Culture - Page 3

  • La voie professionnelle dans l'Éducation nationale

    bac-pro-obm1-1024x681.jpgLe discours convenu du gouvernement français est d'affirmer que les Lycées professionnels offrent une formation idoine et reconnue, égale à celle des autres Lycées, et que l'élève qui les choisit n'est en rien en échec, qu'il s'agit là d'un beau choix. Hélas, on n'en sait vraiment rien, car dans les faits, voici ce qui se passe: dès la classe de Quatrième, on demande aux élèves qui n'obtiennent pas de bons résultats dans les disciplines enseignées de réfléchir à leur orientation - c'est à dire de prévoir l'intégration à des filières professionnelles. Mais on ne sait pas réellement si ces élèves réussiront dans ces filières, puisque le travail manuel n'est absolument pas enseigné au Collège!

    Beaucoup d'élèves rechignent - ils veulent aller en Seconde générale, et les enseignants du Collège leur disent qu'ils sont fous, ils se plaignent, ils affirment que c'est inadmissible! Mais peuvent-ils apporter la preuve que l'élève qui échoue au Collège peut réussir au Lycée professionnel et même que l'élève qui échouera au Lycée polyvalent y fera pire que dans un Lycée professionnel? Si ça se trouve, ceux qui sont mauvais dans les disciplines intellectuelles le seront encore plus dans les disciplines manuelles!

    Mais il existe bien le préjugé que le travail manuel est tellement plus facile que le travail intellectuel, qu'il est à la portée de tout le monde! On proclame qu'il est noble, mais tout de même, il est fait pour ceux qui ont échoué dans les matières intellectuelles. On affirme qu'il est digne, mais on pense que n'importe quel plomberie.jpgmaladroit en français ou en mathématiques peut avoir une adresse suffisante comme plombier ou charpentier.

    La réalité d'une telle situation, au-delà des discours convenus, a généralement amené les filières techniques sélectives à choisir de préférence les bacheliers ès sciences, qui avaient simplement prouvé leur capacité à travailler. Les patrons se plaignent assez de bacheliers de lycées professionnels qui ont reçu une formation avec laquelle leur syndicat était théoriquement d'accord - pour laquelle ils ont souvent participé financièrement -, mais qui ne savent pas travailler, ni même n'en ont l'envie. Car le fait est là: beaucoup d'élèves mauvais dans les disciplines intellectuelles le sont aussi dans les disciplines manuelles. Ne pas vouloir l'admettre en feignant de louer les filières professionnelles revient souvent à se débarrasser, en accord avec les professeurs de lycées polyvalents, des élèves globalement faibles, dont l'institution, figée et dénuée d'inventivité, ne parvient pas à résoudre le problème.

    Je sais bien que les professeurs n'aiment pas toujours qu'on leur dise la vérité, qu'ils préfèrent souvent vivre dans les fictions d'État. Mais à cet égard, l'instruction publique, en France, est profondément défaillante. Déjà, on peut se demander pourquoi il n'y a pas de disciplines manuelles au Collège, si elles sont tellement dignes et nobles. Mais comme je l'ai dit, beaucoup d'élèves ne pourraient pas même résoudre de cette façon leur problème. Ils ne sont ni manuels, ni intellectuels, mais émotionnels, et ils ont besoin d'apprendre par le moyen de l'art, qui relie la science et la technique. La sculpture est manuelle, la poésie intellectuelle, mais l'intellectuel et le manuel ne sont dans l'art que des moyens, non des fins en soi. C'est heureux. L'Éducation nationale est défaillante parce qu'elle n'est pas artistique au premier chef. C'est ce que je pense.

  • L'Histoire et les Cathares

    cathares.jpgLes historiens officiels tendent à nier l'importance des Cathares, en Occitanie, autant que les occultistes comme Déodat Roché ont tendu à en faire le cœur du génie occitan - son étincelant noyau -, mais caché sous les couches de rationalisme à la française, ou à la romaine. Les historiens officiels sont rationalistes par principe et, en un sens, cela les rend toujours favorables à Paris, et donc au centralisme, même quand ils disent et pensent aimer l'histoire locale: leur pensée est spontanément française, bien qu'ils ne s'en aperçoivent pas, persuadés qu'ils sont que cette pensée française est universelle et aurait pu naître n'importe où dans le monde - avec suffisamment d'Évolution. Ce n'est pas propre à l'Occitanie, j'ai rencontré beaucoup de régionalistes agnostiques aussi en Corse et en Savoie, où la culture, avant d'être assumée par la France, était essentiellement catholique. La méconnaissance des autres pays du monde fait qu'il est même difficile de se rendre compte que c'est un trait parisien, et que le particularisme savoyard, par exemple, était nourri de liens avec l'Italie baroque - telle que Stendhal l'aimait et la chantait, et telle que Dante l'a formalisée dans le merveilleux chrétien de son chef-d'œuvre.

    Comme toujours, l'argument des historiens matérialistes est d'affirmer que ceux qui ont parlé des hérésies, des conceptions merveilleuses des uns et des autres, l'ont fait parce qu'ils étaient animés par de la politique - par leur désir de pouvoir. Si Stendhal disait ce qu'il disait de la Savoie, c'était d'abord pour s'opposer, par principe, au régime français. Si tel théologien médiéval évoquait les croyances cathares, c'était pour répandre le centralisme papal, et ses dires n'étaient que prétextes.

    On m'a opposé Stendhal, lors de ma soutenance de thèse: je veux dire, on m'a affirmé qu'il ne parlait que par politique. J'ai dû répondre que ses motivations politiques n'empêchaient pas forcément la vérité de ses dires. D'ailleurs, Pierre Leroux les a confirmés, alors même que, contrairement à Stendhal, il désapprouvait ce qu'il voyait. L'un disait du bien des Chambériens, l'autre du mal, mais pour les mêmes choses constatées. Rien ne prouve que les discours des évêques sur les Cathares, qu'ils aient été ou non animés d'intentions politiques, ne se soient pas appuyés sur des faits. Il ne suffit pas de démontrer l'intention politique pour démontrer la fausseté d'observations factuelles.

    Mais le plus singulier, dans la méthode ordinaire des historiens officiels, est que l'intention politique n'est jamais démontrée. Elle est constamment supputée, et ressortit au préjugé matérialiste, que tout le monde partage. On croit qu'elle va de soi, alors qu'aucun document ne la confirme, on s'appuie sur un dogme qui aux esprits petits relève de l'évidence.

    Au bout du compte, c'est un postulat matérialiste qui pousse à nier le catharisme. Les faits disent qu'il y a bien eu une hérésie importante, nourrie de manichéisme, et que la culture occitane s'est liée en profondeur à elle. Ce n'était d'ailleurs pas nouveau: avant les Cathares, en Occitanie, il y avait eu les Ariens, avant encore, priscillien.jpgles Priscilianistes, il est constant que cette région a différé du catholicisme classique, il est véritable que cela émane de son caractère profond. Le refus de détacher le christianisme de la Nature, notamment, en est un signe clair. Il souffle des Pyrénées un air de féerie qui fait reculer le rationalisme catholique, et qui s'est aussi manifesté dans l'attaque de Charlemagne et de son arrière-garde, à Roncevaux, par les Basques. C'est indéniable, même si les historiens rationalistes tributaires de la pensée française essaient de prouver autre chose.

  • De Jeanne d'Arc à Limoux, ou les qualités provinciales

    joan-of-arc-e1479837656914.jpgJ'ai déjà évoqué le cas de Joseph Delteil, auteur d'un Jeanne d'Arc qui, en 1925, à sa parution, obtint un prix national, à Paris. Mais il composa également, en hommage à la ville qui l'a vu grandir, une Ode à Limoux, dans laquelle il attribuait, à la noble cité de la blanquette, à peu près les mêmes qualités que celles qu'il attribua aussi à Jeanne – la solidité paysanne, ou régionale, à même, dit-il, d'accueillir en son sein la divinité, loin des artifices de la cour et de Paris. Idée qu'on trouvait aussi chez Mistral, et qui le justifiait d'utiliser le provençal dans sa poésie. L'authenticité populaire et paysanne, ou celle des petites villes marchandes, était propice à l'épopée, au mythe. Jeanne d'Arc était faite pour devenir une héroïne. Dans sa pureté de paysanne lorraine, elle pouvait accueillir Dieu. Limoux aussi, puisque, dans sa netteté, dans la géométrie de ses lignes, elle était en phase avec les lois fondamentales de l'univers. C'est du moins ce que dit Delteil.

