05/01/2018

Twin Peaks: le return

twin.jpgJ'ai regardé la troisième saison de Twin Peaks (The Return), de David Lynch et Mark Frost en mettant des disques dans mon ordinateur, et l'ai trouvée amusante et prenante, parfois obsédante. Lynch a pour la première fois de sa carrière choisi de faire dévoiler par ses personnages qu'il filmait un rêve. D'ordinaire c'était implicite. L'intérêt du rêve est de contenir des symboles: les images peuvent renvoyer au monde spirituel. De cela, Lynch semble bien conscient, puisque l'extension des symboles qu'il crée dépasse les limites d'un seul homme, fût-il son reflet. Il qualifie en effet spirituellement les essais atomiques, les remplissant d'entités maléfiques, et en même temps montre une entité apparemment bonne créant une sorte de compensation par l'envoi sur terre de Laura Palmer, l'immortelle! Car non seulement Lynch révèle pour la première fois qu'il filme un rêve, mais il parle, pour la première fois aussi, explicitement de l'Histoire en lui donnant un sens spirituel.

On ne peut pas croire qu'il ne s'agirait que d'une plaisanterie, car, dans les Special Features, on le voit converser avec quelqu'un sur les arrière-plans mystérieux du fameux discours de Martin Luther King, il évoque une personne inconnue, providentielle, qui le poussait juste derrière lui, l'encourageait, en la rattachant à une forme de spiritualité cosmique.

Pour la bombe atomique, la résonance spirituelle est claire, dans la série. Twin Peaks donnait déjà une âme aux forêts, aux hiboux, aux bûches, à l'électricité, à d'autres éléments terrestres encore, mais à présent le feu de l'explosion a aussi ses démons. (Il raconte qu'ils ont, par la suite, envahi l'Amérique: il le montre.)

Le rêve est celui, visiblement, de Dale Cooper, et il s'y joue un affrontement entre la bonne et la mauvaise partie de lui-même, qui ont pris toutes deux un corps distinct. Je ne sais pas s'il était nécessaire de le justifier par des rêves car, dans la mythologie antique, les dieux prenaient la place des hommes jusque dans la vie éveillée, et c'est l'origine du mot sosie: Sosie était un homme imité dans sa forme terrestre par Mercure, qui accompagnait Jupiter voulant enfanter Hercule en Alcmène, lui sous la forme d'Amphitryon (retenu au loin par une nuit prolongée). Les anciens étaient persuadés que les dieux agissaient de cette façon dans la vie même, et Lynch en a repris la figure, mais en l'expliquant peut-être trop simplement, en étant d'un symbolisme trop explicite. C'est curieux, pour quelqu'un qui a constamment dit ne rien vouloir expliquer. Mais peut-être qu'il faut comprendre que la vie même est un rêve, comme dans Shakespeare. Cependant, je doute qu'on fasse le rêve de soi-même, comme dans le mysticisme d'inspiration orientale. À moins bien sûr qu'on crée plusieurs échelons de soi-même, comme chez Milarépa, et qu'on postule un soi à la mesure de la divinité. Mais alors il faut soigneusement distinguer ces échelons.

Sinon, en effet, on court le risque de mélanger les figures symboliques venues des profondeurs et les désirs illusoires, tournés à l'obsession, vivant plus en surface. Il faut admettre que malgré l'originalité et la grandeur twin p.jpgdes symboles créés par Lynch, la dimension obsessionnelle, dans cette série, existe aussi.

La trame narrative en est forcément difficile à suivre, et on peut songer à ce que disait saint Paul des prophètes qui s'exprimaient de façon incompréhensible: qu'ils se fassent accompagner de quelqu'un qui explique. Certes, il existe des livres qui donnent des pistes, et on peut trouver de bons articles; mais, comme d'habitude chez Lynch, beaucoup d'indices créent une atmosphère de mystère sans déboucher sur une intelligence claire des faits.

On ne peut pas énumérer toutes les figures symboliques impressionnantes de cette série, trop nombreuses. J'y reviendrai, à l'occasion. La Red Room a déjà été vue dans les saisons antérieures, et elle revient de façon un peu mécanique: qu'elle soit encore ressassée peut lasser. Mais il y a de nouveaux espaces, profondément mythologiques, abritant de véritables démiurges, et leur beauté est indéniable, même s'ils inspirent aussi de l'effroi: le monde spirituel semble devoir être appréhendé surtout par la peur, à peu près comme chez Lovecraft. Jusque dans les moments où il agit apparemment bien, créant par exemple une magnifique boule dorée abritant l'âme de Laura Palmer (de nouveau), il a ses bizarreries typiquement lynchiennes.

Le bien et le mal sont si mêlés qu'on se demande parfois si le rêve de Dale Cooper dans lequel on se trouve n'est pas aussi celui d'un fou - s'il ne s'est pas mêlé, à ses révélations spirituelles, des fantasmes personnels que l'artiste restitue avec le reste. Le doute est laissé, je pense délibérément. Cela rappelle beaucoup le Voyage to Arcturus de David Lindsay, à la fois gnostique et ténébreux, onirique et hallucinatoire.

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07/12/2017

La poésie de Léopold Sédar Senghor

femme.jpgÀ l'Emmaüs de Cranves-Sales, je trouve un volume rassemblant les principaux recueils de poèmes de Léopold Sédar Senghor, qui ont toujours attisé ma curiosité. En effet, je suis dans la pensée que la France est enfermée dans son matérialisme de principe, et que l'imagination est dans les faits libérée chez des auteurs francophones non français, tel l'Américain Charles Duits. La théorie peut bien en être défendue par André Breton, elle n'est appliquée pleinement que par des étrangers - parmi lesquels les Suisses, que ce soit en s'appuyant sur des mythologies exotiques comme Blaise Cendrars ou sur les traditions locales comme Ramuz et Gonzague de Reynold.

Senghor était sénégalais, et l'assumait. Les premiers recueils sont une mise en français du chant épique des griots, avec les esprits des lieux et les génies des tribus, les ancêtres veillant, le souvenir des combats d'autrefois. Il s'y mêle des revendications légitimes, liées à l'universalité des valeurs de la République qu'intelligemment Senghor fait émaner du christianisme: ne voulant aucunement rompre avec la divinité et ne croyant pas à la lutte des classes, il a rapidement abandonné le communisme, à la mode chez les peuples aspirant à la liberté, pour adopter la doctrine plus profonde et plus juste, plus subtile de Pierre Teilhard de Chardin. Et dans ces premiers recueils, l'articulation entre l'esprit universel, la personne cosmique de l'humanité entière et la mythologie africaine a quelque chose de grandiose, qui m'a enthousiasmé infiniment.

On sent, avec son recueil le plus célèbre, Éthiopiques (1956), un léger infléchissement de la pensée. Senghor s'efforce de créer une mythologie nouvelle, propre à l'Afrique et participant du Surréalisme. Il dépasse le nihilisme de celui-ci pour rejeter l'idée de l'Absente et adopter celui de la Présente - peignant une dame sublime, une déesse, qui est l'âme même de l'Afrique. C'est l'aboutissement de son cheminement poétique:

Ses mains d’alizés qui guérissent des fièvres
Ses paupières de fourrure et de pétales de laurier-rose
Ses cils ses sourcils secrets et purs comme des hiéroglyphes
Ses cheveux bruissants comme un feu roulant de brousse la nuit.
Tes yeux ta bouche hâ! ton secret qui monte à la nuque…
mamiwata.jpg[…]
Woï! donc salut à la Souriante qui donne le souffle à mes narines, et
engorge ma gorge
Salut à la Présente qui me fascine par le regard noir du mamba, tout
constellé d’or et de vert […].

Elle est bien l'Esprit, le mot qui inspire le poète - et, dans les ténèbres, l'âme des hommes. Senghor, comme le disait Jean-Luc Bédouin définissant le Surréalisme, met à jour les archétypes collectifs en les faisant siens; il forge des mythes.

Pour les recueils qui suivirent, je suis demeuré sceptique, car le poète s'emploie à illustrer ses sentiments d'amour tristes par des images exotiques, et si parfois les vieilles fulgurances reviennent, il donne l'impression de se répéter et d'être tourné surtout vers soi et ses problèmes domestiques, peut-être sous l'influence des poètes parisiens – ou bien, accaparé par ses importants soucis, avait-il perdu part de son génie?

Il en a, quoi qu'il en soit, suffisamment montré pour qu'on le loue.

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21/11/2017

Storia della Colonna infame

storia.jpgLes Français ont le Claude Gueux de Victor Hugo contre la peine de mort, le J'Accuse de Zola contre l'antisémitisme, Les Grands Cimetières sous la lune de Bernanos contre la dictature franquiste, et se pensent les champions des libertés civiles; mais l'Italie a la Storia della Colonna infame, petit livre du grand Manzoni contre la torture, et je l'ai lu récemment.

