Culture - Page 2

  • Le Lare et la famille selon Plaute

    lar 03.jpgLes anciens Romains croyaient à un esprit protecteur de la maison et de la famille qui y vivait, qu'ils appelaient Lare, et qui est probablement à l'origine du Sarvant des Savoyards – ou du moins, l'équivalent chez les Gaulois ou les Germains en est l'origine probable. On a gardé de lui nombre de représentations liées au culte, car on l'honorait religieusement chaque jour, en principe, on lui faisait des offrandes, comme en Asie on le pratique encore, livrant aux esprits protecteurs de la maison des denrées alimentaires; c'est du moins ce que j'ai vu en Thaïlande et au Cambodge, quand j'y suis allé.

    On le représentait sous la forme de ce que J. R. R. Tolkien aurait nommé un elfe – et le fait est que les Germains appelaient sans doute l'équivalent du Lare de cette façon, ainsi que J. K. Rowling en a gardé le souvenir, par son elfe de maison, bien qu'elle en ait changé le sens, l'humanisant beaucoup – trop. Il s'agissait d'un jeune homme élégant et gracieux, tenant dans le creux de son coude gauche une corne d'abondance, signalant ainsi son désir de rendre service aux hommes, et de la main droite une patère, sorte de plat destiné aux offrandes, aux sacrifices. Il prend de la main droite, et rend au centuple de la main gauche.

    Le texte le plus complet, à ma connaissance, sur un Lare est celui que Plaute a placé en prologue de sa comédie Aulularia, ou La Marmite, et il y apparaît qu'on lui sacrifie surtout des denrées alimentaires et des couronnes de fleurs et de feuilles, ainsi que les jeunes filles notamment savaient les faire. Elles étaient, apparemment, les plus dévotes, à son égard. Il se plaint que les chefs de famille le soient très peu.

    Mais ce qui est peut-être le plus beau, c'est qu'on y apprend que, pour lui, il ne suffit pas d'honorer son père et sa mère, newseed2.jpgcomme le recommande la Bible: il faut aussi que les parents honorent leurs enfants, en leur laissant du bien, un bel héritage. Cela va dans les deux sens. La descendance pour les anciens Romains est très importante, et l'enfant divin, prometteur d'avenir et d'immortalité, y était une idée profondément ancrée, ainsi d'ailleurs qu'un vers mystérieux de Virgile le précise, vers qu'on a cru tantôt annonciateur d'Auguste, tantôt annonciateur de Jésus-Christ, et qui est peut-être simplement l'expression d'une figure mystique enfouie dans les âmes romaines. N'est-ce pas lui qu'on reverra à la fin du film de Stanley Kubrick 2001: l'Odyssée de l'espace? Transparent et gigantesque, il observe la Terre depuis les étoiles, annonçant l'homme futur.

    J'ajouterai ceci: pour les anciens Romains, honorer le Lare, c'était faire naître en soi le désir spontané d'honorer ses parents, ou ses enfants. Les deux choses n'en faisaient qu'une. On cristallisait la piété familiale par le rituel, qui à son tour conformait l'âme aux vues saintes du dieu. C'était là profonde sagesse, car la théorie ne suffit pas, l'idée reste facilement lettre morte, si elle ne s'appuie pas sur une figure mystique.

  • Le mythe républicain de l'ancienne Rome à la France moderne

    fmd_209399 (2).jpgDans ma thèse de doctorat, j'ai pensé bon de me demander si l'âme de la Savoie n'était pas contestée par les intellectuels français parce que, inconsciemment, ils ne s'autorisaient pas à n'admettre que l'âme française – le génie national qu'exprime l'État républicain, tel que Jules Michelet l'a défini dans ses textes. On a eu beau jeu de me répondre que le rationalisme s'était aussi emparé de cette question, et avait fait justice de ce fantasme national, qu'il n'y avait pas de possibilité d'erreur à cet égard – qu'on ne donnait pas plus de droits au génie français à l'existence qu'à celui de la Savoie. Je n'en crois rien, car ici l'inconscient joue à plein, et on brandit souvent le rationalisme contre les replis régionaux, tandis qu'on l'articule libéralement avec la défense de la République, elle-même perçue comme source de toute raison lumineuse en l'espèce humaine.

    Car cela aussi fait l'objet d'un mythe. Il n'est pas né en 1789, puisque Virgile en parle dans l'Éneide. Il affirme que Rome abat les rois, et répand la vertu et l'intelligence dans un monde barbare, accomplissant une mission civilisatrice en l'humanité. Elle émancipe les peuples, et personne n'ignore que cette rhétorique était aussi celle de la France coloniale, du temps de la Troisième République. En adoptant la devise Post Tenebras Lux, la Genève protestante allait dans le même sens. Il s'agit de dire que la République est en phase avec l'évolution humaine, devant aller vers toujours plus de raison. La France n'est plus, dans cette perspective, une fin en soi, mais l'instrument de cette évolution, et la Savoie n'est pas combattue en tant que telle puisque, sous ses apparences catholiques et royalistes, elle aussi serait tirée vers cet horizon rationaliste, la république française ne l'émancipant pas de ses illusions parce qu'elle est la France, mais parce qu'elle est la République.

    À tout prendre, c'est aussi l'essence du catholicisme romain, qui se pose comme universel parce que romain, et issu de l'Empire romain. Post_Tenebras_Lux_détail.JPGCalvin, du reste, ne le contestait pas dans l'absolu, puisqu'il disait le catholicisme bon jusqu'à saint Augustin, qui restait rationaliste et latin dans sa culture et son esprit. Il s'agissait, pour lui, de combattre le retour du paganisme en son sein, des superstitions, du merveilleux.

    Mais le rationalisme n'est pas réellement universel. Il est aussi une caractéristique de certains peuples. À un moment donné de l'histoire, je ne le nie pas, ces peuples ont été comme en pointe, parce que l'humanité avait besoin des progrès de la raison, de la pensée logique – c'était nécessaire à son évolution globale. Mais cette évolution n'a rien de linéaire. Tantôt l'humanité a besoin de perfectionner sa vie intérieure par la pensée logique, la_republique_1848_bd.jpgtantôt elle doit développer l'imagination créatrice, comme l'a très bien vu le romantisme après l'échec du rationalisme français en Europe, l'échec de la Révolution. Et c'est alors que d'autres cultures, appartenant à d'autres peuples, se mettent à la pointe. On en a eu l'exemple avec le romantisme allemand, qui, idéalement, conciliait la raison et l'imagination. Mais les cultures orientales ont aussi du succès, par exemple le bouddhisme tibétain, parce que, dans ses profondeurs, l'humanité se sent menacée par l'excès de rationalisme qui a mené la culture française à l'assèchement, à la destruction. Et dans cette perspective, la réhabilitation du style mythologique des Savoyards d'autrefois est importante, et bénéfique.

    Non pour dire qu'il faut renoncer à la raison ou même regretter qu'avec son intégration à la France moderne, la Savoie ait accueilli l'esprit cartésien: dans mon livre Portes de la Savoie occulte, j'ai présenté cela comme providentiel, et nécessaire. Mais pour dire que cela n'avait de valeur que pour un temps et que, effectivement, le génie français, non celui de l'humanité, est celui du rationalisme, de telle sorte que le prétendre universel ressortit encore à l'adoration du génie français, même chez les étrangers sensibles à cet aspect de la culture humaine. Le génie savoisien est autre, il offre un contre-poids à l'excès de rationalisme, et promeut l'imagination créatrice, comme le rappelaient François de Sales et Joseph de Maistre, chacun à sa manière – et sans en être totalement conscients, non plus.

  • Raphaël au Prado

    raffaello-agnolo-doni.jpgRudolf Steiner dit que le sommet de la peinture occidentale, d'une certaine façon, a été atteint par Raphaël, et je ne connaissais ses tableaux que par des reproductions. À Madrid, au Prado, j'ai pu découvrir directement plusieurs de ses œuvres, et ai pu mesurer la portée de ce qu'avait dit Steiner. Je ne sais pas s'il a absolument raison – même si j'ai assez d'admiration pour lui faire globalement confiance –, mais j'ai cru comprendre, en contemplant ces tableaux du maître, ce qu'il avait voulu dire.

    Car ce qui frappe, chez ce peintre, c'est la façon dont les formes claires semblent en tout lieu imprégnées d'âme, de vie spirituelle, d'intensité intérieure. Les couleurs ne semblent pas être sorties du monde extérieur, mais d'un monde de rêves enfouis, comme si les formes classiques étaient réinterprétées selon l'âme de l'artiste. Mais j'ai déjà dit cela pour El Greco, aux lignes plus tourmentées. Ce qui est remarquable, chez Raphaël, c'est que les lignes ne sont pas tourmentées, et pourtant leur pureté, leur irréalité, la lumière créée par les couleurs semblent bien être sorties des songes.

    Des songes toutefois pleinement éveillés, dans le cœur de ce peintre qui en lui avait une vision harmonieuse des sujets qu'il traitait, même quand ils étaient religieux et émanaient de visions prophétiques. En lui, oui, luisait une harmonie qui imprégnait de rêve même les formes les plus nettes – et je pensais à J. R. R. Tolkien, qui assurait que plus le merveilleux était clair, plus il était beau.