    Il affirme que Limoux n'aime pas l'imagination factice - effectivement condamnée par l'Église catholique et qui lui a fait dire, ainsi qu'à ses adeptes, que Victor Hugo, par exemple, était tombé dans la fantasmagorie illusoire, avait sorti de sa seule subjectivité des mythes absurdes. Delteil ne serait jamais allé jusque-là, sans doute, mais son refus d'accorder aux rêves une importance majeure, manifestée lors d'une enquête surréaliste (il affirma qu'il ne rêvait jamais), fait écho à ce rejet de l'imagination subjective et purement personnelle, émanant du désir, de Lucifer. Il y a là certainement un trait catholique, en profondeur, mais aussi latin, et provençal, ou occitan. Cela rappelle éminemment l'entomologiste Jean-Henri Fabre refusant de se soumettre aux théories hardies de Charles Darwin, pourtant son ami, et croyant voir, dans le réel observable, mille faits les rendant factices - ou du moins relatives. Et lorsqu'on lui demandait de créer, à la place, ses théories propres, il refusait encore, affirmant que le réel ne se résume à aucune théorie, et que l'imagination était trompeuse. Pareillement Frédéric Mistral s'était gardé de rien imaginer en dehors de la tradition.

    On comprend qu'André Breton ait été irrité par une telle position, qui cependant ne manque pas de santé, a l'avantage de s'appuyer sur des structures et des principes clairs, au sein de l'imaginaire, et d'éviter les inventions chaotiques ne se déployant pas en mythologie nette. Cela a au moins permis de créer tout un Limoux-Pont_neuf1.jpglivre, de cent cinquante pages environ, sur une femme en lien avec le monde spirituel, tandis que Breton ne créait que des bribes de mythologie, cherchant tellement l'originalité qu'il reculait, quand ce qu'il songeait ressemblait à ses yeux à du merveilleux éculé.

    Mais il y a, dans la position de Delteil, une forme de réaction face à Paris et à ses artifices qui tient de la pétition de principe - assez typique de ce qui oppose, en France, la capitale et la province, la première s'imposant par la force, la seconde réagissant violemment. À l'intellectualisme parisien, Delteil opposait le culte de l'instinct, qui était une antienne de Charles Maurras, lui aussi disciple de Mistral. Seul l'instinct était lié à la divinité, disait-il. Voire. Peut-être que le cœur, entre l'intelligence et l'instinct, et accordant les deux, doit seul être préféré. L'amour.

    À Limoux, il y a une fontaine de Vénus, sur la place de la République, et Delteil disait Limoux tellement sans artifices qu'elle était sans fontaine sculptée. Curieux. Il faudra que je regarde à quelle date et dans quelles circonstances cet édifice a été créé.

    Mais en disant vouloir s'assimiler intimement à Jeanne d'Arc, ce noble auteur a aussi marqué, au premier chef, sa volonté d'aimer. Ou de rêver.

  • Conférence sur le poète Antoine Jacquemoud

    ange.jpgMercredi 13 février prochain, chers amis, je ferai une conférence à l'Académie de la Val d'Isère, cette noble association tarine créée en 1865 par Antoine Martinet et André Charvaz, et qui avait pour devise Deus et Patria, et pour saint patron François de Sales. Elle est sise à Moûtiers en Savoie, dans l'ancien évêché, et la conférence aura lieu à 18 h 30. Elle portera sur le poète Antoine Jacquemoud (1806-1887), surtout connu pour sa carrière politique après ses années de poésie: il a été député libéral à Turin et conseiller général de la Savoie à Chambéry, et il a défendu l'intégration de la Savoie à la France en chantant que le cœur des gens allait là où coulait l'Isère (et non nos rivières, comme cela a été déformé par la suite).

    Mais ce n'est pas l'homme politique que j'étudierai: c'est le poète deux fois lauréat de l'Académie de Savoie, avec un poème en douze chants d'alexandrins sur le Comte Vert de Savoie (1844), et des Harmonies du progrès (1840), essai lyrique sur les réussites techniques de la Savoie du temps. C'est, je pense, une gageure, car cette poésie n'a pas été saluée bruyamment par la postérité, elle a même été un point d'achoppement entre le professeur Michael Kohlhauer et moi lors de ma soutenance de thèse. Lui disait que ses vers ne valaient pas grand-chose, qu'ils étaient convenus. C'était déjà le sentiment de Louis Terreaux, qui approuvait ses idées libérales et sa facilité de versification, mais condamnait ses allégories comme artificielles et factices. Le second n'est plus de ce monde, mais lorsqu'il m'avait demandé de présenter les poètes romantiques savoisiens pour une publication dans son gros livre sur la littérature de la Savoie, il m'avait précisé que je devais démontrer globalement leur médiocrité.

    Quant à Michael Kohlhauer, j'ai pu lui répondre en disant que j'avais simplement ouvert, un beau jour, Le Comte Vert de Savoie en ne prévoyant aucunement d'y prendre plaisir, juste par curiosité, et que je m'étais laissé capter - que j'avais été charmé, au fil des pages, par l'agréable éclat des figures et des images, tendant à la mythologie. Que si je reconnaissais que le récit d'ensemble était statique, puisqu'il ajoutait les conte-verde.jpgépisodes de la vie d'Amédée VI les uns aux autres, j'avais été ému par la richesse de l'imagination de Jacquemoud, qui avait mêlé le comte savoisien aux anges, aux esprits de la nature, qui avait aussi personnifié ses armes, et ainsi de suite. La morale même en était belle, parce que fondée sur le libre choix d'un individu, c'est l'idée qu'il poursuivait qui le mettait en relation avec la divinité, plus que son lignage grandiose.

    J'essaierai, mercredi, d'illustrer mon sentiment en citant des passages significatifs, qui attribuent notamment une âme aux montagnes, les dit à l'écoute de Dieu - ou un sens providentiel aux orages, ou un sens de la justice illimité chez le Comte Vert, ou des esprits, mêmes, aux machines nouvelles, et de la féerie aux ouvrages d'art du Roi. Jacquemoud était un homme remarquable, comparable à James Fazy, lui aussi auteur d'œuvres romantiques et pleines d'imagination, dans sa jeunesse. C'est ce que j'ai dit quand j'ai présenté, récemment, la poésie de Jacquemoud devant les Poètes de la Cité, à Genève. Je fais régulièrement sur ce poète des conférences, depuis un certain temps: à Moûtiers, déjà, au sein d'un salon du livre, puis à Albertville, dans le festival de l'Imaginaire de l'excellent Jacques Chevallier (il m'a filmé), et, enfin, à Genève. C'est qu'un éditeur avait prévu de rééditer son poème héroïque. À sa demande, j'avais établi le texte et écrit une préface, et je comptais présenter l'ouvrage dans ces diverses interventions. Normalement il devrait être paru depuis presque un an, je ne sais pas ce qui se passe...

    Au moins cela m'aura amené à faire ces conférences. La Providence a dû vouloir m'y pousser.

  • Joseph de Maistre, Français inconscient?

    Louis_XVIII_of_France.jpgDurant ma soutenance de thèse, le 20 décembre, j'ai été interpellé par Bruno Berthier, grand connaisseur de Joseph de Maistre, qui me demandait si selon moi celui-ci était un Français inconscient.

    En fait, il aurait aimé être français: il se réclamait de Jean Racine, du style de Bossuet, du siècle de Louis XIV, et on a intercepté une lettre adressée par lui à Louis XVIII lui déclarant son désir de devenir son sujet. Dans ses œuvres, il ne se référait pas aux comtes de Savoie, mais aux Francs et à Charlemagne, le seul prince temporel qu'il eût jamais chanté et dont il eût fait un héros.

    Il regardait la langue française comme quasi divine, portant les vérités saintes de la religion chrétienne - et le peuple gaulois, fait de Celtes latinisés, comme supérieur à tous les autres. Venaient ensuite les Anglais - proches au fond des Français, parce que Bretons à l'origine, puis latinisés, avant de devenir saxons.

    Cela n'avait rien d'inconscient. C'est cruel à dire pour les régionalistes, mais Joseph de Maistre jurait surtout par la France. C'est ce que j'ai dit à Bruno Berthier, qui n'a pas nié.

    Mais il y a bien quelque chose d'inconscient chez Joseph de Maistre: c'est son caractère savoyard. S'il croyait que le procédé de l'analogie pouvait exprimer, par voie d'images, le monde spirituel, c'est parce qu'il dépendait, psychologiquement, de François de Sales. Cette idée était peu répandue en France, notamment chez les catholiques. Elle l'était davantage dans le calvinisme anglais, avec John Bunyan. La Savoie était francophone, mais ouverte sur le monde germanique, Angleterre comprise. Elle était sensible aux mystères des phénomènes, et cherchait dans la nature les signes de l'action divine. C'est en tout cas ce que recommande François de Sales, affirmant la puissance de l'imagination, lorsqu'elle est mue par l'amour! Jusqu'à un certain point, c'est ce qu'accomplit Jean-Jacques Rousseau dans la Profession de foi du vicaire savoyard: inconsciemment inspiré par des prêtres nourris de pensée salésienne, il fonde sa preuve de l'existence de Dieu non sur le raisonnement abstrait, comme l'avait fait Descartes, mais sur l'analogie entre louis-de-bonald.pngl'homme et l'univers: quelque chose qu'on sent - qui apparaît comme vérité à la conscience morale -, pas quelque chose qu'on prouve par la logique extérieure.

