l'atteignirent et l'une d'elles put enfin percer et briser le réseau de mailles d'argent qui recouvrait le monstre. Mais cela ne fut pas suffisant. Car même si du sang noir s'échappa de la plaie et forma comme une volute épaisse devant Mérérim, il n'était pas blessé assez profondément pour être empêché d'agir comme il le projetait. Tout au plus cela pouvait-il, à terme, l'affaiblir, et, sur le moment, ajouter à sa rage.

    Il est cependant temps, lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cette bataille que le Père Noël, il faut qu'on le sache, perdra.

  • On a guetté le Père Noël à Genève (conte mythologique de Noël, 3)

    26805173_378425989284464_8806306983786289850_n.jpgDans le dernier épisode de cette série spéciale, nous avons laissé le démon Mérérim alors qu'il prenait force en s'emparant de l'énergie vitale des Genevois. Ceux-ci l'attribuaient à autre chose, naïvement. Ils préféraient croire à des phénomènes observables au microscope...

    Quoi qu'il en soit, le 24 décembre arrivait. Et le démon regardait le ciel. Une étrange atmosphère y régnait. Il sentit qu'il se préparait quelque chose. Des formes lumineuses à peine visibles, précédant le chemin céleste de saint Nicolas, annonciatrices de son passage glorieux, traversèrent l'air dans la ville de Genève, réjouissant les cœurs qu'ils effleuraient, répandant même quelques éclats fins semblables à des flocons de neige. L'existence de ces êtres explique la ravissement des mortels lorsqu'il neige à Noël: elle leur rappelle les étincelles invisibles qu'ils laissent tomber de leurs mains sur eux, pour les bénir.

    Mais on sait que saint Nicolas, maître de ces anges, aime donner en particulier des cadeaux substantiels aux enfants, afin de leur signaler sa présence et celle de ses anges (que certains nomment simplement des elfes, et ils n'ont pas tort, car ils appartiennent à la classe dite des génies).

    Je sais que certains ne veulent pas croire à celui qu'on nomme le Père Noël. Mais qu'ils se disent, au moins, qu'il est celui qui souffle, sur le cœur des adultes, une joie lumineuse, et le désir, semblable à un joyau, de faire des cadeaux aux enfants, qu'ils vont ensuite acheter au magasin, loués soient les marchands qui les leur vendent!

    Et le démon Mérérim pressentait la venue de cet être polaire.jpgpuissant, désireux de rendre service aux mortels, de dispenser sur eux des grâces semblables à des étoiles tombant doucement dans leur cœur. Et il le détestait, parce qu'il pensait que ces grâces devaient lui revenir.

    D'un autre côté, s'il les touchait, il se brûlait, et elles lui faisaient plus mal que si cela avait été du poison. Il était assez inconséquent. Les démons sont de cette nature. À ses yeux, les étoiles tombant des mains des génies et des anges étaient comme des joyaux purs, qui déclenchaient en lui un désir ardent, mais qui le meurtrissaient dès qu'il les touchait. Cela le mettait en colère, il trouvait cela injuste, il se pensait la victime innocente d'une malédiction divine. Il était persuadé que s'il trouvait le moyen de s'emparer de ces joyaux, de ces cristaux qui étaient des étoiles durcies, il pourrait continuer sa métamorphose, et devenir le maître ultime des éléments, et le roi du monde. Il libérerait alors les hordes enchaînées de mauvais génies ses amis, et partirait avec eux à la conquête du ciel, pour en déloger les anges voire les dieux, affirmant sa légitimité et sa supériorité, acquérant un trône d'or qui le rendrait prince absolu, au sein de l'univers.

    Mais il est temps, lecteurs, de laisser là cet épisode pour renvoyer au prochain, pour ce qui est relatif à la capture du Père Noël par le démon Mérérim.

  • Magie de Noël à Narbonne

    39154844_10216609084801555_7016068337759158272_n.jpgÀ Narbonne, en Occitanie, j'assistais à un spectacle de contes et de marionnettes destiné aux enfants, appelé Renata la Renne et la Magie de Noël, écrit par mon amie Rachel Salter secondée par Johan Brauns, et un élément m'a frappé par sa beauté. Car les personnages joués par des acteurs étaient soudain placés sur une petite scène au pied d'un rideau vert, sous la forme de marionnettes. Un autre espace s'ouvrait - plus intime, plus mystérieux, plus hiératique.

    Or, en son sein, une discussion s'élevait entre Renata la femme-renne et un certain Jean Gingembre, garde-forestier farouche et sans pitié, sur la Magie de Noël: le second affirmait qu'elle n'existait pas, et que l'important était de piéger les loups - pas de les apprivoiser. Le problème de Renata était en effet que le grand Caribou lui avait demandé d'inviter Louis le Loup au banquet de Noël, et qu'elle craignait de se faire dévorer...

    Jean Gingembre, tout à son matérialisme froid, essayait même de capturer le Père Noël. Finalement, des hauteurs de cette fenêtre du monde des marionnettes une poudre dorée tombait, recueillie par la belle Renata: elle matérialisait la magie de Noël, et j'adore, justement, qu'une force spirituelle soit manifestée - rendue visible par un objet devenu dès lors talisman, grigri.

    Or, dans la scène suivante, Renata, jouée par Rachel Salter, apparaissait en chair et en os devant le décor, et elle avait un sac rouge contenant la poudre jaune. À son appel, les enfants, levés de leurs 48383392_263330030983931_2639078509414187008_n.jpgchaises, venaient la chercher, et elle la leur versait dans les mains, afin qu'ils l'aident à résoudre son problème.

    Soudain, noir, grand, marchant sur deux jambes, vêtu d'une salopette bleue et joué par Johan Brauns, Louis le Loup apparaît, et s'en prend à Renata, affirmant adorer la chair de renne. À son cri, les enfants accourent pour jeter la poudre: le loup s'écroule, abattu par leur pouvoir d'anges.

    Le passage entre le monde secret, ou semi-secret des marionnettes, et les acteurs humains qui à leur tour se liaient aux enfants du public, avait quelque chose de magique en soi, qui aussi était la féerie de Noël. Comme si le monde avait plusieurs plans, et que, de plan en plan, on pouvait matérialiser la magie jusqu'à la faire venir dans le monde ordinaire. D'ailleurs, d'où tombait cette poudre d'or? Le plan, cette fois, était trop intime pour être montré. On ne pouvait que l'imaginer, ou le pressentir.

    Le loup finalement se relève et, converti au Bien, devient le bon ami de la Renne - dansant avec elle. Le retournement était sympathique, amusant. La magie ne doit pas seulement matérialiser des pouvoirs extraordinaires, comme dans la science-fiction américaine, mais aussi, et surtout, des puissances morales cachées. Ce qui agit dans le monde, et qui émane de l'amour. Cela existe plus qu'on ne croit.

  • On aurait vu Dracula à Genève (conte mythologique de Noël, 2)

    nosferatu.jpgDans le dernier épisode de cet étrange conte mythologique de Noël, nous nous sommes arrêtés durant l'évocation d'un démon resurgi des ténèbres à la faveur des recherches archéologiques récemment réalisées près de la cathédrale de Genève. Nous disions que les rayons de la Lune, qui baignaient son corps, lui donnaient une enveloppe argentée, à la façon d'une cotte de mailles.