Avec ses phrases cicéroniennes, il n'est pas d'un abord aisé. Mais il est beau, et noble.

Il évoque une triste affaire dans la véritable capitale de l'Italie moderne, Milan, au début du dix-septième siècle: alors que la peste faisait rage, le peuple mécontent pressait les juges de trouver des coupables, et les autorités, craignant de perdre leur prestige faute de victoire sur les épidémies, se sont préoccupées de chercher empoisonneurs qui pourraient les avoir créées.

Sur de vagues rumeurs, on a arrêté des gens de peu, dont le meurtre légal ne ferait point trop de bruit. Leur promettant la liberté s'ils avouaient tout, ou du moins l'arrêt des tortures, ils ont fini par inventer leur culpabilité - et, naturellement, on ne les a pas libérés, mais exécutés, de la plus abominable façon, en les suppliciant avant.

Le récit est terrible, et annonce les récits méconnus d'Adalberto Cersosimo, qui, dans un empire à la fois passéiste et futuriste (mais italianisant), a mêlé le merveilleux à des tortures et à des dogmes infâmes. Certainement, Cersosimo a été marqué par le texte de Manzoni.

Les juges invoquaient en leur propre faveur l'idée également méconnue, existant depuis l'ancienne Rome, que la torture purifiait l'âme, et donc arrachait aux accusés leurs mensonges. Elle avait cette justification. C'était une croyance séculaire. Mais déjà Quinte-Curce, quand Alexandre le Grand faisait torturer un de ses anciens amis irrespectueux qu'il accusait de conspirer contre lui, émettait des doutes, et estimait que celui-ci avait tout avoué pour que la souffrance s'arrête. Manzoni naturellement reprend cette idée pleine de pragmatisme, bien répandue depuis.

On a totalement oublié l'effet supposé purificateur de la torture. Il reste important pour comprendre la psychologie médiévale.

Manzoni montre pas à pas comment les juges n'ont de toute façon pas même respecté le droit de leur temps, Magasin_Pittoresque_1843_-_La_Colonne_Infame.jpgpas même respecté la tradition médiévale et romaine, avides qu'ils étaient de trouver des coupables pour sauver leur prestige. Car il y avait plus de barrières, contre la torture, qu'on ne croit.

D'ailleurs, quand les accusés essayèrent d'impliquer un noble d'Espagne vivant à Milan, tout à coup le droit devint mieux respecté, et il fallut bien le reconnaître innocent. Jusque-là, on déclarait coupables tous ceux qu'on pouvait, hélas.

Le titre est dû à une colonne dressée en commémoration à la place de la maison du principal coupable supposé. Elle a duré longtemps, personne n'osant braver la colère du peuple et déclarer le procès inique. La famille de ce coupable n'eut droit à rien, aucun dédommagement, les biens du père ayant été confisqués. La passion du peuple, pour trouver des coupables à ses maux, peut être dévastatrice, même déguisée sous les lois.

Un grand livre, donc.

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30/10/2017

Blade Runner deux mille quarante-douze

Blade_Runner_2049_One_Sheet.jpgJe suis allé voir le Blade Runner 2049 de Denis Villeneuve, et j'ai été admiratif des images, des décors, et de quelques bonnes idées, comme l'hologramme qui, à l'image des robots, a aussi une âme. En revanche, l'histoire m'a paru d'une banalité achevée: on était loin de l'original, avec son policier qui n'avait ni la force ni la légitimité morale d'accomplir sa mission, et qui était finalement sauvé par la compassion d'un homme-machine.

Peu importe, de mon point de vue, qu'une machine puisse avoir des sentiments ou non: l'histoire était belle parce que, soudain, le réplicant était frappé comme d'un miracle intérieur, et épargnait sa victime avant de narrer ses visions fabuleuses, qui lui donnaient comme une idée de Dieu. Puis il mourait et une colombe s'envolait vers le ciel. C'était beau, hiératique, magique, et les décors, beaux aussi, matérialisaient ce merveilleux intérieur – miracle intime.

Dans cette suite, la triste tarte à la crème des robots qui veulent vivre leur vie et des méchants humains qui veulent les en empêcher, un peu comme l'Espagne la Catalogne, gâche pas mal de choses, et empêche, malgré la belle mise en scène, de faire figurer le film parmi les vrais chefs-d'œuvre du cinéma.

On pourrait gloser sur la déperdition progressive du génie de Ridley Scott, qui l'a produit, depuis qu'il est passé de Blade Runner à Legend, mais je préfère m'appesantir sur la prétention du film à embrasser la réflexion métaphysique surfaite qui s'est développée depuis la sortie de l'original.

En effet, la question de savoir si, dans le futur, on pourra fabriquer des êtres qui ont une âme est relativement grotesque, et ne demande pas tant de développements. Comme disait Louis Rendu, ni dans le passé ni dans le futur les choses ne peuvent être différentes de ce qu'elles sont en plus bref dans le présent, et, si une automobile n'a pas plus d'âme qu'un caillou, c'est qu'aucun robot n'en aura jamais. Seul un miracle pourrait changer à cet égard les lois physiques - et, même s'il n'était qu'intérieur, c'était l'intérêt du film original d'en montrer un.

Le côté grotesque de la science-fiction reste les dates. On avait 2001: l'Odyssée de l'espace, établie selon les projections du gouvernement américain, et 0013.jpgNew York 1997, qui spéculait à partir des statistiques criminelles: il suffisait de prolonger la courbe, et on arrivait au résultat montré dans le film. Oui, mais un maire a réagi, et la courbe s'est dissoute. Cela va, cela vient, les projections mathématiques sont globalement vides de sens.

L'avantage des super-héros est qu'ils ont placé les machines merveilleuses dans le présent par goût du merveilleux, et sans prétendre à aucun discours prospectif. George Lucas a eu aussi cette qualité, dans Star Wars: il ne donne pas de dates. C'était le plus intelligent, contrairement à ce qu'ont dit certains. La multiplication des années n'a jamais créé de miracle. On pouvait aussi bien placer le fabuleux dans le présent, ou n'importe quand. Qui du reste croit vraisemblable la date de 2049 du nouveau Blade Runner? Les illusions progressistes des années 1960 ont fait long feu. Même l'émancipation sexuelle montre son revers ténébreux, soudain.

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10/10/2017

Pinocchio

collodi-book.jpgJe suis allé cet été en Sardaigne, et je me suis dit que c'était l'occasion de lire mes livres en italien, achetés souvent il y a de nombreuses années, mais pas lus. Je lis l'italien depuis que je l'ai appris à l'école, et ai pris connaissance ainsi de plusieurs grands classiques; dans ma jeunesse, la façon qu'avait Dante, dans la Vita Nuova, de sublimer l'amour courtois, m'a beaucoup marqué. C'est un texte que j'adore. Depuis j'ai lu la Divina Commedia, un autre texte sublime. Et puis I Promessi Sposi, de Manzoni.

Mais on sait mal que les Italiens modernes ont un livre de référence absolu, parce qu'ils l'ont lu à l'école primaire, c'est Le Avventure di Pinocchio, de Carlo Collodi. Je l'ai lu peu de temps avant de partir.

Cette œuvre a une importance politique méconnue, car elle a été écrite dans un toscan contemporain, et entrant dans les détails matériels de la vie comme ne le faisaient pas les vieux classiques. Lorsqu'il a fallu apprendre ce toscan courant aux enfants de l'Italie unifiée, Pinocchio est apparu comme une bénédiction. Il est devenu une référence commune à toute la nation, et tout étranger qui veut comprendre l'Italie doit le lire.

On découvre ainsi qu'il est bien plus fantaisiste que le dessin animé américain qui en a été tiré, jouant avec les mots et s'adonnant à la satire: il est en fait proche par le ton des Aventures d'Alice au pays des merveilles. À l'inverse, des personnages importants du dessin animé, comme le grillon parlant, n'apparaissent pas tout au long de l'histoire. La fée bleue a en fait les cheveux bleus, et non la robe bleue et les cheveux blonds, et n'est pas l'être qui donne la vie au pantin, qui l'a de lui-même, parce que le bois l'avait déjà, il avait une âme.

De surcroît la structure narrative évolutive n'est pas si nette. Dans la première version, l'auteur avait fait finalement mourir Pinocchio, l'avait amené à se pendre: comme il n'accomplissait jamais le bien qu'il s'était fata-turchina.jpgpromis d'accomplir, il a désespéré. Or, cela se ressent dans le récit, qui est une suite picaresque d'échecs, pour la marionnette, à se conduire correctement. La satire est claire, et pessimiste: les bonnes résolutions ne changent rien à la nature perverse des garçons. Ce sont d'incorrigibles fainéants, et ils ne pensent qu'à s'amuser!