    Maistre, en cela, appartenait au Saint-Empire romain germanique, sans même s'en rendre compte. Il aurait voulu être français, tiré par son admiration pour le siècle de Louis XIV; mais il ne le pouvait pas: sa tournure d'esprit était spécifiquement savoisienne, et lui et Louis de Bonald (son équivalent français, l'autre grand philosophe contre-révolutionnaire du temps) ne se comprenaient pas, lorsque le Savoyard fondait sa logique sur le sentiment d'un soi divin liant le monde d'en bas à celui d'en haut - l'intérieur à l'extérieur.

    Chez Joseph de Maistre, la tradition française était un choix, la tradition savoisienne un réflexe.

  • La grande erreur d'André Breton

    delteil-joseph-jeanne-darc-1925-1-1417020721.JPGÉtudiant, avec mon amie Rachel Salter, la tradition littéraire de Limoux, en Occitanie, je tombe sur le nom de Joseph Delteil (1894-1978), qui ne m'est en rien inconnu. Élevé à Pieusse, près de la ville à la célèbre blanquette, il a donné son nom au collège local: la première fois que je suis passé dans la ville, je l'ai perçu comme un signe que celle-ci deviendrait importante pour moi - ou que, si elle devenait importante pour moi, il le rendrait intellectuellement légitime. Il me trottait dans l'esprit depuis plusieurs années, parce que je savais qu'il renvoyait à un homme qu'André Breton avait chassé du Surréalisme parce qu'il avait consacré un livre pourtant plein de fantaisie à Jeanne d'Arc, canonisée quelques années plus tôt par l'Église catholique. Le sectarisme de Breton allait jusque-là: il voulait tellement renouveler les figures mythiques qu'il devenait l'esclave du parti rationaliste, rejetant le merveilleux chrétien.

    Je pensais que les paroles théoriques du maître étaient belles, mais que ses réalisations n'étaient pas à la hauteur. À force de vouloir faire du nouveau et de rejeter l'ancien, au fond, il ne savait plus dans quelle direction aller. Ce n'est pas, comme on l'a prétendu, que toutes les figures mythiques ou symboliques aient déjà été ressassées, qu'on ne puisse pas en faire de nouvelles; mais que l'espace laissé à l'innovation n'est dans les faits jamais assez grand pour que, à lui seul, il puisse bâtir une œuvre importante. On est toujours amené à s'appuyer sur des figures antérieures un tant soit peu. Et s'il faut bien rejeter l'intellectualisme et le dogmatisme de l'Église romaine, il est stérile de s'en prendre en bloc, sans discernement, à son merveilleux, à ses figures. D'ailleurs, Delteil rejetait bien le dogmatisme catholique - et la critique qui lui était liée l'a combattu. Seuls Paul Claudel et Jacques Maritain, défendant l'imagination libre dans le catholicisme, l'ont soutenu.

    Les Cinq Grandes Odes du premier valent peut-être, en invention fabuleuse, les plus audacieux poèmes d'André Breton. Et j'ai déjà dit ma déception après la lecture du conventionnel Nadja. Le style était beau, mais l'invention pas si riche qu'il l'avait annoncé dans ses discours. Cela relevait pour ainsi dire d'un avant-gardisme néoclassique...

    Pourquoi le cacher? Breton était sans doute jaloux de Delteil, qui avait créé une épopée avec du jos.jpgmerveilleux populaire, avec de l'audace et de l'inventivité, mais sans s'opposer frontalement à la tradition religieuse locale. Il minait ses présupposés politiques, par lesquels en réalité il s'efforçait d'asseoir son pouvoir, son autorité. Il l'a exclu définitivement du mouvement surréaliste, comme il devait bientôt le faire avec un Robert Desnos avide de créer des figures mythologiques en vers classiques - ou d'autres artistes réalisant ses desseins affichés sans pour autant reprendre ses obsessions de table rase.

    Delteil s'est moqué des artifices de Paris: bientôt, il devait rentrer en Occitanie. Je reparlerai de lui, à l'occasion.

  • De Limoux à la Savoie

    limoux.jpgEffectuant des recherches avec mon amie Rachel Salter sur les traditions historiques et légendaires de Limoux, dans la vallée de l'Aude (Occitanie), pour préparer une promenade contée, je tombe sur la révélation qu'Alexandre Guiraud (1788-1847) est natif de la cité: il m'est connu pour avoir composé des Élégies savoyardes. Ce n'est pas qu'alors je les aie déjà lues, mais qu'elles m'ont été envoyées par une camarade engagée dans la culture du vieux duché du mont-Blanc. J'en ai le fichier téléchargé, je l'ouvre, je lis.

    Les vers sont bien frappés, et le texte n'est pas long. C'est l'histoire d'un petit Savoyard que sa mère envoie à Paris pour y gagner son pain, et qui n'y trouve pas d'espoir de survie. Cependant une voix retentit dans les ténèbres: ce sont de nobles nonnes qui, recueillant le pauvre petit, le renvoient en Savoie chez sa mère. Celle-ci a, dans sa modeste demeure, un crucifix qu'elle vénère: la Providence s'explique.

    C'est un conte catholique, qui suggère que le Christ agit dans la vie; mais qu'il le fait par l'intermédiaire de ses symboles reconnus, et des religieux approuvés. Guiraud était royaliste: le conte a sans doute une portée politique. On pourrait croire que c'est du coup conforme à l'esprit savoyard. Mais il faut voir. Que la Providence s'incarne dans des objets ou des femmes officiellement consacrés renvoie davantage au formalisme et au fétichisme typiques du gallicanisme - ou classicisme catholique de Paris. En Savoie, on pratique un art baroque qui décale le symbole officiel vers le merveilleux - les anges. Ceux-ci peuvent toujours s'incarner dans des objets et ordres religieux consacrés; mais plus souvent ils se manifestent par des êtres et des choses qui n'ont pas consciemment agi dans un sens chrétien.

    Joseph de Maistre allait ainsi jusqu'à affirmer que la Révolution avait accompli les desseins de la Providence sans que ses acteurs l'aient jamais su. Antoine Jacquemoud attribuait aux tempêtes, comme dans les Alexandre_Guiraud.jpgmythologies antiques, une signification morale. Alfred Puget faisait de même pour les éboulements et les avalanches. Les Savoyards étaient moins rivés à la forme religieuse que les Français - à la structure externe.

    Cela explique à la fois le rejet par les Français d'esprit libre de la tradition catholique, et les accommodements que les Savoyards opéraient avec leur catholicisme propre, salésien et maistrien. Certains parlent franchement, pour la Providence, d'apparitions, de fantômes, de saints célestes. C'était la méthode médiévale, néopaïenne si on veut, en réalité moins politisée, moins liée aux institutions, moins dépendantes de l'ancienne tradition romaine, qui est à la véritable origine de cet état d'esprit: ce n'est pas spécifiquement chrétien, contrairement à ce qu'on a souvent dit.

    Mais Alexandre Guiraud n'en a pas moins fait des vers sympathiques, qui montrent sa conviction que les Savoyards étaient un peuple pauvre et pieux, qui disent son admiration pour eux. Et puis il concède à la nature une forme de sainteté qu'aurait mille fois approuvée François de Sales: c'est l'amour de la mère qui est à la source du salut de l'enfant. C'est elle qui prie, quel que soit le dieu qu'elle prie. Même dans le respect des formes extérieures, le catholicisme classique est contraint d'admettre la divinité de la mère naturelle: par la vierge Marie, il se lie à la Lune, comme disait l'auteur du Traité de l'amour de Dieu. C'est touchant.

  • Noël Communod n'est plus

    noel 220x330.jpgJ'avais ouvert sur le site de la Tribune de Genève un blog pour mon ami Noël Communod qui a été quelque temps actif, notamment lorsque lui était Conseiller régional à Lyon; il m'envoyait ses articles, et je les publiais. Car même s'il avait travaillé comme cadre dans des entreprises importantes, il n'était pas spécialement doué en informatique.

    Ses sujets tournaient principalement autour des grands projets inutiles, une tradition française - l'entreprenariat d'État censé doper une économie sinon dormante, chez un peuple latin davantage porté à attendre les bienfaits de la Providence qu'à devancer sa bonté en allant de l'avant. En particulier, il dénonçait la ligne de chemin de fer Lyon-Turin, qui allait détruire la montagne savoyarde sans réellement dynamiser un commerce très mou entre l'Italie et la France. Les autres élus régionaux s'efforçaient de l'intimider, pour lui faire abandonner ses protestations.