    Plus la Lune, notamment lorsqu'elle était pleine, lui tissait ce second corps, plus il acquérait de la force, et une stabilité dans sa forme. Il prit peu à peu la semblance d'un homme, parce que c'est la semblance par laquelle peuvent se manifester sur la Terre à la fois l'intelligence et la coordination des membres. En effet, contrairement à ce que beaucoup croient, du point de vue de la nature psychique, les formes terrestres n'ont rien d'arbitraire; jusqu'à la taille importe - quoiqu'il ne soit pas possible de dire ici pourquoi.

    Mais c'était un homme paraissant retardé dans son évolution: il ressemblait aussi à un singe, quoiqu'il se tînt constamment sur ses deux jambes, et se mût avec l'intelligence propre aux hommes. Sa tête était assez grosse, et ses bras plutôt longs.

    Ses yeux étaient le seul endroit visible de son corps proprement dit, au-delà de son espèce de haubert d'argent. Ils brillaient comme deux petites flammes, parfois peu visibles, parfois davantage, et tournaient à la semblance d'une diffuse spirale, au fond de ses orbites creuses.

    Il avait des membres puissants, noueux et musclés, et sa grande différence avec le singe ou l'homme était les deux cornes luisantes qui ornaient son front. Un fouet semblait luire dans sa main, mais on ne savait point s'il ne s'agissait point de sa queue, car elle était mouvante et vive, comme un serpent, et tantôt paraissait attachée à sa main, tantôt à son échine: elle ne paraissait que par éclairs, à l'œil mortel.

    Derrière lui, y avait-il des ailes? En tout cas elles n'étaient revêtues d'aucune maille argentée, comme le reste du corps. Pareilles à sa queue, elles n'étaient que des lueurs vives, apparaissant par éclairs. Mais il volait dans les airs: de cela on était sûr. Certains, le voyant, le prenaient pour une machine inconnue, venue d'une knight_of_crows_by_jameszapata-d71qp5z.jpgautre planète; mais il s'agissait du démon Mérérim, qui volait au feu de la Lune.

    Derrière lui, quand aucun reflet d'argent ne s'y voyait, quand aucun diamant ne semblait y jeter son éclat, on croyait voir deux grandes ailes d'ombre, battant l'air. Sans épaisseur sensible, il était difficile de les distinguer; mais derrière ce démon les étoiles disparaissaient - ou bien les lumières de la ville, s'il volait bas -, comme si un manteau buvait leur clarté, ou que ses ailes fussent des failles dévorantes, pour la lumière qui luisait.

    Certains, qui l'aperçurent, pensèrent que le célèbre comte Dracula s'était installé à Genève; on ne fit que rire. En un sens, à raison; mais en un autre, à tort. S'il ne s'agissait pas de Dracula, il s'agissait bien d'un être équivalent, à l'essence similaire, et aux agissements semblables. Car dès qu'il eut assez de force pour se mouvoir et sortir, ne serait-ce que quelques instants, hors de la flèche protectrice, il prononça un sortilège par lequel il put aspirer le souffle intime des êtres humains passant à proximité - et aussitôt l'on voyait ces hommes et ces femmes subir un malaise, avoir les genoux qui tremblaient, et ils portaient la main à leur cœur comme s'ils étaient frappés d'un trait soudain, victimes de ce qu'on appelle le mauvais œil, celui du démon Mérérim! Ils vacillaient, chancelaient, certains, les plus faibles, s'évanouissaient. Il s'agissait, en vérité, d'une attaque occulte, mais les médecins (évidemment) ne le démêlèrent jamais. L'un d'eux parla un instant d'un air mauvais, de miasmes morbides; mais même lui fut rabroué avec vigueur, et on affirma que ce n'était là que l'effet d'un microbe, se transmettant d'un homme ou d'une femme à un ou une autre, par le moyen d'une toux, d'un éternuement, voire de touchers plus intimes. On évoqua une sorte de grippe. On s'aveuglait, comme toujours. D'un autre côté, face au mystère, on demeurait prudent: on savait que beaucoup auraient pu inventer mille choses fausses. Du coup, on interdisait aussi l'énoncé public de vérités profondes. Tel est le lot de l'être humain, qui ne se fie qu'à son faible entendement!

    Mais il est temps, lecteurs, de laisser là ce conte; la prochaine fois, nous saurons comment Mérérim captura effectivement le bienfaiteur bien connu des enfants de Noël.

  • Le Père Noël attaqué à Genève (conte mythologique de Noël, 1)

    fleche.jpgLa nuit dernière, m'a-t-on raconté, un événement douloureux est advenu à Genève: le Père Noël a été capturé par un spectre qui le guettait depuis la flèche de la cathédrale, où il s'était dissimulé. Il y était arrivé au mois de mai, quand les fouilles archéologiques dirigées par Charles Bonnet l'avaient libéré de son antique prison - dans laquelle l'avait jadis jeté saint Salon, de par la puissance de sa Crosse. Le monstre avait pris possession de plusieurs habitants de Genève, et il avait des sbires qui déclenchaient des tempêtes sur le lac, et répandaient des maladies.

    Son nom avait été révélé par l'un de ceux dont il avait pris possession: Mérérim; et il avait annoncé que les démons déclenchant les tempêtes et provoquant les maladies agissaient sous ses ordres.

    Or, saint Salon avait jeté un puissant sortilège, et des témoins avaient vu des rayons sortir de sa Crosse, et enserrer, ainsi que des cordes d'or, un monstre à la forme hideuse. Puis, le digne évêque, par le pouvoir de sa main levée et de son regard luisant, l'avait projeté dans un puits infecté qui se trouvait près de la cathédrale, et, sur son indication, on avait surmonté le puits d'un épais couvercle. Une bénédiction, sortant de la bouche étincelante du Saint, avait été placée sur ce couvercle, et le monstre avait été maintenu dans cette geôle durant de nombreux siècles.

    Les fouilles archéologiques, sans doute, sont indispensables à la science des temps anciens; mais elles ne sont pas sans danger. Si elles sont réalisées sans connaissance approfondie des secrets d'antan, elles peuvent mettre à jour des mystères proscrits par les sages, et jeter l'humanité dans un grand désarroi. Durant plus d'un millénaire, les autorités religieuses avisées avaient interdit toute recherche, pour ne pas déterrer le monstre. Mais on oublia finalement le sens de l'interdit, et on crut qu'il s'agissait seulement de combattre la science. Les prêtres, devenus eux-mêmes ignorants, ne surent point justifier leurs paroles, et tumblr_nqeeu2ySos1rcp7bmo1_500.jpgl'interdit sacré fut rompu, au sein des consciences. La proscription s'évanouit, et la soif de connaissance fit le reste.

    Le 13 mai dernier, à quatre heures vingt-trois de l'après-midi, le couvercle qui avait scellé la malédiction fut soulevé, le puits redécouvert, et l'entité hideuse qui y avait séjourné plus de quinze siècles sans périr fut libérée. Lorsqu'elle s'échappa, les étudiants attelés à leur tâche sentirent comme un souffle froid, et une jeune fille, à la sensibilité bien développée, perçut alors comme une ombre en elle-même; elle crut entendre un cri de joie étouffé, puis un éclat de rire. Un vertige la saisit. Une de ses amies, qui l'accompagnait dans sa tâche, la prit par l'épaule, et lui demanda si cela allait. Elle retrouva ses esprits, et chassa le souvenir de cette hallucination sonore. Mais elle me l'a racontée, depuis: il lui était revenu, un matin, après avoir fait un rêve étrange que nous ne dirons pas ici. Le nom de cette étudiante devra aussi rester secret: il ne saurait être question de donner prise à la curiosité malsaine! Elle me l'a fait promettre, et il n'en était pas besoin: je suis convaincu que c'est ce qu'il faut faire.

