Culture - Page 2

  • La Liberté et les Gilets jaunes

    gilets.jpgLe mouvement des Gilets jaunes a eu d'emblée ma sympathie, parce que je réprouve les taxes incitatives et punitives, comme contraires à la liberté. Et puis il était populaire et non centralisé. Mais il a publié une Charte dans laquelle il demande des choses fondamentales pour la liberté des citoyens, et que ne demande aucun parti: car lorsque les partis parlent de liberté, c'est soit au profit des collectivités, c'est à dire des politiques qui les dirigent - eux -, soit au profit des acteurs économiques - leurs amis, ou donateurs -, alors autorisés à enfreindre les lois morales sous prétexte que l'argent rapporté fera le bonheur des peuples. Aucun ne pose en principe la liberté qui compte vraiment, celle qui a trait à la sphère culturelle, et au sein de laquelle le citoyen est en réalité en opposition à l'État unitaire et centralisé.

    Les articles 15 et 16 de cette Charte officielle des Gilets jaunes posent clairement le problème, en demandant la suppression des subventions aux médias, lesquelles servent en réalité à assurer à l'État une forme de propagande; et en exigeant que ce même État ne s'ingère pas dans les libres choix des familles en matière d'éducation et de santé. Car là encore, il utilise son pouvoir pour servir ses intérêts - et répandre sa doctrine préférée.

    Globalement, celle du rationalisme philosophique. Je veux dire en France. Ailleurs, ou dans un autre temps, ce sera celle du catholicisme ou de l'islamisme: peu importe. Ce qui compte, c'est la liberté individuelle, car dans la sphère culturelle, ce n'est pas la Providence, qui importe au premier chef, mais l'Esprit; et ses langues de feu sont au-dessus de toutes les têtes: la tentative de confiscation de l'Esprit par les philosophes, professeurs et journalistes agréés par le Gouvernement est grotesque, et contraire à l'évolution humaine.

    En éducation, s'agit-il de créer des pions du Système, comme on dit, ou de soutenir les familles dans leur effort d'épanouir des êtres humains? La réponse est évidente. L'État n'a pas à chercher à enlever les enfants aux familles pour leur imposer une culture qu'il juge supérieure parce qu'en fait c'est celle de l'Oligarchie, et qu'elle infériorise ceux qui ne la possèdent pas spontanément – héréditairement. Elle tend à les soumettre, et permet leur exploitation: pourquoi le cacher? À cet égard, le socialisme avait raison.

    Pensons seulement à ceci, que les familles transmettent des traditions régionales que l'État refuse de transmettre; c'est complètement anormal. Un professeur d'histoire a pour devoir d'approfondir les parts d'histoire locale que les familles évoquent brièvement le soir, ou pendant les vacances. Pareil pour la Pestalozzi_Porträt.jpglittérature. Et les langues, et tout. Le grand Pestalozzi disait que les professeurs étaient au service des familles, et il avait raison. Ils ne sont pas semblables à ces prêtres qui arrachaient les enfants aux parents pour leur faire abandonner le paganisme, en Amérique. Ils ne doivent pas l'être. L'État républicain qui croirait légitime d'arracher les enfants aux traditions régionales de façon indifférenciée, serait bien un État colonial, qui priverait de liberté les individus. Pour son propre profit. Il ne ferait que détourner dans son sens la démarche des missionnaires religieux d'autrefois, au lieu, comme il pourrait le prétendre, d'émanciper les peuples.

    Les Gilets jaunes ont donc raison. Les choix relatifs à la médecine doivent également être respectés: les médecines alternatives n'ont pas à subir le despotisme de l'État. Si elles sont choisies, elles sont valables! Aucune philosophie supérieure ne peut être imposée légitimement, même approuvée par des gens qu'on croit intelligents. Pour la première fois depuis longtemps, la liberté vraie a été défendue en public.

  • Arianisme et nature humaine

    Baptism_of_Christ_-_Arian_Baptistry_-_Ravenna_2016.jpgL’arianisme est une hérésie chrétienne d'origine orientale qui, selon l'Église catholique, accordait trop à la nature, à la tradition - à ce qui était rassemblé sous le symbole du Père -, et assimilait la divinité au passé, aux causes, à l'action créatrice. En puisant dans ses profondeurs, on découvrait les sources de la vie, peut-être en remontant à une antérieure, et on était empreint du sentiment de la destinée - de ce qui dans l'existence apparaît comme fatal. On était dans ce que Pierre Teilhard de Chardin appelait le fatalisme de l'Orient, et Henry Corbin affirmait que cette sorte de christianisme était en réalité proche de l'Islam, qui est au fond aussi une hérésie chrétienne d'origine orientale.

    Le symbole de Jésus, en effet, en était changé dans les deux cas, puisque sa divinité était réduite: si le Coran admet bien qu'il est né d'une vierge et d'un ange, il n'admet pas qu'il ait reçu la divinité au sens propre, réservée, en son sein, à un dieu Père et auteur de la Nature. Dans le langage des initiés chrétiens, cela revenait à dire que le Fils n'était pas consubstantiel au Père. Or, les Pères de l'Église étaient formels: le salut venait essentiellement du Fils, parce que, unissant la divinité et l'humanité, il montrait le chemin de la divinisation aux humains. Puisque l'humain était ainsi consacré, il en allait de même de la pensée qui éclairait les libres choix, et ainsi se trouvait aussi consacrée la pensée rationnelle héritée des Grecs - et pratiquée plus mécaniquement (notamment dans la sphère politique) par les Romains. C'est bien ainsi qu'est née la modernité philosophique, et même le rationalisme. Je veux dire: comme voie commune. Car jusque-là, ce n'était réservé qu'à quelques-uns.

    On peut trouver cela étonnant, le rationalisme ayant combattu le catholicisme, mais le christianisme médiéval avait accueilli bien des croyances païennes, et les vieux dieux étaient revenus sous les traits des anges - anges.jpgespèces de dieux moralisés. Les débuts conceptuels du christianisme, quoique empreints d'un enthousiasme qui manquait aux païens, devaient beaucoup à la philosophie antique. On le sait peu, et moi-même, lorsque j'ai commencé à lire les chrétiens des premiers siècles, je ne m'en doutais pas: je croyais que, comme leurs successeurs médiévaux, ils accordaient beaucoup au merveilleux. Mais ce n'est pas tellement le cas. À maints égards, les moqueries du poète chrétien Prudence, au cinquième siècle, annoncent celles de Voltaire: or, elles sont dirigées contre les croyances païennes.

    L'évolution de la pensée occidentale est plus compliquée que certains veulent le croire, et le christianisme a bien répandu le rationalisme dans le monde occidental. Or, l'exclusivité du Fils peut aussi empêcher d'accéder à l'Esprit, et c'est ce qu'ont obscurément ressenti les Protestants, qui réclamaient la liberté individuelle, puisque chaque esprit est le reflet de l'Esprit. L'institution humaine émanée de l'intelligence ne pouvait pas diriger tout. En un sens, l'individu devait aussi pouvoir se référer à la Nature, s'il le voulait, puisque l'Esprit lie aussi le Père et le Fils, les équilibrant idéalement. C'est pourquoi il existe un besoin légitime de réhabiliter les hérésies, dont l'arianisme. Cela ressortit à la liberté individuelle, l'esprit seul ne pouvant s'appuyer sur rien.

  • Musée de Lyon

    Musée 01.jpgJe suis allé à Lyon pour rendre visite à un proche, et le désir m'a pris d'aller au Musée romain, qui est aussi gaulois, avec des divinités locales, dites celtiques, même si plusieurs ne se recoupent pas avec celles des autres Celtes (notamment insulaires), mieux connues. C'est le cas en particulier du dieu Sucellus, assez étrange, muni d'un maillet et rappelant le Thor des Scandinaves, mais qui peut-être n'est qu'un héros local divinisé. D'autres divinités apparemment gauloises n'ont pas même de noms répertoriés, et certaines ont des figures curieuse; une notamment a trois visages, quoique faite d'une seule tête, dont, plus étonnant encore, les yeux sont partagés par ces visages: il y a seulement quatre yeux, deux servant à deux visages distincts. Selon les spécialistes auteurs des explications qu'on peut lire, cela serait en rapport avec certaines figures de la mythologie écrite irlandaise (qui n'a, à ma connaissance, laissé aucune sculpture).

    Les traces de l'ancienne mythologie gauloise sont plus pures, sans doute, en Gaule qu'en Irlande, parce que plus anciennes; mais elles sont aussi moins nombreuses. Si l'influence romaine les a supprimées, elle a aussi permis de conserver des monuments antiques, car on ne peut pas douter que les Gaulois continentaux n'aient écrit et sculpté sous l'influence des Grecs et des Latins: leur langue n'est connue que par des inscriptions en alphabet grec ou romain.