Mais Collodi s'est résolu, pour la publication en volume de son feuilleton initial, à écrire une fin autre, qui voit Pinocchio tout à coup ne faire que le bien qu'il s'était promis, et qui est ainsi transformé en garçon humain par la fée, qu'il s'est mise à honorer comme il devait, travaillant pour lui payer l'hôpital, où elle a été emmenée pour je ne sais plus quelle raison. Car le roman est burlesque, et le merveilleux y est parodique.

La marionnette symbolise la fatalité mécanique qui conduit les garçons à mal se conduire.

C'est un livre très drôle, qui n'est pas inférieur aux romans anglais pour la jeunesse qu'on s'empresse de faire lire aux enfants au détriment de cet italien, parce qu'au fond on parle de l'Europe, on parle de la France, mais on est spontanément soumis aux Anglo-Américains. On fait comme Pinocchio, on s'affirme comme ayant de bonnes pensées, de belles résolutions, mais, mécaniquement, on cède à la voie la plus facile, majoritaire, dominante, supérieure en force. Cela dit, Les Aventures d'Alice au pays des merveilles est un excellent livre aussi.

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06/10/2017

Dante et l'héritage européen des Francs

CharlemagneCourronne.jpgJ'ai dit récemment que les Français assumaient peu leur véritable culture, puisqu'en général, lorsqu'ils se cherchent une référence fondamentale, ils se détournent des chansons de geste et des chroniques latines du temps des Francs, ne s'appuient même pas tellement sur l'ancienne Rome, mais se réclament des Grecs. Or c'est assez fabuleux, peu crédible, et il n'y a somme toute guère de logique à protester contre des invasions de cultures étrangères au nom de l'héritage grec.

Que les chansons de geste et le règne des Francs et de Charlemagne soient fédérateurs pour l'Europe ne fait pourtant pas beaucoup de doute. Les épopées espagnoles sont imitées des chansons de geste françaises et le Cid est aussi un héritage des Francs. Mieux encore, l'épopée franque est pour la littérature classique italienne la référence fondamentale: Dante cite Roland, Olivier et Guillaume comme étant parmi les héros transportés au paradis, mais aussi Godefroi de Bouillon, le champion de la première croisade et de la Jérusalem délivrée du Tasse.

En Allemagne, des poèmes en latin ont mis en scène des héros germains de la Gaule, notamment le Waltharius, et le Nibelungenlied est relatif aux Burgondes, venus en Gaule pour y fonder le royaume de Bourgogne. En dialecte dauphinois, une chanson de geste chante encore, au douzième siècle, les Bourguignons, issus des Burgondes, dans leur opposition aux Francs leurs maîtres - puisqu'ils admettent que le roi de France a un titre impérial auquel ils doivent se soumettre: c'est Girart de Roussillon, l'une des plus belles chansons de geste qui aient été composées.

Pour se retrouver, certes, l'Europe doit établir une base culturelle commune, et elle n'est pas réellement dans l'ancienne Grèce, comme on le fait croire. Elle est plutôt dans l'ancienne Rome et l'empire carolingien.

L'Italie au fond fait mieux que la France, quand elle prend Dante pour classique de référence: il se réclame de cet empire carolingien archange.jpget de sa descendance germanique, espérant l'avènement d'un empereur romain d'origine allemande qui rétablira l'ordre antique, et il assume et illustre pleinement le merveilleux chrétien, qui est l'essence de l'Europe moderne, parce qu'il lui est aussi commun. Dans toute l'Europe on a vénéré les saints du christianisme, tandis que, personne ne l'ignore, les légendes païennes étaient très différentes d'un pays à l'autre. Dans toute l'Europe on a lu la Légende dorée en latin, et Dante montre qu'au paradis on rencontre non seulement Roland et Charlemagne, mais aussi, dans des cercles plus élevés, les saints du Nouveau Testament. C'est la mythologie commune à l'Europe, et la seule qui soit dans ce cas.

Pourquoi se leurrer? C'est bien cela, qu'il faut assumer. Sinon, l'Islam a aussi des liens profonds avec une partie de l'Europe, tout comme le paganisme de l'ancienne Grèce. Avoir une préférence à cet égard peut apparaître comme arbitraire.

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04/10/2017

Une vision à Tampa, suite (39)

a4879ec31dd8b322beec2122be5ffc7c.jpg(Dans le dernier volet de ce récit de voyage en Amérique, j'ai évoqué la nuit où, marchant comme un automate, j'ai cru voir Captain America à Tampa, et l'ai suivi.)

Nous arrivâmes bientôt en vue de la grille d'entrée du lotissement et, à ma plus grande surprise, sans que Captain America parût rien faire, ni déclencher aucun signal, elle s'ouvrit, comme si elle avait obéi à son seul regard. Elle le fit silencieusement, comme dans un rêve, et je la passai. Derrière moi elle se referma, comme mue de son propre chef.

En suivant mon guide luisant, je devais aller vite, quoique je ne fisse que marcher, car la forêt, des deux côtés de la route, n'était guère distincte à mes yeux, et je ne voyais clairement que l'être qui marchait devant moi, et peut-être traçait à mes pas une voie magique qui m'emportait à toute allure à travers l'air. Le sol même était indistinct, et je ne voyais que des lignes, comme quand, en voiture, on se met à regarder la route en bas, en se penchant par la fenêtre.

J'apprendrais incessamment que Captain America avait des pouvoirs différents, et plus grands, que ceux dont parlent les comics, et qu'une certaine puissance sur les éléments notamment était son lot, l'air en particulier lui obéissant. Cela peut expliquer sa vigueur exceptionnelle, car qui peut croire à l'élixir du professeur Reinstein dont Stan Lee et Jack Kirby ont parlé? Je devais bientôt apprendre que l'origine de sa force était tout autre.

Derrière lui, au sol, une traînée lumineuse allait jusqu'à mes pieds, et semblait me porter, me soulever même de terre, jusqu'à me faire passer tout près des astres!

Je vis peu de chose de ce qui suivit, et en compris moins, mais surtout, je serais bien incapable de le redire clairement, les mots ne pouvant rendre que bien mal un moment confus mais sublime, dans lequel des feux tournaient autour de moi, semblant courir dans les airs en troupeaux, tandis que des voitures passaient à droite et à gauche, et dessous, et dessus, aussi étrange que cela paraisse.

Mais il ne s'agissait peut-être pas de voitures, car elles étaient pareilles à de petits avions brillants, glissant silencieusement au vent, comme dans les comics, de nouveau, en ont les équipes de super-héros telles que eternals#7celestialonchairvehicle.jpgles Quatre Fantastiques. Quant à moi, les voyant passer aussi dessous, je ne doutais plus que je volais dans les airs.

Soudain, mon guide bleu s'arrêta, devant un grand mur blanc orné étrangement, et s'inclinant sur une montagne boisée. Je le rejoignis mais, au moment où je pensai pouvoir le toucher à l'épaule, il s'esquiva, et entra dans le mur. Je ne vis pas par où il était passé. Il avait dû se glisser par une ouverture quelconque. Il avait en tout cas disparu.

Je cherchai une porte, mais ne la trouvai pas. Le mur était comme ces monuments tout en pierre muni d'enfoncements simulant des portes impossibles à ouvrir. Alors je soupirai, et laissai échapper de ma bouche un mot de dépit.

Je sentis soudain, sous mes pieds, un grondement. Devant moi, dans le mur, deux grands battants s'ouvrirent, me laissant plus de place qu'il ne m'en fallait pour entrer.

L'intérieur était sombre, mais de fines lueurs dansaient lentement tout au fond. Je me demandai de quoi il s'agissait, mais, à nouveau poussé la curiosité, j'entrai.

(La suite bientôt.)

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26/09/2017

L'Europe s'assume-t-elle?

grec_vase_noir.jpgJe lis et entends l'idée que l'Occident ne s'assumerait pas, et laisserait les religions orientales l'envahir sous prétexte d'ouverture d'esprit. Mais dès qu'on demande ce qu'il faudrait assumer, on est loin de quelque chose qui s'enracine profondément dans les âmes, aussi profondément que le font les religions orientales en Orient.

En général, on parle des Grecs. Et ce n'est pas que je n'aime pas les Grecs, je suis d'eux un grand admirateur, mais je suis d'accord avec J.R.R. Tolkien lorsqu'il ressentait que la Grèce antique était abstraite et sans lien intime avec l'Europe moderne.

Déjà les anciens Romains ont un lien plus clair, et ils sont délaissés, dans la classe cultivée, au profit des Grecs. On parle peu de Virgile, on parle beaucoup d'Homère.