    Depuis cette date, le démon s'est réfugié, ai-je appris, dans la flèche de la cathédrale, et si, le jour, il se cachait soigneusement, la nuit, dès que la Lune paraissait, il se laissait baigner par sa lumière. Car, fait extraordinaire, elle le revêtait d'une sorte de corps, tissait autour de lui comme une armure, un haubert d'argent. De loin il ressemblait à un chevalier de petite taille, mais derrière les mailles luisantes n'apparaissait nulle chair, seulement de l'obscurité, le vide de la nuit.

    La suite de ce récit étrange sera donnée une fois prochaine.

  • Le chef des hommes-lueurs (Perspectives, LXII)

    eb190ef768e10bacc6700d995677a680.jpgCe texte fait suite à celui appelé L'Hostilité aux mortels, dans lequel je rapporte être entré dans une salle étrange qui, semblant d'abord pleine de lueurs animées, s'était avérée peuplée d'êtres légers portant, sur différentes parties de leurs corps, des joyaux lumineux.

    Devant nous, un homme avait une couronne sertie de plusieurs de ces pierres, ainsi qu'une sorte de barbe, ou était-ce un collier de lumière? et il nous regardait, attendant. Vaguement souriant, il gardait les sourcils froncés, et cette opposition était (pour le moins) curieuse. Les autres êtres présents souriaient aussi, demeurant immobiles. Comme aucun d'entre eux ne bougeait, seuls leurs yeux semblant jeter des lueurs changeantes, je me demandai s'il ne s'agissait pas de statues artificiellement éclairées, et créant l'illusion de la vie.

    Mais Ithälun prit la parole, et dit: «Othëcal, comment vas-tu? Pourquoi Ocalön au noble port a-t-il rechigné à ouvrir la porte à mon invité? Dis-moi.» D'abord le dénommé Othëcal ne répondit rien. Puis sa voix retentit, mélodieuse et douce, étrangement irréelle, belle mais nuancée d'une subtile ironie, que je n'eusse su définir ni justifier, ou expliquer. Remuant à peine les lèvres, bien que ses paroles fussent clairement articulées, il dit: «Sur mes indications, digne Ithälun, Ocälon au noble port a agi de cette façon. Ce n'est pas qu'il ait reçu des ordres précis sur ton ami, qui t'accompagne, et dont le corps bancal signale à l'initié la mortalité dérisoire; mais qu'il a été décrété, voici bien des lunes, qu'aucun mortel n'entrerait jamais en ces lieux augustes, car ils sont indignes, ils ne méritent pas d'y entrer, et tu as commis un sacrilège, en permettant à celui-ci de nous voir, tels que nous sommes, s'il en est capable! Car je crains que tu n'aies à cet égard échoué, et qu'il ne voie rien, ici, qui n'émane de lui-même, et de sa propre fantaisie, étant incapable de voir la vérité en face. De ton corps, je vois des effluves de couleurs scintillantes jaillir, qui nous voilent à sa vue: aurais-tu peur que notre véritable apparence l'effraie, dis-moi, Ithälun? Est-ce là une illustration de ta duplicité méconnue, puisque tu passes pour être la plus probe des femmes du royaume des génies? Que veux-tu, avec ce mortel? De quel droit as-tu forcé ma porte, si je n'ai pas le pouvoir de t'en empêcher? Le seigneur Solcum est-il au courant? Cela est-il approuvé de l'auguste Sëchuän? Je t'en prie, parle-moi, réponds à mes questions!»

    Ithälun eut l'air d'hésiter. Durant un petit temps, elle ne dit rien. Elle soupesait, manifestement, les paroles d'Othëcal, et ce qu'il contenait de menaçant. Ses yeux lancèrent un éclair. Elle dit: «Othëcal, Othëcal, auras-tu toujours, dis-moi, le même orgueil? Depuis combien de temps nous connaissons-nous? Suivant le calendrier des mortels, cela fait bien sept mille ans, au moins. Crois-tu que sans raison j'aie enfreint la loi dont tu parles? Ne sais-tu pas que, par l'intermédiaire de Solcum et Sëgwän, c'est des Ornims mêmes que je reçois mes instructions? Je sais que tu ne l'ignores pas. Pourtant tu feins, impie, de ne pas le savoir, et tu te réfères à une loi que tu feins, aussi, de croire supérieure aux commandements de l'Ornim, parce qu'ils émanent de commandements plus anciens, mais également de l'Ornim!»

    (À suivre.)

  • L'hostilité aux mortels (Perspectives, LXI)

    60272946db5c060a79a60ba338f3df2e.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Demeure illuminée, dans lequel je rapporte avoir rencontré un étrange garde d'une étrange demeure, en compagnie de ma dame conductrice. Ils se sont mis à discuter, et le premier utilisait une langue que je ne connaissais pas, la seconde un français archaïque.

    D'après ce que me dit plus tard Ithälun, donc, voici quelle fut la teneur de leurs propos échangés: «Salut à toi, noble garde, sage Ocalön! commença par dire la reine des fées.

    - Halte! répondit abruptement cet Ocalön.

    - Ne me reconnais-tu pas? repartit la plus belle des dames.

    - Si fait, rétorqua Ocalön.

    - Eh bien, ne puis-je passer?

    - Toi, oui, lui, non, dit-il en me montrant d'un signe.

    - Pourquoi? Ne sais-tu pas qui il est?

    - Si fait.

    - Alors?

    - Il n'entrera pas.

    - Ton seigneur, est-il d'accord?

    - Je pense.

    - Mais tu n'es pas sûr?

    - Non.

    - Pourquoi alors cette décision, de ta part?

    - Parce que nul mortel n'est jamais entré ici, et qu'il ne le faut pas.

    - Pour quelle raison, je te prie?»

    Ocalön ne répondit pas. De son œil entièrement rouge, il me lança un rayon, qui m'atteignit à l'estomac: je le sentis le traverser, et une douleur y vint. Puis il regarda à nouveau la belle immortelle, et resta coi. Ithälun reprit: «Laisse-moi passer, ou il t'en cuira, car son ton seigneur est mon vassal.»

    Ocalön serra les dents, et un feu diffus rayonna de son œil. Sa main se ferma plus étroitement sur son arme. Pendant un certain temps, il ne bougea pas. Ithälun le fixait, le visage flamboyant, sans bouger non plus. Soudain, Ocalön baissa le front, et recula. Il me laissait passer. Ithälun avança le pied, et je lui emboîtai le pas.

    Nous parvînmes devant la porte close; Ithälun tourna la tête vers Ocalön, qui, sans lever la tête, prononça une sourde parole que je ne compris pas, et qu'Ithälun ne voulut jamais me traduire. Aussitôt, les lourds battants s'ouvrirent, découvrant une salle rayonnante de différentes couleurs: c'était comme si une obscurité était remplie de feux légers, volant, flottant, et flamboyant de toutes les teintes de l'arc-en-ciel. J'étais interloqué. Je m'attendais à trouver des hommes, ou des meubles; mais derrière cette porte qu'un mot d'Ocalön avait ouverte, ne se trouvait qu'une obscurité traversée de ces feux de couleurs, qui semblaient se mouvoir selon une volonté variée - mais dont je n'eusse su dire si elle était douée d'intelligence, ou non. Elle aurait pu aussi bien être celle de lucioles.