    À l'étrangeté des récits irlandais, en partie rationalisés, renvoie l'ancienneté des reliques gauloises, éparses, parcellaires, suggérant un monde perdu dont il ne reste que des lueurs.

    On pourrait recréer les aventures de Sucellus, dont le maillet suggère des gestes héroïques, des combats contre les géants, les monstres. Il en partait des éclairs, peut-être! À ma connaissance, les écrivains qui recréent l'ancienne mythologie gauloise ne vont jamais aussi loin, car ils se contentent d'orner de figures musée 02.jpgsacrées, et plutôt stéréotypées, la psychologie de leurs personnages frustes, comme déjà Flaubert l'a fait dans Salammbô, plaçant dans les pensées de l'héroïne le souvenir de l'Hercule de Carthage, dont le nom m'échappe. Rien de nouveau, chez ces héritiers du roman historique du dix-neuvième siècle qui pourtant se présentent souvent comme des auteurs de fantasy. C'est même fréquemment inférieur à certains de ces vieux romans romantiques, qui faisaient intervenir les divinités anciennes jusque dans les événements – tel Le Diamant de la Vouivre de Louis Jousserandot, dans lequel le fameux serpent volant ouvrait le fond d'une grotte pour que Lacuson, le héros comtois, pût s'échapper. Exemple rare: en général, les romans français laissent dans le décor, pour ainsi dire, le merveilleux.

    Il y a aussi un morceau de roman national à écrire à partir du musée de Lyon, car on y découvre que les Gaulois envoyaient dans ce lieu alors désert une délégation de leurs soixantes tribus, devant sacrifier en leur nom aux génies de Rome et de l'Empereur sur un autel dit confédéral - que peut-être il faudrait ressusciter, à l'heure où le centralisme s'essouffle, le Président ne donnant de la monarchie séculaire parisienne et versaillaise qu'une image pâle, à laquelle plus personne ne croit. C'était assez beau, cet Autel confédéral, et il suggère l'idée d'une Confédération gauloise dont la capitale serait Lyon. Sucellus pourrait en être le saint patron, et de la mythologie pourrait être créée, à nouveau, enfin.

  • Sang-Tai Kim nous quitte

    sang.jpgJ'ai rencontré le poète coréen Sang-Tai Kim une fois, j'ai déjà dit en quelles circonstances: c'était en août dernier, lors du festival de poésie de montagne de Queige, où il habitait. J'ai vite appris qu'il était très malade. Nous avons conversé un peu, après que sa poésie, récitée en français par son épouse, m'eut frappé par sa force. J'ai essayé d'évoquer les mystères que contenaient ses vers, et il approuvait peut-être mon intention, restant coi et se demandant de quoi je parlais, car c'était une voie d'approche inhabituelle. On aborde plutôt les questions politiques, en général, et le fait est que Sang-Tai Kim a préféré me parler de la situation déplorable des artistes et de la culture dans un monde industrialisé et financiarisé.

    J'ai pris son recueil avec moi, l'ai lu et ai été ébloui, puis j'ai publié quelques articles sur le sujet, qui ont été appréciés. Mais j'ai aussi proposé aux Poètes de la Cité, dont je préside l'association, de lui rendre hommage au printemps prochain, et de participer, ainsi, au Mois de la Francophonie, en même temps qu'à la Journée Mondiale de la Poésie. Sang-Tai Kim traduisait lui-même en français ses poèmes coréens, et il avait publié des travaux académiques sur Paul Valéry et le Surréalisme: il aimait la France. Et particulièrement la Savoie.

    La date est d'ores et déjà prévue, c'est le 24 mars; mais le lieu reste à définir. Je pense que je produirai une présentation globale de sa poésie, et que plusieurs poètes en liront des exemples, s'ils sont d'accord.

    Sang-Tai Kim laissera un éclat luisant derrière lui, au sein du Beaufortain, qu'il a chanté. Il aura sa forme et, focalisant les rayons des étoiles où il sera parti, rayonnera sur le pays, lui donnant une beauté nouvelle, un charme inconnu. Qu'on ne dise pas que l'homme va sous terre, et non dans les astres, après avoir passé le queige.jpgseuil du trépas! Car la partie solide va sous terre, pour la nourrir de son cristal; mais l'homme est aussi fait d'air et de chaleur, et la chaleur monte: comme disait saint Augustin, la flamme a un poids qui la tire vers le haut. Les pensées, plus qu'on croit, sont faites de la chaleur attachée à un corps humain - et détachée de celui-ci une fois passé le seuil. Est-ce que cette chaleur se perd? Pourquoi n'y aurait-il que des corps solides? Il existe aussi des globules de chaleur, et il est possible que les corps visibles en réalité s'y cristallisent. Louis Rendu ne disait-il pas que l'homme parcourt en rythme l'ensemble des éléments? De haut en bas, de bas en haut, et ainsi de suite?

    Non, je ne peux pas croire que l'ombre de Sang-Tai Kim ne continuera pas à scintiller sur le Beaufortain, et que les hommes qui y vivent ne boiront pas de sa lumière bienfaisante, ne seront pas éclairés par elle dans la nuit, et jusqu'aux plantes n'épanouiront pas plus richement leurs fleurs, leurs fruits, dans l'éclat ainsi renouvelé de l'air. Que dire des marmottes, qu'il a chantées? Au revoir, Sang-Tai Kim, et à bientôt!

  • Un griot à Chalabre

    boubacar-raconte_la_vie_2009_157-1024x485.jpgEn pays cathare, j'ai assisté au spectacle d'un homme se présentant comme griot sénégalais et héritier de Léopold Sédar Senghor - qu'il cite et que j'aime. Il se nomme Boubacar Ndiaye et son spectacle était consacré aux migrants et à leur point de vue propre, il appelait à comprendre ceux qui se rendent en Europe, et en particulier à Paris - à entrer dans leur sentiment. Un fond poétique, fait de proverbes locaux, cités en wolof ou traduits, créait un rayonnement singulier, l'artiste avait une belle élocution, le sens de la diction rythmée et de l'alternance des tons, il se mettait élégamment en scène, et dansait bien, les musiciens qui l'accompagnaient étaient également excellents.

    Ce qui m'a particulièrement frappé, c'est, à ce récit, l'intégration des croyances propres au Sénégal, faisant songer à la manière dont Jean Racine, par exemple, laissait planer la mythologie grecque dans ses tragédies plutôt sentimentales, ou dont Charles-Ferdinand Ramuz, désirant donner vie au point de vue du paysan alpin, plaçait, dans ses discours, les figures du merveilleux chrétien. De même, Boubacar Ndiaye tantôt grigri.jpgénonçait des paroles d'inspiration coranique, tantôt s'appuyait sur l'animisme - évoquant notamment le grigri.

    Car il narrait l'histoire de trois Sénégalais partant en barque pour rejoindre la France, et annonçait que leur esquif sombrait. Il n'entrait pas dans les détails. C'était abstrait, mystérieux. Or, finalement, il rapporte que l'un des trois est parvenu à rejoindre Paris grâce à son grigri. On ne sait pas ce qui s'est passé, comment la chance l'a porté, ou si un miracle est advenu: si une cause naturelle ou surnaturelle l'a arraché à sa fatale destinée. Aucun détail n'est livré, on est seulement dans l'esprit du sauvé. Il ne se souvient plus exactement, peut-être: il sait seulement qu'il doit son salut à son talisman.

    Après le spectacle, j'ai demandé à l'artiste de quoi était fait ce miracle: un vaisseau spatial inespéré, un balai de sorcière? Il a éclaté de rire: chacun imagine ce qu'il veut à partir de mots suggestifs.

    Il venait de dire que le grigri captait les forces végétales et animales - ce que Rudolf Steiner appelait l'éthérique et l'astral, et qu'Éliphas Lévi liait au grand agent magique. Boubacar Ndiaye disait qu'il n'en savait pas plus, qu'on pouvait rencontrer au Sénégal des gens n'ayant l'air de rien, assis au pied d'un arbre, et révélant à ce sujet des choses. C'est alors que, faisant remarquer qu'on ne connaissait pas le détail matériel du salut du naufragé, je lui ai demandé third-eye-blue.jpgsi cela pouvait se rapporter aux autres objets magiques de la mythologie ordinaire.

    Car je ne crois évidemment pas en la réalité physique des vaisseaux extraterrestres, il s'agit pour moi de bateaux psychiques, ce que certains nomment merkabah.