Mais, plus encore, le lien est clair avec la littérature médiévale: la France a une mythologie dans les chansons de geste et les chroniques latines, de Grégoire de Tours à La Chanson de Roland. Or, c'est cela qui n'est pas assumé.

Quand on parle de culture française fondamentale, on ressort soit les auteurs qui, nourris de culture antique, se sont moqués des traditions gauloises et les ont parodiées, tel Rabelais, soit les auteurs qui, nourris aussi de culture antique, l'ont illustrée, tel Racine. Mais il est évident que Racine est excessivement abstrait. Cela ne peut donc pas fonctionner.

Le rêve que la France soit dans la continuité de la Grèce ôte toute vitalité aux références classiques. Il est somme toute logique que les traditions orientales s'imposent, ou même que l'Amérique s'impose, puisqu'elle s'appuie sur la Bible, qui a été intégrée à la culture médiévale latine, notamment pour le Nouveau Testament, et qui, à ce titre, semble bien plus proche que l'ancienne Grèce.

Je ne juge pas ici dans l'absolu les qualités des uns et des autres; mais, organiquement, la Grèce antique ne peut pas être dite fondatrice. C'est un constat qu'il faut faire, qu'on s'en plaigne ou félicite. La littérature roland.jpgmédiévale reste excessivement négligée, comme si les élites ne voulaient pas qu'on pût dire que la France vient des Francs.

Quand on en parle, le sentiment spontané affirme fréquemment que c'est faux; mais les arguments sont inexistants. C'est juste qu'on n'a pas envie que cela soit le cas. Venir des anciens Grecs est tellement plus valorisant! Mais cela ne correspond pas à quelque chose qu'on ressent en profondeur. Les légendes françaises sont celles des Francs - ou des Burgondes, des Wisigoths et des Bretons qu'ils ont vaincus.

Des anciens Gaulois, il ne reste rien: leur littérature n'existe pas. À leur égard, on ne peut que se référer à l'ancienne Rome, ou aux écrits de ceux qui se sont soumis aux Francs et qui s'exprimaient en latin, comme Grégoire de Tours ou Avit de Vienne.

L'Europe s'assume peu, la France moins que toutes ses composantes peut-être.

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20/09/2017

Récits d'une vie: la femme avenir de l'homme (37)

En Floride, j'étais accueilli par un cousin de ma mère qui avait beaucoup à raconter. Et il était un incroyable conteur. J'ai rarement été aussi enthousiasmé par une personne ne faisant que narrer de vive voix, sans avoir écrit sa vie. Peut-être même ne l'ai-je jamais été plus. J'ai pourtant rencontré des romanciers, notamment de science-fiction, les ai fréquentés. Mais, de vive voix, ils narraient peu: leurs discours étaient généralement politiques. Surprenant, et décevant.

Ce n'est pas que mon cousin ne parlât jamais de politique; mais surtout, il avait une fabuleuse faculté à faire de sa vie une légende.

Il faut dire qu'il a eu une existence assez riche. Venu en Amérique tout jeune, mais déjà majeur, il s'est engagé dans l'armée, a été naturalisé, a suivi des études, est devenu ingénieur, a fait l'aviateur civil et a Cementerio-de-Trenes-10.jpgœuvré dans des mines non seulement dans des États industriels de l'Union, mais aussi sur la Cordillère des Andes, dans les pays d'Amérique latine.

C'était l'aventure. Il est un représentant moderne des pionniers, de l'idée qu'en Amérique tout est possible si on se met au travail, si on ose entreprendre.

À l'écouter, mille fois il avait échappé de justesse à la mort. Et c'est là que les rebondissements et les dénouements inattendus s'enchaînaient, reflétant l'art de conter propre aux Américains, et qu'il avait visiblement assimilé.

Au dernier moment, un signe aperçu de lui seul, un concours de circonstances imprévu, une main secourable surgie du néant lui avaient épargné un sort tragique!

En particulier, il admirait la manière dont les femmes incarnent volontiers le salut. Sans raison, elles viennent aider l'homme malheureux laissé pour mort au bord de la route, triste victime d'une violente bagarre. Elles ont ce don, cette faculté de matérialiser la bienveillante providence.

Et elles éclairent sur les mystères du monde. Car elles peuvent dire qu'elles ont prié pour lui dans tel temple, et que c'est ce qui l'a sauvé de la catastrophe, ou au contraire que les dieux ne veulent pas de lui pour une raison ou une autre, et qu'un ange secrètement le protège, pour qu'il ne quitte pas la Terre. dante-e-beatrice-16.jpgElles ont aussi a capacité de donner un sens religieux à la vie, par leurs paroles. Ce sont elles, les grandes initiatrices!

La femme était toujours la Beatrice de Dante, donnant à la fois la Grâce et le Salut, la Santé et l'Espoir. Sa beauté reflète le ciel, et tourne un regard éclairé vers ses astres. Un souffle donnant le répit s'exhale de sa bouche, où l'ange de de la destinée scintille.

Les chevaliers n'avaient pas d'autre source d'énergie; à travers la Femme, ils voyaient Dieu. Ainsi Chateaubriand a-t-il pu dire que ce sont les femmes qui ont conduit les Francs à la foi chrétienne.

À mon hôte, il était arrivé des malheurs, il avait souvent été trahi, par exemple par des infidèles. Il n'en gardait aucune rancune. Il en parlait avec détachement, sans pincement au cœur, gardant à la gent féminine toute sa foi, croyant jusqu'au bout à leur faculté d'intercession avec les puissances de l'univers.

S'il avait écrit sa vie, c'eût été un beau récit d'aventures.

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12/09/2017

L'oiseau fabuleux des Busch Gardens (36)

birds.jpgAvant-hier, j'ai raconté que j'étais resté stupéfait, aux Busch Gardens de Tampa, sorte de zoo et de parc d'attraction en même temps, face à un spectacle incroyable.

L'oiseau que j'observais était une véritable merveille. D'où venait ma fascination? Je voyais une chose de mes propres yeux que n'égalaient en rien les êtres artificiels de la science-fiction.

Le véritable monde extraterrestre est ailleurs. Il est au-dessus des formes, dans la vie morale cosmique qui préside à leur apparition. Rudolf Steiner, si décrié, a dit une chose merveilleuse sur les plumes des oiseaux: elles sont la manifestation de pensées cosmiques. Les pensées que l'homme garde en son crâne, le monde les place en particulier sur les oiseaux, les matérialisant par leurs plumes.

Quelle sorte de pensées pouvait manifester cet oiseau aux plumes lumineuses, éclatantes, aux couleurs vives, prises semblait-il directement aux astres?

Je songeai alors aux mythologies des pays exotiques, en particulier celles des Indiens d'Amérique, telles que le Popol-Vuh des Mayas en donne un exemple. Les figures y sont riches, bariolées, colorées, étranges - et cela se retrouve dans les costumes de cérémonie de ces mêmes Indiens, toujours pleines de couleurs, d'ailleurs grâce à des plumes dont les officiants se font des coiffes, signe de royauté, mais aussi de communication avec les esprits. Tout se recoupe.

Les teintes des oiseaux accompagnent la richesse imaginative du peuple.

La mythologie des Incas a aussi impressionné, à tel point que l'auteur de comics Jack Kirby l'a reprise, la eternals9_2-3.jpgprolongeant dans la science-fiction, assimilant les extraterrestres à des dieux et inversement, dans sa série mémorable des Éternels.

L'incroyable vigueur imaginative de Lovecraft, pourtant un matérialiste, ou celle de Donaldson, semble encore refléter la vitalité d'un sol, celle qui donne ses couleurs aux plumes des oiseaux. Plus qu'on ne croit, les poètes, qu'ils soient matérialistes ou non, qu'ils pensent spontanément créer une mythologie ou non, saisissent intuitivement les images qui circulent dans l'air, et c'est aussi ce qui donne à l'imagination américaine son caractère puissant.

On aurait tort, dès lors, d'adopter un naturalisme asséchant, ne rendant pas compte du génie du pays!

Jusqu'aux animaux d'une terre nous parlent, nous disent ce qui vit en elle, quels sont ses démons, ses anges, ses êtres cachés, car contrairement à ce que croit le mysticisme classique, vague et globalisant, le monde divin se décline diversement selon les lieux. Il y fait rayonner des qualités distinctes, comme le disait Dante des étoiles, et c'est précisément ce qui donne aux lieux leurs différences formelles. Le monde d'en bas n'est pas coupé du monde d'en haut: entre les deux est le monde intermédiaire qu'ont tenté de peindre des artistes tels que Jack Kirby, H.P. Lovecraft et S.R. Donaldson - et que seuls les artistes peuvent au fond définir, puisque c'est par l'imagination qu'on peut saisir ce qui est entre les pures idées et les phénomènes.