    «Viens», me dit cependant celle qui me guidait. Et elle s'avança vers ces lueurs flottantes et volantes, colorées et douces. Or, au moment où je crus entrer dans leur troupe étrange, je vis des ombres se créer, des formes s'épanouir, et que ces feux étaient des pierres précieuses qui luisaient sur des fronts et des pourpoints, des bustes et des broches, des agrafes et des doigts. À vrai dire, je sursautai, car les êtres qui portaient ces gemmes semblaient être apparus d'un coup - et d'abord leur forme me parut imprécise, mais à mesure que je regardais, elle prit l'apparence d'êtres humains - quoique très beaux et légers, rayonnants, sveltes et souples sur leurs pieds touchant à peine le sol, et laissant derrière eux des traînées vagues de clarté.

    (À suivre.)

  • Les motivations de Borolg (Perspectives pour la République, LIX)

    gemini.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Portrait de la Déesse, dans lequel je raconte que, de l'autre côté des astres, selon la princesse Ithälun, on peut distinguer les êtres qui vivent dans l'espace céleste.

    De l'autre côté? Je n'osai confesser mon ignorance en demandant ce que cela voulait dire. Les champs étoilés ne s'étendent-ils pas à l'infini? Prudemment, je m'enquis de ce que, du coup, elle voyait. Et elle me parla en me disant ces mots: «Rémi, il y a là ce que tu appelles la constellation des Gémeaux, où toujours deux êtres divins, armés comme des guerriers d'antan, accomplissent les exploits par lesquels le monde s'est formé. Ils courent le long du Zodiaque, poursuivant, ensemble, un monstre fait de ténèbres qui menace le Soleil et la Lune, et le piquent et le harcèlent, pour ne pas lui laisser le temps de nuire, bénis soient-ils! Oh, comme je les aime, ces deux!»

    Ce disant, ses yeux brillaient d'un éclat particulièrement vif, et son sourire s'accentuait. Savait-elle que j'étais moi-même du signe des Gémeaux? Cela avait-il pour elle la moindre importance?

    Mes pensées passèrent d'un point à l'autre et, revenant en arrière, elles rebondirent sur une curiosité qui me vint soudain: «Ithälun», fis-je, «je voudrais savoir. Je voudrais savoir pourquoi Borolg m'a attaqué, ou s'il l'a fait par hasard. Qu'en est-il? Cela m'intrigue.»

    Ithälun laissa son regard fixé quelques instants dans le ciel, comme suivant quelque aventure fabuleuse qui s'y déroulait, comme assistant à quelque récit en images visible d'elle seule, puis, baissant les yeux, recommença à effleurer les gemmes du tableau de bord. Alors la voiture, dont la course devenue flottante s'étiolait, vibra, et se relança. Puis elle leva les yeux, fixant une pensée, et me dit: «Tu fais bien, Rémi, de poser la question. Car c'est lié à ta mission! Oui, il y a des forces maléfiques qui veulent t'empêcher de la mener à bien. Oui, l'Homme Divisé est gardé tel quel par un abominable dragon, lui-même allié d'un être abominable, que je te nommerai dès que je le pourrai: car son nom est maudit, et le prononcer attire le mal, aussi faut-il d'abord se protéger par un rituel, créer une sphère protectrice par des gestes et des formules appropriés, que je n'ai pas le temps de faire. C'est tout un travail, il n'est pas facile.

    «Sache que nous sommes toujours dans les terres de Tornither, qui ne sont pas loin du royaume de l'Ennemi. Aussi faut-il rester prudent.

    «Mardon l'Adversaire a passé un pacte avec Ardul, dont les besoins dépendent en partie de lui: il en a profité. Il a exigé qu'ils envoient contre toi un de leurs meilleurs guerriers, et je fus plus que folle, lorsque je te laissai à sa merci, avec pour t'aider le seul vaillant, mais insuffisant Ornuln.

    «Il y a chez Ardul un certain plaisir de la tuerie, de la mise en pièces des Humains, qui s'accorde de toute façon avec l'Innommable, dont Mardon est un lieutenant. Il était prédisposé, pour ainsi dire, à se mettre à son service. Mais il pourra être sauvé, peut-être, si la puissance mardonienne se réduit, et si l'Homme Divisé de nouveau est complété. Je ne le sais. Je ne peux, à ce sujet, que m'en remettre à la sagesse de nos guides occultes. Car nous en avons, qui sont pour moi ce que je suis pour toi, et que tu ne vois pas. C'est pour consulter l'un d'eux que j'ai accepté l'invitation de Tornither à venir prendre le thé chez lui.

    «Car il est dans son palais un temple, et dans ce temple une porte menant à la loge d'un de ces êtres grandioses. Cela peut t'expliquer le rôle et la destinée de Tornither, si tu réfléchis bien. Mais tu les méditeras plus tard. Car, vois! nous arrivons où je voulais t'emmener cette nuit, pour y attendre le matin!»

    Alors la voiture dépassa un rocher, et, derrière, un lac s'étendait, avec, à son bord, une demeure illuminée!

    (À suivre.)

  • Croagh Patrick

    Croagh-Patrick.jpgIl existe en Irlande une montagne sainte, vouée à saint Patrice, et qui conserve son esprit - ou son reflet, son corps éthérique, et lui permet d'être présent sur Terre, parmi les hommes. On l'appelle Croagh Patrick, et les dévots en font l'ascension recueillie, comme une pénitence, une voie de purification. Elle est assez raide, et son chemin est parsemé de cailloux coupants. En haut est une église - et un lit de saint Patrice, recevant les offrandes, et de la taille d'un homme.

    Je l'ai gravie. Il y avait de la pluie, du vent, de la brume, et je transpirais à grosses gouttes. Les jambes faisaient mal, mais j'ai créé un rythme, et j'ai fini par y arriver. Or, au sommet, une surprise m'attendait.

    Plus aucun bruit ne se faisait entendre. Je ne voyais plus aucun être humain. Les brumes, baignées de lumière, tournaient silencieusement devant, et autour de moi.

    Elles prirent bientôt les couleurs de l'arc-en-ciel. Mais, fait surprenant, deux couleurs s'imposèrent aux autres: le vert et le blanc. Elles prirent un éclat scintillant, et je crus déceler, dans leur assemblage, une forme humaine, dont les yeux eussent été deux fines étoiles.

    Une vague ressemblance avec les images de saint Patrice, dans les églises, me frappa. La projetais-je, impressionné par l'endroit, le culte qu'on y rendait collectivement - avais-je une hallucination? La figure ne bougeait guère: elle semblait être un fétiche figé - une extériorisation de mes propres fantasmes.

    Mais soudain, je crus voir une bouche s'ouvrir, dans cette forme, et que, silencieusement, elle prononçait des mots. J'avais beau tendre l'oreille, je ne les entendais pas; ne me parvenait que le son vague et boueux de paroles incompréhensibles - si c'était même des paroles.

    L'être leva la main droite et la tendit vers moi, puis se remit à faire des sons bizarres, semblant sortir de la tête - d'un trou situé sous les yeux d'étoiles. Je n'y comprenais vraiment rien.

    Je commençais à m'inquiéter de ma raison, quand un son assourdissant vint à mes oreilles, tel un coup de tonnerre ne s'arrêtant jamais. Je me jetai au sol, les mains plaquées sur les tempes, et je sentis sur mon dos patrick.jpgun poids énorme, comme si un géant y posait son pied! Je manquai de perdre conscience. La souffrance était considérable. Mais, au moment où je crus que j'allais mourir, la douleur s'allégea, et le bruit s'arrêta.