    D'Afrique, viennent des modes de pensée intégrant le mythologique, et c'est salutaire. Léopold Sédar Senghor l'a montré, en son temps, et de nos jours le plus connu qui l'ait fait, c'est Pierre Rabhi, dans son roman Le Gardien du feu, qui mêle au récit les imaginations grandioses, faites d'anges brillant au-dessus des déserts, des nomades algériens. Il apporte beaucoup à l'Europe qui s'étiole, et c'est pourquoi, peut-être, régulièrement des gens institués s'en prennent à lui. Ils sont jaloux.

  • Droits sociaux et étatisme

    oiseaux.jpgL'être humain a des droits. Non seulement il doit pouvoir se défendre s'il est mis en cause, mais, comme ont tendu à le dire les socialistes, il a des droits sociaux fondamentaux: droit au logement, à la culture, à l'éducation, à la santé, etc. C'est méconnu par l'ultralibéralisme, qui soit fait semblant de croire que la Nature d'elle-même assure ces droits, soit (dans le pire des cas) assume son égoïsme.

    Le libéralisme peut s'appuyer sur l'idée évangélique que les oiseaux, selon le mot de Jésus, trouvent chaque jour leur nourriture, se font aisément des nids, et ainsi de suite. Mais chez les humains, ce n'est pas le cas. Les anciens Romains en avaient conscience, et distribuaient du pain chaque jour gratuitement. La Cité suppléait aux manquements de la Nature - ou la prolongeait, pour ainsi dire, vers l'état spontané des oiseaux, préférable, au fond, à celui des humains. En quelque sorte, elle englobait la lumière astrale qui baigne le sommet des arbres; c'est à cela qu'elle servait.

    Forte de cette idée, l'Église catholique a institué des dispositifs permettant, selon le principe de Charité, de pallier aux manquements de la nature humaine - soit qu'ils soient dus, comme le pensait Rousseau, à la méchanceté des premiers princes, soit qu'ils aient pour source, comme le pensaient les Pères de l'Église, le péché originel: ainsi se sont créées les institutions éducatives, sanitaires, que les religieux contraignaient les rois à financer.

    Il y avait néanmoins un vice, dans cette organisation, qui émanait de l'Empire romain: les instances correctrices s'arrogeaient un rayonnement céleste, comme si elles cristallisaient la lumière astrale qui sinon Louis_XIV_by_Juste_d'Egmont.jpgn'aurait pas pu descendre sur Terre. L'orgueil a dès lors caractérisé les dignitaires, et les institutions ont servi d'occasion pour acquérir du pouvoir, selon un principe énoncé par Machiavel: le Prince doit se faire passer pour juste, s'il veut gouverner sans frein.

    Les institutions redistributives ont en pratique servi de justification aux princes pour exercer leur pouvoir, avec l'appui des religieux qui autrefois les dirigeaient, et qui recevaient part de cette autorité - tout comme les fonctionnaires aujourd'hui, dans les républiques.

    On ne sait plus dans quelle mesure l'éducation massifiée est un levier pour les politiques, ou le réel moyen de respecter le droit à l'éducation pour tous. Elle est utilisée par les gouvernements pour renforcer leur autorité. Plusieurs exemples peuvent l'illustrer.

    On a songé à faire apprendre La Marseillaise par cœur aux enfants; mais a-t-on pensé à faire de même pour l'hymne européen, ou les hymnes régionaux? Ils ne sont pourtant pas moins fédérateurs, soit parce qu'ils englobent davantage, soit parce qu'ils touchent à des ensembles plus sensibles.

    La loi oblige à donner des décharges de cours à des professeurs qui, maires, se rendent au Congrès national des maires, à Paris; mais pas à des enseignants qui iraient soutenir une thèse.

    Les programmes de littérature sont fondés sur la production de la capitale et de son arrière-pays; la Savoie et la Suisse ne s'y retrouvent guère, et même la Provence ou la Bretagne.

    D'autres lois existent certainement, allant dans ce sens. On a même parlé d'inégalité des accents locaux face aux concours nationaux de recrutement des enseignants. Mais pour le coup rien, là, n'est officiel.

    Dans l'éducation, la loi semble faite pour le gouvernement central, qu'on s'en plaigne ou qu'on s'en réjouisse.

  • Rudolf Steiner et la science des instruments

    Rudolf-Steiner4.jpgRudolf Steiner (1861-1925) avait d'étranges réflexions, qui font bondir tous les esprits raisonnables, habitués à ce qui semble rationnel, mais il en était conscient. Il avait l'idée que la taille des choses était constitutive de leur nature, et trouvait, ainsi, absurde de considérer que des objets grossis par des instruments montraient mieux ce qu'ils étaient qu'à l'œil nu. Dans une conférence retranscrite dont j'ai oublié les références, il affirmait: Aujourd'hui chacun dit par exemple: Eh bien, lorsque j'ai un être vivant de petite dimension que je ne vois pas à l'œil nu, je le mets sous le microscope; alors il grossit et je le vois. - Certes, mais il faudra bien que l'on comprenne que ce grossissement est mensonger; j'agrandis les dimensions de cet être vivant, mais ce n'est plus lui que j'ai, c'est un fantôme. Ce n'est plus une réalité que je vois là. J'ai mis un mensonge à la place de la vérité! Bien entendu, pour l'actuelle manière de voir, ce que je dis là est folie.

    Cette critique de la science soutenue par les instruments existait déjà sous la plume de Goethe, qui s'insurgeait contre une connaissance acquise par des artifices visuels ou auditifs, des outils servant à l'observation. Le vrai monde n'est-il pas sous les yeux de l'être humain? Si tout est relatif et si l'univers est ce que voit de lui l'être humain, n'est-il pas erroné de se servir de machines faussement révélatrices? Sans doute, la lentille grossissante ne crée pas l'image du pou dont on voit les détails; si on approche l'œil, on distingue bien les mêmes détails. Mais le pou a pour nature fondamentale de ne pas pouvoir être vu en détails jusqu'au point où la machine devient nécessaire, et penser, comme le fait la science moderne, que les instruments révèlent est profondément illusoire. Déjà, comme je l'ai dit, parce que la taille est constitutive d'une nature. Le rapport à la pesanteur, à l'air, à la terre, à l'eau, n'est pas le même.

    Les lecteurs d'histoires de super-héros savent que le personnage de Spider-Man a sa surhumanité fondée sur l'idée que si un homme possédait la force d'une araignée proportionnellement à sa taille, il pourrait soulever pou.jpgdes voitures; mais quoi que prétendent les savants qui spéculent, c'est là du complet merveilleux, c'est radicalement impossible, il faudrait pour cela un miracle, un don du dieu des araignées. C'est conscients de ces errements de la science qui numérise tout, que les Japonais, reprenant et adaptant pour leur public le même personnage et ses histoires, l'ont fait devenir ce qu'il est grâce à des extraterrestres liés à l'Araignée, des êtres par essence magiques. L'idée d'une piqûre radioactive faisant des miracles est aberrante et, en réalité, cent fois moins vraisemblable.

    Admettre le caractère merveilleux de ce que montrent les microscopes est la première étape d'une science-fiction affranchie de ses préjugés et rejoignant la mythologie universelle, comme toute littérature doit le faire. C'est aussi la première étape d'une science s'affranchissant des préjugés matérialistes, et appréhendant le réel sans laisser l'humain, avec ses aspirations morales et ses représentations idéelles, à la marge. Quel univers peut bien être réel, si l'humain n'y est pas - puisque l'univers est seulement fait de ce que l'humain perçoit?

  • Liberté, Égalité et la Fraternité dans la Nature

    lef.jpgLorsqu'on enseigne la morale, on a le tort de la croire détachée de la nature. On la présente comme le choix des hommes intelligents, libres, et on affirme que devenir libre, c'est commencer par adopter leurs choix - passés dans la religion officielle - catholique autrefois, républicaine maintenant. Ainsi se crée l'autorité non pas seulement souveraine de l'État - mais absolue, comme si cela émanait directement d'un dieu situé hors de l'univers sensible, ne vivant que dans la pensée profonde des hommes d'élite - les clercs.

    Mais cela a peu de sens, et il faut être capable de déceler dans la nature la Liberté, l'Égalité et la Fraternité: quel dieu peut exister, qui ne s'exprimerait pas dans le monde qu'il a créé? Quelle pensée peut être fiable, qui ne s'appuierait pas sur des phénomènes observés?