    Il faut reconnaître que ce n'est pas un trait très espagnol; bien plutôt italien. Ce n'est pas français non plus, car en France, les artistes qui ont cherché la ligne claire ont tendu à mettre le monde de l'âme à distance, comme si une sourde inquiétude interdisait les Gaulois de croire possible de concilier la ligne claire et les mystères de l'âme – comme s'ils avaient peur d'y jeter leurs yeux et d'y déceler le vrai réel. L'art italien de la Renaissance, comme on dit, est différent, et cela correspond à ce qui existait aussi en littérature, avec Dante ou les Fioretti de saint François d'Assise.

    Selon Steiner, cet art italien ressuscitait l'ancien art grec dans un contexte chrétien, et il liait aussi saint Thomas d'Aquin aux anciens Grecs – à Aristote, de fait. Or, ce théologien était lui aussi un sommet, il conciliait la claire raison et la pénétration des mystères, et il était sans doute la cause de l'affirmation de Tolkien selon laquelle s'il tommasouffizi-850x640.jpgétait catholique, c'était à la façon du treizième siècle. C'en est au point où Déodat Roché a assuré qu'entre saint Thomas d'Aquin et les Cathares, nombre de points communs existaient.

    C'est Goethe, à vrai dire, qui, avant Tolkien, qui a découvert tard l'Italie et son art – c'est Goethe qui, découvrant l'Italie et ses arts, en son temps, a saisi de l'intérieur la pureté grecque, l'harmonie obtenue non en expulsant les mystères, comme l'a fait le classicisme français, mais en osant les pénétrer de sagesse, de raison. Je voudrais dire que, d'une façon affaiblie, François de Sales, nourri de culture italienne, était dans cette ligne – il parlait avec clarté des anges, et recommandait avec calme qu'on les vénère et les visualise, à la façon tibétaine. Mais c'est une autre question, et on pourra me reprocher de n'avoir pas parlé en détails des tableaux splendides de Raphaël. Je dirai seulement que j'ai surtout été frappé par une œuvre représentant, je pense, une rencontre entre Jésus-Christ et saint Jean-Baptiste, dans leur enfance, en présence de sainte Marie. Ils étaient lumineux, c'était incroyable.

  • Joseph de Maistre et le désamour de la littérature « spécialisée »

    ermold.jpgJ'ai souvent été étonné par les éditions critiques et savantes des textes latins de la période décadente ou barbare (par exemple ceux de Prudence ou d'Ermold le Noir), car leurs auteurs, des universitaires émérites qui avaient passé des années à les traduire et à les étudier, ne manquaient pas de stigmatiser leur nullité littéraire. Je m'interrogeais: est-il légitime d'étudier et de traduire des textes qu'on trouve nuls? Est-ce cela, l'Université?

    J'en ai eu un exemple récemment avec Joseph de Maistre, car le directeur des Études maistriennes à l'université de Chambéry, Michael Kohlhauer, m'a explicitement dit qu'il n'aimait pas beaucoup somme toute Joseph de Maistre, qu'il préférait en tout cas son frère Xavier. Le plus bizarre était qu'il m'avait pris sous sa coupe parce que je voulais présenter dans une thèse les auteurs savoyards de la lignée de ce même Joseph de Maistre, auteurs que, moi, j'aimais, ce que je lui ai dit tout de suite. Je pensais que lui aussi aimait Joseph de Maistre, que c'est pour cette raison qu'il l'étudiait; mais non.

    En particulier, il n'adhérait absolument pas à ses discours, à ses pensées providentialistes confinant à l'histoire mythologique et à la prophétie. Pour lui il les avait produits sous l'influence pour ainsi dire d'un manque affectif, et il citait Freud. Et moi qui prenais tout à fait au sérieux ces discours grandioses, j'étais bien absurde, au fond!

    Un curieux argument contre ma thèse m'a néanmoins révélé le fond de quelque chose. On m'a reproché d'avoir rapporté que lorsque l'écrivain Philippe Sollers avait voulu parler de Joseph de Maistre dans sa revue, il avait reçu beaucoup de lettres d'injures, et que L'Humanité avait déclaré qu'il ne fallait pas parler de cet auteur. Citer Sollers dans une thèse paraissait aberrant. Non qu'on pût prouver l'inexactitude de son témoignage en fait très vraisemblable, mais à cause de sa personnalité, jugée artificielle – puisqu'il avait aussi consacré des numéros de sa revue à Marx, à Mao, à je ne sais plus qui. Mais surtout, crime suprême, lorsqu'il avait voulu parler de Joseph de Maistre, il n'avait consulté aucun universitaire spécialiste de l'écrivain.

    Je ne sais pas s'il a eu tort, si sa production est ramenée par ces spécialistes à ses problèmes avec sa mère ou je ne sais pas quoi, car cela n'a pas beaucoup d'intérêt littéraire et philosophique, la question est bien de savoir dans quelle mesure Joseph de Maistre est parvenu à représenter le monde spirituel qu'il concevait, par son style et ses figures. S'il n'existe pas de monde spirituel, parler de lui est vide de sens, et si on veut étudier la psychologie d'un homme, il serait plus utile de le faire avec des criminels ou des politiques, qu'avec des écrivains. sollers.jpgMais on le fait surtout, je pense, pour démontrer que les mythes créées par les écrivains n'ont pas de valeur, on y prend une sorte de plaisir pervers.

    Sous le reproche relatif à Sollers, je sentais quelque chose poindre, cependant. Une vague amertume. Les écrivains justement créent des figures qui portent les âmes, et l'intelligence des universitaires a rarement cette faculté. Et moi qui, avec mes livres sur la littérature savoyarde, avais vendu plus d'exemplaires que les universitaires en général (cela m'a été dit par la bibliothécaire du département de Lettres de Chambéry: selon elle une production du laboratoire de recherche, aussi belle et gracieuse fût-elle extérieurement, ne se vendait guère plus qu'à vingt exemplaires), je me trouvais dans une situation bien inconfortable – sorte de Philippe Sollers au petit pied.

    Inutile de qualifier: le mot vient facilement à la conscience. Les spécialistes amateurs ne bénéficient que de petites subventions, mais ils sont connus du public. Les professeurs sont connus de leurs seuls pairs, plutôt des rivaux, et des étudiants qui espèrent, en les écoutant, avoir des diplômes et des sous.

  • Peintres à Madrid

    Martirio_de_San_Mauricio_El_Greco.jpgJ'ai visité le musée du Prado, à Madrid, à l'occasion d'une visite familiale, et j'ai été frappé par un trait singulier: la capacité des peintres ayant séjourné en Espagne de s'emparer d'un sujet classique, issu de la tradition catholique ou gréco-latine, et de le transformer en le faisant passer par des strates profondes de l'inconscient, de l'âme. Il en ressort des figures étranges, qui ont un lien avec le baroque, mais un baroque obscur, pas de fantaisie légère – ou avec le Romantisme.

    Le peintre le plus connu à cet égard, c'est El Greco, qui a créé des formes incroyables, défiant la régularité extérieure de mise alors, et dont les tableaux représentent des scènes pleines d'anges aux flux flamboyants, et aux membres courbés sans logique apparente. Comme me le disait mon amie Rachel, cela lui a permis d'accéder à des vérités autres que celles du catholicisme habituel, de représenter autre chose que des martyres, comme par exemple dans son fameux tableau de saint Maurice, suspendu à l'Escorial, et qui place en premier plan les discussions entre Maurice et ses compagnons ou détracteurs, et son martyre au second plan. Cela n'a pas plu au roi et aux évêques, mais c'est d'une grande noblesse, comme si saint Maurice était avant tout un héros qui revivait un choix glorieux, et non un homme ordinaire puni par Rome d'avoir effectué un choix libre. Du coup, les évêques ont trouvé que c'était protestant. Mais cela n'empêchait pas El Greco d'abonder dans le merveilleux le plus inspiré et le plus chargé.

    Un autre peintre frappant est évidemment Goya. Je ne le croyais pas à ce point, car je connaissais ses toiles grâce à des photographies, ainsi que sa réputation, mais je me disais qu'on avait exagéré. Or, il a créé, dans sa série noire, des formes dignes d'Edgar Poe, et a fait, de scènes réalistes ou fantastiques, voire mythologiques traditionnelles, de véritables cauchemars. Le tableau le plus inouï, selon moi, est celui dit du Sabbat, dans lequel LeGrandBouc-Sabbat_K585.jpgun homme-bouc préside une assemblée d'hommes hideux, aux visages obscurs mais aux yeux blancs, pareils aux Orcs de Tolkien, métamorphosés en gnomes infernaux. Vision immersive, et fascinante. L'homme-bouc ne manque pourtant pas de dignité, il est pareil à un dieu. Mais les sujets bibliques tels que Judith et Holopherne ont aussi leur force inquiétante, et bien sûr Saturne mangeant ses enfants, au réalisme stupéfiant. Cela ne ressemble plus du tout aux figures telles qu'on avait coutume de les voir, comme si Goya les avait vues au fond de son âme, reflétées depuis le monde spirituel même.

    Goya inaugurait le Romantisme, par cette série, et ses tableaux historiques ont aussi une force singulière, bien connue de tous.