    Je relevai la tête, et vis plus distinctement saint Patrice: c'était lui, à n'en pas douter... Il ressemblait très exactement aux figures des églises, mais il souriait et hochait la tête, en pointant le doigt vers moi. Il ne disait rien, mais paraissait content, je ne sais pas pourquoi: j'avais fait bien peu pour le mériter... Mû par on ne sait quel désir, je tendis aussi la main, pour prendre la sienne, mais au moment où elle eût dû la toucher, l'ombre chatoyante du saint apôtre disparut - s'évanouit dans la brume.

    L'instant d'après, le son du vent emportant les volutes, le froid piquant des gouttelettes et la présence des autres pèlerins humains revinrent à mes sens étonnés. J'étais retourné à la vie ordinaire. Saint Patrice était parti, et avec lui la bouffée d'étoiles qu'il soufflait de sa bouche transfigurée!

    Étrange expérience. Mais en fait-on d'un autre type, dans les lieux sacrés d'Irlande? J'encourage mes lecteurs à gravir aussi le Croagh du Saint au Trèfle.

  • Le portrait de la Déesse (Perspectives pour la République, LVIII)

    athena-goddess-roman-mythology.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Pilotage par les gemmes, dans lequel je décris la manière étrange dont notre voiture volante était conduite par ma bonne fée, ou reine Ithälun.

    Je me tournai vers celle-ci, et voici! son visage, concentré sur la tâche à accomplir, était, sous la visière levée de son casque, plus beau qu'il ne m'avait jamais paru jusque-là - alors même que je l'avais trouvé à plusieurs reprises le plus beau du monde. Ses yeux brillaient d'un vif éclat, comme si un astre s'y était mis – ou comme s'ils avaient été la fenêtre d'étoiles à peine dissimulées par l'illusion d'un corps frêle!

    Ses mains gantées d'argent reflétaient l'éclat des joyaux incrustés dans le métal poli qui s'étendait devant elle, et qu'elle allumait de ses mouvements rapides.

    Son visage, blanc comme la neige, semblait confirmer l'idée que tout son corps cachait des étoiles, car, dans la nuit, une mystérieuse clarté en émanait, comme si une lampe avait été placée à l'intérieur. Sans qu'elle pût en rien être dite malade, sa peau avait quelque chose de diaphane. Aux joues, des roses couraient, étranges. Tel, l'enfant, qui, plaçant sa lampe de poche dans la main, la referme, et regarde ses doigts devenus rouges, comme s'ils étaient faits de braise; ainsi, le visage de neige d'Ithälun, contenant aussi du sang, rosissait selon un ondoiement inexplicable.

    Ses lèvres au dessin idéal étaient fines, et ses cheveux descendaient en ruisseaux d'or sous l'argent de son heaume, avant de se répandre sur ses épaules recouvertes de mailles scintillantes.

    À nouveau, je me demandai si j'étais digne de côtoyer tant de splendeur - et je me sentais honteux de ma nature vile, lorsque j'aperçus sa bouche, jusque-là illisible, s'étirer d'un délicat sourire, et son œil se tourner vers moi furtivement. Elle respira plus profondément que d'ordinaire, et son beau sein se souleva, puis, levant le regard, sembla fixer quelque chose parmi les étoiles - tandis que sa main s'était arrêtée, et que ses murmures doux adressés à la voiture s'étaient amuis en chuchotements, jusqu'à s'éteindre tout à fait. Je me souvenais de ce qu'elle m'avait dit, qu'elle voyait les êtres des hauteurs stellaires - et que les étoiles étaient pour eux comme des bijoux posés sur leurs fronts. Prenant mon courage à deux mains, j'osai rompre le silence qui s'était fait et, dans un souffle, demandai: «Que vois-tu, ô Ithälun? Peux-tu me le dire?

    - Ah, Rémi, répondit-elle avec dans la voix la même douceur, si tu voyais ce que les immortels peuvent voir! Non seulement les constellations qu'ont répertoriées vos savants, mais les anges qui leur ont donné naissance, et vivent derrière elles! Le regard des génies est celui que tu aurais si tu pouvais voir les astres de l'autre côté, aussi étrange cela puisse te paraître.»

    (À suivre.)

  • De Gaulle dans le Connemara

    de gaulle.jpgDurant mon voyage en Irlande, j'ai passé une semaine dans le Connemara, et ma location était juste à côté de l'hôtel où Charles de Gaulle est parti en vacances après sa démission de la présidence de la république française. Après tout, l'Irlande est aussi faite des hommes illustres qui y ont passé du temps, et les historiens aiment évoquer ce séjour du Général comme s'il avait une signification mystique, ou symbolique. Dans ses derniers jours, pour ainsi dire, De Gaulle prenait contact avec la terre d'Irlande, comme s'il voulait entrer dans le monde des fées - dans le Sídhe.

    Car c'est bien là, pensait-il - et comprend-on implicitement -, qu'était l'âme de la France, le génie national. Lorsqu'il l'assimilait à la madone des églises et (surtout) à la princesse des contes, il faisait bien appel aux traditions catholiques et celtiques, il le savait: il était gaulois. La source vivante de cette mythologie occidentale, où se trouvait-elle, sinon en Irlande? L'ancienne Rome avait donné un cadre; mais les Celtes y avaient porté la vie.

    L'hôtel se trouvait dans un village nommé Cashel, nom de lieu assez répandu en Irlande, et dont la signification renvoie à un fort antique, en pierre et circulaire. Il était charmant, et l'intérieur avait été aménagé à l'anglaise, on y avait des manières distinguées comme dans la bonne société londonienne. À l'extérieur, il y avait un joli jardin, indiquant par des panneaux fléchés la direction du De Gaulle Seat. Nous les avons suivis. Le chemin ondoyant et couvert de végétation verdoyante, comme toujours en Irlande, mène à un banc au sommet d'une butte.

    Voyait-on la mer, à l'époque de De Gaulle? Aujourd'hui, elle est cachée par des buissons élevés, des sortes de buis, si on s'assoit sur le banc. Ce n'est pas la haute mer: juste un bras, pénétrant profondément dans les terres sans créer de rive régulière. Mais au loin, le large se distingue, dans une petite fenêtre de blancheur, dans un globule qui paraît plus clair que le reste.

    Derrière le jardin, un pré s'élève, d'un vert pur, et bêlent dans la brume les éternels moutons. L'endroit est magique, comme il semble toujours l'être dans l'île de saint Patrice. Il est vrai que le Sídhe n'est pas loin, qu'il de gaulle 3.jpgy a là une entrée, et que le De Gaulle Seat crée une absence, comme ces sièges périlleux de la Table ronde où nul n'ose s'asseoir parce qu'ils sont les chaises d'êtres invisibles - peut-être de défunts héroïques. L'absence de tout bouquet, disait Mallarmé, instaure l'idée parfumée: l'absence de De Gaulle en crée la vivante image - diamantine, cristalline, pleine de reflets colorés. Là est son corps subtil, encore présent. Il me regarde, me fait un clin d'œil.

    Ai-je rêvé? Je ferme, je rouvre les yeux: il est parti; seul un souffle emporte, au-dessus de moi, une soie transparente, qui se dissout au vent. Il ne reste plus rien de l'ombre lumineuse de De Gaulle, que j'ai cru voir ici. Je me souviens seulement de ses beaux Mémoires de guerre, qui bâtissaient son épopée, et faisaient de lui l'envoyé du Sídhe - un fils des elfes, un Galaad digne de saisir le Graal. Il était le délégué de la princesse des contes: il la représentait, dans le monde de la prose. C'était bien son idée. Cashel l'a senti, et l'a honoré en conséquence. Les Irlandais aiment la France, ils aiment De Gaulle: il est un héros gaulois, descendant de Cuchulain.