    Dans la nature humaine, d'abord, ces trois principes doivent pouvoir s'appréhender - par exemple à travers l'histoire. Pas seulement dans la Révolution française (qui à cet égard est commode) mais, pour le moins, dans toute l'histoire européenne, afin de voir comment différents peuples ont penché soit vers la liberté, comme les Anglais, soit vers l'égalité, comme les Français, soit vers la fraternité, comme les Russes. Ou alors comment ces trois forces se sont opposées, dans différents conflits - chaque partie brandissant l'un des trois principes comme le seul juste absolument, alors que le but de l'humanité entière est de les articuler, malgré leur apparence de quadrature du cercle: car la liberté de conscience semble s'opposer notamment à l'union des cœurs. Les pays modernes assurent qu'ils concilient parfaitement les trois principes, mais on sait qu'ils penchent vers l'un ou l'autre, et que leurs assurances sont à cet égard mensongères, qu'il s'agit surtout de légitimer une tradition partielle et défaillante pour permettre à ceux qui en bénéficient de continuer à le faire: les marchands ici, les fonctionnaires là, les religieux ailleurs.

    Mais il y a plus. C'est aussi dans la nature animale que ces trois principes doivent pouvoir se déceler. L'erreur commune à ceux qui scrutent les mœurs animales est de généraliser telle ou telle habitude spécifique; en Free-Tiger.jpgréalité les animaux agissent différemment, et toutes les tendances humaines existent dans des espèces distinctes. Certaines sont jalouses de leur liberté, comme les tigres, d'autres vivent de façon égalitaire, comme les singes, ou de manière fraternelle, comme les fourmis. On pourrait presque déceler trois tendances majeures au sein de la gent animale, et regarder comment ses formes mêmes sont apparues par la rencontre entre la déclinaison variée de ces tendances et le monde extérieur. Car comme le disait Teilhard de Chardin, il n'y a que le matérialisme pour prétendre que les mœurs animales émanent de la morphologie, ou, pire, que le psychisme animal est détaché des formes, que celles-ci sont complètement arbitraires. Mais l'homme par sa forme est en perpétuel devenir: il peut toujours choisir la liberté, l'égalité ou la fraternité, au-delà des tendances communautaires ou nationales: l'individu est au-dessus du génie des peuples. Cela signifie que l'être humain est en attente d'unification de ces trois principes, de leur articulation souple dans chacun, autant que dans tous. Ce que l'animal n'a pas pu atteindre en se spécialisant, l'homme peut le réussir en évoluant.

  • Récital d'automne des Poètes de la Cité en 2018

    IMG_0031.JPGOyez, oyez – bonnes gens! Les Poètes de la Cité, dont je préside la noble association, organisent leur récital d'automne le samedi 13 octobre prochain à 14 h 30 à la Maison de Quartier de Saint-Jean (8, chemin François Furet) à Genève, et ce sera formidable! Les meilleurs poètes y feront entendre leurs vers, et dans l'ordre on orra ceux du caustique Denis Pierre Meyer, de l'exotique Linda Stroun, de la rêveuse Brigitte Frank, de l'ardente Bluette Staeger, du pompeux Rémi Mogenet, du mystérieux Vincent Loris, de la fougueuse Dominique Vallée, de l'exquise Francette Penaud, de l'imaginatif Albert Anor, de la brûlante Aline Dedeyan, de l'énigmatique Yann Cherelle, du spirituel Galliano Perut, du romantique Giovanni Errichelli, de la profonde Emilie Bilman, de l'éloquent Bakary Bamba, de la mélodieuse Maite Aragonés Lumeras et du grandiose Jean-Martin Tchaptchet!

    Cinq lecteurs (dont votre serviteur) les prononceront, et l'accompagnement musical sera assuré par l'excellent violoniste Kevin Brady. Celui qui n'y va pas, où peut-il aller? Par la poésie seule la vie morale s'évalue de l'intérieur, par le beau qu'inspire le bien, par le laid qu'inspire le mal. Les religions énoncent dans l'abstrait, la science nie tout, mais la poésie sait. L'avenir de Genève ne sera doré que si ses citoyens assistent à notre spectacle, j'en suis persuadé!

    À samedi, donc.

    (La photographie ci-dessus a été produite par notre ami Denis Pierre Meyer, si ma mémoire est bonne, lors du récital de l'an passé.)

  • Le festival de Patrick Jagou

    jagou.jpgJ'ai déjà évoqué le festival de poésie de montagne de Patrick Jagou, un formidable animateur culturel de la Savoie, à propos du poète coréen Sang-Tai Kim, qui y avait été invité et qui a été pour moi une révélation. Il avait lieu à Queige - dont fut originaire l'excellent Antoine Martinet (1802-1871), polémiste savoisien qui eut souvent des vues et des pensées originales, et crut plus que beaucoup d'autres à l'âme de la Savoie, à son être spirituel: il prophétisa même que si elle était annexée et sa tradition anéantie par le centralisme, elle renaîtrait de ses cendres au bout d'un siècle, parce que son noyau d'âme était une réalité objective! Il conseillait donc aux nations voisines, plus puissantes, de lui laisser son autonomie...

    Or, Patrick Jagou a dû sentir la force de ce génie de Savoie, car, s'installant sous ses ailes, il s'y est voué, et a consacré sa vie à des hommages rendus à des poètes locaux, qui justement prêtaient leur voix à cet esprit que Martinet osait dire national. Ainsi, Queige est devenue une sorte de centre spirituel. Elle est située au-dessus d'Albertville - et cette cité compte IMG_4044.JPGaussi dans ses limites administratives celle de Conflans, qui accueille chaque année un festival médiéval dans lequel on chante les fées et les elfes, et où, invité, j'ai fait de merveilleuses rencontres. Albertville tient son nom du roi Charles-Albert, qui l'a rebaptisée de son temps, et l'a dotée d'une rue princière encore assez belle. Bref, c'est un lieu béni!

    Ce qui est incroyable, c'est que, le matin du festival de poésie de montagne de Queige, alors que les poètes lisaient leurs textes sous des frondaisons, j'aurais dû être plus mort que vif, ayant passé la nuit sur la route. Je n'avais dormi, dans ma voiture garée devant la salle des fêtes, que trois quarts d'heure, mais, lorsque vint mon tour de lire, comme les poètes précédents n'avaient pas été clairement entendus, je décidai de parler fort. Et voici! mue par je ne sais quel enchantement, ma voix a tonné jusqu'à me surprendre moi-même, et j'ai lu un chemin.jpgpoème en alexandrins sur Lamartine en Savoie, assez long et mythologique, sans me tromper une seule fois, et en marquant bruyamment le rythme. J'étais euphorique. Je crois bien que Lamartine était présent, à mes côtés, sous les frondaisons!

    C'est lui, aussi, qui a dû attirer à Queige Sang-Tai Kim et Patrick Jagou. Il est devenu un dieu de la Savoie, en compagnie de l'ombre de Charles-Albert - roi romantique et chevaleresque, nourrisson des fées! Et je dois ajouter quelque chose de significatif: à ses côtés, comme organisateurs en second, Patrick Jagou avait placés Michel Dunand et Jean-Daniel Robert, beaux poètes d'Annecy et de Genève. Queige est bien le centre de quelque chose...

    Il y avait aussi, à ce festival, le Chambérien Patrick Chemin, à la voix foudroyante, le Chablaisien Marcel Maillet, mon vieil ami, Mohamed Aouragh, le Marocain du lac du Bourget amené là par un instituteur savoyard admirateur de Lamartine, le Dauphinois Lionel Seppoloni, originaire comme moi de la noble ville de Samoëns - et tant d'autres, non moins glorieux! Un moment magique a eu lieu, je pense, le 21 août 2018 à Queige.

    (La deuxième photographie est de Michèle Berlioz Soranzo; les deux autres de moi.)

  • Croagh Patrick

    Croagh-Patrick.jpgIl existe en Irlande une montagne sainte, vouée à saint Patrice, et qui conserve son esprit - ou son reflet, son corps éthérique, et lui permet d'être présent sur Terre, parmi les hommes. On l'appelle Croagh Patrick, et les dévots en font l'ascension recueillie, comme une pénitence, une voie de purification. Elle est assez raide, et son chemin est parsemé de cailloux coupants. En haut est une église - et un lit de saint Patrice, recevant les offrandes, et de la taille d'un homme.

    Je l'ai gravie. Il y avait de la pluie, du vent, de la brume, et je transpirais à grosses gouttes. Les jambes faisaient mal, mais j'ai créé un rythme, et j'ai fini par y arriver. Or, au sommet, une surprise m'attendait.

    Plus aucun bruit ne se faisait entendre. Je ne voyais plus aucun être humain. Les brumes, baignées de lumière, tournaient silencieusement devant, et autour de moi.

    Elles prirent bientôt les couleurs de l'arc-en-ciel. Mais, fait surprenant, deux couleurs s'imposèrent aux autres: le vert et le blanc. Elles prirent un éclat scintillant, et je crus déceler, dans leur assemblage, une forme humaine, dont les yeux eussent été deux fines étoiles.