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10/09/2017

Aux Busch Gardens (35)

20170427_112729.jpgComme beaucoup de villes américaines, Tampa a son parc d'attraction, appelé Busch Gardens, avec ses machines à sensations et ses décors kitsch. On peut y plonger à la verticale sur des rails décorés de serpents, laisser pendre ses pieds au-dessus du vide sous une rampe ornée de palmiers, et goûter au plaisir d'avoir peur en se retournant l'estomac. Mais on y trouve aussi un sympathique zoo.

Dans un vaste espace vert, des groupes d'herbivores se côtoient, y compris des rhinocéros. Dans des espaces plus réduits, mais vitrés, les carnivores somnolent ou font les cent pas. On peut, à travers le verre, les regarder de tout près, à loisir.

À l'entrée, une sculpture végétale figure une géante enchâssée dans le sol, sans doute la déesse du lieu. Les parcs d'attraction en Amérique sont des temples.

Mais ce qui m'a frappé en particulier, ce sont les oiseaux exotiques. À nouveau de tout près, j'en contemplai un qui avait des plumes aux couleurs incroyables, et dont le nom n'était pas indiqué. filename-cimg0964-jpg.jpgLes fines plumes bleues sur le crâne vermeil semblaient briller, tant elles captaient la lumière.

Je m'attardai longtemps, resté seul en surplomb de cet oiseau: la volière était sous la rampe que j'avais gravie, et un filet la couvrait. Il me semblait scruter un être d'une autre planète.

L'exotisme est la vraie source de la science-fiction. L'homme n'est pas réellement plus imaginatif que la nature. Il tient, en effet, son imagination de l'univers lui-même: c'est une faculté que le monde lui a donnée, mais en plus petite. C'est une grande erreur, de croire qu'on peut imaginer des choses qui n'existent pas, car tout ce que l'homme peut imaginer, l'univers l'a créé, ou le créera. C'en est au point où Novalis affirmait qu'en imaginant poétiquement, on ne faisait qu'effectuer une opération du Créateur.

Trop souvent les religions font de la divinité une entité abstraite, qui pense des concepts; mais elle est aussi artiste, et le peintre ne fait que l'imiter. Entre la sphère intelligible Chalcopsitta_sintillata_-Busch_Gardens_Tampa_Bay_Florida-8a_(1)1.jpgde Platon et le plan physique, nous rappelait Henry Corbin, il y a le monde imaginal!

Les extraterrestres sont au mieux des assemblages d'animaux existants, au pire des variantes d'animaux exotiques. Ils ne sont pas plus fantastiques que cela, sauf quand ils figurent des assemblages symboliques impossibles, comme dans la mythologie grecque. D'ailleurs, jusqu'aux anges ne sont que le croisement entre l'homme et l'oiseau.

Certes, toutes les formes ne sont pas directement matérialisées, et c'est ce qui fait croire à l'être humain que celles qu'il se représente viennent de ses conjectures intelligentes. Il n'en est rien. Il saisit de sa pensée des formes intérieures. Lui-même est souvent la seule cause de leur apparition.

Je continuerai ma réflexion une autre fois.

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06/09/2017

Le style de James Fenimore Cooper (34)

james_fenimore_cooper.jpgJames Fenimore Cooper (1789-1851), le grand romancier d'aventures américain, n'a pas un style facile à lire. Les phrases sont longues et explicatives, et semblent s'efforcer plus de démontrer et d'illustrer que de raconter. D'un côté, il prend le lecteur dans la logique de l'histoire, de l'autre, il semble vouloir ne présenter qu'intelligemment les faits, prévenant l'éventuel reproche qu'il ne parlerait que de fadaises.

Il a soin, dans The Deerslayer, l'un de ses derniers livres, de conserver l'action dans l'espace réduit du lac Otsego, et de présenter précisément tous les déplacements qui s'y font; il rapporte méticuleusement les discours qu'est censé avoir tenus chaque personnage dans chaque situation importante, et les moments intenses sont contenus dans des développements rhétoriques qui respirent la volonté d'en imposer à des lecteurs américains alors complexés par la supériorité supposée des Européens.

Cooper veut montrer qu'il maîtrise son sujet et a le talent de ses rivaux de Grande-Bretagne, et cela le rend lourd et provincial, paradoxalement. À cet égard, il rappelle la poésie de Longfellow, qui de son temps avait du succès, mais à laquelle on a reproché d'imiter servilement les Européens, et de se faire valoir par l'adaptation du style de ceux-ci à des sujets américains.

Même les allusions aux Indiens n'ont pas chez Cooper la fraîcheur du Chant de Hiawatha, qui reprenait les légendes indigènes en imitant non, cette fois, la rhétorique pesante de l'ancienne Rome, mais le ton bondissant du Kalevala. Cooper pontifie beaucoup, jouant en quelque sorte au sage. Cela finit par donner le sentiment d'un art artificiel.

En le lisant, je me suis souvenu de Lovecraft, qui, lui aussi, regrettait le style européen et l'imitait plutôt lourdement. On l'en critiquait. Il faisait des phrases à la manière de Pope, et ne parvenait pas à entrer de plain-pied dans ses narrations: il planait en quelque sorte au-dessus, comme s'il dédaignait de s'y abaisser en même temps qu'il les faisait.

Cela peut expliquer le paradoxe de contes qui semblent mêler le matérialisme classique au romantisme mythologique, allier la rhétorique d'origine latine que Lovecraft adorait - et qui est le pendant littéraire des bâtiments lov.jpgofficiels de Washington -, et les imaginations incroyables sorties de ses rêves, et qu'il attribuait à son lignage teuton. Le plus étonnant est qu'il commençait par mettre en mots ces rêves, puis créait une intrigue, depuis l'intellect, pour les mettre en scène et les rendre crédibles. C'est ce qui explique que ses récits soient constamment des découvertes progressives de réalités indicibles.

Ce qui tient lieu d'imagination romantique, chez Cooper, ce sont les évocations des Indiens et de la nature sauvage de l'Amérique ancienne. Mais à vrai dire, il est moins impressionnant à cet égard que Lovecraft.

L'héritage européen sera de toute façon balayé bientôt à la faveur d'un style plus direct, à la Hammett - ou à la Robert E. Howard, l'auteur texan de Conan le barbare. On peut dire que Cooper et Lovecraft en ont donné les derniers feux, déjà saisis dans la glace. Désormais les écrivains américains se distingueront par leur faculté à pénétrer la matière même des faits, et à la peindre avec force: ils en saisiront le dynamisme interne, la mécanique. Les explications morales de Cooper et les justifications philosophiques de Lovecraft n'auront plus cours, qu'on s'en plaigne ou qu'on s'en réjouisse.

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29/08/2017

La science-fiction face au penchant national américain (32)

2001-stanley-kubrick-014.jpgSi la science-fiction a connu en Amérique l'essor que l'on connaît, c'est parce qu'elle assimilait les mythes anciens à des réalités calculables, les anges à des habitants d'autres planètes, les miracles à des lois pouvant être mises en équations. Cela correspondait au mathématisme américain - au génie, ou à la manie, de la comptabilité.

Pourtant, en son sein, les meilleurs artistes ont fréquemment dépassé cette orientation pour tenter de retrouver une part d'humanité, de personnalisation, de mysticisme.

On a reproché à Stanley Kubrick, qui était anglais, de mêler les machines aux entités mystérieuses de l'univers, dans son film 2001: l'Odyssée de l'espace, et de faire basculer presque d'un coup le voyage mécanique dans le ciel et les visions abstraites manifestant l'au-delà de l'infini. Le lien était l'ordinateur du vaisseau, qui prenait conscience de lui-même et devenait humain, tandis que les cosmonautes se comportaient impersonnellement, comme des robots, n'accomplissant que des protocoles désincarnés. Cet ordinateur pressentait le divin, et voulait se débarrasser d'hommes trop mécaniques. Le paradoxe obiwan02.jpgétait remarquable, et posait un problème.

Un autre grand film de science-fiction est La Guerre des étoiles de George Lucas, qui a donné naissance à toute une mythologie. Au-delà des bijoux technologiques fantasmés, régnait dans l'univers une mystérieuse Force, habitée par des êtres humains ressuscités et peut-être d'autres entités inconnues, de nature angélique. Par-delà les machines s'affirmait encore l'humain et ce qui le relie à l'âme du cosmos, et l'action des suites montrait la conscience qu'avait Lucas que s'opposaient l'impersonnalité mécanique et la personnalisation cosmique, lesquels il assimilait au mal et au bien. Au fond les machines n'étaient rien, même grandies par l'avenir, face à la divinité et à la façon dont par son cœur l'homme se liait à elle.