  • La soumission d'Ardul (Perspectives pour la République, LVI)

    amongst_the_creation_by_hellsescapeartist-d4y50yg.jpgCe texte fait suite à celui appelé L'Attente des démons-sangliers, dans lequel je raconte qu'après avoir autorisé la famille de Borolg à venir chercher son membre blessé, nous nous mîmes, la fée Ithälun et moi, à l'attendre.

    Ils parvinrent jusqu'au coteau au pied de la falaise et, lentement, s'avancèrent, le front baissé et marchant à quatre pattes à la façon de bêtes ordinaires, comme craignant la vengeance d'Ithälun ou mon changement d'avis. Ils nous regardaient par dessous, avec quelques lueurs de haine et d'amertume, mais s'employant bien vite à dissimuler leurs sentiments pour affecter la soumission.

    Au nombre de six, les hommes-sangliers (dont Ithälun devait m'apprendre que le nom de leur peuple était Ardul) vinrent autour de Borolg, et, le soulevant de leurs pattes antérieures, se redressèrent, et, portant leur congénère, reprirent, en se mettant debout, leur posture humaine. Puis, s'inclinant devant nous, un peu comme l'avaient fait les proches d'Ornuln (ce qui était pour le moins curieux), ils repartirent vers leur grotte, remontant la pente qu'ils avaient descendue. Dans sa douleur, Borolg gémissait et grognait faiblement, et des effluves de dépit en montaient dans l'air; mais nous eûmes pitié de lui, car il souffrait atrocement. Ils disparurent à la fin par la fissure dont ils étaient sortis et que, étrangement, je ne pus bientôt plus distinguer, comme si elle s'était refermée, à la façon d'une porte.

    Je me tournai vers Ithälun aux mailles reflétant la clarté des étoiles, et lui demandai: «Que faisons-nous, à présent, ô Ithälun?» La dame des fées demeura silencieuse un instant, regardant toujours l'endroit où avaient disparu

    les hommes-sangliers, puis, se tournant vers moi, répondit: «Je ne pense pas, Rémi, que, comme cela te semblerait peut-être juste, nous puissions prendre du repos. Trop de peine et d'angoisse se sont abattues sur toi et sur moi, ces dernières heures. Nous ne trouverions pas le sommeil, et ce lieu, qui vit tant de malheurs l'infester de leurs cris, nous ferait à la fin horreur.

    «Voyageons de nuit, pour une fois, sous les étoiles que tu pourras admirer, puisqu'elles sont ici si proches, et qu'il semble, au regard innocent, qu'elles ont des têtes derrière leur éclat, dont elles ornent les fronts comme des diamants grandioses. Tu l'as constaté, n'est-ce pas?»

    À ces mots, je regardai le ciel, et il me parut que, effectivement, les étoiles étaient toutes proches et que, en montant au sommet des montagnes, on eût pu quasiment les toucher. Mais je ne vis pas les têtes dont parlait Ithälun: ses yeux devaient être meilleurs que les miens!

    L'immortelle reprit la parole: «Viens», me dit-elle, «nous allons reprendre le véhicule avec lequel nous sommes partis de la maison de mon père, et dont je révélerai maintenant le nom: car elle a un nom propre, ayant une âme, et étant une personne, on l'appelle Olorgel. Elle fut engendrée, aussi curieux cela te paraisse-t-il, d'un cygne et d'un nain. Car en ce monde, les machines mêmes sont des êtres vivants, énigme profonde pour les mortels ordinaires. La raison pour laquelle elle a pris cette forme ne te sera cependant pas dite aujourd'hui. Contente-toi de monter sur le siège du passager, puisque tu es trop las pour la conduire, quoi que t'ait appris Ornuln en mon absence!»

    Et ayant dit ces mots, elle s'en fut, et marcha vers la voiture volante. Je la suivis sans mot dire, et, dès que nous eûmes fini de ranger dans le coffre les restes de la tente montée par Ornuln, nous montâmes dedans conformément à ses ordres.

    (À suivre.)

  • Le sens d'une mission (Perspectives pour la République, LIV)

    Ampurias4657.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Légende du médecin-dieu, dans lequel je prétends qu'Ithälun, reine des fées, m'a raconté, au cours de mon séjour au pays des génies de France, l'histoire étrange d'un médecin divin, à même par son art de soigner l'elfe qui m'avait protégé, Ornuln.

    Je fus ému par ces paroles, même si ce qu'Ithälun me disait semblait étrangement contredire ses paroles antérieures. Mais je n'en étais plus à cela près, car ce pays plein de mystères était aussi plein de folie! Ma tête tournait, et j'avais du mal à saisir ce que j'entendais. Ainsi que je l'ai déjà énoncé, les choses se dédoublaient et se croisaient, se séparant en plusieurs voies avant de se réunir et de se mêler à nouveau, comme si, en ce monde, rien n'était parfaitement unitaire. Les hommes mêmes me paraissaient doués d'ubiquité, comme s'ils vivaient plusieurs vies à la fois, comme si le temps n'était fait que de différents lieux dans lesquels on pût se rendre à volonté, voyant plus tard des êtres rajeunis. Était-ce vraiment après son veuvage, comme on me l'avait dit, qu'Astalcalc était retourné à la cour de Tornither? Ou le temps s'étant annulé, s'était-il retrouvé au moment où il ne s'était pas encore marié? Je n'ai pas, en effet, restitué toutes les paroles étranges entendues ce jour, et Ithälun m'a suggéré que la décision d'Astalcalc l'avait fait revenir à son ancienne vie; or, elle n'en parlait pas d'une façon métaphorique, elle s'exprimait comme s'il avait réellement remonté le temps, ce qui me semble impossible, mais cela l'est-il vraiment?

    Je dois avouer au lecteur que je ne rends pas compte exactement de ce qui a été énoncé à mon intention ou autour de moi; souvent les hommes de ce pays utilisaient un langage étrange, que je ne comprenais qu'à demi, et qui faisait surgir en moi des images qui peut-être étaient fausses. Je restitue ce que montraient ces images par des mots pris de la langue commune, mais je ne sais si on peut les dire fidèles. Il faut bien, néanmoins, qu'ils s'ordonnent avec clarté, et, pour cela, il faut passer par les concepts auxquels sont accoutumés les gens. Fou est celui qui tente de restituer, par transparence, une expérience aussi singulière, car, au sein de ce pays des génies, les habitants se comprennent tous très bien, et n'ont rien de fou; mais leurs pensées ne sont pas les nôtres, ni ne s'expriment-ils de la même façon. Aussi ne peut-on créer qu'un équivalent.

    En un sens, la traduction littérale serait fausse, puisqu'elle donnerait l'impression de la confusion, qui n'existe pas du tout chez ceux qui s'expriment et vivent dans ce royaume dangereux. Même, elle ne serait qu'une manière de créer une forme mystérieuse dénuée de vie propre. Or, ce qui caractérise d'abord le pays des génies, c'est qu'il est la vie même. Du moins c'est ce qu'il m'a semblé.

    Comme le feu de l'existence y est plus nu que parmi les hommes, il paraît fugitif, incertain; mais sans l'être.