    Une vague ressemblance avec les images de saint Patrice, dans les églises, me frappa. La projetais-je, impressionné par l'endroit, le culte qu'on y rendait collectivement - avais-je une hallucination? La figure ne bougeait guère: elle semblait être un fétiche figé - une extériorisation de mes propres fantasmes.

    Mais soudain, je crus voir une bouche s'ouvrir, dans cette forme, et que, silencieusement, elle prononçait des mots. J'avais beau tendre l'oreille, je ne les entendais pas; ne me parvenait que le son vague et boueux de paroles incompréhensibles - si c'était même des paroles.

    L'être leva la main droite et la tendit vers moi, puis se remit à faire des sons bizarres, semblant sortir de la tête - d'un trou situé sous les yeux d'étoiles. Je n'y comprenais vraiment rien.

    Je commençais à m'inquiéter de ma raison, quand un son assourdissant vint à mes oreilles, tel un coup de tonnerre ne s'arrêtant jamais. Je me jetai au sol, les mains plaquées sur les tempes, et je sentis sur mon dos patrick.jpgun poids énorme, comme si un géant y posait son pied! Je manquai de perdre conscience. La souffrance était considérable. Mais, au moment où je crus que j'allais mourir, la douleur s'allégea, et le bruit s'arrêta.

    Je relevai la tête, et vis plus distinctement saint Patrice: c'était lui, à n'en pas douter... Il ressemblait très exactement aux figures des églises, mais il souriait et hochait la tête, en pointant le doigt vers moi. Il ne disait rien, mais paraissait content, je ne sais pas pourquoi: j'avais fait bien peu pour le mériter... Mû par on ne sait quel désir, je tendis aussi la main, pour prendre la sienne, mais au moment où elle eût dû la toucher, l'ombre chatoyante du saint apôtre disparut - s'évanouit dans la brume.

    L'instant d'après, le son du vent emportant les volutes, le froid piquant des gouttelettes et la présence des autres pèlerins humains revinrent à mes sens étonnés. J'étais retourné à la vie ordinaire. Saint Patrice était parti, et avec lui la bouffée d'étoiles qu'il soufflait de sa bouche transfigurée!

    Étrange expérience. Mais en fait-on d'un autre type, dans les lieux sacrés d'Irlande? J'encourage mes lecteurs à gravir aussi le Croagh du Saint au Trèfle.

  • Le nom de Louhans

    Apothicairerie---Chevrettes---OTPBB.JPGJ'ai déjà raconté être allé à Louhans, en Bresse bourguignonne, pour explorer la région, et, avec mes amis, nous avons en particulier visité l'Hôtel-Dieu, qui a fonctionné comme hôpital jusque dans les années 1970, et dont la création remonte au roi Louis XIV. On y trouve bien des merveilles, et je ne saurais trop conseiller au monde entier de nous imiter. La guide est excellente, enthousiaste, et prête à faire de la France un beau régime fédéral, tant elle est ardente à défendre le patrimoine local!

    L'établissement possède des vases à pharmacie uniques en leur genre, qui chatoient à la lumière grâce au cuivre qui y avaient placé leurs fabricants, des Arabes chassés d'Espagne et ayant apporté en France leur art unique, leur science des matériaux. C'était comme un élément d'une humanité plus haute, à demi féerique, qui demeurait à présent dans cet Hôtel-Dieu.

    Or, selon notre guide, le musée du Louvre, à Paris, cherchait, sous prétexte de statut national, à s'en emparer, et elle jurait qu'ils ne les auraient jamais, et qu'ils le savaient! Elle m'a fait rire.

    Cette dame a aussi fait de fascinantes révélations: comme sa terminaison l'indique, Louhans est un nom d'origine burgonde. Il s'agit sans doute de la cité burgonde la plus grosse du monde, car les autres cités où ils vécurent en Gaule, soit sont de gros bourgs, comme Samoëns, soit leur étaient antérieures, comme Genève, où ils n'ont fait que se mêler à la population gauloise.

    Cela lui donne-t-il sa beauté? Elle a la rue bordée d'arcades la plus longue de France, et elle n'a rien de la régularité mécanique de la rue de Rivoli, à Paris, ou de la rue de Boigne, à Chambéry: elle est irrégulière et arcades-3.jpgsplendide par son aspect médiéval, ses maisons aux formes variées, ses vieilles poutres, ses petits escaliers montant mystérieusement dans des recoins, ses terrasses et ses lucarnes.

    J'en viens à croire que ce style d'arcades vient bien des Burgondes, car c'est une marque profonde de l'architecture savoisienne - visible à Annecy, à Rumilly, ailleurs - et Montaigne même, au cours de son voyage dans le duché de Savoie, l'avait remarqué et admis. Or la Savoie est réputée le territoire le plus profondément burgonde de la Gaule - Louhans, étant en plaine, restant la colonie la plus grosse.

    Hélas, la guide de l'Hôtel-Dieu, brave et belle, nous a également appris que le nom de la ville avait été visuellement modifié par cet idiot de Napoléon Bonaparte, qui lui a ajouté, depuis son palais des nuées en carton, un h absurde, afin de la différencier d'un autre Louan, situé tout à fait ailleurs, et n'ayant rien à voir avec les Burgondes.

    Paris ajoute un h, prétend saisir les faïences précieuses d'origine arabe de ses provinces - de la périphérie de son empire -, on reconnaît là le style, pour ne pas dire plus, de cette noble capitale. Au reste, ne nous plaignons pas, sa puissance a sans doute été voulue par les dieux, et a dû être légitime, dans les temps anciens. Par bonheur, il existe, parfois, d'autres puissances - moindres, mais qui, plus légitimes encore, conservent les trésors à portée du peuple.

  • Inesthétiques ouvrages d'art en France éternelle

    auto.jpgAvec des amis genevois, j'ai fait, en deux jours, la visite de la Bresse bourguignonne, ou louhannaise, et mille choses m'ont intéressé, à un point que je ne soupçonnais pas. J'en reparlerai à l'occasion, je voudrais aujourd'hui aborder la question des routes de la France, qui font sa gloire: elle est connue dans le monde entier pour son ingénierie des ponts et chaussées, et cela date d'au moins Louis XIV. Les Savoyards, en 1860, réclamaient principalement des routes à un gouvernement turinois qui n'en créait pas, et c'est à ce titre que d'une part ils regrettaient l'empire napoléonien, d'autre part ils ont voté massivement pour la France de Napoléon III, qui leur promit ces routes – et qui les fit.

    La route que nous prîmes en allant à Louhans était une autoroute bien connue, emmenant les Genevois à Paris et à Lyon, et pleine d'incroyables viaducs, dont notre chauffeur, un architecte émerveillé par les prouesses techniques des bâtisseurs en général, a fait le bel éloge, évoquant leur système de câbles qui leur donne une souplesse les rendant aptes à épouser les aléas du climat. Il a même comparé avantageusement ces viaducs français à ceux de la Suisse. Comme j'étais français, je pouvais être flatté. Je pouvais en tout cas mieux comprendre l'adhésion des Savoyards à la France en 1860.

    Mais, nostalgique d'un certain état d'esprit, éternel adepte des Préraphaélites et des Romantiques contre le Rationalisme et le Scientisme, j'ai dû réagir, en trouvant un argument. La Savoie de l'ancien régime - des rois de Sardaigne - n'avait pas la même faculté pour la technologie des ponts et chaussées, mais elle avait un souci qui manque cruellement à la France moderne - et même, j'ose le dire, à la France classique: l'esthétique, le souci de la décoration. Dans l'esprit de ses églises baroques, elle ornait ses ouvrages d'art de formes néomédiévales, qui somme toute font plaisir à voir. Les plus beaux exemples sont les tourelles à créneaux placées de chaque côté du pont Charles-Albert, à la Caille, en 1839, et les tours comparables, éventuellement rehaussées d'armoiries colorées, aux entrées de tunnels du chemin de fer du lac du Bourget et de Modane, inaugurées à la veille de l'Annexion. Je regrette de le dire, mais pas un seul des tunnels qui Pont_Charles-Albert_01_09.jpgtraversent les montagnes du Bugey sur l'autoroute de Paris n'est orné d'une quelconque œuvre d'art, qu'elle soit néomédiévale ou moderniste, classicisante ou abstraite. Manquait-on d'argent, recherchait-on d'abord l'efficacité? On aurait dû au moins décorer l'entrée du tunnel le plus long, pour faire bonne figure; mais non, rien.

    En France, le matérialisme suscite tellement de passion que, en général, ses partisans prétendent que les routes techniquement parfaites ont suffisamment de beauté en elles: c'était l'argument de Gustave Eiffel pour sa tour. Cela ne vaut rien. La beauté ne naît pas toute seule; il faut la vouloir. Même les Américains ont revêtu le squelette d'acier d'Eiffel, à New York, de la fameuse allégorie de la liberté. C'était judicieux.