Il était mis fin au culte des machines par Ridley Scott créant son Alien, tableau d'une entité surgie de l'inconnu infini, mise à jour par les manipulations des robots et de leurs maîtres secrets, désireux de maitriser l'entité puissante en sacrifiant au besoin l'humain. Le monstre était impersonnel, hideux, sans cœur, matérialisant les lois mécaniques projetées dans l'univers par le matérialisme, et les êtres humains l'affrontaient, pour Blade-Runner-Rutger-Hauer-as-Roy-Batty.jpgfinalement s'arracher in extremis à sa puissance. Dans Blade Runner, l'humanité des hommes artificiels triomphait des programmes qui les avaient forgés.

Le souci des artistes restait, dans un monde dominé par les principes mathématiques et mécaniques, de sauver l'humain. Les artistes sont des individus, ils s'arrachent aux tendances générales. Il a constamment existé en Amérique une volonté individuelle de défier la tendance du lieu pour se lier au culte de la personne qui est plutôt propre à l'Europe. Les œuvres qui en sortent sont intéressantes, parce qu'elles mettent en relation ces polarités: cela crée une dynamique. En un sens, c'est plus attirant qu'une poésie purement subjective qui refuse de se lier à des principes objectifs - regardés comme étrangers à elle-même, ou platement religieux. À la limite, le rejet par un auteur tel que René Char des figures bibliques le rend moins intéressant que les cinéastes américains qui font surgir l'humain au milieu des machines.

Naturellement, la science-fiction écrite tend à la même chose, chez Isaac Asimov c'est très net. The End of Eternity, par exemple, est fondé sur le refus de rogner les ailes de l'humanité, et de l'asservir à une mesure qui l'empêche en réalité d'évoluer: ce qu'elle fait par ses rêves, ses désirs - ce qui échappe à la loi mathématique. Et Foundation s'appuie tout entier sur le mystère de l'individu libre, qui demeure au sein des lois globales et statistiques qui fondent la science moderne. L'artiste affranchit l'humain du mathématisme, ou il n'est pas; et même en Amérique, il en est ainsi, surtout quand, justement, il manifeste clairement ce goût du statistisme. Car quand il le cache, il lui soumet bien l'individu, de façon triste, par une mécanique littéraire qui paradoxalement plaît souvent plus aux Européens que la science-fiction elle-même.

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17/08/2017

Pennsylvanie, New Jersey et Suisse (29)

Npennsy.jpgous avons passé quatre jours à Pittsburgh pour des motifs privés. C'est une ville intéressante parce qu'elle a souffert de la désindustrialisation, et la Pennsylvanie n'est pas un État riche, on y a beaucoup voté pour Donald Trump. Cependant la cité nommée d'après le général Pitt a su reprendre le bon chemin, et connaître un nouveau développement. Des tours s'y sont bâties, et on s'y occupe d'argent.

Les gens y sont plutôt populaires, mais sympathiques, et la cité compte un musée historique et une rue culturelle avec des bouquinistes. Le musée montre les guerres qu'il y eut entre les Anglais et les Français, et les dégâts qu'elles ont causés chez les Indiens, qui voyaient leurs wigwams toujours repoussés au loin. Il montre aussi qu'ils étaient éblouis par les produits manufacturés européens - que le démon de la technique les fascinait. Ils se sont laissés peu à peu engloutir. À sa manière, James Fenimore Cooper le raconte et, comme je le pressentais, j'avais pris avec moi son roman The Deerslayer, qui, quoiqu'il se passe sur le lac Otsego, dans l'État de New York, a la même atmosphère que l'histoire de Pittsburgh telle que son musée la montre. J'en reparlerai.

Car ce qui m'a frappé, alors que je circulais en voiture en Pennsylvanie ou même, sur le chemin entre New York et Pittsburgh, dans le New Jersey, c'est le charme des villages américains, presque suisse.
À vrai dire, c'était sensible surtout dans le New Jersey. Le gazon y était vert, les maisons blanches, tout y était beau et propre. Plus loin de la côte, dans le cœur du pays, c'est autre chose.

La Pennsylvanie pouvait être pauvre, les petites villes tristes. Mais nous avons fait une excursion dans les montagnes, liées aux Appalaches, et, sur les hauteurs, de nouveau les maisons sont blanches, le gazon vert, et comme c'est plein de collines et de courbes, cela m'a fait penser à la Suisse, disons au Pays de Vaud. C'est très plaisant. Il n'y a pas là de ski, ou guère, les montagnes étant peu élevées, mais des prés d'émeraude, où errent de débonnaires vaches, et des forêts non loin.

Nous avons pensé devoir nous promener un peu dans un bois, mais la végétation était tellement proche de celle que nous connaissions en Savoie que nous avons pensé cela inutile. Le climat est très similaire à celui de nos contrées, et l'exotisme y est surtout dans les spécificités de la vie américaine.

Nous y avons visité une grotte qui était très pentue, aménagée pour que l'excursion en son sein fût plaisante, et remplie de lumières colorées pour y créer une scène de théâtre, ou une image de film. Elle était exploitée par FallingwaterWright.jpgune société privée, et ressemblait du coup à Disneyland. Le guide était fils d'un vieil explorateur de l'antre, il avait une grosse chemise à carreaux, une barbe, une casquette et un pantalon flottant, et il essayait de faire de l'humour. C'était yankee.

Nous avons essayé de visiter la fameuse Maison sur la Cascade de Frank Lloyd Wright, qui se trouvait non loin, mais il était tard et c'était cher. Il paraît que Wright estimait qu'on pouvait créer des toits débordants et d'énormes balcons en porte-à-faux en comptant sur la force des poutres en béton, mais qu'en réalité ses maisons s'affaissaient, que cela ne marchait pas. Que l'eau passe sous la maison est quand même intrigant, et il avait le désir intéressant de créer des maisons organiques, semblant naître de l'environnement naturel même, comme des loges de fées. La visite sera pour une autre fois. Être passé devant sa maison m'a quand même amené à m'intéresser à cet architecte, qui est très connu, et plutôt idéaliste, sans être tellement spiritualiste. Il était naturiste avant l'heure, pour ainsi dire.

Nous sommes rentrés à Pittsburgh et avons assisté à un match de base-ball, dont j'ai déjà parlé.

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20/04/2017

Joseph de Maistre et la satire des Lumières

Joseph-de-Maistre_6729.jpegUne pédagogue savoyarde protestante du nom de Noémi Regard (1873-1952) préconisait, dans son principal traité (Dans une Petite École, Neuchâtel, 1922), d'user de l'ironie contre les adeptes du cynisme, du matérialisme et de l'athéisme. Elle faisait remarquer que l'ironie avait été pratiquée essentiellement par les philosophes opposés à la religion chrétienne, et que le tort notamment des catholiques avait été de répondre par la colère, la haine, le rejet; il fallait, disait-elle, répondre selon la même méthode qu'eux.

Or, tous les catholiques n'ont pas été enragés, et certains ont bien emprunté cette voie. Le plus connu d'entre eux est un autre Savoyard, Joseph de Maistre (1753-1821). On a pu dire que, tout en étant l'ennemi de Voltaire quant aux idées, il avait appris de lui l'art de l'ironie, créant une lignée de philosophes mystiques alliant foi fervente et intellectualité subtile.

Or, cela rappelle un trait de Vaugelas sur le Traité de l'amour de Dieu de François de Sales: pour goûter ce livre, disait-il, il faut être à la fois très docte et très pieux, et cela ne se rencontre que rarement. Le fait est que François de Sales, tout en développant des images grandioses ressortissant au merveilleux chrétien, évitait le plus possible l'exaltation, et pratiquait l'humour.

Paradoxalement, il semble que plus on ait pratiqué le merveilleux, moins on ait été porté à l'exaltation et au fanatisme: contrairement à ce qu'on croit, cela fait éviter l'hallucination. Or, c'est un trait assez globalement savoyard. lady.jpgAu dix-neuvième siècle, celui qui l'a plus montré est Jacques Replat (1807-1866), l'auteur du Voyage au long cours sur le lac d'Annecy (1858). Il affectionnait le fabuleux, maintenant à distance le réel par son humour, mais regardant lucidement l'imagination comme une représentation des forces supérieures, et non comme une réalité en soi. Justement parce que l'imagination, à la façon du songe, emprunte symboliquement ses formes au réel sensible, elle apparaît comme n'ayant pas plus de substance, en soi, que ce songe, et comme ayant avant tout valeur de signe, ainsi qu'un mot. J.R.R. Tolkien disait de la même manière que le mythe était une création à partir de la vérité (le monde des idées), comme le mot était une création à partir de la réalité (le monde des choses).