    D'autres œuvres frappantes sont suspendues aux murs du Prado, mais leurs peintres n'ayant pas de rapport particulier avec l'Espagne, j'en parlerai une autre fois.

  • Mythologies selon Roland Barthes

    barthes.jpgIl y a un fond athée, dans la philosophie française moderne, qui empêche spontanément de parler des dieux et du monde spirituel. Mais il faut bien, tout de même, parler des concepts, et c'est ainsi que ces philosophes se sont efforcés de donner une nouvelle définition au mot mythe, ou mythologie – valide à leurs yeux bien qu'ils eussent évacué le monde divin. Comme le disait Roland Barthes, le mythe est un acte de langage, et donc c'est un signe adressé à la collectivité, l'impression de l'humain sur le réel à partir des mots. On sent là poindre la philosophie de Sartre sur la pensée magique, qu'il étendait à l'ensemble des actes organisateurs du monde. On peut toujours prétendre, de fait, que dès qu'on attribue une organisation au monde, on fait dans la mythologie, car seul un dieu a pu organiser le monde. Sinon, la matière est pure masse informe.

    Mais c'est là trop réfléchir, et faire preuve d'une sorte d'intégrisme philosophique. Dans les faits, le locuteur peut penser que les choses sont organisées, sans se référer à un dieu explicitement, ni consciemment. Il peut, en un sens, être naïf, et s'exprimer sans mesurer les effets de sa pensée. Il peut donc attribuer au monde des lois mécaniques sans se référer à un législateur. Cela se fait constamment. Et la vérité est qu'on ne peut pas appeler cela de la mythologie, sinon de façon profondément abusive. Car la mythologie consiste à évoquer directement Fairies_by_H.J._Ford-1.jpgles êtres spirituels ou les dieux, et non pas seulement à décrire un monde dans lequel selon les philosophes forcément un dieu est intervenu avant, puisqu'il est organisé. Justement, le réalisme consiste à ne pas dire ce qui s'est passé avant. La mythologie consiste à dire ce qui s'est passé avant. C'est tout simple. Et étendre la chose à tout ressortit au fondamentalisme.

    À force de refuser de voir Dieu nulle part, les philosophes le voient partout. Ils disent, d'un côté, que la Bible a été écrite par des êtres humains, non par un dieu; de l'autre, que la citer manque de neutralité, que c'est une démarche religieuse – alors que citer Roland Barthes, lui aussi un être humain, ne le serait pas!

    Veut-on me dire que Barthes ne fait pas l'objet d'une religion? Mais si, puisque l'Université se sent obligée d'adopter ses définitions sans les remettre en question – puisqu'on peut dire, en son sein, que depuis ses bouquins, on sait que tout est mythologique, que le moindre acte de langage est mythologique, même celui qui ne nomme absolument pas l'esprit agissant dans la matière! Il est devenu le prophète de l'agnosticisme républicain.

    Car c'est bien le problème: refusant absolument d'explorer avec leur esprit le monde divin, tâchant même souvent de l'interdire aux autres, les philosophes à la mode ne veulent pas non plus qu'on distingue les actes de langage dans lesquels on évoque le monde des esprits, des autres. En effet, à leurs yeux, les premiers ne devraient pas exister, donc il ne faut pas en tenir compte. Donc, la mythologie, ce n'est pas le récit des êtres invisibles, anges, dieux, elfes ou Grands Transparents, mais toute idée énoncée par un homme, même foncièrement matérialiste. C'est vraiment absurde.

  • Les comportements matérialistes n'ont pas besoin de preuves

    Maurienne_-_Cathédrale_et_église_Notre-Dame.JPGIl y avait, dans ma thèse, une allusion à quelque chose dont avait parlé Christian Sorrel dans un article, et Christian Sorrel se trouvait dans mon jury de soutenance. Mais il n'était pas content, car des faits qu'il relatait, je n'avais pas tiré le même enseignement que lui.

    Il s'agissait de la restauration curieuse des évêchés de Maurienne et Tarentaise, en 1825, après leur suppression par la France révolutionnaire. Les débats montraient que deux partis s'opposaient: un parti mythologique, fondé sur les traditions de ces évêchés remontant à saint Pierre ou Charlemagne, et un parti rationaliste, fondé sur l'organisation efficace de l'Église catholique. Or, dans les faits, le parti mythologique a gagné, et cela illustrait mon idée que la Savoie de ce temps était tournée, culturellement, vers le mythologique.

    Mais ce n'est pas cela qu'il faut démontrer, bien sûr. C'est tout autre chose! Et, dans son article, Christian Sorrel a émis deux affirmations gratuites. La première est que, en 1966, les deux évêchés en question ont été supprimés définitivement: l'historien se projetait sans preuve vers l'avenir simplement parce qu'il n'avait pas envie que ces évêchés soient restitués, et qu'il voulait croire que l'humanité va vers toujours plus de rationalité. C'est un dogme. Il est faux. J'en suis convaincu. Mais libre à lui, et aux autres historiens agréés par l'Université, de croire autre chose. Je constate simplement que quand on prophétise en faveur du rationalisme universel, on passe aisément pour un historien sérieux, et que quand on prophétise en faveur d'autre chose, on passe plutôt pour un prophète délirant. En tout cas, il n'est bien sûr pas attesté que l'humanité aille vers la rationalité toujours davantage, car aucun historien n'est allé dans l'avenir, et les universitaires n'ont pas vraiment inventé la machine charles-felix-F1-003b-charles-face-apres-.jpgà explorer le temps.

    L'autre affirmation gratuite de Christian Sorrel est que si la balance a penché en faveur du parti mythologique, c'est parce que le roi du temps, Charles-Félix, y aurait vu un intérêt stratégique, son armée étant placée sur le territoire en fonction de ces évêchés. A priori, on ne voit pas le rapport entre les évêques et les soldats, et le fait est que, dans l'article, Christian Sorrel n'apporte pas de preuve, il ne cite pas, par exemple, une lettre de Charles-Félix où il aurait exprimé son intention. Il n'explique pas non plus le rapport qui aurait pu exister entre le clergé et l'armée. Il en parle comme si c'était évident - et comme l'intention supputée est clairement matérialiste et égoïste, on se dit que mais oui, bien sûr, c'est la solution, c'est très vraisemblable, tandis que l'attachement aux figures mythologiques ne l'est guère!

    J'ai laissé de côté, dans ma thèse, cette affaire de stratégie à mes yeux mal étayée, et suis resté attaché aux faits. Je ne pense pas qu'on puisse me reprocher de ne pas avoir épousé le dogme matérialiste qui attribue sans preuve des comportements égoïstes aux peuples ou aux princes. L'intention supputée de Charles-Félix restera improbable tant qu'on n'aura pas trouvé de document intime l'attestant. On peut aussi supputer que lui attribuer de telles intentions ressortit à la jalousie, ou à la peur du sentiment humain en faveur du mythologique - bien plus présente dans le matérialisme que le goût de la véracité, quoi qu'on dise.

  • Littérature & littérature

    tolkien 03.jpgL'idée de devenir professeur m'est en partie venue de mes études sur J. R. R. Tolkien, qui furent assez poussées pour que je lusse ses communications universitaires, assez intéressantes. Il s'en prenait, en leur sein, à la manie des professeurs de se lire entre eux, plutôt que de lire et de méditer les textes classiques qu'ils présentaient, et refusait de lire l'ensemble de la production spécialisée consacrée à Beowulf, dont il a été lui-même un spécialiste. Je pensais qu'il était possible d'enseigner, comme lui, à l'Université la littérature en se contentant de connaître parfaitement les textes, sans s'embarrasser avec la littérature critique, dont il se moquait.

    Tout cela m'est revenu en mémoire alors que, relisant le rapport de soutenance de ma thèse de doctorat, je parcourais les remarques de mon directeur de recherche, Michael Kohlhauer, m'accusant de n'avoir ni pratiqué ni cité les grands noms de la littérature universitaire spécialisée dans le Romantisme (tel le Genevois Albert Béguin), et de ne l'avoir fait que pour Georges Gusdorf et Ricarda Huch - les seuls qu'il m'eût enjoint explicitement de pratiquer, de lire et de citer. Je les aimai d'ailleurs beaucoup, ils étaient dans mes cordes, et conformes à ma façon de penser. Et je déclarai à mon maître que j'étais content de les avoir lus, car ils n'étaient pas comme sont pour moi les universitaires habituels, matérialistes et cherchant davantage à créer un discours sur la littérature conforme aux dogmes en cours, qu'à réellement comprendre les textes de l'intérieur, et du point de vue de leurs auteurs. Or, je me moque, comme Tolkien, de ce qu'il faut penser de la littérature selon les institutions d'État, je ne l'ai jamais étudiée que pour m'imprégner de ses formes et me donner l'occasion soit de les méditer pour mon élévation personnelle, soit d'en créer de similaires, dans mes propres écrits.

    Car le plus étonnant, à cet égard, dans ce rapport de soutenance, est que Michael Kohlhauer ait déclaré que je connaissais très bien la littérature dont je parlais, celle des Savoyards, et même trop bien! C'est ce qu'il a écrit. Il m'a réellement reproché de trop bien connaître, d'avoir médité trop intimement les auteurs dont je parle, et leurs textes. Bizarre.