    Veut-on protester contre le style néomédiéval des rois de Sardaigne? Mais qu'on décore les tunnels de formes surréalistes, si on veut, ou d'art abstrait: ne rien faire ne peut pas se justifier par des attaques esthétiques; c'est la beauté tout entière qu'on renie.

    La technologie devient encombrante quand on oublie la beauté: l'humain y perd son équilibre intime. C'est le drame de la France classique.

  • Statuettes de saints locaux: Patrice

    statuette.jpgJ'ai déjà évoqué le problème des statuettes de saints et d'anges, dont je fais plus ou moins collection, après mes voyages en Italie et en Espagne, où l'on trouve facilement des figures sculptées, à petit prix, de l'archange saint Michel ou des saints locaux, protecteurs des cités. En Catalogne, j'ai acheté saint Georges terrassant le dragon, à Valence, la Vierge à l'Enfant couverte de dorures, et j'ai eu le plaisir, en Irlande, de faire de même pour l'excellent saint Patrice.

    Breton, il avait appris le latin et la doctrine chrétienne en Gaule avec saint Germain, puis avait converti l'Irlande, et son culte reste vivace. À son tour vainqueur de dragons, il passe pour avoir chassé les serpents de l'île verte, même si elle n'en a, paraît-il, jamais eu: serpents symboliques, sans doute. Il a aussi écrit des textes, que j'ai lus et qui sont beaux. Une montagne lui est vouée, en Irlande, et je l'ai gravie, comme on le fait pour se purifier de ses péchés: elle est raide et caillouteuse, souvent balayée par le vent et la pluie. En haut, un lit réputé de saint Patrice reçoit des offrandes, et une église lui consacre des messes.

    Je ne sais pas si beaucoup de pays anglophones ont ainsi des statuettes de saints - non seulement locaux, mais mondiaux, tels saint Michel, saint Georges et sainte Marie, qu'on trouve aussi en Irlande. En Amérique, on peut tout acheter; mais ces produits n'y sont pas courants. En Angleterre, cela ne me dit rien.

    L'Irlande en contiendrait-elle autant si elle était restée dans l'empire anglais? Je ne sais pas. Mais je suis persuadé qu'en Savoie, on trouverait facilement des statuettes de saint François de Sales, si elle n'avait pas été intégrée à la France.

    Peut-être a-t-elle gagné quelque chose en retour. Surtout des routes, je pense. Pour l'art, il faut voir.

    Que la France soit hostile aux statues de saints s'est encore vu récemment: un journal de diffusion nationale a publié l'article d'un prétendu critique d'art qui, au nom de Marx, attaquait une initiative bretonne promouvant l'érection de statues de saints locaux dans une vallée dont j'ai oublié le nom. Comme elle alliait bretagne.jpgles fonds privés et les subventions de collectivités locales, ce sympathique héritier du bolchévisme a vu tout de suite l'horrible menace planant sur la France égalitaire et centralisée. Ces attaques de la presse d'État, plutôt lamentables, sont typiques.

    Le catholicisme, en Savoie, n'est plus ce qu'il était, et les régionalistes ne le défendent pas spécialement. Mais l'attitude similaire des indépendantistes irlandais, souvent protestants, n'a pas empêché la république d'Irlande de laisser, ensuite, se répandre les statuettes de saints chrétiens, la liberté culturelle l'impliquant.

    Mais en France, on ne trouve que des statuettes de saints d'un style nouveau, abstrait, qui cache sous des formes vagues les personnages les plus connus de la Bible. C'est peut-être par goût pour l'art moderne; ou parce qu'on a honte du merveilleux ancien. Les saints locaux, avec ce système globalisant, passent à la trappe: peut-être est-ce voulu. François de Sales n'y trouve pas de place. Ni saint Maurice, le patron du vieux duché. L'abstractisme est aussi un instrument de massification, et de centralisation. Il est parisien, mais dans le sens étatique: dans le sens où Paris n'est pas d'abord une ville, mais une capitale. Car ce système nuit aussi à sainte Geneviève, à ses statues!

    L'initiative bretonne dont j'ai parlé suggère que la liberté et le renouveau, en France, viendront en priorité de la Bretagne. Paris est muselée, pour ainsi dire. Et les autres régions sont soit moins ouvertes sur le monde, soit plus soumises à la culture officielle.

  • Le tunnel végétal vers Dunsany

    Sussex-20-Magical-Tree-Tunnels-You-Should-Definitely-Take-A-Walk-Through.jpgL'Irlande a une végétation océanique foisonnante, qui la rend particulièrement belle: les plus hautes montagnes se couvrent d'un vert tapis, et les forêts sont des temples d'émeraude. Au-dessus des routes, mille tunnels de feuillages donnent l'impression qu'on entre dans des mondes magiques. La route de Dunsany, depuis la Nationale, en a un, de tunnel végétal, merveilleux, et, rempli du souvenir du roi des Elfes et de sa fille - de l'œuvre de l'écrivain -, alimenté, de surcroît, par la glorieuse histoire de sa famille; nous sommes bouleversés en passant sous les arbres: cette fois, c'est bien à un palais divin que mène ce tunnel vert, c'est bien au pays des fées!

    Nous ne pûmes pénétrer dans le château, qu'occupe le petit-fils de notre auteur. Mais nous pûmes voir l'entrée, dans un style néogothique splendide, et mesurer la largeur du domaine. Les armes de la dynastie se voient à la porte, avec un cheval ailé et un daim debout, et la devise: Festina lente. Hâte-toi lentement. C'est en latin. Lord Dunsany avait traduit les Odes d'Horace, le sommet de la poésie lyrique occidentale!

    Un miracle m'a amené en ces lieux, un hasard providentiel. C'est bien là que le premier créateur de mythes du vingtième siècle, au-delà des plaintes des poètes symbolistes sur la mort des mythologies antiques, a vécu, c'est là qu'il a écrit, c'est là qu'il a imaginé les divinités nouvelles de Pegāna! Peu importe qu'elles aient un air parodique rappelant Voltaire et qu'elles suggèrent, par conséquent, que leur auteur a manqué de la gravité qui fait les plus grands poètes - contrairement sans doute à Yeats, qui en faisait pour ainsi dire des pegana.jpgtonnes.

    Oui, la création mythologique n'en était qu'à ses débuts, pour l'époque moderne, et Lord Dunsany n'osait être pleinement sérieux. Face à lui, Lady Gregory et Yeats son ami chantaient avec plus de dignité les anciens dieux irlandais, et il eût pu paraître insolent de prétendre en créer d'aussi grandioses. Les chrétiens, avec saint Patrice et sainte Brigitte, et tant d'autres mages voués au Christ, l'avaient osé; mais Yeats le leur reprochait.

    Lord Dunsany, quoique fidèle aux principes moraux de sa famille, quoique digne mari, digne père, digne administrateur de son village, digne donateur de l'Abbey Theatre de Yeats et Lady Gregory, quoique bienfaiteur de Dunsany même, n'était pas sûr d'être chrétien. Il voulait créer une voie nouvelle. Il en était isolé. Dans les librairies de Tara, de Dublin, nulle trace de ses œuvres. C'est Yeats qu'on trouve, Yeats qu'on voit partout - lui, le chantre des figures antiques, de Tara et de Newgrange!

    Ô Lord Edward! tu partis après la guerre civile en tes terres anglaises, et seuls les amateurs de fantasy t'ont commémoré: tu n'es guère soutenu par le sentiment national irlandais. Étais-tu trop peu digne, dans des inventions originales? Étais-tu trop hardi, trop personnel? Étais-tu trop grand? Ou trop léger?

    Je ne sais pas si cet auteur est vraiment le meilleur de l'Irlande moderne: seulement qu'il m'a marqué plus qu'un autre, et que je le ressens plus intimement que tout autre.

    Lorsque nous sommes arrivés à Newgrange, but officiel de notre voyage dans la vallée de la Boyne, il était trop tard: les inscriptions étaient fermées, tout était complet. Mon intention cachait des désirs inconnus: la Providence m'avait mis en l'esprit le site archéologique, mais j'ai surtout découvert Dunsany! Derrière moi, j'ai senti l'ange me tromper à dessein, et je me suis retourné, et voici! il avait le visage de mon cher auteur. Comme Dante par Virgile, j'avais été conduit par quelque génie défunt, sur le chemin du Mystère.