    Il était atteint depuis plusieurs années de la maladie de Parkinson, et il vient de succomber. Je l'aimais, il était bon et sympathique, et m'a beaucoup soutenu lorsque j'ai réclamé la régionalisation des programmes d'enseignement, y compris à l'Université quand on passe les concours de recrutement d'État. Encore une spécificité française: l'État contraint les gens à se croire unifiés, car d'eux-mêmes ils n'en ont pas du tout le sentiment! Je supposais quand même vrai le discours qui assurait qu'il y avait le pressentiment d'un destin commun, en disant que justement la régionalisation de l'enseignement le confirmerait...

    Noël Communod était intelligent et intellectuellement courageux. Physiquement, il était assez fluet, et la dureté des politiques parfois l'atteignait psychiquement. C'est un monde cruel. Le cynisme y est grand, Communod-05-1024x683.jpgnotamment lorsqu'il est question de culture: les politiques croient toujours qu'elle est d'abord à leur service, que sa vocation est de nourrir leurs discours si souvent creux... Finalement, j'ai délaissé le Mouvement Région Savoie, qu'il avait présidé, car il n'était pas prêt à défendre la liberté culturelle quand la propagande d'État assimilait tel ou tel élément culturel au Mal. Ce n'était pourtant pas que je voulusse défendre un discours haineux: seulement le choix des communes d'ériger une statue à Marie de Bethléem - dont le véritable tort, aux yeux des philosophes, est sans doute de n'avoir pas fait de politique...

    Noël Communod n'a rien pu faire, contre les voix hostiles à la défense des droits des communes en matière de culture. Il s'était déjà retiré.

    Il a beaucoup fait néanmoins quand j'ai décidé de me rendre au congrès de Régions et Peuples solidaires, le groupement de partis régionalistes auquel appartenait le Mouvement Région Savoie. C'était en Corse, près ncommunod-1024x803.jpgde Bastia, et j'ai pu me baigner, et rencontrer plusieurs membres de la famille Simeoni: Gilles était déjà maire de la seconde ville de Corse. Noël Communod, que j'accompagnais avec Claude Barbier, s'est montré très gentil, prévenant, et m'a ôté tout souci matériel. Ma vie politique devait néanmoins bientôt s'arrêter, je ne m'y sentais pas très à l'aise, j'aime mieux la poésie et les contes. Je défends surtout le droit d'en faire, face ou à côté des romans réalistes d'un Michel Houellebecq, nourris de satire et d'inutiles plaintes amères. Le régionalisme a quelque chose de romantique qui offre un lien avec le lyrisme enthousiaste; il défend les mythologies régionales, Frédéric Mistral et les autres. Mais s'il n'assume pas assez cet aspect, je m'en désintéresse spontanément.

    Noël Communod portera comme une ombre douce et claire l'élan vers la liberté culturelle des régions de France, j'en suis sûr.

  • Jeux d’ombre: François de Sales et Théodore de Bèze

    bezz.JPGIl y a comme une image luisante, dans l'ombre profonde du temps, qui montre François de Sales rendant visite, à Genève, à Théodore de Bèze: elle dure, éternelle, comme fixée dans la lumière dont l'air s'imprègne.

    Je ne sais ce que le successeur de Calvin a dit après cette rencontre, seulement ce que l'évêque de Genève a rapporté: Théodore de Bèze aurait eu des mots peu philosophiques...

    Je me dis, parfois, que je devrais en apprendre davantage sur la pensée et les paroles des grands réformés francophones, mais leur rejet du merveilleux me rebute. J'ai aimé les écrits latins de Sébastien Castellion - le Savoyard réformé du Bugey, rival malheureux de Calvin dans l'éclairement des consciences de Genève -, car ils mêlaient les faits évangéliques au merveilleux de Virgile, et le fait est que, en Allemagne, ses églogues chrétiennes ont eu beaucoup de succès. Mais le rationalisme français a déteint, de mon point de vue, sur le protestantisme de Calvin, qui s'est contenté de célébrer les vertus bibliques. Je suis plus attiré par les protestants anglais - qui, depuis John Bunyan, osent créer des figures fabuleuses en s'appuyant sur l'allégorie et le principe de similitude (entre le monde physique et le monde moral) - en fait, comme François de Sales. L'aboutissement en est George MacDonald et C. S. Lewis - voire H. P. Lovecraft. Mais j'y reviendrai un autre jour.

    Il y a, dans l'acceptation du mystère insondable, chez François de Sales, sans recherche d'explications intelligentes, quelque chose de touchant, qui rappelle la foi naïve des Savoyards autrefois, leur culte des anges qui était si profondément lié à leur attrait pour les fées, les lutins des eaux et les esprits du foyer - les sarvants -, bien qu'il fût aussi combattu par les prêtres. Il ne faut pas regarder les choses de façon abstraite, depuis les hauteurs de la théologie: François de Sales, en exorcisant les maisons de leurs génies hostiles, de leurs esprits frappeurs sources de désordres, admettait leur existence; et le fait est qu'un génie mal honoré, dans le paganisme, créait bien du désordre aussi, et que les vertus chrétiennes, pour François de Sales, étaient bien le meilleur moyen de placer les anges, les bons esprits du ciel divin, dans les maisons John_Bunyan_by_Thomas_Sadler_1684.jpget les familles. Or, même si les Savoyards sacrifiaient à l'antique à ces génies, leur donnaient du lait et des grains, c'était aussi une façon de leur marquer de la bonne volonté, et de veiller, le reste du temps, à ce que les actions fussent conformes aux principes sacrés de la famille et du foyer. Le sarvant pouvait prendre l'apparence d'un ange plus souplement qu'on le croyait, et le rationalisme qui refusait aux anges la possibilité de vivre parmi les familles, dans la campagne ordinaire, s'opposait davantage, évidemment, au culte des sarvants - assimilés aux illusions du diable.

    La contemplation naïve du mystère insondable serait plus sympathique encore si elle n'avait pas mené à une étrange bizarrerie, l'agnosticisme dogmatique qui refuse à la raison de pouvoir pénétrer les mystères quels qu'ils soient, et qui bloque jusqu'à l'élan protestant qui le pensait vaguement possible. Il y avait une hésitation, et l'esprit catholique appliqué au rationalisme a tranché – mais dans le mauvais sens. On peut, certes, accepter des incapacités particulières répandues; mais pas d'affirmation péremptoire qui interdirait à tout le monde d'essayer...

    C'est pour cette raison, en vérité, que la rencontre de François de Sales et de Théodore de Bèze luit toujours dans la brume des songes: on pressent que leur rencontre aurait dû faire naître un être nouveau, comme la rencontre du Mystère et de la Pensée, ainsi que même Joseph de Maistre plus tard l'a tentée - ou, dans le monde calviniste, John Bunyan.

  • La flèche du Scythe de Sébastien Morgan

    fleche-du-scythe-c1-6x9.jpgJ'ai lu un roman de fantasy en français qui m'avait été envoyé par son auteur, appelé La Flèche du Scythe, et ce qui y est remarquable, c'est la profusion du merveilleux, mêlé libéralement à l'histoire romaine. J'ai lu quelque part que la fantasy à la française consisterait à ne mettre, dans une histoire intelligemment écrite, du merveilleux que par touches, ce qui n'a rien de révolutionnaire, puisque le roman historique du dix-neuvième siècle procédait déjà ainsi, intégrant le merveilleux aux vieilles croyances: les meilleurs auteurs laissaient même le doute sur leur réalité possible. C'était Gustave Flaubert, Victor Hugo, Alfred de Vigny, Jacques Replat, François Arnollet - c'était en fait très courant. Quelques-uns même affirmaient le merveilleux, tels Antoine Jacquemoud, Maurice Dantand, Louis Jousserandot, Charles de Coster: tous auteurs dits régionaux. Or, l'auteur de La Flèche du Scythe, Sébastien Morgan, est belge, c'est peut-être pour cela qu'il ne suit pas la règle française, et qu'il se permet de placer beaucoup de fantastique dans son roman. Il pourrait être, en un sens, l'héritier des Jean Ray, des J. H. Rosny aîné - des Belges qui, nourris de culture et d'imagination populaires, voulaient éviter le classicisme parisien - ou l'évitaient spontanément.

    Sa fantaisie est chatoyante, agréable, puisant aux mythes, colorée, expressive, visuelle, inspirée par le cinéma américain le plus débridé, avec de beaux elfes maléfiques qui se matérialisent et se dématérialisent à volonté, une sorcière qui jette des boules de feu, des ondines qui vivent dans un superbe monde à part où s'initie le héros, des griffons servant de montures, et ainsi de suite. On se dit: enfin quelqu'un qui ose.