    Certes, en écoutant Ithälun, je fus surpris d'y reconnaître certains traits de la légende d'Esculape. Fou que j'étais, je crus bon de lui demander s'il y avait un rapport. Elle me répondit, alors, qu'elle n'en savait rien, et qu'elle ne connaissait absolument pas cette légende. Elle ne saisissait même pas, affirmait-elle, le sens de mes propos, ce qui m'étonna fort.

    Pour elle, en effet, le monde des mortels et de leurs contes ne correspondait pas à ce que j'en disais, mes mots étant comme vides à son âme, et ne renvoyant à rien. Si elle avait paru répéter une légende connue des hommes, elle ne l'avait point fait exprès, et peut-être était-ce moi qui l'avais comprise de cette façon. En réalité, Astalcalc était seulement un grand médecin de la cour de Tornither, qui avait fait des émules ici ou là, et qui, de maillon en maillon d'une longue chaîne, avait même essaimé parmi les mortels, les aidant dans leurs aspirations à soigner et à guérir, fondant parmi eux une belle lignée médicale. Mais elle n'en savait pas plus que ce qu'elle m'en avait dit, et elle ne pensait pas qu'on pouvait réellement donner le nom d'Esculape à Astalcalc, ni même à son fils, bien qu'il fût effectivement regardé à son tour comme un dieu par de nombreux mortels.

    Stupéfait, je me tus. Je me demandai, une fois de plus, si elle ne se moquait pas de moi.

    Se pouvait-il que ce royaume des génies ne fût qu'un passé immortalisé et figé, une ombre dans laquelle je croyais vivre?

    Mais cela importait-il vraiment? Ce qui comptait, je le sentais, était d'accomplir la mission qu'on m'avait impartie, d'exécuter la tâche que l'on m'avait confiée, et qui était bonne parce qu'elle aussi apportait une forme de guérison. Seule la portée morale de mon action, je le saisis soudain, avait une vraie importance. Les questions sur ce qui existait ou non, et de quelle manière, n'étaient que secondaires.

    Jusqu'aux récits d'Ithälun n'étaient là que pour m'aider à diriger mon cœur, et non pour nourrir mon âme d'une vaine érudition. Astalcalc devait m'encourager à agir, et me rassurer sur le sort d'Ornuln. Il ne me serait pas présenté, peut-être. Je ne pourrais pas me vanter de l'avoir rencontré - car tel n'était pas le but de mon immortelle!

    (À suivre.)

  • Degolio CXXI: génies cachés de France et d'Europe

    captain_francefg1.jpgDans le dernier épisode de cette incroyable geste, nous avons laissé le Génie d'or, gardien secret de Paris, alors qu'il annonçait à son alter ego Jean Levau qu'il agirait seul, face à Fantômas et à l'armée de ses gargouilles.

    À ces mots effrayants, Jean Levau sentit comme éclore un froid dans sa poitrine; mais il demanda: Mais, seigneur Solcum, n'as-tu donc point d'alliés? Captain Corsica ne peut-il venir t'aider, avec Sainte Apsara? D'autres génies ou guerriers de l'ordre des Captains ne peuvent-ils venir de lointaines provinces de France, voire d'Europe? Je dois t'avouer que, en Corse, à distance, je t'ai ouï converser avec Captain Corsica, Sainte Apsara et le Cyborg d'argent - et même Cyrnos et son médecin Tilistal, tous barons de haut rang; or, vous évoquiez souvent d'autres gardiens occultes du monde. Je me souviens de Captain Corsica faisant allusion à la mystérieuse Galatée, nymphe bleue du Forez, armée d'armes de saphir; que toi-même tu évoquas Captain Savoy et ses Douze Disciples, qui peuplent les Alpes gauloises; que Cyrnos mentionna le nom de l'Homme-Cygne, baron de Genève; et que le Cyborg d'argent confessa se soucier de Captain France et même de Captain Europe - sans parler des hommes d'Amérique qui remplissent le même rôle, où ceux des autres pays d'Europe. Le bon génie de Sardaigne et Captain Ytaille furent, enfin, nommés par Tilistal, et il semblait compter sur eux. Qu'en est-il, en vérité? Pourquoi dois-tu affronter seul tes ennemis, si tu as tant d'amis dans l'univers?

    - Jean, Jean, répondit le Génie d'or, tous ceux que tu nommes, hélas! ont leurs propres affaires. Ils sont, eux aussi, pris dans des combats difficiles, ne leur laissant un seul instant de répit. Tu me parles, par exemple, de Captain Corsica, Sainte Apsara et le Cyborg d'argent; mais sais-tu qu'en ce moment même ils sont en prise avec star_sapphire_by_garang76-d47kd9b.jpgleur terrible ennemi séculaire, le puissant Lestrygon, à nouveau délivré de ses chaînes, et que, comme puni pour ses fautes passées, le Cyborg d'argent, en particulier, qui devait garder sa geôle, subit mille morts? qu'à grand-peine Captain Corsica, malgré sa vaillance, œuvre pour le délivrer de ses maux, et que Sainte Apsara réclame de Cyrnos qu'il la laisse aller à cette bataille, pour le secourir, et le seconder? N'en parle point si légèrement. Captain France est coincé dans un labyrinthe dont il ne parvient pas à sortir, y affrontant sans cesse des monstres contre lui lancés, et nul ne sait quand cette sienne épreuve sera achevée: pour le peuple des génies (auquel il appartient depuis plusieurs siècles), son aventure ne dure pas depuis un temps si long qu'il paraît aux mortels; mais pour ceux-ci, justement, cela relève de la décennie, voire du siècle. (Car tu sais que, dépendant de la Lune, les génies voient le temps passer bien plus lentement que les hommes, même quand ils vivent avec eux sur Terre: un charme en effet les ceint, apparaissant aux mortels tel qu'un nimbe argenté, les protégeant du temps terrestre.) Il est donc trop occupé pour me secourir, et le salut de Paris ne dépend que de moi.

    Captain Europe, peut-être, pourrait m'aider, si je le lui demandais; mais je voudrais d'abord voir si je peux vaincre les ennemis de Paris avec mes propres forces, que je tiens du dieu qui fonda jadis la ville: il me l'a confiée.

    Cependant, il est un être auquel il serait permis, peut-être, de demander plus rapidement de l'aide. J'y songe, à présent.

    Mais il est temps, ô lecteur, de laisser là cet épisode déjà extrêmement long; la prochaine fois, nous apprendrons que le repaire des Gargouilles se tenait en 1952 là où se dresse aujourd'hui le quartier de la Défense, à Courbevoie, dans ce qu'on appelle le Grand Paris. À très bientôt!

  • Le retour à Tampa (58)

    12991013_1108568732547365_2813193460117243678_n.jpg(Dans le dernier épisode de ce récit de voyage bizarre, j'ai raconté que, après avoir perdu connaissance à la suite de mes émotions trop vives, je me suis retrouvé, en me réveillant, dans un vaisseau spatial occupé, devant moi, par l'équipe des Vengeurs, ou Veilleurs.)

    Entre ces héros assis, il y avait des hublots, qui montraient des étoiles, brillant d'un éclat particulièrement vif, et je crus même voir ce qu'on appelle des nébuleuses, et des êtres lumineux les traverser, ou peut-être s'agissait-il de machines; mais elles avaient un air si vivant, si fluide, qu'elles me paraissaient davantage comparables à des aigles ou à des dauphins cosmiques - à des couleuvres ailées, je ne saurais le dire: les divinités de plusieurs mythologies plus ou moins exotiques me semblaient vivre là, dans l'atmosphère du dehors. L'espace interstellaire était peuplé, vivant, et mon étonnement en revint.