  • Le Mabinogion

    mabinogion.jpgPoursuivant mes lectures celtiques, j'ai digéré un ouvrage qui, commencé mais jamais terminé, dormait, comme tant d'autres, depuis des années dans ma bibliothèque: The Mabinogion, traduit du gallois en anglais par Jeffrey Gantz (dont j'ai déjà lu une traduction de vieux textes irlandais). Il date du treizième siècle, et contient à la fois des restes de mythologie celtique et des adaptations manifestes de poèmes narratifs français, notamment ceux de Chrétien de Troyes et de ses continuateurs.

    Comme pour les récits irlandais primitifs, les textes mythologiques contiennent des merveilles énigmatiques - donnant l'impression que les dieux sont sur terre et que pour eux le temps ne passe pas, qu'ils vivent des choses peu compréhensibles, et qu'ils sont à l'origine des arts et métiers.

    Souvent le texte fait de ces êtres des hommes ordinaires, venus d'Irlande par exemple, et on a du mal à comprendre ce qui se déroule: on ne sait pas s'il s'agit de symboles de l'action des immortels ou des reflets de mœurs antiques; car les Celtes en avaient de bizarres.

    Ce flou néanmoins crée une poésie indéniable; les ennemis des héros sont tantôt des animaux parlants, tantôt des géants, tantôt des démons, sans qu'on sache vraiment ce qu'il en est - si ces héros chassent, ou s'ils guerroient. Les narrateurs semblent nager dans le rêve. Mais ils parlent d'histoire.

    Certains récits sont explicitement des rêves. Mais on y voit, comme dans tout le reste, le roi Arthur et des guerriers fabuleux, des costumes éblouissants, des sortes d'elfes - présentés comme autant de visions resurgies d'un passé ancien.

    Il ne faut pas s'imaginer que le lien avec les Irlandais soit particulièrement fort: l'identité des divinités répertoriées avec celles des Celtes primitifs est établie par les philologues, non par les intéressés, qui ont apparemment oublié leur origine commune, si elle existe. Rome semble plus importante, comme horizon politique, que l'unité celtique - et aussi Byzance. Seuls les Gallois et les Bretons sont ressentis comme émanant d'un même peuple.

    Les adaptations des récits français m'ont rappelé d'anciennes lectures, et le style n'a pas le charme de Chrétien de Troyes. Mais les chevaliers combattant de vivants mystères conserventArthur%202_0.jpg assez d'intérêt pour faire oublier le modèle. Parfois, la profusion de merveilleux facile annonce l'Arioste.

    Si le début est antique et barbare, la seconde partie tourne à la chevalerie et au roman courtois, et la diversité des inspirations montre déjà le flottement de ce qui unit la culture galloise et bretonne. Les influences extérieures sont fortes et ont sans doute progressé avec le temps.

    Les plus beaux moments peut-être sont descriptifs et relatifs aux immortels de la Terre, aux hommes étranges que le texte s'emploie à présenter. Ils suggèrent infiniment! Certains récits du milieu du volume placent le roi Arthur dans un cadre mythologique que les autres récits connus ne restituent guère. C'est à ce titre qu'il apparaît comme important de lire ce Mabinogion.

  • La vie de saint Fintan

    Findanus_von_Rheinau.jpgLe dernier texte en latin d'Irlande que j'aurai lu, je pense, est la Vie de saint Findan, ou Fintan, qui a fini son existence comme moine en Suisse, au bord du Rhin. Il était irlandais de naissance, et fut capturé par des Vikings, au neuvième siècle, époque à laquelle l'Île Verte fut continuellement mise à sac par des Danois en bateau. Elle fut même intégrée à leur empire. Saxo Grammaticus le raconte: un roi danois s'installa à Dublin.

    Fintan est réduit en esclavage, et parvient à s'échapper de la façon suivante: au cours d'une rixe entre deux équipages danois sur la mer, il combat spontanément en faveur de son maître, qui lui ôte du coup ses chaînes, et le laisse assez libre. Une fois les Vikings débarqués sur une île, il en profite pour se cacher sous un gros rocher, que devait bientôt baigner la marée. Quoique trempé jusqu'aux os, il tient bon, ne se montre pas, tandis que ses gardes le cherchent partout et l'appellent. Il fait vœu de devenir moine.

    Il réalise ce vœu et achève sa vie, comme je l'ai dit, au bord du Rhin. Le texte raconte qu'il ne cessa jamais de réduire sa ration de nourriture, s'efforçant, avec l'assentiment de son supérieur, de ne plus vivre que d'eau et de quelques morceaux de pain. Et bien sûr de l'amour de Dieu.

    Le récit fait peu de temps, pense-t-on, après sa mort, alors que l'Europe est carolingienne, fait également état de visions étranges, bien éloignées de celles qu'avait eues, un siècle auparavant, son compatriote saint Colomba. Car si celui-ci voyait les anges combattre les démons pour se disputer des âmes de pauvres mortels, saint Fintan a des visions plus inquiétantes et moins classiques, apercevant des figures monstrueuses de géants aux yeux rouges, de démons. Ce sont ses satan-medieval.jpgtentations. Elles prennent l'allure d'êtres humains.

    Il eut donc une vie difficile, âpre, et l'on ne perçoit pas le souffle qui soulève la vie de saint Colomba ou les écrits de saint Colomban. On s'approche de l'époque féodale, et le monde semble se couvrir de ténèbres.

    Fintan n'en fut pas moins un modèle pour bien des moines, et il eut certainement une influence importante dans les monastères suisses qu'avaient souvent fondés des Irlandais, comme on ne l'ignore pas, notamment des disciples de Colomban.

    Il n'y a pas que des elfes et des merveilles énigmatiques dans la littérature irlandaise, qui est souvent plus classique qu'on se l'imagine. Comme je l'ai déjà dit, il y a aussi, assez clairement, l'origine de la littérature fantastique, les êtres fabuleux étant assimilés par les chrétiens volontiers à des passions mauvaises, à des manifestations démoniaques. Cela existait dans l'antiquité romaine: il y avait les Larves, et autres monstres. On pouvait en être possédé: on était alors réputé fou. L'Évangile en parle. Mais cela s'est développé au sein du christianisme occidental, peut-être particulièrement en Irlande. La mythologie irlandaise primitive contenait des monstres, qui combattaient aux côtés des héros, ou contre eux; mais leur dimension morale, dans la littérature latine, est désormais rendue explicite: ils émanent de l'âme humaine, de ses mauvais penchants. Ils sont hallucinatoires. Fintan les a vus, et leur portrait est saisissant.

  • Georges-Emmanuel Clancier et le lait céleste

    georges-emmanuel-clancier.jpgGeorges-Emmanuel Clancier nous a quittés il y a deux jours à un âge très avancé, et il fut l'un des meilleurs poètes de sa génération. Mes parents le connaissaient, car lui et sa femme étaient originaires du Limousin comme ma grand-mère, que la seconde avait connue, et il m'avait dédicacé un beau livre qui témoignait du lien profond qu’il entretenait avec l’âme des choses, avec la lumière qui anime la nature. Il s'agissait de son recueil poétique le plus célèbre, Le Paysan céleste - titre qui en dit assez à lui seul. Il ne croyait pas nécessaire de voir les choses depuis Paris pour saisir l'essence éternelle du monde, et pensait au contraire que le pays natal, par le souvenir d'enfance, mais aussi la campagne, par ses liens avec les saisons, les éléments, étaient plus propres à l'élévation intérieure.

    Il avait de belles images, évanescentes mais colorées, émanées du sentiment de l'âme cosmique. Un lait coulait du ciel, comme du sein d'une mère immense.

    Il était un grand admirateur de Ramuz: il était de son école. Il a écrit quelques poèmes sur la Savoie, notamment à la faveur de visites rendues à son vieil ami Jean-Vincent Verdonnet, près d'Annemasse. Le monde est petit.

    Clancier est connu du grand public surtout pour ses romans, adaptés pour certains en films, notamment Le Pain noir. Je n'ai pas lu celui-ci, mais un autre, qui était bien composé et avait le Limousin pour cadre. Il reposait sur la découverte d'un mystère, d'une énigme enfouie, qui débouchait sur la redécouverte, par le personnage, du drame d'Oradour-sur-Glâne. Peut-être qu'il ne donnait pas assez à ce drame une dimension initiatique au sens fort, de mon Oradour-sur-Glane-Hardware-1342.jpgpoint de vue. Si là était le mal cristallisé dans l'Histoire, pourquoi ne pas en avoir la vision? Je regrette souvent que les évocations de la Seconde Guerre mondiale pensent pouvoir porter un sens spirituel fort sans images mythiques. Les anges aussi auraient pu être présents, recueillant les âmes des suppliciés. Mais Clancier participait d'un style issu de Racine qui entend suggérer ces choses sans les nommer.