    Trop? Il n'y a jamais rien de trop, si la structure qui soutient les éléments est suffisamment solide, afin que l'ensemble soit équilibré. On a reproché à Sébastien Morgan des erreurs d'expression: il semble, enthousiasmé par sa propre inventivité, avoir été pressé de publier. Peut-être que son style prosaïque et familier convient modérément aux figures mythologiques dont il use, et dont l'essence, de mon point de vue, est poétique.

    L'intrigue est également bizarre: je ne suis pas parvenu à en saisir le sens. Quelle providence a pu se tenir derrière? Aucune, peut-on penser. Les choses arrivent peut-être au hasard, d'une manière absurde. Mais si sur terre il y a des elfes, pourquoi n'y en a-t-il pas aussi dans la destinée? C'est à dire dans le ciel, parmi les astres? Car c'est bien les astres qui dirigent la vie terrestre: quoique disent (sans réfléchir) les sceptiques, c'est bien le jour et la nuit, la succession des saisons, des mois, des années, qui organisent le temps qui sebastien-morgan-2.jpgpasse. Or, nous le devons aux astres, aux mouvements que la Terre effectue relativement au Soleil, ou que la Lune effectue relativement à la Terre (pour les mois). Curieusement, le temps qui passe ne semble pas, chez Sébastien Morgan, avoir aussi son merveilleux...

    Ce n'est pas qu'on attende forcément une fin heureuse: la tragédie avait aussi ses dieux vengeurs. Mais on n'attend pas une fin absurde, soumise à la mécanique des caprices humains. Au moins qu'on montre, derrière ces caprices, des dieux qui s'amusent!

    Mais que je n'aie pas compris le déroulement des événements n'implique pas l'absence de sens. Peut-être que tout s'éclairera dans les tomes suivants, annoncés!

    Le livre vaut en tout cas pour son fantastique chatoyant, et frappant.

  • La Liberté et les Gilets jaunes

    gilets.jpgLe mouvement des Gilets jaunes a eu d'emblée ma sympathie, parce que je réprouve les taxes incitatives et punitives, comme contraires à la liberté. Et puis il était populaire et non centralisé. Mais il a publié une Charte dans laquelle il demande des choses fondamentales pour la liberté des citoyens, et que ne demande aucun parti: car lorsque les partis parlent de liberté, c'est soit au profit des collectivités, c'est à dire des politiques qui les dirigent - eux -, soit au profit des acteurs économiques - leurs amis, ou donateurs -, alors autorisés à enfreindre les lois morales sous prétexte que l'argent rapporté fera le bonheur des peuples. Aucun ne pose en principe la liberté qui compte vraiment, celle qui a trait à la sphère culturelle, et au sein de laquelle le citoyen est en réalité en opposition à l'État unitaire et centralisé.

    Les articles 15 et 16 de cette Charte officielle des Gilets jaunes posent clairement le problème, en demandant la suppression des subventions aux médias, lesquelles servent en réalité à assurer à l'État une forme de propagande; et en exigeant que ce même État ne s'ingère pas dans les libres choix des familles en matière d'éducation et de santé. Car là encore, il utilise son pouvoir pour servir ses intérêts - et répandre sa doctrine préférée.

    Globalement, celle du rationalisme philosophique. Je veux dire en France. Ailleurs, ou dans un autre temps, ce sera celle du catholicisme ou de l'islamisme: peu importe. Ce qui compte, c'est la liberté individuelle, car dans la sphère culturelle, ce n'est pas la Providence, qui importe au premier chef, mais l'Esprit; et ses langues de feu sont au-dessus de toutes les têtes: la tentative de confiscation de l'Esprit par les philosophes, professeurs et journalistes agréés par le Gouvernement est grotesque, et contraire à l'évolution humaine.

    En éducation, s'agit-il de créer des pions du Système, comme on dit, ou de soutenir les familles dans leur effort d'épanouir des êtres humains? La réponse est évidente. L'État n'a pas à chercher à enlever les enfants aux familles pour leur imposer une culture qu'il juge supérieure parce qu'en fait c'est celle de l'Oligarchie, et qu'elle infériorise ceux qui ne la possèdent pas spontanément – héréditairement. Elle tend à les soumettre, et permet leur exploitation: pourquoi le cacher? À cet égard, le socialisme avait raison.

    Pensons seulement à ceci, que les familles transmettent des traditions régionales que l'État refuse de transmettre; c'est complètement anormal. Un professeur d'histoire a pour devoir d'approfondir les parts d'histoire locale que les familles évoquent brièvement le soir, ou pendant les vacances. Pareil pour la Pestalozzi_Porträt.jpglittérature. Et les langues, et tout. Le grand Pestalozzi disait que les professeurs étaient au service des familles, et il avait raison. Ils ne sont pas semblables à ces prêtres qui arrachaient les enfants aux parents pour leur faire abandonner le paganisme, en Amérique. Ils ne doivent pas l'être. L'État républicain qui croirait légitime d'arracher les enfants aux traditions régionales de façon indifférenciée, serait bien un État colonial, qui priverait de liberté les individus. Pour son propre profit. Il ne ferait que détourner dans son sens la démarche des missionnaires religieux d'autrefois, au lieu, comme il pourrait le prétendre, d'émanciper les peuples.

    Les Gilets jaunes ont donc raison. Les choix relatifs à la médecine doivent également être respectés: les médecines alternatives n'ont pas à subir le despotisme de l'État. Si elles sont choisies, elles sont valables! Aucune philosophie supérieure ne peut être imposée légitimement, même approuvée par des gens qu'on croit intelligents. Pour la première fois depuis longtemps, la liberté vraie a été défendue en public.

  • Arianisme et nature humaine

    Baptism_of_Christ_-_Arian_Baptistry_-_Ravenna_2016.jpgL’arianisme est une hérésie chrétienne d'origine orientale qui, selon l'Église catholique, accordait trop à la nature, à la tradition - à ce qui était rassemblé sous le symbole du Père -, et assimilait la divinité au passé, aux causes, à l'action créatrice. En puisant dans ses profondeurs, on découvrait les sources de la vie, peut-être en remontant à une antérieure, et on était empreint du sentiment de la destinée - de ce qui dans l'existence apparaît comme fatal. On était dans ce que Pierre Teilhard de Chardin appelait le fatalisme de l'Orient, et Henry Corbin affirmait que cette sorte de christianisme était en réalité proche de l'Islam, qui est au fond aussi une hérésie chrétienne d'origine orientale.

    Le symbole de Jésus, en effet, en était changé dans les deux cas, puisque sa divinité était réduite: si le Coran admet bien qu'il est né d'une vierge et d'un ange, il n'admet pas qu'il ait reçu la divinité au sens propre, réservée, en son sein, à un dieu Père et auteur de la Nature. Dans le langage des initiés chrétiens, cela revenait à dire que le Fils n'était pas consubstantiel au Père. Or, les Pères de l'Église étaient formels: le salut venait essentiellement du Fils, parce que, unissant la divinité et l'humanité, il montrait le chemin de la divinisation aux humains. Puisque l'humain était ainsi consacré, il en allait de même de la pensée qui éclairait les libres choix, et ainsi se trouvait aussi consacrée la pensée rationnelle héritée des Grecs - et pratiquée plus mécaniquement (notamment dans la sphère politique) par les Romains. C'est bien ainsi qu'est née la modernité philosophique, et même le rationalisme. Je veux dire: comme voie commune. Car jusque-là, ce n'était réservé qu'à quelques-uns.

    On peut trouver cela étonnant, le rationalisme ayant combattu le catholicisme, mais le christianisme médiéval avait accueilli bien des croyances païennes, et les vieux dieux étaient revenus sous les traits des anges - anges.jpgespèces de dieux moralisés. Les débuts conceptuels du christianisme, quoique empreints d'un enthousiasme qui manquait aux païens, devaient beaucoup à la philosophie antique. On le sait peu, et moi-même, lorsque j'ai commencé à lire les chrétiens des premiers siècles, je ne m'en doutais pas: je croyais que, comme leurs successeurs médiévaux, ils accordaient beaucoup au merveilleux. Mais ce n'est pas tellement le cas. À maints égards, les moqueries du poète chrétien Prudence, au cinquième siècle, annoncent celles de Voltaire: or, elles sont dirigées contre les croyances païennes.

    L'évolution de la pensée occidentale est plus compliquée que certains veulent le croire, et le christianisme a bien répandu le rationalisme dans le monde occidental. Or, l'exclusivité du Fils peut aussi empêcher d'accéder à l'Esprit, et c'est ce qu'ont obscurément ressenti les Protestants, qui réclamaient la liberté individuelle, puisque chaque esprit est le reflet de l'Esprit. L'institution humaine émanée de l'intelligence ne pouvait pas diriger tout. En un sens, l'individu devait aussi pouvoir se référer à la Nature, s'il le voulait, puisque l'Esprit lie aussi le Père et le Fils, les équilibrant idéalement. C'est pourquoi il existe un besoin légitime de réhabiliter les hérésies, dont l'arianisme. Cela ressortit à la liberté individuelle, l'esprit seul ne pouvant s'appuyer sur rien.