Ce trait de Jacques Replat et de François de Sales est ce qu'on a pu appeler la bonhomie savoyarde. Chez Joseph de Maistre, il se voit surtout à la fin de sa vie, dans les Soirées de Saint-Pétersbourg, le plus personnel de ses ouvrages: Considérations sur la France et Du Pape sont plus enflammés - même si on peut saisir, au-delà du registre épique ou polémique, l'amour du trait mordant, du paradoxe inattendu, de la formule marquante.

D'où vient le rire? Il est un air qui sort brusquement des poumons, comme si l'âme soudain se dilatait. C'est pourquoi il met en bonne santé. Le sentiment d'indignation face au faux (ou à ce qu'on croit tel) comprime cette âme, la fait souffrir en la plaçant dans un petit point du corps; l'humour l'en libère, sans forcément faire changer d'avis.

Mais il est possible que Joseph de Maistre soit haï justement à cause de cela: son ironie le rend d'autant plus dangereux, parce que d'autant plus séduisant. Il montre qu'il n'est pas vrai qu'il soit nécessaire, pour que l'âme soit libre, d'épouser les thèses révolutionnaires, ou alors le matérialisme et l'athéisme. On peut aussi se moquer de ceux-ci.

Le rire du reste y est souvent figé - imité extérieurement de Voltaire -, et sans faculté à faire sortir l'air du corps et à dilater l'âme.

Joseph de Maistre le manifeste, et c'est un coin enfoncé dans les certitudes de l'agnosticisme.

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04/04/2017

L'œil plein de squelettes de Jacques Spitz

spi.jpgPoursuivant mon exploration de la science-fiction française par amour pour l'imagination en général, j'ai lu un classique reconnu appelé L'Œil du purgatoire (1945), d'un certain Jacques Spitz (1896-1963), connu des seuls amateurs, le public n'ayant jamais adhéré à ses écrits, et l'Université ne s'intéressant pas plus que cela à la science-fiction. Mais dans le milieu spécialisé, il est considéré comme un chef-d'œuvre.

Il raconte l'histoire d'un peintre parisien qui n'aime pas beaucoup les gens et qui est infecté par un microbe quantique, si on peut dire: un vieux fou lui met sur les yeux un bacille qui se projette dans le futur. Une idée que pour ma part je trouve absurde, mais qui a l'avantage de justifier, aux yeux du scientisme à la mode, des imaginations curieuses, qui doivent plus qu'on pourrait croire au romantisme.

Car ensuite ce peintre voit les choses et surtout les gens tels qu'ils seront plus tard, d'abord vieux - puis morts, car son mal s'accroît. Il voit donc partout des squelettes, et cela rappelle le romantique savoisien Antoine Martinet (1802-1871), qui disait que pour enseigner la philosophie aux gens du monde - et leur apprendre ce que leur vanité a de dérisoire -, il faudrait qu'un mort revienne de la tombe, un squelette animé, et leur montre la vérité sur l'évolution humaine. Il pointerait du doigt ses chairs putréfiées, ses os vides, ses orbites béants, et alors on saurait quel crédit accorder aux richesses terrestres!

C'est ce qui arrive à ce peintre acariâtre, mais au lieu d'en tirer une sagesse particulière, il éprouve de la joie à contempler ce spectacle et en tire du mépris pour l'espèce humaine. La morale ne lui en paraît pas plus substantielle.

Au moment où le lecteur commençait à se lasser des évocations de squelettes marchant dans les rues de Paris, d'étranges formes blanches aperçues par le visionnaire l'intriguent. On apprendra qu'elles sont ce qui reste de chacun après sa mort, quand seul le souvenir laissé dans les âmes demeure.

Le grand coup de génie du livre surgit alors: on reconnaît les actions des êtres humains à ce qu'elles ont peint sur ces formes, à certaines dispositions extérieures. Telle pommette, par exemple, trahit une infidélité. Le corps formel garde la trace des actions.

Cependant, le récit n'en tire rien de clair. squelette.jpgCar, tout à son pessimisme, Jacques Spitz laisse le narrateur peintre à sa forme propre, qu'il voit à l'extérieur de lui et dont il prétend qu'elle demeure bloquée dans un abord vicieux et pervers, reflet de l'opinion qu'on a de sa personne.

Comme si les morts faisaient autre chose que pitié! Il y a un certain orgueil à croire que nous laisserons le souvenir d'un homme très méchant: en fait, comme disait François de Sales, un peu de terre et puis c'est tout, nous serons oubliés.

Ici le jugement social remplace le jugement des anges - la balance des âmes -, dans un élan typiquement parisien: comme le plaisir ne s'obtient, dans un milieu très socialisé, que par la bonne réputation, la société devient une sorte d'idole. On le verra avec Sartre, vingt ans plus tard, à travers son Huis Clos (1964) - enfer constitué d'âmes qui de leur vivant ne s'aimaient pas et doivent maintenant vivre ensemble.

Bref, des visions intéressantes et amusantes, une écriture serrée et soignée, mais des conceptions qui m'ont laissé plutôt sceptique, comme généralement avec la science-fiction.

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02/04/2017

J.R.R. Tolkien et le divin par l'émerveillement

acte-inconnu2.jpgValère Novarina, dans Lumières du corps, recueil d'aphorismes sur le théâtre, disait que, par la chute, l'homme accédait à la vérité de lui-même: au-delà de l'illusion que constitue l'Homme, il entre dans le vide où brille une lumière, celle du Christ.

Ainsi défendait-il du théâtre une conception fondée sur la dissolution des illusions, par le biais du comique qui anéantit les leurres, ou par le biais du tragique qui détruit les faux espoirs. Il unifiait, par la métaphysique, les deux grands genres dramatiques pratiqués depuis l'antiquité.

Deux choses curieuses apparaissent alors à l'esprit de contradiction qui caractérise l'amateur de controverses. D'abord, l'allusion au Christ, si elle semble à première vue claire, puisqu'il a été crucifié, l'est moins, si on y pense à deux fois, parce qu'il a ressuscité, et cela, non en théorie, mais, dans l'Évangile, en fait: le texte le raconte. Or, la pensée de Valère Novarina ne présuppose pas que la scène théâtrale montre cette résurrection, puisque le divin pour elle ne s'appréhende qu'en creux, n'est présent que dans le vide qui est entre les lignes - ou par-delà le terme tragique.

L'autre chose qui apparaît est un fait semblant le contredire: la pièce du Cid de Corneille se finit bien grâce à l'action salvatrice du roi de Castille, qui résout l'inextricable problème qui se posait à Rodrigue et Chimène, et francisco-pradilla-pinturas-L-60xdvn.jpegmenaçait de faire finir l'action en tragédie. Ce roi - Ferdinand - est l'incarnation du principe miraculeux, et Corneille a ainsi inventé le genre de la tragicomédie, qui est sérieuse mais se finit bien, parce que le christianisme impliquait que la divinité intervînt pour rompre le cours fatal du destin, et accomplir des miracles. C'est une union entre la comédie et la tragédie qui va dans un sens opposé à celui de Novarina.

La position de celui-ci rappelle l'idée, déjà présente chez Corneille, et plus encore appliquée par Racine, que le monde divin ne peut pas être représenté sur scène: on ne peut l'évoquer qu'indirectement. La critique a ainsi reproché à Corneille l'invraisemblable fin du Cid. Mais Corneille s'est défendu en disant que le merveilleux restait possible, qu'il ne nuisait pas à l'invraisemblance s'il était situé à l'intérieur d'une doctrine qui l'admettait.

J.R.R. Tolkien, qui, tout comme Pierre Corneille, était un catholique fervent, allait dans le même sens. Il énonça que la vraie grande émotion était provoquée par ce qu'il appela l'eucatastrophe: l'événement inattendu qui fait se finir bien une histoire mal engagée. C'est ce qu'on trouve chez Corneille, mais aussi dans les comédies de Molière. Tolkien disait que c'est ce qu'on observe dans les contes de fées, mais aussi dans l'Évangile – avec, donc, le récit de la résurrection.

Pour lui l'Évangile ne renvoyait pas à une théorie religieuse: il en connaissait bien le récit, le pratiquait, laissait agir sur son âme les sentiments dont il était baigné.

L'art pouvait, par l'imagination mythologique, représenter le miracle, l'ange intervenant pour sauver une situation apparemment perdue, le Christ rompant l'ordre des astres pour imposer le salut, la grâce divine survenant sans qu'on pût la prévoir. Il affirmait que rien ne l'émouvait davantage. Alors le divin se manifestait dans le drame, par le biais du cœur humain.