    Je ne sais pas si ce style pourra subsister longtemps, bien qu'on continue de le glorifier à la Sorbonne. Il est typiquement français. J'ai connu des poètes qui l'avaient, et ils sont à présent tous morts. L'américanisation rendra peut-être plus difficile l'apparition de la chose, désormais. Personnellement, je me suis toujours senti un écart, avec cela. Mais je ne suis peut-être pas une généralité.

    Clancier avait reçu de mes parents mon premier recueil de poèmes, La Nef de la première étoile, et ne l'avait pas vraiment aimé, me reprochant notamment de ne pas respecter les règles classiques parce que j'avais élidé les e muets pour créer un rythme plus audible, néomédiéval ou anglicisant. Les poètes anglais ne comptent plus cette voyelle, en effet, depuis longtemps, même quand ils font des vers sur une base syllabique. Leur langue a un côté plus naturel que la nôtre. Cela n'avait pas plu à Clancier, ce lien avec la plèbe. Il voulait conserver les nobles formes d'antan, tout en s'insérant dans le monde mental des paysans gaulois.

    Dans le recueil suivant, j'ai rétabli les règles antiques, mais le recueil n'a pas eu plus de succès. Je me demande si j'ai bien fait. J'ai hésité à continuer à écrire des vers, mais on m'a demandé de devenir président des Poètes de la Cité, à Genève, et il a bien fallu persister. Selon ce que la postérité dira, on blâmera ou on félicitera la cité de Calvin.

    Peut-être qu'à la Sorbonne on donnera éternellement raison à Clancier, néanmoins!

  • Joseph de Maistre et le Surréalisme

    Joseph de Maistre.jpgOn attache beaucoup trop d'importance, en littérature, à l'idéologie: marque de l'emprise injustifiée de la politique sur la culture. Pour saisir les évolutions littéraires réelles, il faut savoir dépasser les partis. Alors on reconnaît l'importance paradoxale de Joseph de Maistre dans l'avènement ultérieur du Surréalisme.

    Maistre et Breton s'opposaient diamétralement dans leurs idées politiques; leur lien n'en est pas moins patent.

    Remarquons d'abord (avant d'établir une continuité historique passant évidemment par Victor Hugo) que Breton devait devenir le reflet inversé de Joseph de Maistre. Si ce dernier prônait un système d'analogies secrètes qui, mettant en rapport le matériel et le spirituel, confirmait les dogmes chrétiens, les Surréalistes tendaient au contraire à penser que l'imagination libre, fondée sur l'amour et l'empirisme analogique, infirmait ces dogmes.

    Pour Breton, le socialisme avait son origine dans le rêve et le spirituel, et il citait à cet égard Pierre Leroux. L'Église, à ses yeux, ne portait pas de spiritualité, mais empêchait, par son dogmatisme, de pénétrer les mystères.

    Pour Maistre, c'était le rationalisme de la philosophie des Lumières, qui était dans ce cas. L'Église avait su conserver une force initiatique profonde, irréductible à la raison.

    Comment expliquer ces oppositions semblant s'appuyer sur des principes fondamentaux identiques? Les deux prônaient une démarche intuitive fondée sur l'analogie. Pourquoi, politiquement, étaient-ils si différents?

    L'époque, déjà, n'était pas la même. Maistre vivait au temps de la Révolution française, et elle manifestait pour lui l'illusion des pensées rationalistes de Voltaire, Rousseau et consorts: les résultats n'étaient pas à la mesure des attentes, la Terreur et l'Empire ayant vite remplacé la Liberté, l'Égalité et la Fraternité. Breton, certes, vivait à un temps où l'Union soviétique elle aussi pouvait décevoir; mais elle était loin, les Français n'en subissaient pas les effets directs, et les années 1930 pouvaient garder de fous espoirs. Au reste, Breton andre-breton.jpgse détachera bientôt du communisme liberticide, comprenant qu'il s'efforçait d'assujettir les artistes, au lieu d'émanciper (comme il prétendait le faire) le peuple.

    En outre, on n'en parle pas assez, mais les lieux sont différents: Paris n'est pas Chambéry. Le catholicisme savoisien n'était pas le gallicanisme. Plus marqué par l'Allemagne et l'Italie, il se fondait sur l'imagination, libre jusqu'à un certain point, et sur le principe d'analogie entre le monde manifesté, et le dieu qui l'avait créé. On affirmait qu'il existait un rapport entre les deux - même si on déconseillait aux laïcs d'essayer de le déceler: on le réservait aux clercs. Dans le catholicisme français, classique et rationaliste, on s'appuyait sur l'entendement, et on ne concédait rien à l'imagination et à ce que Maistre nommait la pensée intuitive: il s'agissait de bâtir ses raisons logiquement, à partir de l'étude précise des textes. Il était donc naturel que Breton se tournât contre le catholicisme. Même les surréalistes chrétiens comme Malcolm de Chazal rejetaient celui-ci et se réclamaient du gnosticisme. Le seul religieux catholique doué d'intuition, Pierre Teilhard de Chardin, ne fut pas protégé par son statut de jésuite: on l'exila en Amérique - où s'était justement exilé Breton pendant la Seconde Guerre mondiale. Dans la même ville: New York. Fait étrangement significatif.

  • Les lettres comminatoires de saint Colomban

    saint_colomban_cour_honneur.jpgAprès avoir lu les Sermons de saint Colomban, le plus grand écrivain religieux irlandais, j'ai lu les lettres de lui qui nous sont restées, et qui sont généralement adressées au pape. Or, sous leur apparente soumission, elles sont pleines de reproches.

    Il accuse principalement l'évêque de Rome de rester inactif face aux hérétiques et aux fauteurs de troubles, parmi lesquels il place particulièrement les Francs et leurs évêques. Il était, en effet, en conflit avec eux, à l'époque où il vivait avec ses moines dans leur empire, parce qu'il ne fêtait pas Pâques selon les mêmes règles et aux mêmes dates qu'eux. J'en ai parlé ailleurs, le vénérable Bède ayant fait état de ce débat qui s'est poursuivi un siècle après en Angleterre entre les tenants de Colomban, Bretons et Irlandais, et ceux de Rome et des Français. Car le christianisme anglais avait à l'origine pour parrains à la fois les Irlandais et les Francs, dont les influences se croisaient, et, souvent, se heurtaient.

    Colomban laisse entendre que si le pape suit l'avis des Francs, ou du moins ne les empêche pas de persécuter les moines irlandais installés en Gaule, c'est par faiblesse, et parce qu'il a besoin d'eux pour ses intérêts, par politique. Il se montre certain qu'il a raison, tenant, dit-il, sa tradition de saint Pierre et de saint Paul, tandis que les Francs ne tiennent leurs principes que d'un penseur de bas étage dont la seule motivation est de s'écarter des Juifs et de leur pâque propre: préoccupation que lui ne partage nullement!

    L'accusation lancée contre le pape de se mêler trop de politique et de soutenir pour cette raison les rois francs sera reprise, curieusement, par Dante, qui à cet égard ne blâmait pas, comme le sage irlandais, les Mérovingiens, mais les Capétiens, qu'il traîna collectivement dans la boue - en particulier Philippe-le-Bel, le persécuteur des Templiers (auxquels Dante se rattachait). Toutefois il plaça les Carolingiens au paradis, conformément à la tradition médiévale.

    Il faut savoir que, lassés des persécutions des Francs, Colomban et ses moines se sont finalement installés en Italie.

    Le sage d'Irlande se réclame souvent de l'Église de l'Ouest, c'est à dire celtique, qu'il dit pure parce que liée seulement à la Rome des apôtres, et non mêlée à la politique romaine, puisque l'Irlande n'a jamais fait partie de l'Empire romain. À vrai dire son style difficile est très allusif, Nikea-arius.pngil est plein de circonvolutions et ses phrases sont longues. Elles n'en manifestent pas moins une forte personnalité et une époque passionnante.

    Je voudrais ajouter que, quoi qu'on entende dire, Colomban ne se réclame pas particulièrement des théologiens orientaux, même si les principes qu'il suit pour les fêtes de Pâques ont pour autorités des gens de noms grecs. Il s'en prend classiquement aux hérétiques, comme saint Augustin, et il cite les Pères de l'Église libéralement, leur donnant une autorité supérieure à la sienne. Il s'étonne même que le pape ne fulmine pas davantage contre les sectateurs d'Arius, qui alors infestaient l'Italie, à travers les Lombards. Il ne faut pas s'imaginer que son origine irlandaise le rende particulièrement proche de la gnose, ou des néoplatoniciens, ce genre de choses: dans ses lettres, cela n'apparaît pas. Les Irlandais sont plus latins qu'on croit, peut-être. D'ailleurs ils avaient été convertis par un Breton ayant beaucoup fréquenté les Gaulois. Ils faisaient bien partie de l'Occident.