  • Musée de Lyon

    Musée 01.jpgJe suis allé à Lyon pour rendre visite à un proche, et le désir m'a pris d'aller au Musée romain, qui est aussi gaulois, avec des divinités locales, dites celtiques, même si plusieurs ne se recoupent pas avec celles des autres Celtes (notamment insulaires), mieux connues. C'est le cas en particulier du dieu Sucellus, assez étrange, muni d'un maillet et rappelant le Thor des Scandinaves, mais qui peut-être n'est qu'un héros local divinisé. D'autres divinités apparemment gauloises n'ont pas même de noms répertoriés, et certaines ont des figures curieuse; une notamment a trois visages, quoique faite d'une seule tête, dont, plus étonnant encore, les yeux sont partagés par ces visages: il y a seulement quatre yeux, deux servant à deux visages distincts. Selon les spécialistes auteurs des explications qu'on peut lire, cela serait en rapport avec certaines figures de la mythologie écrite irlandaise (qui n'a, à ma connaissance, laissé aucune sculpture).

    Les traces de l'ancienne mythologie gauloise sont plus pures, sans doute, en Gaule qu'en Irlande, parce que plus anciennes; mais elles sont aussi moins nombreuses. Si l'influence romaine les a supprimées, elle a aussi permis de conserver des monuments antiques, car on ne peut pas douter que les Gaulois continentaux n'aient écrit et sculpté sous l'influence des Grecs et des Latins: leur langue n'est connue que par des inscriptions en alphabet grec ou romain.

    À l'étrangeté des récits irlandais, en partie rationalisés, renvoie l'ancienneté des reliques gauloises, éparses, parcellaires, suggérant un monde perdu dont il ne reste que des lueurs.

    On pourrait recréer les aventures de Sucellus, dont le maillet suggère des gestes héroïques, des combats contre les géants, les monstres. Il en partait des éclairs, peut-être! À ma connaissance, les écrivains qui recréent l'ancienne mythologie gauloise ne vont jamais aussi loin, car ils se contentent d'orner de figures musée 02.jpgsacrées, et plutôt stéréotypées, la psychologie de leurs personnages frustes, comme déjà Flaubert l'a fait dans Salammbô, plaçant dans les pensées de l'héroïne le souvenir de l'Hercule de Carthage, dont le nom m'échappe. Rien de nouveau, chez ces héritiers du roman historique du dix-neuvième siècle qui pourtant se présentent souvent comme des auteurs de fantasy. C'est même fréquemment inférieur à certains de ces vieux romans romantiques, qui faisaient intervenir les divinités anciennes jusque dans les événements – tel Le Diamant de la Vouivre de Louis Jousserandot, dans lequel le fameux serpent volant ouvrait le fond d'une grotte pour que Lacuson, le héros comtois, pût s'échapper. Exemple rare: en général, les romans français laissent dans le décor, pour ainsi dire, le merveilleux.

    Il y a aussi un morceau de roman national à écrire à partir du musée de Lyon, car on y découvre que les Gaulois envoyaient dans ce lieu alors désert une délégation de leurs soixantes tribus, devant sacrifier en leur nom aux génies de Rome et de l'Empereur sur un autel dit confédéral - que peut-être il faudrait ressusciter, à l'heure où le centralisme s'essouffle, le Président ne donnant de la monarchie séculaire parisienne et versaillaise qu'une image pâle, à laquelle plus personne ne croit. C'était assez beau, cet Autel confédéral, et il suggère l'idée d'une Confédération gauloise dont la capitale serait Lyon. Sucellus pourrait en être le saint patron, et de la mythologie pourrait être créée, à nouveau, enfin.

  • Sang-Tai Kim nous quitte

    sang.jpgJ'ai rencontré le poète coréen Sang-Tai Kim une fois, j'ai déjà dit en quelles circonstances: c'était en août dernier, lors du festival de poésie de montagne de Queige, où il habitait. J'ai vite appris qu'il était très malade. Nous avons conversé un peu, après que sa poésie, récitée en français par son épouse, m'eut frappé par sa force. J'ai essayé d'évoquer les mystères que contenaient ses vers, et il approuvait peut-être mon intention, restant coi et se demandant de quoi je parlais, car c'était une voie d'approche inhabituelle. On aborde plutôt les questions politiques, en général, et le fait est que Sang-Tai Kim a préféré me parler de la situation déplorable des artistes et de la culture dans un monde industrialisé et financiarisé.

    J'ai pris son recueil avec moi, l'ai lu et ai été ébloui, puis j'ai publié quelques articles sur le sujet, qui ont été appréciés. Mais j'ai aussi proposé aux Poètes de la Cité, dont je préside l'association, de lui rendre hommage au printemps prochain, et de participer, ainsi, au Mois de la Francophonie, en même temps qu'à la Journée Mondiale de la Poésie. Sang-Tai Kim traduisait lui-même en français ses poèmes coréens, et il avait publié des travaux académiques sur Paul Valéry et le Surréalisme: il aimait la France. Et particulièrement la Savoie.

    La date est d'ores et déjà prévue, c'est le 24 mars; mais le lieu reste à définir. Je pense que je produirai une présentation globale de sa poésie, et que plusieurs poètes en liront des exemples, s'ils sont d'accord.

    Sang-Tai Kim laissera un éclat luisant derrière lui, au sein du Beaufortain, qu'il a chanté. Il aura sa forme et, focalisant les rayons des étoiles où il sera parti, rayonnera sur le pays, lui donnant une beauté nouvelle, un charme inconnu. Qu'on ne dise pas que l'homme va sous terre, et non dans les astres, après avoir passé le queige.jpgseuil du trépas! Car la partie solide va sous terre, pour la nourrir de son cristal; mais l'homme est aussi fait d'air et de chaleur, et la chaleur monte: comme disait saint Augustin, la flamme a un poids qui la tire vers le haut. Les pensées, plus qu'on croit, sont faites de la chaleur attachée à un corps humain - et détachée de celui-ci une fois passé le seuil. Est-ce que cette chaleur se perd? Pourquoi n'y aurait-il que des corps solides? Il existe aussi des globules de chaleur, et il est possible que les corps visibles en réalité s'y cristallisent. Louis Rendu ne disait-il pas que l'homme parcourt en rythme l'ensemble des éléments? De haut en bas, de bas en haut, et ainsi de suite?

    Non, je ne peux pas croire que l'ombre de Sang-Tai Kim ne continuera pas à scintiller sur le Beaufortain, et que les hommes qui y vivent ne boiront pas de sa lumière bienfaisante, ne seront pas éclairés par elle dans la nuit, et jusqu'aux plantes n'épanouiront pas plus richement leurs fleurs, leurs fruits, dans l'éclat ainsi renouvelé de l'air. Que dire des marmottes, qu'il a chantées? Au revoir, Sang-Tai Kim, et à bientôt!

  • Un griot à Chalabre

    boubacar-raconte_la_vie_2009_157-1024x485.jpgEn pays cathare, j'ai assisté au spectacle d'un homme se présentant comme griot sénégalais et héritier de Léopold Sédar Senghor - qu'il cite et que j'aime. Il se nomme Boubacar Ndiaye et son spectacle était consacré aux migrants et à leur point de vue propre, il appelait à comprendre ceux qui se rendent en Europe, et en particulier à Paris - à entrer dans leur sentiment. Un fond poétique, fait de proverbes locaux, cités en wolof ou traduits, créait un rayonnement singulier, l'artiste avait une belle élocution, le sens de la diction rythmée et de l'alternance des tons, il se mettait élégamment en scène, et dansait bien, les musiciens qui l'accompagnaient étaient également excellents.

    Ce qui m'a particulièrement frappé, c'est, à ce récit, l'intégration des croyances propres au Sénégal, faisant songer à la manière dont Jean Racine, par exemple, laissait planer la mythologie grecque dans ses tragédies plutôt sentimentales, ou dont Charles-Ferdinand Ramuz, désirant donner vie au point de vue du paysan alpin, plaçait, dans ses discours, les figures du merveilleux chrétien. De même, Boubacar Ndiaye tantôt grigri.jpgénonçait des paroles d'inspiration coranique, tantôt s'appuyait sur l'animisme - évoquant notamment le grigri.