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17/03/2017

La vision culturelle d'Emmanuel Macron

macron.jpgMon candidat déclaré aux élections présidentielles, Christian Troadec, faute de signatures, a dû renoncer à se présenter et, comme beaucoup de gens, je suis séduit par Emmanuel Macron. Ce qui me plaît est ce qui a déplu à certains, sa vision culturelle, qui interdit de présupposer une ligne déterminée, émanant de la tradition nationale. Elle me rappelle une conception d'un critique d'art appelé Louis Dimier, d'origine tarine, et qui s'est opposé sur ce point à son camarade Charles Maurras: si, pour Dimier, l'art avait bien une origine spirituelle, l'artiste était individuellement inspiré par le Saint-Esprit, non par le génie national. La nation pour Dimier n'avait aucune importance dans la création. Elle pouvait en bénéficier, si le gouvernement le décidait; mais l'artiste n'était en rien lié à elle.

La culture est libre et individuelle. C'est là que le libéralisme est totalement légitime. L'État n'a pas de légitimité à orienter la vie culturelle, à préférer ceci à cela, à faire des choix subjectifs dans ses dons, ses subventions.

L'individu n'a pas non plus de compte à rendre à la société de ses choix personnels, en matière de philosophie, de religion, ou autre.

J'apprécie qu'Emmanuel Macron parle de liberté de l'individu. Je rejette les candidats qui prétendent orienter la culture dans un sens ou dans l'autre. Imposer ce qui est regardé comme gaulois, catholique ou républicain, me semble aberrant. Même Benoît Hamon, lorsqu'il a annoncé qu'il voulait bâtir un palais de la langue française à Paris, m'a choqué. Pourquoi tous les contribuables devraient financer un tel palais, alors que certains, on le sait, préfèrent parler une langue régionale? Or, à une éventuelle demande d'un palais de la langue bretonne,Frédéric_Mistral_by_Paul_Saïn.jpg le gouvernement renverra à la Région Bretagne. C'est injuste, car les budgets ne sont pas les mêmes.

Peut-être qu'à son tour le régionalisme a tendance à vouloir imposer la culture locale. Certes, il la défend en principe contre l'uniformisation imposée depuis Paris. Mais on sait bien que certains locaux se laissent séduire par la culture de la capitale, même quand elle n'est pas imposée, et sans doute est-ce aussi leur liberté. Emmanuel Macron me plaît donc quand il dit qu'il n'y a pas d'art français, mais seulement un art pratiqué par des individus en France, qu'ils soient français ou non. La poésie de Frédéric Mistral est somme toute aussi française que celle de Victor Hugo, quoiqu'elle soit en provençal. Les préférences sont arbitraires et ne peuvent pas être érigées en principes d'État. Elles ne sont, elles aussi, que purement individuelles.

Pour le reste du programme d'Emmanuel Macron, je dirai qu'il est important qu'on sorte des illusions du marxisme sans renoncer à vouloir protéger les individus et à leur assurer leurs droits. Je suis favorable à une forme d'individualisme éthique, qui fait émaner le sens de la collectivité d'un choix libre, et l'étend à l'humanité entière.

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15/03/2017

Printemps des Poètes de la Cité

268_Printemps__52.JPGComme chaque année depuis quelque temps, les Poètes de la Cité, association que j'ai l'honneur de présider, créent un spectacle de printemps ce dimanche 19 mars, dans les locaux de l'Institut National Genevois (1, promenade du Pin), à 15 h.

Il y aura d'abord une allocution du Président, moi, puis un spectacle d'élèves de l'Ecole de l'Europe (aux Charmilles), dirigé par leur professeur Charlotte Wirz. Ils liront des poèmes qu'ils auront composés!

Ensuite viendra un récital des poèmes des Poètes de la Cité, effectué par Camille Holweger et Adrian Filip, et accompagné à la harpe par Hélène Mogenet, qui a l'honneur et le vague à l'âme d'être ma propre fille. Ce beau monde sera dirigé par Camille Holweger.

On pourra entendre les poèmes du fabuleux Denis Pierre Meyer, de la mystérieuse Emilie Bilman, du pompeux Rémi Mogenet (moi), du délicat Roger Chanez, de l'éthéré Galliano Perut, de l'excellente Brigitte Frank, de l'énigmatique Bluette Staeger, de l'impétueuse Maite Aragones Lumeras, de l'imaginatif Albert Anor, de la grandiose Dominique Vallée, de la secrète Kyong Wha Chon, du séculaire Loris Vincent, de la fougueuse Francette Penaud, de l'intuitif Yann Chérelle, de l'inspirée Catherine Gaillard-Sarron, de l'exquise Linda Stroun et de la subtile Colette Giauque. Tous ces poètes accompliront un Eloge à la vie!

Ensuite: tréteaux libres. Que tous les poètes non membres ou les autres viennent lire à foison leurs œuvres!

Enfin: verrée. Une petite faim? Une petite soif? De la lumière rayonne? N'hésitez pas à entrer.

Une vente avec dons libres sera effectuée au profit de l'Hôpital des Enfants de Genève. On pourra même y trouver les recueils des Poètes de la Cité!

Venez nombreux.

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11/03/2017

L'Évolution est Amour (Pierre Teilhard de Chardin)

16864698_10210546462516445_1100183496924662720_n.jpgPour Pierre Teilhard de Chardin, le ressort de l'univers était l'amour cosmique. L'Évolution même était en réalité une réaction de la Création à cet amour. Il ne parlait pas de dessein, de projet, car l'amour pour lui n'était pas un concept que la divinité appliquait, une ruse pour accomplir des buts cachés, élaborés par l'intelligence, mais une force agissant directement sur le monde - et le traversant -, supérieure même à l'intelligence. Ce n'était pas le cerveau qui initiait l'amour pour se soumettre à la loi de conservation de l'espèce, mais l'amour qui suscitait un cerveau pour créer la conscience dans l'individu. La conscience n'était pas la cause, mais le fruit de l'amour; elle était un don, parce qu'elle était belle en soi, parce qu'il vaut mieux être conscient qu'inconscient.

Cela vaut mieux, non parce qu'on l'a décidé après un long débat, mais parce qu'on le ressent comme tel. On a de la sympathie pour les êtres conscients, de l'antipathie pour les êtres non conscients. On aime la conscience comme on aime un gâteau: d'emblée, instinctivement, par amour pur et sans tache, sans justification particulière.

Teilhard allait jusqu'à dire que les pôles négatif et positif des atomes était une émanation de leur psychisme larvaire: une réaction spontanée à l'amour cosmique. Il niait que même le minéral fût dégagé de la vie psychique cosmique. Il s'avouait panthéiste.

Mais panthéiste centré: centré autour du foyer d'amour divin, le Christ.

Il n'en a pas fait une théologie complexe, évoquant par exemple les êtres divins, inconnus à l'homme, qui seraient plus ou moins près du foyer d'amour. Mais on n'en pourrait pas moins avoir une vision en spirale, de tous les êtres qui, en s'en rapprochant, tournent autour de ce foyer d'amour. Le long de la voie qu'ils suivent, des jets d'énergie s'en détachent, perdus par le refus de recevoir l'amour cosmique.

Teilhard admettait cette possibilité: il n'était pas un optimiste béat. Les branches des espèces qui n'avaient pas survécu ou s'étaient placées dans des impasses en se spécialisant à l'extrême, lui semblaient bien être ces jets perdus, ces branches pour lesquelles un retour vers le tronc central devenait impossible.

Aucun être humain à ses yeux n'était dans ce cas. Non qu'ils restassent tous dans le flux central montant en spirale vers le foyer d'amour, mais qu'ils étaient tous humains justement parce qu'ils ne s'en étaient pas spirale.jpgassez détachés pour ne plus pouvoir le retrouver, s'ils le recherchaient. On pouvait aller au bord, et les peuples avaient tous tendance à le faire: les cultures nationales poussaient toutes les êtres humains vers la frange de la spirale sainte. Mais seuls les animaux en étaient sortis.

Il faut alors admettre ce qu'on lui a reproché: pour lui, les peuples étaient plus ou moins écartés du flux central, quoique tous demeurassent dans l'élan d'Évolution. Il avoua, dans un écrit inédit de son vivant, que des parties de l'humanité risqueraient un jour de ne plus pouvoir suivre le chemin tracé. Il ne le souhaitait pas; mais l'humanité avait en elle assez de liberté pour pouvoir mal faire. Ainsi la morale humaine, qui sépare les justes des méchants, se trouvait justifiée - et tendait à repousser les méchants vers l'animalité, comme dans l'Asie qui les voit réincarnés en bêtes. Mais il n'en a pas parlé explicitement, évitant l'ésotérisme et le merveilleux, même s'il trouvait les spiritualités orientales intellectuellement stimulantes.

Une hiérarchie se dessinait donc bien, du règne minéral à la biosphère, de la biosphère à ce qu'il appelait la noosphère. Et au-delà? Comme chez Victor Hugo, y avait-il des anges tout près du centre rayonnant? Il ne le dit pas. Il ne voulait parler que du monde manifesté, sensible, et l'expliquer par un seul élément spirituel, unitaire et grandiose.

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