    Très souvent, face aux discours convenus des professeurs de littérature, j'ai pu citer les textes étudiés, pour les contredire. Et cela les énervait passablement, puisque, davantage que la connaissance intime des beaux textes rene-descartes.jpganciens, l'important semble souvent être de créer à leur sujet un discours républicain - fondé sur le rationalisme, le doute critique, et tout ce fatras inspiré vaguement de Descartes, et tant pis si les auteurs étudiés sont d'une tout autre étoffe, il suffit de déclarer que les passages où ils s'expriment autrement sont sans importance et liés uniquement à leur époque - ou quelque autre contingence.

    Je comprends mieux maintenant une remarque curieuse de Michael Kohlhauer selon laquelle il était vain de chercher à entrer dans la logique des époques anciennes, et des auteurs qui y vivaient, qu'on avait le droit, voire le devoir de leur imposer un point de vue moderne et contemporain. Cela montrait peut-être l'origine du discours académique, son essence, son sens. Et moi, qui rédigeais une thèse justement orientée vers la pénétration de l'âme d'une époque, vers la compréhension interne des auteurs anciens, vers le partage de leur point de vue dans le respect et l'amour, je ne mesurais pas ce qui nous opposait.

  • Notre Dame de Paris

    notre-dame-de-paris-incendie.pngOn se souvient peut-être que, du temps des rois, le bon ange de la France, sa tutelle protectrice, était la sainte vierge Marie, et comme Paris est la capitale de la France, l'incendie de sa cathédrale a donné le sentiment que la France n'était plus protégée depuis les hauteurs des cieux – depuis le monde spirituel. Cela a été un choc. Comme l'événement est venu après d'horribles attentats, et dans un contexte de dissension incroyable, il est apparu comme signe prophétique, d'une façon indéniable.

    Le fait est, d'abord, que, malgré les tentatives de Charles de Gaulle d'y remédier, le lien entre Marianne, patronne ou allégorie de la République, et la sainte vierge Marie n'a jamais été clairement établi, ou simplement admis. Il a été plutôt nié, au nom d'une laïcité plutôt dérisoire, qui tenait plus de la concurrence avec l'Église catholique que d'une véritable liberté de conscience accordée aux individus – notamment dans l'Éducation.

    J'ai fait bien des articles cherchant à montrer que, d'un point de vue intérieur, Marie de Bethléem et Marianne étaient une seule entité – le bon génie de la Artemis_Kephisodotos_Musei_Capitolini_MC1123.jpgFrance au visage de femme. Peut-être que Victor Hugo, renouant avec cet édifice médiéval et le liant à l'âme du peuple – à travers, notamment, Esméralda –, avait déjà cette intention, et on l'en a su gré, mais on n'en a pas tenu assez compte – même si, depuis la catastrophe, cette vision réconciliatrice, rejetant à la fois le matérialisme philosophique et le dogmatisme catholique, mais unissant Isis, Marie et la République, a de nouveau été diffusée publiquement.

    Naturellement, c'est autour d'une telle figure, reliant la Bible et la tradition populaire, que les âmes peuvent surmonter les luttes factieuses, les oppositions communautaires ou partisanes, et trouver une énergie commune, un souffle suffisamment fort pour embrasser la volonté générale, et donner une véritable légitimité aux majorités exprimées.

    Le temple d'Éphèse, dit-on, a brûlé quand les mystères y ont cessé d'être saints – quand la vierge et pure Artémis a cessé de s'y rendre. Le rapprochement peut être fait, d'autant plus que, avant de vénérer la sainte Vierge, les Francs vénéraient la vierge des Ardennes, un avatar de la déesse Diane.

    Si Victor Hugo avait décrit cet incendie, il aurait peut-être, comme il le fait dans Quatrevingt-Treize, donné un visage aux flammes – celui d'un démon vengeur, sorti de l'enfer, maître des Furies. Tout le monde l'a ressenti ainsi. La chute de la flèche semblait refléter la coupure du lien de Paris avec le ciel – la signifier dans le monde sensible. Un cri d'horreur a alors retenti, dans les rues de Paris. La fée de la ville n'avait plus de maison.

    Il est difficile de ne pas vivre spirituellement cet événement, quand tout, par ailleurs, semble confirmer ce qui, selon la tradition mythologique, relève – comme on disait – de la face de Dieu se détournant du Peuple. C'était JessieBayes_TheMarriageOfLaBelleMelusine_100.jpgsensible également dans la vie culturelle, sans doute. Mais de celle-ci, plus qu'ils ne le croient en général, les individus sont libres. Nul n'était obligé de se confiner dans le cynisme philosophique d'un Roland Barthes, ou le désespoir métaphysique d'un Léon Bloy. D'autres voies étaient possibles, suggérées par Victor Hugo ou Lamartine – l'inventeur de la figure de Marianne.

    Naturellement, la négligence des ouvriers peut être seule mise en cause. Mais le respect officiel de l'édifice peut-être était devenu faible. S'il n'est pas regardé comme abritant à la fois la reine des anges chère à François de Sales, et la fée Mélusine, protectrice du peuple, chère à André Breton, on ne sait si l'aura sacrée pourra revenir.

  • Nostalgie du monde divin, suite

    tseringma.jpgJ'ai déjà évoqué un article de Michael Kohlhauer, spécialiste chambérien de Joseph et Xavier de Maistre, qui assurait, dans cet article qu'il m'avait envoyé, que ces deux frères prenaient pour une forme de nostalgie du ciel, du monde divin, ce qui n'était qu'un regret de la patrie, du pays natal - la Savoie, dont ils se sentaient exilés à cause de la Révolution, qui les avait envoyés en Suisse et en Russie. J'aurais dû prendre ce texte pour un avertissement majeur, car pour moi je laissais aux auteurs savoyards le droit d'avoir la nostalgie qu'ils disaient avoir, et le fait est que c'était celle du Ciel, non celle de la Savoie.

    Dans son rapport de soutenance, mon directeur de recherche m'a reproché d'avoir parlé de la montagne évoquée par Xavier de Maistre comme d'un signe, un symbole. Signe de quoi? Symbole de quoi? demandait-il. Dans mon développement, comme chez Xavier de Maistre, c'était tout à fait clair: en regardant, à l'ouest, la montagne baignée de la lumière du soleil couchant, le lépreux d'Aoste auquel il prête sa plume dit pressentir le monde divin. Je dis donc que dans ce texte la montagne est un objet mythologique, parce que je prends mythologie dans le sens d'images renvoyant au monde divin. Mais il fallait, pour mon aimable maître, que cela renvoyât à une nostalgie purement physique – la mère, la ville, que sais-je? Peu importe que les auteurs n'en parlassent pas: c'est ce qu'il lui semblait légitime de dire.

    Mais comment pouvais-je le dire? Le principal poète lyrique de la Savoie d'alors, Jean-Pierre Veyrat, a été clair, sur ce sujet: dans La Coupe de l'exil, il raconte qu'il revient en Savoie après avoir séjourné à Paris, et qu'il pensait retrouver les joies de l'enfance et le berceau de ses pères; or, il assure qu'il n'a pas été comblé, parce que la seule patrie véritable de l'homme est celle du ciel – le pays des anges et des harmonies cosmiques!

    Il fallait, peut-être, avoir plus d'esprit critique – affirmer que Veyrat regrettait sa sœur, sa mère ou la laine des moutons, je ne sais pas. Mais Veyrat était un disciple fidèle de Joseph et Xavier de Maistre: il disait ouvertement ce que ceux-ci pensaient. Et cela se recoupait avec ce que les textes chrétiens médiévaux disaient aussi, que la véritable patrie était celle du ciel.

    Illusion, peut-être. Mais qui peut en juger? Michael Kohlhauer m'a dit, dans son bureau, une fois, qu'il était athée, et qu'il regardait les personnifications des montagnes comme de simples projections du psychisme. J'ai été pris d'un doute. Moi qui pensais, comme au Tibet, qu'elles étaient le corps d'êtres spirituels invisibles, ne devais-je pas renoncer à mon projet de thèse? Puisqu'il était sorti de la neutralité, ne devais-je pas comprendre que l'Université le faisait globalement dans le sens du matérialisme, et qu'il n'y avait pas de place pour des polythéistes comme moi? Je lui ai répondu que seule m'intéressait la dimension mythologique de la littérature, la Novalis-1.jpgfaçon dont l'art représentait le monde de l'esprit - suivant en cela Tolkien, Novalis ou Steiner. Je le lui ai dit explicitement, et il a semblé hésiter. Et comme il comprenait que j'allais abandonner la thèse s'il ne l'acceptait pas, il a déclaré que cela l'intéressait aussi. Mais c'était pour que le jour de la soutenance il me déclarât que le concept de mythologie n'avait aucun sens, parce qu'en réalité Barthes avait affirmé que tout était mythologique et qu'il avait raison, que depuis qu'il l'avait dit, tous les gens intelligents le savaient!

    Mais non: le langage peut être spirituellement vide, et ne représenter aucunement l'esprit - être rivé à la matière. On peut toujours dire qu'il est mythologique que Joseph de Maistre ait regretté la Savoie: mais c'est cela qui ne veut rien dire si, dans la Savoie, il n'y a pas d'êtres mythologiques, c'est-à-dire des dieux, ou des anges, des entités spirituelles – et si on dit qu'il n'y en a pas.