    Car il narrait l'histoire de trois Sénégalais partant en barque pour rejoindre la France, et annonçait que leur esquif sombrait. Il n'entrait pas dans les détails. C'était abstrait, mystérieux. Or, finalement, il rapporte que l'un des trois est parvenu à rejoindre Paris grâce à son grigri. On ne sait pas ce qui s'est passé, comment la chance l'a porté, ou si un miracle est advenu: si une cause naturelle ou surnaturelle l'a arraché à sa fatale destinée. Aucun détail n'est livré, on est seulement dans l'esprit du sauvé. Il ne se souvient plus exactement, peut-être: il sait seulement qu'il doit son salut à son talisman.

    Après le spectacle, j'ai demandé à l'artiste de quoi était fait ce miracle: un vaisseau spatial inespéré, un balai de sorcière? Il a éclaté de rire: chacun imagine ce qu'il veut à partir de mots suggestifs.

    Il venait de dire que le grigri captait les forces végétales et animales - ce que Rudolf Steiner appelait l'éthérique et l'astral, et qu'Éliphas Lévi liait au grand agent magique. Boubacar Ndiaye disait qu'il n'en savait pas plus, qu'on pouvait rencontrer au Sénégal des gens n'ayant l'air de rien, assis au pied d'un arbre, et révélant à ce sujet des choses. C'est alors que, faisant remarquer qu'on ne connaissait pas le détail matériel du salut du naufragé, je lui ai demandé third-eye-blue.jpgsi cela pouvait se rapporter aux autres objets magiques de la mythologie ordinaire.

    Car je ne crois évidemment pas en la réalité physique des vaisseaux extraterrestres, il s'agit pour moi de bateaux psychiques, ce que certains nomment merkabah.

    D'Afrique, viennent des modes de pensée intégrant le mythologique, et c'est salutaire. Léopold Sédar Senghor l'a montré, en son temps, et de nos jours le plus connu qui l'ait fait, c'est Pierre Rabhi, dans son roman Le Gardien du feu, qui mêle au récit les imaginations grandioses, faites d'anges brillant au-dessus des déserts, des nomades algériens. Il apporte beaucoup à l'Europe qui s'étiole, et c'est pourquoi, peut-être, régulièrement des gens institués s'en prennent à lui. Ils sont jaloux.

  • Droits sociaux et étatisme

    oiseaux.jpgL'être humain a des droits. Non seulement il doit pouvoir se défendre s'il est mis en cause, mais, comme ont tendu à le dire les socialistes, il a des droits sociaux fondamentaux: droit au logement, à la culture, à l'éducation, à la santé, etc. C'est méconnu par l'ultralibéralisme, qui soit fait semblant de croire que la Nature d'elle-même assure ces droits, soit (dans le pire des cas) assume son égoïsme.

    Le libéralisme peut s'appuyer sur l'idée évangélique que les oiseaux, selon le mot de Jésus, trouvent chaque jour leur nourriture, se font aisément des nids, et ainsi de suite. Mais chez les humains, ce n'est pas le cas. Les anciens Romains en avaient conscience, et distribuaient du pain chaque jour gratuitement. La Cité suppléait aux manquements de la Nature - ou la prolongeait, pour ainsi dire, vers l'état spontané des oiseaux, préférable, au fond, à celui des humains. En quelque sorte, elle englobait la lumière astrale qui baigne le sommet des arbres; c'est à cela qu'elle servait.

    Forte de cette idée, l'Église catholique a institué des dispositifs permettant, selon le principe de Charité, de pallier aux manquements de la nature humaine - soit qu'ils soient dus, comme le pensait Rousseau, à la méchanceté des premiers princes, soit qu'ils aient pour source, comme le pensaient les Pères de l'Église, le péché originel: ainsi se sont créées les institutions éducatives, sanitaires, que les religieux contraignaient les rois à financer.

    Il y avait néanmoins un vice, dans cette organisation, qui émanait de l'Empire romain: les instances correctrices s'arrogeaient un rayonnement céleste, comme si elles cristallisaient la lumière astrale qui sinon Louis_XIV_by_Juste_d'Egmont.jpgn'aurait pas pu descendre sur Terre. L'orgueil a dès lors caractérisé les dignitaires, et les institutions ont servi d'occasion pour acquérir du pouvoir, selon un principe énoncé par Machiavel: le Prince doit se faire passer pour juste, s'il veut gouverner sans frein.

    Les institutions redistributives ont en pratique servi de justification aux princes pour exercer leur pouvoir, avec l'appui des religieux qui autrefois les dirigeaient, et qui recevaient part de cette autorité - tout comme les fonctionnaires aujourd'hui, dans les républiques.

    On ne sait plus dans quelle mesure l'éducation massifiée est un levier pour les politiques, ou le réel moyen de respecter le droit à l'éducation pour tous. Elle est utilisée par les gouvernements pour renforcer leur autorité. Plusieurs exemples peuvent l'illustrer.

    On a songé à faire apprendre La Marseillaise par cœur aux enfants; mais a-t-on pensé à faire de même pour l'hymne européen, ou les hymnes régionaux? Ils ne sont pourtant pas moins fédérateurs, soit parce qu'ils englobent davantage, soit parce qu'ils touchent à des ensembles plus sensibles.

    La loi oblige à donner des décharges de cours à des professeurs qui, maires, se rendent au Congrès national des maires, à Paris; mais pas à des enseignants qui iraient soutenir une thèse.

    Les programmes de littérature sont fondés sur la production de la capitale et de son arrière-pays; la Savoie et la Suisse ne s'y retrouvent guère, et même la Provence ou la Bretagne.

    D'autres lois existent certainement, allant dans ce sens. On a même parlé d'inégalité des accents locaux face aux concours nationaux de recrutement des enseignants. Mais pour le coup rien, là, n'est officiel.

    Dans l'éducation, la loi semble faite pour le gouvernement central, qu'on s'en plaigne ou qu'on s'en réjouisse.

  • Rudolf Steiner et la science des instruments

    Rudolf-Steiner4.jpgRudolf Steiner (1861-1925) avait d'étranges réflexions, qui font bondir tous les esprits raisonnables, habitués à ce qui semble rationnel, mais il en était conscient. Il avait l'idée que la taille des choses était constitutive de leur nature, et trouvait, ainsi, absurde de considérer que des objets grossis par des instruments montraient mieux ce qu'ils étaient qu'à l'œil nu. Dans une conférence retranscrite dont j'ai oublié les références, il affirmait: Aujourd'hui chacun dit par exemple: Eh bien, lorsque j'ai un être vivant de petite dimension que je ne vois pas à l'œil nu, je le mets sous le microscope; alors il grossit et je le vois. - Certes, mais il faudra bien que l'on comprenne que ce grossissement est mensonger; j'agrandis les dimensions de cet être vivant, mais ce n'est plus lui que j'ai, c'est un fantôme. Ce n'est plus une réalité que je vois là. J'ai mis un mensonge à la place de la vérité! Bien entendu, pour l'actuelle manière de voir, ce que je dis là est folie.

    Cette critique de la science soutenue par les instruments existait déjà sous la plume de Goethe, qui s'insurgeait contre une connaissance acquise par des artifices visuels ou auditifs, des outils servant à l'observation. Le vrai monde n'est-il pas sous les yeux de l'être humain? Si tout est relatif et si l'univers est ce que voit de lui l'être humain, n'est-il pas erroné de se servir de machines faussement révélatrices? Sans doute, la lentille grossissante ne crée pas l'image du pou dont on voit les détails; si on approche l'œil, on distingue bien les mêmes détails. Mais le pou a pour nature fondamentale de ne pas pouvoir être vu en détails jusqu'au point où la machine devient nécessaire, et penser, comme le fait la science moderne, que les instruments révèlent est profondément illusoire. Déjà, comme je l'ai dit, parce que la taille est constitutive d'une nature. Le rapport à la pesanteur, à l'air, à la terre, à l'eau, n'est pas le même.

    Les lecteurs d'histoires de super-héros savent que le personnage de Spider-Man a sa surhumanité fondée sur l'idée que si un homme possédait la force d'une araignée proportionnellement à sa taille, il pourrait soulever pou.jpgdes voitures; mais quoi que prétendent les savants qui spéculent, c'est là du complet merveilleux, c'est radicalement impossible, il faudrait pour cela un miracle, un don du dieu des araignées. C'est conscients de ces errements de la science qui numérise tout, que les Japonais, reprenant et adaptant pour leur public le même personnage et ses histoires, l'ont fait devenir ce qu'il est grâce à des extraterrestres liés à l'Araignée, des êtres par essence magiques. L'idée d'une piqûre radioactive faisant des miracles est aberrante et, en réalité, cent fois moins vraisemblable.

    Admettre le caractère merveilleux de ce que montrent les microscopes est la première étape d'une science-fiction affranchie de ses préjugés et rejoignant la mythologie universelle, comme toute littérature doit le faire. C'est aussi la première étape d'une science s'affranchissant des préjugés matérialistes, et appréhendant le réel sans laisser l'humain, avec ses aspirations morales et ses représentations idéelles, à la marge. Quel univers peut bien être réel, si l'humain n'y est pas - puisque l'univers est seulement fait de ce que l'humain perçoit?