    L'Homme de Foudre ouvrit la bouche, et sa voix était profonde et résonnait sourdement, comme s'il la retenait de faire trembler les parois de notre vaisseau - comme s'il se contentait de murmurer, quoique je l'entendisse vivement; il dit: Réveillé, Rémi? Les autres, curieusement, se mirent à rire. Nous ne sommes pas encore arrivés, reprit-il: rendors-toi. Et une lumière blanche mêlée de mauve jaillit de son marteau – et, de nouveau, je perdis connaissance.

    Quand mes yeux se rouvrirent, j'étais, étrangement, debout, non loin du lac du lotissement de mon cousin, à Tampa, comme si je n'avais eu qu'une vision – n'avais fait qu'un rêve. Je me sentais pourtant tellement bien - comme si j'avais songé spacecity_by_love1008.jpgquelque chose de de lumineux, de doux, de suave - mais que je ne parvenais plus à me remémorer.

    Je mis longtemps, en effet, à me souvenir de tout ce qui m'était advenu et à reconstituer, à partir de bribes fugitives, l'ordre des événements. Et encore ne suis-je pas sûr de tout, et pense que je vis bien d'autres choses, mais que ma faible intelligence ne peut les représenter à mon âme de façon satisfaisante, de telle sorte que je préfère les taire, plutôt que de me laisser aller à une folie d'images sans suite, à une illusion de rêves sans ordre.

    Même redire comment j'ai pu tisser un fil dans les événements m'est impossible, cela relevant d'un secret presque inavouable. Je dirai seulement que dès l'instant où je repris conscience près du lac, sous la lune, je vis un indice, dans le ciel, à partir duquel je pus reconstruire tout le reste: une étoile qui filait. C'était, à n'en pas douter, le quinjet!

    Il traça une ligne d'or devant la Lune qui m'étonna fort, et me fit d'abord croire à quelque comète. J'admirai un long moment cet étrange phénomène, comme si je devais, en le voyant, me souvenir de quelque chose de très important, sans plus savoir exactement quoi. Puis des images me revinrent, à la façon d'éclairs.

    Je regagnai ma chambre, dans la maison où je logeais. Je sursautai en regardant l'heure sur la gazinière, écrite en lettres bleues: je n'avais pas passé, dehors, plus d'une demi-heure. Si je compte le temps qu'il faut pour stars.jpgaller de la maison à la route où je me tenais debout près du lac et en revenir, j'ôte dix minutes et découvre que je suis resté debout, sur place - dans la douceur du printemps de Floride -, vingt minutes, ce qui n'est quand même pas possible, mes jambes auraient dû s'alourdir. Mais qui sait? Les chevaux dorment bien debout et les hommes aussi, quand ils deviennent somnambules. Saurai-je jamais le fin de cette histoire? Je ne peux que redire ce dont je crois me souvenir. Ce que le fil du météore aperçu ce soir-là a rétabli dans ma mémoire défaillante, poignant comme un stylet appuyé sur mon cœur, et semblant si gros de fables sublimes!

    Qu'on me croie ou non ne me fait pas souci. L'important n'est pas là. Il s'agit seulement de cristalliser ce qui reste enfoui.

    J'ajouterai que quelques mois plus tard, je reçus un message qui acheva de dissiper mes doutes, complétant encore les fragments épars de ma mémoire. Cela advint le lendemain du Noël qui suivit - mais cela a déjà été raconté.

  • La légende du médecin-dieu (Perspectives pour la République, LIII)

    fantasyart-1525637366026-8400.jpgCe texte fait suite à celui appelé Confins des déraisons, dans lequel Ithälun me soutint si avant que je retrouvai l'équilibre dangereusement entamé par mon expérience du départ d'Ornuln et des paroles étranges de la fée, ainsi que de visions trop belles pour ma faible nature.

    Me voyant apaisé, elle dit: «Puisse Ornuln, quoi qu'il en soit, guérir de ses maux et être bien soigné, dans la cité du noble Tornither!» Sa voix était mélodieuse, rassurante, sereine et douce, et c'est à peine si elle murmurait, et pourtant je l'entendais si clairement! Je me rappelai alors l'elfe qui avait tenté de me protéger. Et je répondis: «A-t-il, lui, le berger des moutons de ces pentes, le moyen de le guérir?» Ithälun dit: «Il est, en son palais, un guérisseur fameux du nom d'Astalcalc. Il fut, en vérité, le maître de nombreux médecins célèbres, y compris chez les mortels - qu'il initia jadis à son art. D'ordinaire il leur apparaissait comme en songe, nimbé de lumière et d'écharpes de couleurs transparentes, mais une fois, il tomba amoureux de la fille d'un de ces mortels qu'il instruisait, et voici! il l'épousa, et engendra en elle un fils qui fut le plus grand des médecins parmi les hommes. Ce fut un péché, en un sens, et en un autre, l'humanité en fut grandement améliorée, par la suite. La sagesse des dieux l'avait voulu, peut-être, et lui avait donné de l'amour pour cette vierge ravissante!

    «À sa mort, cependant, il lui fallut revenir auprès de Tornither, malgré sa tristesse. Car il l'aima sincèrement et profondément. Mais il ne pouvait mourir avec elle.

    «Il demeura de longs siècles en repos, dormant dans sa maison du fond des bois, puis, un jour, se réveilla, car, déclarait-il, il avait, en songe, revu sa belle, et elle lui avait ordonné de ne pas lui rester obstinément fidèle au point de ne rien faire du tout, puisque, quant à elle, elle boirait le lait de l'oubli, et partirait vers d'autres existences: elle accomplirait sa destinée et, cette fois, épouserait l'homme qui lui avait été réservé durant sa précédente vie, et qu'avait, de façon impromptue, remplacé ce noble immortel, appelé Astalcalc! Ils se reverraient plus tard, peut-être.

    «Il pleura de nouveau abondamment, mais, le matin suivant, il sortit de sa maison et rejoignit Tornither dans son palais. Celui-ci lui demanda s'il avait terminé son deuil, et s'il était prêt à soigner à nouveau ses gens, et Astalcalc répondit: "Oui". Il prit un appartement dans la vaste demeure du prince, et resta auprès de lui pour mille éons, le conseillant de ses sages avis renouvelés. Grâce à lui les elfes de Tornither reprirent vie et santé, et il s'efforça de payer ses fautes par son dévouement à leur égard. Puisant la nuit ses obscurs secrets dans les étoiles, vouant le jour aux soins à donner aux gens ordinaires et aux bêtes, il est devenu un sage mage aux mains vides, n'acceptant nul argent de quiconque, ni aucune fille à épouser, ni don du troupeau ou du potager. Les dieux seuls savent ce qu'il mange, et l'on dit que les rayons des astres le nourrissent pendant que son esprit, planant au-dessus des sphères, distingue leurs secrets et appréhende les soins de la guérison, béni soit-il!

    «Aussi tu peux m'en croire: entre ses mains Ornuln est entre de bonnes mains, et s'il est une chance qu'il guérisse, à coup sûr Astalcalc la saisira! Il mettra tout en œuvre, pour ce faire, errant sous la lune et la pluie parmi les collines, et arrachant les herbes le permettant, alors que les signes étoilés sont favorables! Il ira par les montagnes, au fond des lacs, au bord des rivières, et cueillera les simples bénis dont Ornuln a besoin. Aie confiance! Rien ne dit encore qu'Ornuln mourra, lui, ton elfe protecteur - je dirai même ton elfe sauveur!»

    (À suivre.)