    Si j'avais abandonné ma thèse, je ne serais pas docteur. Je ne pourrais pas écrire d'articles sur mon aventure de doctorant. Je ne regrette rien. Mais en quoi Michael Kohlhauer aurait été gêné que je l'abandonne, puisque mon point de vue l'a mis en colère, je ne sais pas.

  • De l'origine secrète des Mutants

    SentinelMkIIUXM59p19.PNG.pngJe me suis longtemps demandé si les mutants des comics Marvel pouvaient avoir une origine mystique - si leurs mutations, présentées comme liées à l'Évolution, pouvaient être dites d'origine divine, et si la Providence, pour les auteurs de ces illustrés (comme disait ma grand-mère), avait un rôle dans leur apparition. Ce n'était pas clair car, en général, pour Stan Lee et Jack Kirby, inventeurs de la série des X-Men, ces évolutions, ou mutations, étaient issues d'accidents, de hasards, et on ne pouvait pas affirmer que ces accidents, ces hasards, eussent un sens mystique - rien ne le laissait supposer.

    Or, cette série a, elle-même, évolué - notamment sous la plume de Roy Thomas, au mysticisme souvent explicite, et qui était un grand lecteur de fantasy - de Tolkien, Dunsany, Eddison, Morris. Dans les impressionnants épisodes dessinés par Neal Adams, on trouve justement une étrange révélation: c'est le cœur du soleil qui est la source des mutations créant les super-héros - mais aussi des évolutions qui ont tiré les êtres vivants vers l'humanité. Cela se présente ainsi: obsédés par leurs désirs de tuer les Mutants, les robots appelés Sentinelles sont amenés à chercher la source des mutations, pour enfin la supprimer. Ils s'élèvent dans le ciel et, sentant cette source instinctivement, se précipitent dans le cœur de l'astre solaire!

    Le scénariste voulait-il plaisanter, ou était-il nourri d'occultisme? Car selon celui-ci, le Christ est un être solaire, et provoque l'évolution de l'humanité vers la surhumanité, à travers l'acquisition d'un corps glorieux. Et qu'ont les super-héros, sinon ces corps glorieux? À quoi renvoient leurs costumes colorés, sinon à ces corps de cristal ou d'arc-en-ciel aussi évoqués par l'ésotérisme tibétain? Leurs facultés extraordinaires, leurs liens avec les forces élémentaires, leur maîtrise des flux psychiques, y renvoient encore.

    J'ai déjà évoqué l'excellent Roy Thomas qui, dans la série Adam Warlock, avait créé des figures explicitement christiques - avait fait appel clairement à la mythologie chrétienne. Il raconte que Stan Lee en a été gêné, mais AngelNealAdams.jpgqu'il ne l'a pas empêché de faire ce qu'il voulait - favorisant la création de ses artistes affidés, quoi qu'on dise. Il raconte aussi que certains critiques se sont plaint, alors même que, pour lui, ce n'était là que fantaisies librement inspirées de motifs mythologiques, qu'il n'y avait pas de volonté de propagande religieuse, mais seulement de s'inspirer sans frein des figures portées par les textes sacrés. Et il avait raison, se restreindre à ce sujet est absurde.

    Mais cette idée des mutations dont l'origine serait le cœur du soleil est entrée profondément en moi, je la médite comme malgré moi, elle a pénétré dans les profondeurs de mon cerveau, est allée jusqu'à l'arrière de la tête dont je n'ai pas conscience - et nourrit mes rêves, et mes rêveries. En fait je la crois juste, je ne crois pas du tout que les forces terrestres soient l'origine d'une évolution qualitative, ou de mutations de l'homme vers le surhomme. Toute philosophie qui prétend créer des surhommes à partir des forces terrestres (comme est le fameux transhumanisme) me paraît fallacieuse, et propre seulement à créer des parodies de ce qu'elle prétend créer. Je suis d'accord avec Roy Thomas, et crois qu'il a transcendé le genre au départ douteux du super-héros, tel que des accidents radioactifs ont pu le créer - au lieu de le faire mourir, créant en l'homme une involution, comme ils le font en réalité!

  • Conférence pédagogique à l'école Steiner

    ecole.jpgLe mercredi 10 avril prochain (à 20 h), j'aurai l'honneur de présenter une conférence à l'école Steiner de Genève (à Confignon), sur le thème de la pédagogie anthroposophique appliquée dans les institutions éducatives publiques: dans quelle mesure cela est-il possible? Jusqu'à quel point les convictions pédagogiques d'un enseignant peuvent-elles librement s'exprimer dans le cadre étatique?

    Le fait est que, quand j'ai commencé à enseigner, j'étais dans une sorte de désarroi. Je voulais travailler, gagner ma vie, fonder une famille - et je savais que la poésie, à laquelle je m'étais voué, ne me le permettrait pas. J'avais fait des études de Lettres pour mieux connaître la poésie médiévale et antique dont je voulais m'inspirer, et l'emploi naturel qui m'était réservé était celui de professeur - mais l'enseignement officiel ne m'enthousiasmait pas.

    J'ai déjà souvent dit, ici, que, pour moi, l'art et l'imagination, au sein de l'éducation, étaient fondamentaux, étaient le socle incontournable de l'évolution de chaque être humain. Par eux on accédait au monde des idées d'une façon libre et responsable, et on devenait un citoyen à part entière; par eux aussi on restait inventif dans la vie économique, en même temps que fraternel. Et par eux, enfin, l'éducation était une joie, non une corvée.

    Ma conviction était fondée sur mon expérience, et ce qui m'avait le plus nourri dans mon enfance: ce qu'André Breton appelait le Merveilleux, et que je trouvais chez Lovecraft et Tolkien, Virgile et Ovide, et les mythologies en général. L'étude approfondie de l'œuvre de Tolkien m'a amené, cependant, à harwood.jpgdécouvrir celle d'Owen Barfield, qui justifiait ontologiquement sa philosophie esthétique, en fondant tout le langage sur l'image – la métaphore. Il était proche d'un grand ami de Tolkien aussi amateur de merveilleux, C. S. Lewis, qui avait aussi pour mentor intime un certain Cecil Harwood. Or, Harwood et Barfield étaient tous les deux anthroposophes, disciples de Rudolf Steiner. Je me suis bientôt intéressé à ce dernier, qui fondait rationnellement (à mes yeux) l'éducation sur la faculté imaginative, ce qu'il appelait l'imagination disciplinée - et qui faisait écho aux pensées de Tolkien sur la nécessité d'allier la clarté au merveilleux.

    Bientôt je devais découvrir le francophone Charles Duits, qui à son tour assurait que l'imagination, dans l'éducation, était absolument nécessaire. J'avais trouvé mes guides intimes, et des solutions pour me motiver dans mon métier – pour concilier l'aspiration artistique et les nécessités professionnelles.

    J'avais déjà lu le grand traité pédagogique de Jean-Jacques Rousseau, et il m'avait inspiré jusqu'à un certain point. J'avais été élève de l'école Decroly, dans la région parisienne, également adonnée à l'art – quoique l'imagination y soit limitée, un fond de matérialisme l'empêchant de prendre son envol: Ovide Decroly était disciple de Rousseau, qui détestait le merveilleux, quoiqu'il admît que les images héroïques devaient éveiller la conscience morale.

    Bref, je voulais me lancer dans un enseignement fondé sur l'art, et en même temps fidèle aux directives de mes employeurs - et bien sûr, parfois, j'étais face à des dilemmes cornéliens, car les deux semblaient s'opposer. Il a fallu agir avec tact, ou souffrir quelques avanies. Globalement, tout de même, on m'a reconnu un sens pédagogique si, aux yeux des inspecteurs, je n'intellectualisais pas assez mon enseignement. Mais ce qui est intellectuel et abstrait touche peu les élèves, notamment les plus jeunes. L'important était de continuer à œuvrer, selon ce que je croyais, et ce qu'on me demandait. Souvent les élèves m'ont marqué de la gratitude, et je n'ai pas trop eu à me plaindre. C'est ce dont je parlerai le 10 avril, en donnant des exemples d'application de mes principes, dans le cadre des programmes officiels.

  • Contes & légendes en Quercorb

    quercorb 02.jpgL'idée première de l'association Noyau. Au cœur du conte - dont la direction artistique et rédactionnelle est assurée par la conteuse Rachel Salter, le secrétariat par le musicien Bernard Nouhet et la présidence par moi -, remonte à une époque où je n'allais pas encore régulièrement en Occitanie - temps fabuleux qui, par notre rédactrice, a été exprimé comme suit: Il était une fois, à Puivert, un festival Troubadours qui a semé une graine. Et cette graine a été caressée par le vent, chauffée par le soleil et aimée par la terre. Elle est devenue un arbre qui a porté un fruit. Au cœur de ce fruit, un noyau. Puivert est un village élégant du sud-ouest du département de l'Aude, comprise autrefois dans la seigneurie du Quercorb.