  • Liberté, Égalité et la Fraternité dans la Nature

    lef.jpgLorsqu'on enseigne la morale, on a le tort de la croire détachée de la nature. On la présente comme le choix des hommes intelligents, libres, et on affirme que devenir libre, c'est commencer par adopter leurs choix - passés dans la religion officielle - catholique autrefois, républicaine maintenant. Ainsi se crée l'autorité non pas seulement souveraine de l'État - mais absolue, comme si cela émanait directement d'un dieu situé hors de l'univers sensible, ne vivant que dans la pensée profonde des hommes d'élite - les clercs.

    Mais cela a peu de sens, et il faut être capable de déceler dans la nature la Liberté, l'Égalité et la Fraternité: quel dieu peut exister, qui ne s'exprimerait pas dans le monde qu'il a créé? Quelle pensée peut être fiable, qui ne s'appuierait pas sur des phénomènes observés?

    Dans la nature humaine, d'abord, ces trois principes doivent pouvoir s'appréhender - par exemple à travers l'histoire. Pas seulement dans la Révolution française (qui à cet égard est commode) mais, pour le moins, dans toute l'histoire européenne, afin de voir comment différents peuples ont penché soit vers la liberté, comme les Anglais, soit vers l'égalité, comme les Français, soit vers la fraternité, comme les Russes. Ou alors comment ces trois forces se sont opposées, dans différents conflits - chaque partie brandissant l'un des trois principes comme le seul juste absolument, alors que le but de l'humanité entière est de les articuler, malgré leur apparence de quadrature du cercle: car la liberté de conscience semble s'opposer notamment à l'union des cœurs. Les pays modernes assurent qu'ils concilient parfaitement les trois principes, mais on sait qu'ils penchent vers l'un ou l'autre, et que leurs assurances sont à cet égard mensongères, qu'il s'agit surtout de légitimer une tradition partielle et défaillante pour permettre à ceux qui en bénéficient de continuer à le faire: les marchands ici, les fonctionnaires là, les religieux ailleurs.

    Mais il y a plus. C'est aussi dans la nature animale que ces trois principes doivent pouvoir se déceler. L'erreur commune à ceux qui scrutent les mœurs animales est de généraliser telle ou telle habitude spécifique; en Free-Tiger.jpgréalité les animaux agissent différemment, et toutes les tendances humaines existent dans des espèces distinctes. Certaines sont jalouses de leur liberté, comme les tigres, d'autres vivent de façon égalitaire, comme les singes, ou de manière fraternelle, comme les fourmis. On pourrait presque déceler trois tendances majeures au sein de la gent animale, et regarder comment ses formes mêmes sont apparues par la rencontre entre la déclinaison variée de ces tendances et le monde extérieur. Car comme le disait Teilhard de Chardin, il n'y a que le matérialisme pour prétendre que les mœurs animales émanent de la morphologie, ou, pire, que le psychisme animal est détaché des formes, que celles-ci sont complètement arbitraires. Mais l'homme par sa forme est en perpétuel devenir: il peut toujours choisir la liberté, l'égalité ou la fraternité, au-delà des tendances communautaires ou nationales: l'individu est au-dessus du génie des peuples. Cela signifie que l'être humain est en attente d'unification de ces trois principes, de leur articulation souple dans chacun, autant que dans tous. Ce que l'animal n'a pas pu atteindre en se spécialisant, l'homme peut le réussir en évoluant.

  • Récital d'automne des Poètes de la Cité en 2018

    IMG_0031.JPGOyez, oyez – bonnes gens! Les Poètes de la Cité, dont je préside la noble association, organisent leur récital d'automne le samedi 13 octobre prochain à 14 h 30 à la Maison de Quartier de Saint-Jean (8, chemin François Furet) à Genève, et ce sera formidable! Les meilleurs poètes y feront entendre leurs vers, et dans l'ordre on orra ceux du caustique Denis Pierre Meyer, de l'exotique Linda Stroun, de la rêveuse Brigitte Frank, de l'ardente Bluette Staeger, du pompeux Rémi Mogenet, du mystérieux Vincent Loris, de la fougueuse Dominique Vallée, de l'exquise Francette Penaud, de l'imaginatif Albert Anor, de la brûlante Aline Dedeyan, de l'énigmatique Yann Cherelle, du spirituel Galliano Perut, du romantique Giovanni Errichelli, de la profonde Emilie Bilman, de l'éloquent Bakary Bamba, de la mélodieuse Maite Aragonés Lumeras et du grandiose Jean-Martin Tchaptchet!

    Cinq lecteurs (dont votre serviteur) les prononceront, et l'accompagnement musical sera assuré par l'excellent violoniste Kevin Brady. Celui qui n'y va pas, où peut-il aller? Par la poésie seule la vie morale s'évalue de l'intérieur, par le beau qu'inspire le bien, par le laid qu'inspire le mal. Les religions énoncent dans l'abstrait, la science nie tout, mais la poésie sait. L'avenir de Genève ne sera doré que si ses citoyens assistent à notre spectacle, j'en suis persuadé!

    À samedi, donc.

    (La photographie ci-dessus a été produite par notre ami Denis Pierre Meyer, si ma mémoire est bonne, lors du récital de l'an passé.)

  • Le festival de Patrick Jagou

    jagou.jpgJ'ai déjà évoqué le festival de poésie de montagne de Patrick Jagou, un formidable animateur culturel de la Savoie, à propos du poète coréen Sang-Tai Kim, qui y avait été invité et qui a été pour moi une révélation. Il avait lieu à Queige - dont fut originaire l'excellent Antoine Martinet (1802-1871), polémiste savoisien qui eut souvent des vues et des pensées originales, et crut plus que beaucoup d'autres à l'âme de la Savoie, à son être spirituel: il prophétisa même que si elle était annexée et sa tradition anéantie par le centralisme, elle renaîtrait de ses cendres au bout d'un siècle, parce que son noyau d'âme était une réalité objective! Il conseillait donc aux nations voisines, plus puissantes, de lui laisser son autonomie...

    Or, Patrick Jagou a dû sentir la force de ce génie de Savoie, car, s'installant sous ses ailes, il s'y est voué, et a consacré sa vie à des hommages rendus à des poètes locaux, qui justement prêtaient leur voix à cet esprit que Martinet osait dire national. Ainsi, Queige est devenue une sorte de centre spirituel. Elle est située au-dessus d'Albertville - et cette cité compte IMG_4044.JPGaussi dans ses limites administratives celle de Conflans, qui accueille chaque année un festival médiéval dans lequel on chante les fées et les elfes, et où, invité, j'ai fait de merveilleuses rencontres. Albertville tient son nom du roi Charles-Albert, qui l'a rebaptisée de son temps, et l'a dotée d'une rue princière encore assez belle. Bref, c'est un lieu béni!

    Ce qui est incroyable, c'est que, le matin du festival de poésie de montagne de Queige, alors que les poètes lisaient leurs textes sous des frondaisons, j'aurais dû être plus mort que vif, ayant passé la nuit sur la route. Je n'avais dormi, dans ma voiture garée devant la salle des fêtes, que trois quarts d'heure, mais, lorsque vint mon tour de lire, comme les poètes précédents n'avaient pas été clairement entendus, je décidai de parler fort. Et voici! mue par je ne sais quel enchantement, ma voix a tonné jusqu'à me surprendre moi-même, et j'ai lu un chemin.jpgpoème en alexandrins sur Lamartine en Savoie, assez long et mythologique, sans me tromper une seule fois, et en marquant bruyamment le rythme. J'étais euphorique. Je crois bien que Lamartine était présent, à mes côtés, sous les frondaisons!

    C'est lui, aussi, qui a dû attirer à Queige Sang-Tai Kim et Patrick Jagou. Il est devenu un dieu de la Savoie, en compagnie de l'ombre de Charles-Albert - roi romantique et chevaleresque, nourrisson des fées! Et je dois ajouter quelque chose de significatif: à ses côtés, comme organisateurs en second, Patrick Jagou avait placés Michel Dunand et Jean-Daniel Robert, beaux poètes d'Annecy et de Genève. Queige est bien le centre de quelque chose...

    Il y avait aussi, à ce festival, le Chambérien Patrick Chemin, à la voix foudroyante, le Chablaisien Marcel Maillet, mon vieil ami, Mohamed Aouragh, le Marocain du lac du Bourget amené là par un instituteur savoyard admirateur de Lamartine, le Dauphinois Lionel Seppoloni, originaire comme moi de la noble ville de Samoëns - et tant d'autres, non moins glorieux! Un moment magique a eu lieu, je pense, le 21 août 2018 à Queige.

    (La deuxième photographie est de Michèle Berlioz Soranzo; les deux autres de moi.)