    Le premier projet de l'association, Contes et légendes en Quercorb, a justement pour but une collecte d'histoires dans le Quercorb, petite région historique de l’Aude limitée par trois rivières qui sont le Blau, l’Hers et la Sour. Le chef-lieu, Chalabre, centralise une petite vingtaine de communes, allant de Puivert au sud jusqu’à Seignalens au nord.

    L’objectif de ce projet est d'initier un fond commun de patrimoine immatériel en recueillant des témoignages personnels de la vie sociale locale.

    Contes, légendes, mais aussi les aspirations et rêves, événements insolites et phénomènes mystérieux, sont une façon de se connaître et de reconnaître en l’autre une humanité rachel.jpgqui n’apparaît souvent qu’au bout de nombreuses années de côtoiement.

    Rêves et légendes en Quercorb est un projet qui promet d’être convivial, avec des rencontres entre personnes de tous âges et de toutes origines.

    Le projet (qui se fera en partenariat avec diverses instances et personnes du Quercorb) aboutira à une restitution sous forme de soirées contées, une édition papier, et nous prévoyons de collaborer avec un réalisateur local pour une restitution filmée.

    J'ajouterai, féru d'événements antiques, que le Quercorb est apparu trois fois dans l'histoire. La première, lorsqu'il a servi de frontière entre l'extension franque (du temps de Clovis) et ce qui restait de la Septimanie, ou royaume des Wisigoths. La seconde, lorsqu'il a servi de tampon à l'avancée des croisés du nord contre les Cathares réfugiés au château de Montségur. La troisième, lorsqu'il a reçu des privilèges du roi de France en échange d'une protection assurée par ses habitants contre l'Espagne.

    C'est un pays dit de moyenne montagne, au pied des Pyrénées, et lié au comté de Foix. Il a été relativement autonome, dans sa cité étrange de Chalabre, grosse mais silencieuse et peu habitée, témoin d'une ancienne activité noble et belle. C'est en tout cas une région frontalière - entre le monde français et le monde espagnol, quercorb 01.jpgentre le monde catholique et le monde cathare, entre le monde languedocien et le monde catalan.

    Entre le réel et le rêve, peut-être aussi! Dans le tremblement propre aux frontières, souvent apparaissent les fées, gardiennes des bornes. Nous avons bon espoir que ce pays vert et mystérieux, comme conservé du passé - que son massif paisible et romantique ait gardé la trace du passage des êtres de songe qui, paraît-il, peuplaient autrefois le monde. Les personnes qui, d'une façon ou d'une autre, y ont senti la présence de vivants souffles - y ont perçu des voix chuchotantes, entre les arbres ou sur la surface des lacs -, sont invitées à se manifester auprès de l'association (par exemple en passant par ce blog, ou mon adresse électronique). À bientôt!

  • Une nouvelle association d'Occitanie

    NOYAU02.jpgMes voyages réguliers en Occitanie m'ont conduit à fonder, avec mes amis Rachel Salter et Bernard Nouhet, une nouvelle association dans le département de l'Aude, appelée Noyau. Au cœur du conte, et consacrée à la promotion de l'art du conte. J'en aime profondément les statuts, qui donnent aux contes et légendes la vertu de construire la personnalité, le lien social et les échanges intergénérationnels. Ils expliquent: Le conte, qui décrit des expériences de vie à un niveau émotionnel et moral est structurant pour la psyché, la personnalité et la structuration relationnelle de l'individu. Il place l'être, enfant ou adulte, et son imaginaire dans un relationnel à la fois archétypal et ordinaire, mais qui redonne au relationnel son énergie de contraste productif tout en désamorçant l'énergie conflictuelle destructrice. Parce que dans tout être, l'esprit est le moteur du physique, le conte forme la personnalité, harmonise corps et esprit par son aspect chanson de geste. Le conte est un des rares moteurs de transmission culturelle intergénérationnelle, c'est un outil de construction du lien harmonieux à la société et à la nature. C'est beau, je suis entièrement d'accord. J'ai toujours aimé les contes, pour moi un genre essentiel à la littérature, et nécessaire dans l'éducation de l'être humain. Il est formateur pour l'âme, et c'est par lui que naît de façon vivante et donc réelle la conscience morale - c'est par lui que le germe moral de l'être humain fleurit jusque dans sa conscience.

    Jean-Jacques Rousseau n'aimait pas le merveilleux, mais avait conscience que le récit était la voie par laquelle la conscience morale s'éveillait chez l'enfant. Il recommandait donc de raconter l'histoire des grands hommes de la république romaine, dans l'esprit de son cher Plutarque. Il ne voyait pas que cela ne pouvait fonctionner qu'avec des esprits déjà assez âgés, intellectualisés, qui sont dans l'adolescence, parce que les vertus romaines ne sont que dans la société, et non dans la nature. Les contes qui font appel au merveilleux, en effet, attribuent à l'univers même des forces morales - à commencer par l'amour.

    Bien sûr, si elles sont présentes dans l'univers, elles sont présentes dans l'humanité et la société, et les histoires des grands hommes de la république romaine sont racontées à bon droit à l'adolescent qui entre dans le tissu social, qui en devient un acteur. Mais cela ne suffit pas. C'est dans son rapport à l'univers entier que l'humanité doit être bâtie intérieurement dans son jeune âge. La société n'est pas une aberration, au jacques-stella-the-birth-of-the-virgin-with-adoring-angels.jpgregard de cet univers: elle n'est pas une bulle autonome. Qui suivra durablement des principes qui ne seraient pas appliqués par les bêtes, les plantes, les astres, et n'ont cours que dans des pays petits et privilégiés - Genève, ou la France? Même François de Sales, en recommandant de contempler la Nature et d'y déceler la sagesse divine, en savait plus que Rousseau - lui qui appréciait et conseillait les légendes fabuleuses sur les saints, et parlait, au fond, des vérités religieuses comme Charles Perrault parlait de la morale populaire - en utilisant le conte et son merveilleux.

    Comme notre association saisit le rêve dans son rapport avec la réalité et avec les mystérieux archétypes vivants qui peuplent l'invisible, elle allie même, en un sens, le surréalisme et le régionalisme, en s'insérant dans un paysage précis, ouvert aux phénomènes naturels et aux métiers de la terre. Elle est comme un nouveau départ, et je suis fier d'en avoir été élu premier président. Je lui souhaite longue vie. Et je dois annoncer que, pour bien m'occuper d'elle, et pour quelques autres raisons, je projette de déménager en Occitanie dans les mois à venir. Mais je reviendrai régulièrement en Savoie et à Genève: qu'on ne s'inquiète pas - ou qu'on ne se réjouisse pas (trop vite), peut-être!

    L'association a été enregistrée à la sous-préfecture de Limoux le 2 mars 2019. L'adhésion est de 10 €. N'hésitez pas!

  • Récital-hommage des Poètes de la Cité à Sang-Tai KIM

    salledelicessalle_1_pageSimpleTop.jpgDimanche 24 mars prochain, les Poètes de la Cité, que je préside, participeront à la Journée Mondiale de la Poésie par un récital effectué à la (petite) salle des Délices du Grand-Sacconnex (rue de Colovrex, 20, à 14 h 30). Leurs poèmes seront lus par Camille Holweger et Charlotte Chabbey, et mis en musique par Vincent Bossy, dans une mise en scène de Camille Holweger. On trouvera ainsi des poèmes de l'excellent Denis Pierre Meyer, de la prodigieuse Emilie Bilman, de l'étonnante Dominique Vallée, de l'élégante Brigitte Frank, de la subtile Linda Stroun, de l'ardente Bluette Staeger, de la noble Francette Penaud, du sage Galliano Perut, du mystérieux Yann Chérelle, du président Rémi Mogenet, du galant Bakary Bamba Junior, du flamboyant Albert Anor, de la passionnée Colette Giauque, sang.jpgdu sensible à l'extrême Roger Chanez et du somptueux Giovanni Errichelli. Rendez-vous compte de la variété de nationalité de ces poètes tous francophones! Car on y trouve des Suisses, bien sûr, mais aussi des Français, des Italiens, des Ivoiriens, des Egyptiens, des Catalans, et j'en oublie certainement.

    Et cela tombe bien, car ce récital participe aussi au Mois de la Francophonie, l'Organisation Internationale de la Francophonie le soutenant généreusement, tout comme la Loterie Romande. Et il le fait surtout par un hommage rendu au poète coréen Sang-Tai KIM, malheureusement décédé en novembre dernier. Il publiait ses poèmes conjointement en français et en coréen, et habitait le Beaufortain, en Savoie, auquel son principal recueil fut consacré. Une allocution de son épouse présentera sa carrière et son évolution intérieure, et ses poèmes seront lus en coréen par son fils Byeul-A, en français s'il vous plaît (pour reprendre la devise de l'O.I.F.) par son beau-frère Jean-Pierre Prunayre, qui partageait avec lui tant de choses intimes.

    Pour finir il y aura les tréteaux libres, avec de magnifiques poètes encore à découvrir - et puis bien sûr une verrée, comme on dit par chez nous.

    Venez donc très nombreux, vous ferez tout sauf le regretter!

  • Titre de docteur

    Tyche.jpgJ'y ai déjà fait allusion plusieurs fois: j'ai été reçu Docteur ès Lettres à l'université Savoie Mont-Blanc le 20 décembre dernier. J'en ai ressenti du plaisir. Je n'avais pas reçu de nouveau titre depuis longtemps.

    Mais la soutenance ne fut pas facile. J'avais préparé un texte consacré aux fondements mythologiques de l'identité collective en Savoie, pour essayer de montrer qu'on ne peut pas démontrer que le génie d'un groupe est une fiction vide - et qu'il s'articule avec le sentiment de l'humanité entière, d'une part, et donne une expression au moi insaisissable, d'autre part. Cela a d'emblée choqué.

    Je devais le sentir venir, car, m'appuyant sur une communication que j'avais déjà faite à l'université de Chambéry un mois avant, je n'avais établi ce texte que la veille, sans me soucier de savoir s'il durerait exactement vingt minutes, comme il devait le faire: à aucun moment je n'ai répété, préférant me consacrer à d'autres choses - peut-être prendre un billet de train pour le pays cathare, je ne me souviens plus très bien. La nuit suivante, j'ai dormi comme un loir.

    Mais le lendemain, d'excellents amis genevois qui, voulant assister à cette soutenance, m'avaient invité à déjeuner dans un restaurant chambérien, se sont montrés inquiets de ma légèreté, et comme j'ai dit que je saurais bien allonger ou raccourcir mon discours selon le temps que j'avais, ils m'ont prêté une montre - car je pensais m'appuyer sur mon téléphone, mais il s'éteint tout le temps.

    Le fait est que j'ai assez l'habitude de discourir en public pour maîtriser mon temps, et assez l'habitude de lire des textes à haute voix pour ne pas m'inquiéter de la chose. Si je m'étais préparé, j'aurais pu croire que cela suffisait à ma gloire, et j'aurais pu aussi vexer le jury par mes talents d'orateur - le rendre jaloux. Je ne immaculee.jpgsais pas du reste si ce n'a pas été le cas, car, regardant la montre dorée de mon ami François Gautier, j'ai fait comme prévu, j'ai tenu exactement vingt minutes.

    Je sentais venir le problème car j'avais reçu les rapports des deux rapporteurs, Sabine Lardon et Christian Sorrel, et le second, que j'avais abondamment cité dans ma thèse même, avait annoncé de vifs débats sur la nature du catholicisme savoisien, autrefois. J'avais compris qu'il pensait pouvoir le rattacher au gallicanisme, alors que je l'en avais sorti, et il a abordé la question au cours de la soutenance: j'ai évoqué le cas d'Alexis Billiet, archevêque de Chambéry incontournable en son temps, qui regrettait que Rome eût érigé en dogme l'Immaculée Conception de la Vierge Marie, alors qu'il en trouvait l'opinion convenable et séante, parce que cela risquait de créer des divisions avec les protestants et les gallicans. Lui-même ne s'assimilait pas aux seconds, s'il les respectait. Christian Sorrel n'a pu qu'acquiescer.

    Il m'a reproché de couper aussi la Savoie, d'un point de vue religieux, du Piémont, et je n'ai pas eu le temps d'évoquer le refus de Billiet de signer la pétition de l'archevêque de Turin contre la reconnaissance de droits égaux pour les juifs et les protestants - encore.

    Oui, la spécificité de l'Église de Savoie est à son honneur, car elle a mêlé la tolérance, la compréhension de l'évolution des temps et le respect du merveilleux chrétien, qui était le fond du christianisme réel.

    Or, derrière le problème apparent, il y avait bien cette question du merveilleux et du christianisme réel. Les Savoyards étaient-ils nourris de représentations du monde des anges, comme je le prétendais? Cela leur laissait-il une forme d'initiative personnelle, puisque chacun se représente les anges comme il peut, comme je le disais aussi? Christian Sorrel le contestait. Mais j'ai cité François de Sales, autorité indéniable. Il a fallu accepter mes arguments.

    D'autres problèmes néanmoins ont encore été évoqués, au cours de cette soutenance.

  • Lignées des académies provinciales

    Académie_de_Savoie_(Chambéry).JPGLors de ma soutenance de thèse, un membre du jury m'a fait remarquer que, pour alimenter ma réflexion sur l'Académie de Savoie (créée en 1820) et mesurer ses liens possibles avec le Romantisme, j'aurais dû la comparer avec les académies provinciales qui en France avaient aussi vu le jour alors. Cela m'a un peu étonné, car, dans ma thèse, j'ai établi des rapports qui m'ont semblé plus légitimes, avec d'autres institutions.

    L'Académie de Savoie n'a pas, organiquement, de relation particulière avec la France, car elle émane de l'Académie de Turin, dont était membre un des fondateurs, le comte Mouxy de Loche. Ontologiquement, elle se réclamait de l'Académie florimontane, créée en Savoie (à Annecy) au début du dix-septième siècle - avant même l'Académie française. Et j'ai étudié la relation au Romantisme à travers la fondation, à la même période, de l'Université de Bavière, bien sûr d'une plus grande ampleur, mais dont le caractère romantique est avéré et qui, sous cet aspect, a été étudiée par Georges Gusdorf, spécialiste de la question.

    Quoique créée sous des auspices catholiques par le roi de Bavière, cette université a accueilli des Philosophes de la Nature qui pouvaient être protestants voire panthéistes, comme Schelling, et, en tout cas, s'efforçaient de mettre dynamiquement en relation les principes religieux et les phénomènes naturels. Georges Gusdorf ne parle aucunement de cette manière de l'université française dans les temp,s qui ont suivi la chute de Napoléon - ni, bien sûr, des académies provinciales, dont le caractère romantique n'est pas avéré.

    Sans doute, Gusdorf prend trop comme s'il allait de soi que le Romantisme, en France, s'était fait d'abord à Paris parce que la culture était centralisée, aussi regrettable cela fût-il à ses yeux. Il méconnaît les efforts romantiques des régions francophones non françaises, comme le Québec, la Belgique, la Suisse et la Savoie - Frederic_Mistral.jpgnégligeant d'évoquer bien des auteurs qui y ont vécu, se contentant de parler des seuls Joseph de Maistre et Amiel. Mais il évoque encore moins les auteurs régionaux de France même - l'essor du Félibrige, les Francs-Comtois, les Bretons...

    Cependant, je ne pense pas que les académies provinciales de France aient eu la moindre influence sur l'Académie de Savoie, et il n'était, certes, pas de mon sujet d'aborder la question du romantisme régional en général.

    Il est vrai que j'ai comparé, notamment dans le chapitre politique, la littérature savoisienne à la littérature provençale - emblématique: j'ai souvent nommé Frédéric Mistral, parfois cité Paul Mariéton. Mais plusieurs auteurs dont je m'occupais avaient aussi écrit en dialecte - et puis la comparaison avec ces auteurs était légitime, parce que, dans les deux cas (provençal et savoyard), la prégnance du merveilleux populaire était patente.

    Je ne pense pas que j'avais réellement à citer et étudier les académies provinciales de France, lorsqu'il s'agissait de la Savoie. D'un point de vue scientifique, il était, à la rigueur, plus légitime d'étudier l'Académie de Turin, ou d'autres académies italiennes. J'ai l'impression que la science est souvent brouillée par la question nationale, dans l'université française. Peut-être ailleurs aussi.

  • Jean-Jacques Rousseau Savoyard?

    rousseau.jpgLa première question qui me fut posée lors de ma soutenance de thèse, après mon petit discours, vint, préalablement à tout commentaire, de Michael Kohlhauer, mon directeur de recherche, qui me demanda si selon moi Jean-Jacques Rousseau était savoyard. Je ne l'avais pas présenté comme tel dans ma thèse. Je répondis non. Mais le premier il a parlé des Alpes, me répliqua-t-on. Outre, reprends-je, qu'il a surtout parlé des Alpes valaisannes, il a constamment adopté le point de vue d'un Genevois, en parlant des Savoyards comme d'un peuple qu'il aimait, certes, mais auquel il n'appartenait pas. Dans La Nouvelle Héloïse, il marque même ce qui le sépare de la tradition savoyarde: lui est du côté de la liberté, du protestantisme et de la république, les Savoyards sont catholiques et soumis à leur roi.

    Il y a plus, cependant. Jusque dans son style, il était surtout genevois. Son rejet des figures du merveilleux chrétien est caractéristique, et impensable en Savoie, où ce merveilleux chrétien s'est bientôt prolongé vers le merveilleux païen, avec l'intrusion des fées et dieux celtiques chez Replat ou Arnollet, ou des dieux antiques chez Dantand. Même chez Jacquemoud, le lien entre les anges et les dieux païens est patent. Rousseau avait horreur de cela. Son style est tout autre.

    En un sens, il écrit mieux que la plupart des Savoyards, et c'est le cas des écrivains genevois en général, plus souples, plus naturels, plus distingués en français, leur langue première et spontanée. Les Savoyards parlaient entre eux patois et leur français manque globalement d'élégance. Je veux bien l'avouer. Il a un caractère légèrement empesé. À l'inverse, leur distanciation de cette noble langue leur a permis d'introduire le merveilleux populaire d'une belle et libérale façon, que ne connaissaient guère les Genevois, plutôt abstraits. À chacun ses qualités, pour ainsi dire. Le problème des universitaires est que, dirigés depuis Paris, ils ne peuvent s'empêcher de trouver que les facultés d'élocution et de composition, c'est à dire la capacité à parler facilement la langue officielle et d'organiser le discours, sont supérieures à l'invention ou à l'imagination. Or, c'est faux. Et le fait est qu'en termes d'invention et d'imagination, les Savoyards sont souvent admirables. Tpffer_886.jpegJusque dans leur style, comme Joseph de Maistre l'a constamment montré, ils savent être inventifs.

    Rousseau a un dynamisme et une fluidité que même Joseph de Maistre n'a pas. D'autres Genevois ont un style raffiné et pur, comme Töpffer ou Amiel. Ce n'est pas que je n'aime pas ce style, j'adore les écrivains que j'ai cités. Mais il y a une différence, qui n'est pas annulée par la célébration de Rousseau par les Chambériens.

    Je sais bien que Louis Terreaux a mis Rousseau parmi les auteurs savoyards. Il n'a pas mis Lamartine. Pourquoi? Celui-ci a bien dit: On est toujours, crois-moi, du pays que l'on aime - à propos de la Savoie. Mais si j'aime, aussi, Lamartine, lui non plus n'a pas en réalité un style typiquement savoyard. Son éloquence est toute française. Ses images abstraites n'ont rien qui le renvoient à la Savoie, à l'inspiration en fait plus populaire des Savoyards. Louis Terreaux a simplement voulu rendre hommage aux Chambériens qui ont mis une statue de Rousseau dans leur ville. Cela ne s'appuie pas sur les faits.

  • Joseph de Maistre et la réunification des églises

    52360947_2356771887891702_8795018545944592384_n.jpgIl existe un curieux chemin réalisé par Joseph de Maistre au cours de sa vie, sur un point qui l'a tant occupé: la religion. On sait que, disciple de François de Sales et des Jésuites, il a généralement défendu le catholicisme, quoiqu'il ait aussi eu en affection certains penseurs peu canoniques, en particulier Origène – et Louis-Claude de Saint-Martin. À cet égard, par le biais de l'illuminisme lyonnais, il a découvert une tradition qu'on pourrait dire plus ou moins gnostique. Après son éducation catholique, il a découvert la tradition maçonnique mystique de Jean-Baptiste Willermoz, qu'il a beaucoup aimée, avant de prendre quelque distance avec elle.

    Mais la révolution française a fait davantage, car elle l'a d'abord poussé en pays protestant, à Genève et à Lausanne, et on sait qu'à cette période de sa vie, il a fréquenté des protestants effectifs, et a appris à les apprécier, notamment madame de Staël, à laquelle il reprochait son féminisme exacerbé, paraît-il, mais qu'il aimait.

    Et puis, ambassadeur du roi de Sardaigne en Russie, il a fréquenté des orthodoxes, à commencer par l'empereur Alexandre lui-même.

    Bien sûr, dans ses ouvrages, il s'en est pris aux protestants et aux orthodoxes, défendant le catholicisme d'une façon souvent outrancière. Mais il est remarquable qu'il ait cheminé à travers l'Europe pour rencontrer les trois grandes branches du christianisme, comme s'il y avait là un souffle de lui inconnu - un enjeu karmique.

    Rudolf Steiner disait curieusement, mais avec beaucoup de profondeur (comme toujours avec lui), que ces trois branches renvoyaient aux trois expressions, aux trois personnes de la divinité. L'orthodoxie, comme d'ailleurs l'Islam, renvoie avant tout au Père, au dieu créateur et plongé dans les profondeurs de l'univers, rayonnant du passé et du premier jour des mondes. Mais l'Église catholique, on le méconnaît grandement, est liée au Fils, à l'insertion de la divinité sur le plan terrestre, à la manière dont elle y crée des choses, y modèle le monde – et souvent s'y perd, en demeurant trop proche dès l'origine du pouvoir romain, de l'Empereur. Saint Augustin, qu'aimaient si peu les théologiens grecs, disait ainsi que c'est par le Fils, le dieu incarné sur Terre, que l'homme peut obtenir son salut.

    Quant au protestantisme, dit encore Steiner, il est émané du Saint-Esprit. Il se projette vers l'avenir en admettant à l'individu la faculté de juger par lui-même, à partir de l'intelligence – de la force de penser qui est la sienne. Certes, dans un premier temps, il ne l'a fait qu'en s'attelant aux apparences sensibles, à la raison extérieure, demeurant à la surface des choses; mais il préparait le temps où la pensée entrerait dans les profondeurs des mystères en se détachant des apparences extérieures, et permettrait à chaque homme de recevoir consciemment en lui l'effusion de l'Esprit-Saint – et donc de voir clair dans l'obscurité de la vie. Cela Annonciation-miniature-Jami-Tawarikh-Rashid-Din-1314_0_730_529.jpgétait nécessité par la liberté de l'individu, qui seule pouvait rénover la vie spirituelle.

    Or, si Joseph de Maistre vouait un culte à l'institution catholique, dans les faits, il a constamment défendu son droit individuel de philosophe à percer les secrets du monde divin, notamment par le biais de l'analogie entre le Ciel et la Terre, et la création d'images, de symboles. Il a constamment, aussi, annoncé une grande effusion de l'Esprit-Saint. Et, à l'inverse, il a rendu hommage aux religions païennes, à leur merveilleux spécifique, et même à l'Islam, en citant le Coran, à propos de la sainte Vierge. Il vouait un culte à la tradition, mais attendait beaucoup de l'avenir. En un sens, et jusqu'à un certain point, il a uni les branches du christianisme dans son âme, vivant en acte la trinité dépeinte par Steiner – qui, d'ailleurs, lui rendit hommage.

  • La voie professionnelle dans l'Éducation nationale

    bac-pro-obm1-1024x681.jpgLe discours convenu du gouvernement français est d'affirmer que les Lycées professionnels offrent une formation idoine et reconnue, égale à celle des autres Lycées, et que l'élève qui les choisit n'est en rien en échec, qu'il s'agit là d'un beau choix. Hélas, on n'en sait vraiment rien, car dans les faits, voici ce qui se passe: dès la classe de Quatrième, on demande aux élèves qui n'obtiennent pas de bons résultats dans les disciplines enseignées de réfléchir à leur orientation - c'est à dire de prévoir l'intégration à des filières professionnelles. Mais on ne sait pas réellement si ces élèves réussiront dans ces filières, puisque le travail manuel n'est absolument pas enseigné au Collège!

    Beaucoup d'élèves rechignent - ils veulent aller en Seconde générale, et les enseignants du Collège leur disent qu'ils sont fous, ils se plaignent, ils affirment que c'est inadmissible! Mais peuvent-ils apporter la preuve que l'élève qui échoue au Collège peut réussir au Lycée professionnel et même que l'élève qui échouera au Lycée polyvalent y fera pire que dans un Lycée professionnel? Si ça se trouve, ceux qui sont mauvais dans les disciplines intellectuelles le seront encore plus dans les disciplines manuelles!

    Mais il existe bien le préjugé que le travail manuel est tellement plus facile que le travail intellectuel, qu'il est à la portée de tout le monde! On proclame qu'il est noble, mais tout de même, il est fait pour ceux qui ont échoué dans les matières intellectuelles. On affirme qu'il est digne, mais on pense que n'importe quel plomberie.jpgmaladroit en français ou en mathématiques peut avoir une adresse suffisante comme plombier ou charpentier.

    La réalité d'une telle situation, au-delà des discours convenus, a généralement amené les filières techniques sélectives à choisir de préférence les bacheliers ès sciences, qui avaient simplement prouvé leur capacité à travailler. Les patrons se plaignent assez de bacheliers de lycées professionnels qui ont reçu une formation avec laquelle leur syndicat était théoriquement d'accord - pour laquelle ils ont souvent participé financièrement -, mais qui ne savent pas travailler, ni même n'en ont l'envie. Car le fait est là: beaucoup d'élèves mauvais dans les disciplines intellectuelles le sont aussi dans les disciplines manuelles. Ne pas vouloir l'admettre en feignant de louer les filières professionnelles revient souvent à se débarrasser, en accord avec les professeurs de lycées polyvalents, des élèves globalement faibles, dont l'institution, figée et dénuée d'inventivité, ne parvient pas à résoudre le problème.

    Je sais bien que les professeurs n'aiment pas toujours qu'on leur dise la vérité, qu'ils préfèrent souvent vivre dans les fictions d'État. Mais à cet égard, l'instruction publique, en France, est profondément défaillante. Déjà, on peut se demander pourquoi il n'y a pas de disciplines manuelles au Collège, si elles sont tellement dignes et nobles. Mais comme je l'ai dit, beaucoup d'élèves ne pourraient pas même résoudre de cette façon leur problème. Ils ne sont ni manuels, ni intellectuels, mais émotionnels, et ils ont besoin d'apprendre par le moyen de l'art, qui relie la science et la technique. La sculpture est manuelle, la poésie intellectuelle, mais l'intellectuel et le manuel ne sont dans l'art que des moyens, non des fins en soi. C'est heureux. L'Éducation nationale est défaillante parce qu'elle n'est pas artistique au premier chef. C'est ce que je pense.